PREMIÈRE PARTIE
OCCASION DU CONCILE DE SENS ANTÉCÉDENTS d'aBÉLARD ET DE SAINT BERNARD
Lorsque saint Bernard et Abélard se rencontrèrent au concile de Sens (1141), pour livrer ce combat théologique dont le bruit a eu en notre siècle un écho si retentissant, ils étaient l'un et l'autre dans toute la force de l'âge et dans toute la maturité du génie. Saint Bernard avait cinquante ans, Abélard soixante. Il n'entre pas dans notre plan de raconter leur vie entière ; qu'il nous suffise d'en indiquer les phases principales et les plus utiles à l'intelligence de notre récit.
Abélard est né à Pallet (1) prés de Nantes en 1079. Il était de famille noble. Son père, qui avait un grade dans l'armée, s'appelait Bérenger; sa mère se nommait Lucie. Luimême reçut au baptême le nom de Pierre. Abélard est un sobriquet dont on ne connaît pas bien l'origine et l'étymologie (2). A titre d'aîné de la famille, il aurait dû succéder à son père dans les honneurs et les périls de la carrière des armes; mais d'autres combats plus honorables et une autre gloire plus pacifique provoquèrent son amour-propre naissant. Il abandonna la cour de Mars pour se réfugier, comme il dit, dans le sein de Minerve, et voua dès lors à la philosophie un culte qui devait durer toute sa vie. A vingt ans, il avait parcouru le cercle des sciences profanes et se posait déjà en rival des professeurs les plus illustres.
Ce fut vers l'an 1 100 qu'il arriva à Paris. Il avait visité là province, écouté les leçons de Roscelin (3)
(1) On trouve aussi Palet, Palais, Paletz, Palez. Le Pallet, Palatium, est situé à 19 ou 20 kilom. au sud-est de Nantes, sur la route de Cholet. Cf. Rémusat, ouv. cit., tom. 1", p. 2.
(2) Cf. Hist. Calamitatum. — Ducange, au mot Mathematica. Rémusat, ouv. cit., tom. l<"^, p. 13.
(3) Ouvr. inédits. Dialectica, p. 471. Fuit autem, memini, « magistri nostri Roscellini » tam insana senientia, etc. Cf. Rémusat, ouv. cit., pp. 7 et 8, et Cousin
uv. cit. pp. M, ot suiv.
et s'était fait de ce philosophe, d'ailleurs condamnable et condamné pour hérésie, une opinion peu favorable, pour ne pas dire injuste (1). Qu'allait-il penser du chef des écoles de Paris, de Guillaume de Charapeaux ? Il se plaça d'abord au rang de ses disciples et se montra très assidu à ses leçons. Cette attitude lui concilia naturellement la prédilection et les faveurs du maître. Mais ce rôle d'élève ne pouvait longtemps convenir à l'esprit aventureux et au caractère batailleur d'Abélard. Après un long silence il éleva la voix pour contredire Guillaume de Champeaux, et, comme ses contradictions ne demeurèrent pas sans succès, son orgueil s'enfla et lui montra dans un avenir prochain une victoire aisée et une supériorité incontestée sur tous les maîtres de la philosophie.
La dialectique était alors la philosophie proprement dite : « On entend généralement par la dialectique l'art de raisonner ou plutôt l'art de discuter. C'est en effet le sens original du mot. La dialectique, dont Zenon d'Élée fut, dit-on, l'in-
(1) Comme nous ne pouvons prouver toutes nos assertions au cours de notre récit, nous renvoyons le lecteur aux auteurs qui les ont le mieux discutées et établies. Touchant l'injustice et l'ingratitude d'Abélard à l'égard de Roscelin, voir Rémusat, ouv. cit., p. 8, note; — et Bonnier, ouv, cit., p. 25.
