‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 98 sur 164 · HÉLOISE, DEUX RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

HÉLOISE, DEUX RELIGIEUSES

Hélo'i^e est assise près d'une table sur laquelle sont ses livres et ses fuseaux. Sur un siège, à côté d'elle, se tient la plus âgée des religieuses, remplissant les fonctions de supérieure du couvent. A ses pieds, l'autre religieuse, fort jeune, est sur un petit tabouret.

HÉLOISE

.... Et si VOUS me demandez pourquoi les fondateurs des maisons religieuses ont laissé des règles pour les Couvents d'hommes et n'en ont pas fait pour les femmes, je vous dirai que ces pères de nos saintes institutions, initiés par l'Évangile à tous les secrets de la nature humaine, ont sans doute considéré que nous étions trop faibles; ils ne nous croyaient ni capables, ni dignes de cette immolation de soi-même, de celte persévérance inébranlable qui constituent l'héroïsme chrétien. Ils ont vu en nous de ces brebis dont parle l'Écriture, et à qui Dieu mesure le vent. En nous oubliant dans leurs saintes rigueurs, hélas! ils nous ont rendu justice. Nous sommes

318 ACTE OUATRIÈME.

faibles, mes sœurs, ayons toujours devant les yeux notre faiblesse.

LA SUPÉRIEURE

Il me semble, s'il m'est permis de dire ce qu'il me semble, qu'il faudrait conclure de là que les couvents ne sont pas faits pour les femmes.

HÉLOISE

Je ne dis pas cela, Dieu m'en préserve! mais je dis que la règle des couvents d'hommes ne leur doit pas être appliquée, que c'est une grande erreur de vouloir, comme le font quelques habiles d'aujourd'hui, que lorsque saint Benoît traçait les admirables décrets de nos institutions monastiques, il eût en vue également les faibles et les forts ^... Oh ! non, à Dieu ne plaise que je prétende fermer aux femmes les portes des monastères! Ne sommesnous pas chrétiennes? le Sauveur n'a-t-il pas répandu son sang pour tous? Comment ne nous serait-il pas ou prescrit.... ou permis de nous consacrer à lui? de lui vouer notre âme et notre vie? Qui plus que nous peut avoir besoin de ces asiles paisibles et tristes oîi la vie s'écoule dans d'éternels pleurs, dans un éternel silence ? Notre cœur, que tout déchire dans le monde, a-t-il mieux à faire que de se donner, s'il le peut, à l'Époux divin ? C'est pour nous qu'a été fiiit, je crois, le cantique de la Sunamite.... la Sunamite, ô mon Dieu!

Elle met sa tête dans ses deux mains.

LA JEUNE RELIGIEUSE

Qu'avez- vous ?

LA SUPÉRIEURE

Est-ce le souvenir du Cantique des cantiques et des douleurs de la fille de Jérusalem. . . ?

LA l'OLITlyUF:. 319

HÉLOISE, passant sa main sur son li:onl.

Excusez-moi. Que vous disais-je?

LA SUPÉRIEURE

Vous parliez des avantages de la vie religieuse pour les femmes.

HÉLOISE

Ah ! oui. — Mes sœurs, j'ai toujours trouvé que nos prédicateurs, que nos abbés ne se faisaient pas une juste idée de la femme selon rÉvangile. Il faut, en parlant de nous, se garder de toute opinion extrême. Il ne faut pas nous infliger, après la loi nouvelle, les mépris rigoureux de l'ancienne. La Bible a plus d'un passage où nous sommes traitées comme des vases de perdition. Mais la nouvelle loi nous a relevées, et du jour où la femme qui fut bénie entre toutes les femmes est apparue à l'univers, la dignité de notre nature a été rétablie ; notre dignité ai-je dit ? et notre faiblesse. Cela est, ce me semble, admirablement expliqué dans saint Paul. L'avez-vous bien présent, ma sœur ?

