UNE RUE, LA NUIT
MANEGOLD, HILAIRE; ils causent en marchant.
HILAIRE
Pourquoi m'amènes-tu ici?
MANEr.OLD.
Abélard y vient souvent, tu ne peux mietix taire que de suivre ton maître partout où il passe. Perge , sequar '*". N'est-ce pas la devise de tout bon écolier?
Railleur éternel! je ne sais pourquoi je t'obéis.
MANEGOLD
Pure curiosité! vif désir de t'inslruire!
HILAIRE
Et que viens-je apprendre ici? Après tout, que m'importe, à moi, que Abélard vienne souvent dans la rue des Chantres, le jour ou....
MANEGOLD
Achève : ou la nuit!... Il t'importe si fort de le savoir que tu voudrais bien l'ignorer.
HILAIRE
Et qui m'autorise à l'épier de la sorte? S'il nous voyait!...
MANEGOLD
Il ne faut pas qu'il nous voie.
HILAIRE
Tiens, Manegold, je m'en vais.
MANEGOLD
Garde-t'en bien. Écoute, je te sais bon et fidèle ; ce n'est pas pour jouer pièce à toi ou à lui que je t'amène ici; j'y viens veiller sur de certains projets....
HILAIRE
Lesquels?
Ceux de gens qui pourraient bien suivre Abélard par une malice moins indulgente que la mienne.
IIILAIRE.
Que dis-tu?
MANEGOLD
Je ne suis pas théologien, moi, je dis ce que je sais; et je ne dis que cela.
HILAIRE
Penses-tu qu'il courût quelques dangers?
MANEGOLD
Hum! on en court toujours quelques-uns quand on est amoureux et qu'il fait nuit.
HILAIRE
Mais encore....
MANEGOLD
Es-tu armé?
HILAIRE. I
Non.
MANEGOLD
Au t'ait, cela n'est pas bien nécessaire. Deux témoins sans armes suffisent pour faire enfuir dix méchants.
HILAIRE
Explique-toi : Abélard serait en péril?
MANEGOLD
D'être aperçu, d'être surpris, voilà tout; mais avec les bruits qui courent, ce serait beaucoup trop. — Arrêtonsnous, voilà la maison.
HILAIRE
Quelle maison? Nous ne sommes point dans la...
MANEGOLD
Nous n'allons point dans cette rue-là, ce serait suspect; mais il prend forcément ce chemin pour aller... où tu sais.
HILAIRE
Hélas !
MANEGOLD
Oui, pour aller oîi... hélas! — Les gens dont je m'inquiète viendront le guetter par ici... Tiens, dans ces détours, dans ces recoins. Nous, entrons là. — Là !
Il montre une petite maison à une seule croisée de face. HILAIRE.
Pourquoi ?
MANEGOLD
Veux-tu passer la nuit à faire le pied de grue ? Nous serions ramassés par le guet.
HILAIRE
Mais cette maison est fermée. — Point de lumière aux fenêtres.
On nous recevra sans lumière. Ne sais-tu pas le refrain ? La meilleure hospitalité Est celle où l'on n'y voit goutte.
Es-tu en voix ce soir?
HILAIRE
En voix?
MANEGOLD
Oui, chante un peu.
HILAIRB.
Pourquoi ?
MANEGOLD
Pour qu'on nous ouvre.
HILAIHE.
Es-tu fou, en pleine rue?
MANEGOLD
Pourquoi non? Veux-tu donc qu'on nous prenne pour des voleurs? — Hum! hum! — Vois-tu ce petit auvent, et, par-dessus, ce petit balcon? Tiens tes yeux fixés sur la fenêtre.
Il chante.
Ouvrez, la belle fille; Apprêtez votre aiguille, Ma soutane a des trous.
Mais, petite cruelle.
Ceux qu'à mon cœur fidèle, A faits votre prunelle.
Les raccommodez- vous?
Quelle diantre de chanson ! A qui s'adresse-t-elle ?