venteur, n'était qu'un grand art de discussion. Mais Platon et son école lui donnèrent un sens plus général et plus étendu, elle devint la méthode même de la science ; et la science ne se borna plus à la réfutation, elle aborda directement les difficultés; elle aspira à la vérité en elle-même: elle tenta de pénétrer jusqu'aux essences, jusqu'aux principes des choses (1).» Au temps d'Abélard, « on apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la logique d'Aristote, que l'on connaissait par les traductions incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boéce. L'Introduction que le premier a jointe aux Catégories, c'est-à-dire aux Prolégomènes de la logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait pas les versions et les commentaires
du second En étudiant toutes ces choses, on
trouvait chemin faisant de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au précepte ; c'étaient des questions d'abord de logique, puis de physique, de métaphysique, de morale et souvent de théologie. Sur ces questions s'échauffaient les esprits, s'animaient les passions et brillaient ceux qui se livraient à
(1) Etudes sur la Dialectique dans Platon et dans H>'(jel, par Paul Janet, p. 41.
l'enseignement et à la dispute; sur ces questions se partag-eaient les professeurs, les lettrés, les écoles, et quelquefois l'Église et le public (I). »
La principale question qui préoccupait alors les esprits est connue clans l'histoire sous le nom de question des universaux. Porphyre l'avait posée dans son Isagogue et s'était déclaré impuissant à la résoudre (2). « Si nous considérons (3) les individus qui forment ensemble une espèce quelconque, nous remarquons que ces individus, tout en différant entre eux, ont
(1) Rémusat, ouv. cit., tom. I<=r, p. 5. Y's.rVEglise, l'auteur ne saurait entendre ici que les clercs qui s'adonnaient à la philosophie. L'Eglise, considérée comme corps enseignant, ne peut se partager sur les questions qui sont de son domaine, et elle n'aborde les questions philosophiques que par le côté où elles touchent au dogme, c'est-à-dire au dépôt de la Tradition.
(2) « Je ne rechercherai point si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou seulement dans l'intelligence , ni, dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes, s'ils sont corporels ou incorporels; ni s'ils existent séparés des objets sensibles ou dans ces objets et en faisant partie : ce problème est trop difficile. » Voir le texte de Porphyre dans V Introduction aux ouvrages inédits d'Abélard, par Cousin, p. lxi; et la traduction latine de Boèce, ibidem, p. lx. •
(3) Nous citons ici l'abbé Michaud : Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XII>= siècle. In-12. Paris, Didier, sec. édit., p. 120.
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cependant un élément qui leur est commun à tous et qui caractérise l'espèce; cet élément s'appelle l'universel. L'universel est donc une unité relative à plusieurs autres : tmum versus alia. L'universel peut s'envisager, soit dans l'ordre grammatical, soit dans l'ordre logique, soit dans l'ordre ontologique : in prœdicando, in intelligendo , in essendo. L'universel grammatical, c'est une unité propre à être attribuée verbalement à plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum prœdicari de muliis univoce et divisim. L'universel logique, c'est une unité propre à être conçue de plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum concipi de multis univoce et divisim. L'universel ontologique, c'est une unité propre à être essentiellement présente dans plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum esse in muliis univoce et divisim.
« Or, l'universel n'est-il ontologique, c'est-àdire réel, qu'en tant qu'il est grammatical ou en tant qu'il est logique, ou bien l'est-il encore au delà de l'ordre grammatical et de l'ordre logique ? En d'autres termes, l'universel n'est-il réellement qu'un mot ? S'il est plus qu'un mot, n'est-il réellement qu'un concept ? S'il est plus qu'un mot et qu'un concept, qu'est-il,
et quelle est la mesure de sa réalité objective? Tel est le fameux problème des universaux. »
A ces trois questions, deux réponses avaient été données avant Abélard. Le nominalisme prétendait que l'individuel seul existe, que l'universel n'est qu'un mot, ffatus vocis, qui ne répond à rien de réel. Le réalisme, au contraire, prétendait que l'universel est une réalité objective.