LA SUPÉRIEURE

Je vous avouerai, madame... Tout le monde ne peut savoir les Écritures comme vous ; et puis on nous permet peu de les lire.

HÉLOISE, à la plus jeune.

Tenez, mon enfant, prenez ce livre, et cherchez. Ce doit être dans la V'' Épître aux Corinthiens, vers le chapitre V ou VI...

LA JEUNE RELIGIEUSE, en cherchant.

N'est-ce pas le chapitre vu : Avis sur le mariage ?

Oui, lisez.

320 ACTE UUATRIÈiME.

LA JEUNE RELIGIEUSE, lisant.

« Pour ce qui est des choses dont vous m'avez écrit, je vous dirai qu'il est bon à l'homme d'éviler la femme. Néanmoins, pour éviter le péché, que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. Que le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et que la femme en use de même avec son mari. La femme n'est point maîtresse de sa personne, mais c'est le mari. De même aussi, le mari n'est point maître de sa personne, mais c'est sa femme. Ne vous privez point l'un l'autre de ce que vous vous devez, si ce n'est d'un consentement mutuel et pour un temps »

II EL OISE, vivement.

Mais ce n'est point cela. Donnez-moi le livre, donnez... (Elle ciip'rchc.) Ah ! voici : c'est dans le chapitre xi. « Pour l'homme, il ne doit point se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu; mais la femme est la gloire de l'homme. En effet, l'homme n'a pas été pris de la femme, mais la femme a été prise de l'homme,. Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme a été créée pour l'homme. — C'est pourquoi la femme doit à cause des anges... » (euc pose le livre.) .\h! ce n'est pas comme je croyais.

LA SUl'K lllKUI'E.

Mais si je puis avoir une opinion, ce sont là des préceptes pour les femmes qui vivent dans le monde.

HÉLOISE

Sûrement, mais ne vous y trompez pas, l'Apôtre ne paraît nulle part avoir prévu la vie solitaire du cloître. Ce que je voulais dire, et ce qu'on voit bien, même dans ces passages-h^i, c'est que nous sommes au second rang.

c'est qu'il y a quelqu'un entre Dieu et nous. Le signe divin est sur nous sans doute; nous sommes aussi participant du saint Évangile. Partout il est parlé des saintes femmes; les quatre filles du diacre Philippe avaient le don de prophétie ^ ; notre sexe a donné à la vraie foi des martyrs! Mais enfin.... mais pourtant.... il y a en nous quelque chose d'imparfait, d'inférieur; nous avons été données comme d'humbles sœurs à celui que Dieu a fait l'aîné de la création. Il se repose en nous, il se console en nous, nous ne sommes fortes que de sa force, et grandes que de sa grandeur; et s'il nous a été accordé un charme, un faible charme, c'est pour adoucir ses peines, enchanter son sommeil, c'est pour parfumer ses pieds et les essuyer avec nos cheveux ^.

LA JEUNE RELIGIEUSE, se levant.

Ah ! madame, que j'aime à écouter vos instructions !

LA SUPÉRIEURE

Jamais je n'entendis si bien enseigner les devoirs et les plaisirs des chastes épouses de Jésus-Christ. Kemercionsla bien, ma sœur, de la bonté qu'elle a de s'entretenir avec de pauvres ignorantes comme nous.

HÉLOISE

Oh! ma bonté....

LA JEUNE RELIGIEUSE

Avec vous j'entends, dans l'Écriture sainte, mille choses dont je ne me doutais pas.

LA SUPÉRIEURE, se levant.

Oui, elle prend des passages du livre sacré et les rend si naturels, si clairs, qu'il semble qu'on aurait deviné tout cela.

322 ACTE OUATRIÈME.

LA JEUNE RELIGIEUSE

Avec elle la religion est bien raisonnable.

II EL OISE, so levant.

Elle est ce que Dieu l'a faite. Vous me croyez savante? Nullement; je lis le texte, et je m'applique à comprendre et à faire comprendre. C'est là tout ce que j'ai appris....

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