MANEGOLD
Aux chasubliêres de l'église Saint-Mathias, les révérendes sœurs Pérolaine.
' Il reprend.
Ouvrez, la belle fille.
Ma soutane a des trous...
HILAIRE
Tu perds ta peine et ta voix. Tout dort.
MANEGOLD
Tout dort? At non infelix'^K.. Denise! Regarde.
UNE JEUNE Fil. LE, qui pnraît nu balcon do la croisée.
Qui va là? Enfant de chœur ou garçon de cœur?
MANEGOLD
Garçon de cœur.
DENISE
Ah! c'est toi.
MANEGOLD
Ahl c'est toi est naïf. Il y a donc un autre que toi. — Où est la sœur Jacqueline?
DENISE
Elle se rhabille... Tiens.
Elle lui jfilte une eorde à nœuds dont un bout est attaché au balcon. MANEGOLD, la remettant à Hilaire.
Monte le premier.
HILAIRE
Mais je ne les connais pas.
MANEGOLD
C'est pour les connaître; a fructibua noacetis, comme dit saint Matthieu ^2.
Hilaire est sur le balcon.
DENISE, à Hilairo.
C'est toi! Embrasse-moi.
MANEGOLD, dans la rue.
Pas si fort!
DENISE, regardant Hilaire.
Tiens, il est blond!
HILAIRE
Pardon... ce n'est pas ma faute... vous vous êtes trop pressée.
DENISE
Vous m'avez attrapée.
MANEGOLl).
Et moi donc!... Me laisserez- vous survie pavé? Votre tête-à-tête commence à m'ennuyer.
Hilaire lui rejette la corde.
MANEGOLD, en montant.
Scandit fatalis machina muros ^^. Bonsoir, Denise. (a travers la fenêtre.) Bonne nuit, Jacqueline... n'allumez pas vos lampes, ne soufflez pas votre feu. Nous ne vous demandons ni souper, ni gîte. Laissez-nous seulement faire sentinelle sur votre balcon. A quelle heure le crieur passe-t-il à peu près?
DENISE
Dans une demi-heure.
MANEGOLD
Et le guet?
Jamais.
De toute la nuit?
De toute la nuit.
DENISE
MANEGOLD
DENISE
MANEGOLD
Ce n'est pas changé. — Hilaire, il faut que je te fasse faire connaissance. Je te présente à la chasublièrc la plus habile de la Cité. Je te la recommande pour que lu lui donm^s ta pratique, quand tu seras dans les ordres.
DENISE
Ce blondin se destine à l'Église?
MANEGOLD
Si vous l'en jugez capable. Il n'est encore que dans les moindres; exorciste, pour vous servir.
DENISE
C'est égal ; nous tenons des soutanes de mineurs à bon compte.
HILAIRE
Je suis écolier de Paris sous le maître Pierre.
DENISE
Ah! le maître Pierre! savez-vous ce qu'on chante :
Le maître Pierre à sa Perrette Disait un soir :
a Brunette, Bru nette, L'amour est le vrai savoir^*. »
MANEGOLD
Paix! paix! (a Maire.) Tu l'entends?
HILAIRE
Quoi! les choses en sont là? elle aussi, elle sait..?
MANEGOLD
Elle!
L'amour est tout son savoir,
Elle sait tout sans rien voir.
Mais silence!.. Voilà le crieur.
LE CRIEUR, d'une voix monotone.
Il est dix heures. — Le temps est clair. — Bourgeois, dormez.
Il passe.
MANEGOLD
Le voilà parti.
DENISE
Point de bruit. Attendez qu'il ait tourné le coin de la rue. Dès qu'il est loin, on ne se gêne plus.
MANEGOLD
FiLe experte!., nous sommes bien ici pour observer.
HILAIUE.
La tourelle de l'angle de cette maison porte son ombre sur nous : on ne peut nous voir.
MANEGOLI).
Un instant, quelles sont ces gens?
Deux hommes entrent cliacun par un côté différent. PREMIER HOMME.
St! st!