Abélard méprisait avec raison le nominalisme personnifié en Roscelin. Il attaqua violemment le réalisme dans la personne de Guillaume de Champeaux. De fait, Guillaume, au début de son enseignement, professait un ré-alisme exagéré ; les attaques d'Abélard servirent à le faire rentrer dans les limites d'une saine philosophie (1). Mais l'ivresse de la victoire avait troublé l'esprit du disciple, qui aspirait à dominer et à supplanter son maître. A l'encontre du réalisme même modéré, Abélard échafauda et soutint le système du conceptualisme. Il prétendait que l'universel n'est pas un vain mot, que c'est un être de raison, un concept de notre esprit, une abstraction, mais sans objet réel. Cette théorie n'a pu soutenir l'épreuve de la critique
(1) Cf. Cousin. Fragments de philosophie du moyendge, édit. 1865, pp. 135-137. Voir surtout Michaud, ouv. cit., livre \", chap. v tout entier.
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moderne. Des philosophes autorisés, tels que Cousin, Rousselot, Rémusat, etc. (1), ont montré qu'il n'était qu'une l'orme nouvelle du nominalisme, et l'ont rejeté au même titre que celui-ci. Mais, à l'époque où il parut et sous la forme dont le revêtit la dialectique d'Abélard, il eut un véritable succès et il mit le comble à la gloire de son auteur. Dans son naïf orgueil, Abélard se prit dès lors à se considérer comme le plus grand génie de son siècle.
Tant de talent mis en lumière par tant de combats philosophiques et tant de triomphes (2),
(1) Cousin, Philosophie Scolastique, 4^ édit., 1840, pp. 275 et suiv. — Rousselot, Études sur la philosophie du moyen-âge. — «Rémusat, ouv. cit., 2" part. — Saint Thomas proposa une solution large et satisfaisante du fameux problème des uaiversaux. Il admet en Dieu l'existence des idées archétypes de la création ; mais l'homme ne jouit pas d'une vision directe de ces archétypes. Ses connaissances se forment des images reçues par les sens et des perceptions abstraites qui s'en dégagent à la lumière de la raison. {Summ. Theolog., p. 1. quest. art. m — opuscule de Sensu respecta particularium et Intellectu respectu universalium.)
(2) Dans son Historia calamitatum, Abélard garde le silence sur un fait qui paraît bien avéré et qui prouve qu'il n'était pas invincible. Il eut le dessous vis-à-vis d'un simple écolier, Gosvin, de Douai, plus tard abbé d'Anchin. Si l'on en croit l'auteur de la vie de saint Gosvin, dont rien ne fait suspecter la véracité, Gosvin, qui avait pour maître Joslen, chef d'une école opposée à celle d'Abélard, voulut provoquer celui-ci dans le
suffisait pour attirer sur une tète si jeune l'envie et la jalousie. Aux yeux d'Abélard, du moins, la rivalité se transforma en haine ; il accuse formellement Guillaume de Champeaux et ses disciples d'avoir suscité contre lui une sourde persécution. Il oublie seulement de nous dire si ses témérités n'étaient pas la principale cause du discrédit dans lequel il tomba tout à coup auprès de ses honorables contradicteurs. Le nouveau philosophe, en effet, se permit d'avancer et de soutenir opiniâtrement certaines propositions quelque peu offensantes pour des oreilles habituées au respect de la vérité. Ceux mêmes de ses adversaires qui reconnaissent et
