‹ AbélardChapitre 14 sur 18 · CONCLUSIONS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS HISTORIQUES

C'est dans l'éducation première d'Abélard ou plutôt dans son défaut de science théologique qu'il faut chercher le principe de ses erreurs.

Son orgueil enflammé par les succès et son caractère aigri par le malheur lui attirèrent des contradictions. Mais c'est à tort qu'il considérait déjà, dès l'année 1125, saint Bernard comme un adversaire.

Saint Bernard était demeuré étranger au mouvement des écoles. Il ne connut la doc-

CONCLUSIONS SUR LA DOCTRLNE d'aBÉLAUD 459

trine d'Abélard et n'intervint dans les questions soulevées par lui que sur le rapport de Guillaume de Saint-Thierry.

Les écrits et la conduite d'Abélard le déterminèrent à sévir rigoureusement contre lui. Les actes et les décisions du concile de Sens et d'Innocent II, qui sont dus, en grande partie, à son influence, sont parfaitement justifiés par les provocations et les tergiversations d'Abélard.

CONCLUSIONS SUR LA DOCTRINE d'ABÉLARD

Abélard ne possède pas une notion exacte de l'objet de la foi. De là ses malheureuses tentatives d'explication des mystères, en particulier du mystère de la Trinité. De là aussi sa théorie erronée sur la science théologique des philosophes grecs, de Platon en particulier.

Abélard ne possède pas une idée exacte du surnaturel. De là ses erreurs pélagiennes sur la nature de la Grâce, sur le péché originel, sur les vertus des païens.

460 CONCLUSIONS SUR LA MÉTHODE d'aBÉLARD

SUR LA MÉTHODE d'aBÉLARD

Abéiard a donné une définition de la Foi, ambiguë et défectueuse à plusieurs égards. Il mérite surtout le reproche de n'avoir pas mis suffisamment en lumière ce qu'il entendait par l'objet matériel et par l'objet formel (ou motif) delà Foi.

Abéiard n'a pas compris toute l'importance de la dogmatique positive. C'est à tort qu'il combat cette méthode en la personne d'Anselme de Laon et de ses autres représentants.

Abéiard a contribué à mettre eu honneur la dogmatique spéculative ; mais, en refusant de marcher sur les traces de saint Anselme du Bec et de se contenter des explications analogiques du dogme, en voulant faire jouer à la raison, même aidée de la Foi, un rôle dont elle est incapable, et tenter, par le moyen de la dialectique, une démonstration réelle et positive des mystères, il a failli arrêter dés son point de départ, le mouvement scientifique qui a pris naissance au XP siècle.

Abélard n'est pas, à proprement parler, un rationaliste. Du moins, ses principes diffèrent essentiellement de ceux des rationalistes modernes. Lorsque ceux-ci s'occupent du dogme, c'est pour le trouver en désaccord avec la raison. Ils se posent la question : Qiiomodo non sit '^ ils nient à priori le surnaturel. Abélard se pose au contraire la question suivante : Quomodo sil? Comment tel dogme peut-il se concilier avec la raison? Dans ses spéculations, il s'égare même quelquefois jusqu'au mysticisme exagéré. Mais si un mot pouvait caractériser sa méthode, en ce qu'elle eut de sain et de légitime, ce serait celui de Scolastique.

■ Tel nous apparaît Abélard. Le portrait que nous avons tracé de cette figure originale ne répond peut-être pas à l'idée qu'on s'en forme ordinairement. Ceux qui professent pour tous les novateurs une admiration préconçue, ou i.[\i\ ne jugent leurs œuvres qu'à travers le prisme d'une imagination ondoyante et d'une critique peu ferme sur les principes, ont vu dans Abélard un libérateur de l'esprit humain, et dans ses tentatives un progrès pour la philosophie. D'autres, entraînés par des préventions contraires, ont jugé l'œuvre d' Abélard par la

condamnation qui frappa ses erreurs, et n'ont voulu voir en lui qu'un hérétique obstiné. Ces éloges ou ces blâmes nous paraissent également exagérés. Le disciple de Guillaume de Champeaux, le maître de Jean de Salisbury et de Pierre Lombard ne mérite « ni cet excès d'honneur ni cette indignité. »

La place qu'occupe Abélard dans l'histoire du développement de l'esprit humain est facile à déterminer. Ce fut un professeur de génie. Le mouvement qu'il a imprimé aux études s'est fait sentir et s'est accru encore longtemps après lui. Nous l'avons déjà dit, nul, à part Origène, n'a exercé sur ses disciples une si grande puissance de séduction, nul n'a provoqué un plus grand amour de la science ; et, à cet égard, nul n'est mieux fait que lui pour se concilier l'estime et l'admiration de nos contemporains.

Mais, cette part faite à sa gloire, il faut bien reconnaître que son enseignement était plus brillant que solide ; et que ses principes mal assurés, sa méthode mal définie ont plutôt retardé qu'accéléré le progrés de la véritable science. Ses admirateurs ont rendu service à l'histoire en tirant ses ouvrages de l'oubli, et en appelant sur sa doctrine l'attention de la critique; mais ils se sont trompés, s'ils ont cru par ce moyen servir sa réputation. La gloire

d'Abélard ne gaj^ne rien à cette exhumation tardive. Et si ses écrits étaient les seuls témoins de son œuvre, si sa soumission édifiante à l'Église et sa sainte mort n'eussent couronné et honoré sa vie, on douterait si l'illustre novateur, avec tout son esprit, fût autre chose qu'un sophiste.

La présente thèse sera, avec l'aide de Dieu, soutenue devant la Faculté de Théologie de Rouen, par Florent-Zéphyr-Elphège Vacandard, licencié en Théologie.

Permis d'imprimer, Le Recteur,

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