cloître do Sainte-Geneviève, et malgré toutes les instances que l'on fit pour l'en détourner, il gravit la montagne classique accompagné de quelques condisciples, afin d'aller, nouveau David, combattre le Goliath de la dialectique. En voyant cet enfant qui osait ainsi l'interpeller, maître Pierre lui ordonna de se taire et de no point troubler sa leçon. Mais plusieurs des auditeurs qui connaissaient le mérite de Gosvin, insistèrent pour qu'on lui donnât la parole. Il entama alors la discussion, suivit son adversaire dans tous les replis de la dialectique, parvint à le convaincre d'erreur, et enlaça cet insaisissable Protce dans les indissolubles liens de la vérité. Gosvin retourna victorieux dans l'école de son maître, où il fut accueilli par les plus vives acclamations. (Vita S. Gosvini, imprimée à Douai en 1G20, et reproduite dans le Recueil des Historiens de France, tome XIV, p. 441, etc.) • ^-^--^^ ^r
louent sa science éprouvée et son éloquence sublime, lui reprochent déjà l'esprit de nouveauté et de singularité. « Il s'entendait mieux à chicaner, nous disent-ils, qu'à discuter sérieusement. La raillerie lui convenait mieux que la simple doctrine. Opiniâtre dans l'erreur, il ne se rendait jamais et n'acquiesçait pas à la vérité, si elle n'était de sa façon. Pour établir des opinions de son goût, il attaquait toutes les autres ; il se flattait de dire ce que jamais personne n'avait pensé avant lui ; et, en levant ainsi la main contre tous, il soulevait contre lui la main de tous. De là l'indignation qu'il souleva et l'opposition qu'il rencontra chez tous les esprits sages (1) ».
Prévenu par son amour-propre contre ses adversaires, Abélard considérait tout ce qu'ils faisaient pour l'arrêter dans la voie de ses imprudences comme une attaque personnelle et comme une offense grave. Plusieurs fois, pour faire échec à leur enseignement, il tenta d'établir
(1) Probatae quidem scientiae, sublimis éloquent!»
inauditarum erat inventop et assertor novitatum
non disputator sed cavillator, plus joculator quam
doctor quod pertinax esset in errore et quod, si
secundum se non esset, nunquam acquiesceret veri-
tati unde in odium venerat eorum qui sanius
sapiebant. (Ex Vita S, Gosvini, lib. I, Recueil des Historiens de France, tom. XIV, pp. 442 et 443.)
à ses risques et périls une chaire de philosophie à Melun, à Corbeil, à Paris; mais quoique l'Université n'existât pas encore avec ses lois et ses statuts rigour'eux, toujours on l'arrêta au nom d'une règle reconnue par les écoles du temps. « Pour enseigner publiquement il fallait, dit Troplong (1), obtenir la licence du maître des études ou scolastique appelé plus tard chancelier, ou bien être disciple d'un maître titulaire
(1) Du pouvoir de l'État dayts l'enseignement, ch. x. — « Cotte licence d'ensoignor dont l'usage devint général au XII* siècle, devait être conférée gratuitement par l'écolâtre. Sur ce point l'Eglise montre une sévérité et une sollicitude remarquables. Dès que la nécessité d'un contrôle plus spécial que celui de l'évêque s'était fait sentir, l'Egliee l'avait établi dans l'intérêt des élèves et dans celui des études ; la Licence, nous en acquerrons bientôt la certitude, n'était, en effet, autre chose qu'un certificat de capacité et de moralité. » « Les grades universitaires n'existaient pas au XII« siècle; l'information faite par l'écolâtre était destinée à y suppléer. Du reste, aucun maître ne devait être écarté, s'il présentait des garanties suffisantes de savoir et d'honorabilité : tous les textes s'accordent sur ce point. » La Licence d'enseigner, par Georges Bourbon, Revue des questions historiques, X' année, 38<= livraison, 1^'' avril 1876, pp. 528 et suiv. Cet auteur fait remarquer que la collation de la Licence était gratuite et il cite une remarquable lettre du pape Alexandre III, dénonçant aux évêques de France et flétrissant avec vigueur les abus en cette matière. (Loc. cit.) Cf. sur la Licence d'enseigner Léon Maître : Les Ecoles rpi'copales et monaitiques. chap. viii, pp. 96 et suiv.
et exercer le professorat sous sa direction. » Cette régie parut à Abélard une atteinte à sa liberté. Il la viola sans scrupule et parut braver l'école en ne reconnaissant d'autre maîtrise que celle que l'on tient de son génie et de son autorité. L'opposition qu'il souleva de toutes parts contre son usurpation, tout en le grandissant aux yeux de ses disciples et de ses admirateurs, lui apprit qu'ici-bas il faut toujours compter avec les lois et les coutumes lorsqu'elles n'imposent pas un joug insupportable et injuste. Henreux s'il eût su profiter de cette première leçon de l'expérience !
On se demande comment il n'obtint pas dés lors cette maîtrise qui lui était si nécessaire. A ne considérer que sa science et son talent de professeur, il est certain qu'il la méritait à tous égards. Il avait non seulement fermé le cercle de ses études pliiLosopliiques, il avait encore abordé et embrassé toutes les sciences connues de son temps, à part la théologie. Les contemporains ont dit que la science humaine n'avait plus de secrets pour lui (1). Mais ce qui tentait
(l)Uae doses épitaphes portait ces mots: Cuisoli patuit scibile quidquid erat. Oa a dit aussi de lui : Non homini sed scientiœ deest quod nescivit. C'est un éloge quelque peu hyperbolique, dit avec raison Rémusat ; il ne connaissait ni rArithmétir|V.o ni le Droit. «; Il ne connaissait
le jeune péripaiéticien, ce n'était pas, conmie on dirait aujourd'liui, une position sociale, c'était plutôt la gloire; c'était moins le triomphe après le combat que les périls et les ardeurs de la lutte. Une maîtrise eût eu pour lui peu de charmes, s'il eût dû lui sacrifier son indépendance, et sa passion de la discussion. On le vit l)ien au lendemain de la retraite de Guillaume de Champeaux et de son élévation au siège épiscopal de Châlons(l). Abélard, n'apercevant plus autour de lui
bien d'autre langue que le latin », il n'avait qu'une teinture du grec et ignorait absolument l'hébreu; « ruais son instruction littéraire était très étendue ; elle embrassait à peu près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps, et le nombre en était plus grand que l'on ne pense. Le Xll^^ siècle était plus lettré que le XV« ne l'a laissé croire, et il n'est pas siîr que l'esprit humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que le moyen-àge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on appelle la Renaissance. » Rémusat, ouv. cit.,tom i^r, p.30. — Cf. Sur l'étendue des connaissances d' Abélard, Cousin. Introd. aux ouv. inédits d'Abi'lard, pp. 53 et suiv.
(1) Abélard a été injuste à l'égard de Guillaume comme il le fut à l'égard de tous ses adversaires. « Pourquoi faut-il, dit M. Bonnier (ouv. cit. p. 25), qu' Abélard se soit assez peu respecté lui-même pour insulter Guillaume de Champeaux dans sa retraite, etpour insinuer que son ancien maître ne s'était fait moine qu'afin d'arriver plus facilement, en affectant la sainteté, aux honneurs de l'épiscopat : ea, ut referebant, intcntione ut, quo religiosior crederetur, ad niajorem prœlationis
d'adversaires dignes de ses coups, choisit un autre terrain où son infériorité rendit nécessairement égales, au moins pour quelque temps, entre ses professeurs et lui, les chances des combats de la parole. C'était presque se montrer généreux; maître dans la dialectique, il se fit disciple dans la théologie. A cette date commence une nouvelle phase de sa vie.
De toutes les écoles de théologie, la plus célèbre était alors celle de Laon, dirigée par un ancien disciple d'Anselme du Bec, nommé lui-même Anselme. Attiré par la réputation et l'autorité de ce professeur, Abélard quitta Paris pour aller suivre ses leçons; mais il éprouva, en l'entendant, une cruelle déception. Il avait espéré trouver dans le maître le plus illustre de la science sacrée un génie incomparable, ou du moins une méthode nouvelle. Anselme de Laon ne possédait ni l'un ni l'autre. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire suivi et presque interlinéaire du texte de l'Ecriture, et, si l'on en croit Abélard, il devait
gradum \ promoveretur {Hist. cdlam.) Le fait que Guillaume de Champeaux refusa trois fois l'épiscopat avant d'occuper le siège de Châlons-sur-Marne et l'amitié qui l'unit à saint Bernard réfutent suffisamment ce que Cousin appelle avec beaucoup de raison les commcragcs de VHistoria calamitatum. » Cf. à ce sujet, l'abbé Michaud, ouv. cit., pp. 409 et suiv.
son nom plus encore à la routine qu'à l'intelligenco et à la mémoire (1). Le portrait qu'il nous en a laissé ne fait guère honneur à l'original {'2). « Clétait un vieillard disert, mais dont l'esprit manquait de netteté et de décision. Qui l'abordait incertain sur un point douteux, le quittait plus incertain encore. Admirable pour de simples auditeurs, il était nul en présence d'un adversaire. Il avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous ses belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. De loin, c'était un bel arbre chargé de feuilles; de près il était sans fruit ou ne portait que la figure aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son feu, il faisait de la fumée mais point de lumière. »
(1) Cui magis longœvus usus quam ingenium vel memoria nomen comparaverat. (Eist. calamitat.)
(2) Il ne fait pas non plus honneur au caractère du peintre. Abélard s'est vraiment trop complu à rabaisser toutes les grandes réputations de son temps. « On ne peut contenir son indignation, dit un critique, en voyant traiter ainsi un homme (Anselme de Laon) qui pendant quarante ans qu'il professa la théologie, fut regardé comme la lumière de l'Eglise latine, que l'on appelait le docteur des docteurs, et à l'école duquel se formèrent de grands théologiens, de savants et pieux prélats qui illustrèrent non seulement la France, mais l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. » Duboulay. Hist. de l'Université de Paris, tom. I"", p. 125.
On devine qu'Abélard ne fut pas longtemps captivé par cette éloquence, selon lui, plus sonore que solide. Il demeura quelques jours « oisif à l'ombre de ce nouveau maître, » puis, cédant au dédain que lui inspirait son enseignement il prit le parti d'étudier seul la théologie. Il se retira dans sa demeure et se contenta de conférer quelquefois avec les autres disciples d'Anselme, plus disposés que lui à l'admiration.
Alors se passa une scène qui caractérise parfaitement le tour d'esprit d'Abélard et qui, selon nous, donne la clef de toute sa vie, de ses travaux et de sa méthode théologique. Comme luimême l'a racontée avec détails et avec une sorte de complaisance, nous lui laissons la parole : « Un jour, dit-il, après une séance de controverse, il arriva que nous devisions entre élèves, et l'un d'eux m'ayant demandé insidieusement ce que je pensais de la lecture des Livres saints, moi qui n'avais encore étudié que les sciences profanes, qui nondwn nisi in physicis studueram, je répondis que c'était la plus salutaire des lectures, puisqu'elle nous instruit du salut de notre âme ; mais que j'étais extrêmement étonné de voir que des gens lettrés ne se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte même de la Bible, et qu'ils eussent encore besoin d'un autre secours. Le rire fut presque général. On
AVANT LE Co.NTILK DE SENS 'io
1110 demanda si je me sentais la force et la liardiesse d'entreprendre une pareille tâche. Je répondis que j'étais prêt, s'ils voulaient, à en faire l'épreuve. S'écriant alors et riant de plus belle : Certes, dirent-ils, nous y consentons de ^rand cœur. — Eh bien, dis-je à mon tour, qu'on cherche et qu'on me donne un passage difficile de l'Ecriture avec un seul glossateur, et je soutiendrai le défi. Ils s'accordèrent tous à choisir l'obscure prophétie d'Ézéchiel. Prenant donc le livre, je les invitai aussitôt à venir entendre dés le lendemain mon commentaire. Alors, prodiguant les conseils à un homme qui n'en voulait point, ils me disaient que l'entreprise était grave et qu'il ne fallait pas l'aborder précipitamment, que je devais prendre mon temps et méditer mon interprétation à loisir. Je répondis fièrement que d'habitude je ne procédais pas par la longueur du travail (1), mais par la. vertu de mon esprit; et
(1) Respondi non esse meœ ronsuetudinis per usum proficere sed pcr ingeniitm. (Hist. calamit.) — Nous avons adopté la version de M. Oddoul qui donne à la phrase un sens clair. Rémusat traduit : « Ce n'est pas ma coutume de suivre l'usage, mais d'obéir à mon esprit. » Mais usage ici ne répond à rien. Peut-être faudrait-il voir dans le mot « usura » une allusion et une raillerie à l'adrosse d'Anselme qui procédait par routine; « oui tnagis longœvus usus quam ingenium vel memoria nomen comparavcrat. » (Ibidem.)
j'ajoutai ou que je retirerais ma parole ou qu'ils viendraient entendre mon explication le lendemain même. Il faut avouer que ma première leçon réunit peu d'auditeurs; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme qui, pour ainsi dire, n'avait jamais ouvert les Livres saints, se mesurer avec eux si témérairement. Cependant, tous ceux qui m'entendirent furent si charmés de cette première séance, qu'ils la prônèrent dans les termes les plus pompeux et me pressèrent de donner suite à mon commentaire, en suivant la même- méthode. L'affaire fît du bruit. Ceux qui n'avaient point assisté à la première leron accoururent en foule à la seconde et à la troisième, et t-ous se montrèrent également empressés de transcrire mes explications, à commencer par colles de la première séance (1). >
On voit percer dans ce récit le procédé qu'Abélard emploiera plus tard dans l'étude et dans l'enseignement de la théologie. C'est une science qu'il veut prendre d'assaut avec l'arme de la dialectique. Cette tactique le perdra. « La théologie, a dit un critique (2), n'est pas le fait des esprits primesautiers. » Elle exige du travail et une marche prudente. Prétendre l'enseigner
(1) Historia calamit.
(2) Bornier, ouv. cit., p. 46.
sans l'avoir apprise, c'est témoigner qu'on n'en
soupçonne pas les difficultés, ou se prévaloir
.témérairement du miracle de la science infuse.
Par son imprudent essai, Abélard se préparait pour l'avenir de cruelles déceptions. Son triomphe, pour avoir été éclatant, n'en fut pas moins fatal à son repos. Le premier fruit qu'il en recueillit fut la jalousie de ses condisciples, de ceux au moins qui formaient comme la cour du vénérable Anselme. A leur instigation, le titulaire de l'école lui interdit de continuer son commentaire, à cause de son inexpérience dans les matières tliéologiques. Abélard estime que cette raison n'était qu'un prétexte inventé pour couvrir l'esprit de vengeance et d'envie qui animait Anselme et ses élèves, particulièrement Lotulphe et Albéric de Reims. Cependant il est incontestable que le professeur n'agissait ici qu'en vertu de son droit de maîtrise, et qu'il n'avait que ce moyen de dégager sa responsabilité en présence des témérités inévitables ou probables du philosophe improvisé théologien.
Irrité de cette malveillance, Abélard retourna à Paris où il continua et acheva ses commentaires d'Ezéchiel. Intronisé dans la principale chaire qui pouvait être l'unique objet de son ambition, il- trouva le m-oyen de donner carrière à son génie et de faire briller sa vaste érudition.
Bientôt son nom retentit d'un bout de l'Europe civilisée à l'autre. Des lieux les plus éloignés, de la Normandie, de la Bretagne, de l'Angleterre, du pays des Suéves et des Teutons, on accourait pour l'entendre. Rome même lui envoj'a des auditeurs. On compta autour de sa chaire jusqu'à cinq mille étudiants, et comme l'enseignement n'était pas gratuit, la richesse du professeur égala sa renommée et le profit alla de pair avec la gloire (1).
Parvenu à ce faîte de grandeur, il semble qu'il ne restait plus à Abélard qu'à jouir de son indépendance et de ses triomphes si chèrement acquis. Mais sa vie fut alors traversée par une crise terrible. On sait le châtiment que saint Paul a dénoncé et prédit à la science superbe : « Ils se sont égarés dans leurs pensées et Dieu les a livrés au sens réprouvé (*2). » Abélard nous a raconté lui-même comment ce châtiment l'atteignit dans son orgueil (3).
(1) Scolte nostne vehemeuter multiplicatte quanta mihi de pecunia lucra, quantam y'ioriam compararetit, etc. (Hist. calamit.) Cf. Epist. Fulconis de Dlogillo ad Abœl.
(2) Epist. ad Rom., cap. i, vv. 21 et 28.
(3j Notre cadre ne nous permet pas de rapporter ici cette partie de la vie d' Abélard. Nous ferons seulement deux remarques que nous croj-ons importantes. L'une porte sur la gravité de la faute d'Abélard et d'Héloïse, l'autre sur la sincérité de leur conversion. 1« On ne
Ses rapports avec Héloise sont bien connus; l'histoire do leurs coupables amours, de leur mariage et de leur entrée dans le cloître a été maintes fois racontée. Nous les retrouvons en l'an 1118. l'un chez les moines de Saint-Denis, l'autre chez les religieuses d'Argenteuil. Héloïse, en faisant profession de la vie monastique, avait cédé aux exigences de son époux et avait
peut nier que les passions do la chair n'aient été pour Abélard le châtiment de son orgueil. Son témoignage à cet égard nous suffit : Cum jam me solum in rnundo pliilosophuiii superesse œstimarem, frena libidini cœpi (axare, qui anlea vixeram continenlissime. (Hist. calaynit.) De là, sa conduite peu délicate à l'égard de Fulbert et de sa nièce. De là, les désordres plus graves qui lui ont été reprochés par l'un de ses amis Foulques de Deuil. On ne peut nier non plus que l'amour d'Héloïse pour Abélard n'ait eu quelque chose de sensuel, même dans les souvenirs qui la suivirent àArgenteuil et au Paraclet. (Voir à ce sujet les preuves dans leurs lettres mêmes. Cf. Bayle, art. Abélard, Hêlo'ise, Foulques.) Mais, 2° d'autre part, la conduite d'Abélard visà-vis d'Héloïse après leur mariage et leur séparation, nous paraît à l'abri de tout reproche ; et si Héloïse a conservé pendant plusieurs années dans le cloître un amour excessif pour son époux, cet excès devait tomber sous la correction douce et forte, sous les avis fraternels et paternels d'Abélard devenu son directeur. (Voir également leurs L9ttres, et la belle Préface de M. Oddoul (ouv. cit.), qui venge Abélard de l'accusation d'égoïsme et de dureté et nous montre l'amour d'Héloïse se transfiguraat peu à peu sous la direction habile et touchante de son époux.)
accompli son sacrifice avec toute l'apparence de la spontanéité, ad imperium nostrum sponte velata (1). L'obéissance lui tint d'abord lieu de vocation; mais, malgré la violence des passions qui soulevèrent longtemps encore dans sa chair de violentes tempêtes, elle demeura fidèle aux engagements qu'elle contracta. Pour la récompenser de sa générosité. Dieu corrigea plus tard ce que son amour conjugal avait d'excessif et, en le sui^naturalisant, il y grefi"a un autre amour plus céleste et plus pur qui éleva son cœur à la hauteur de sa mission et de ses fonctions nouvelles. Héloïse, religieuse à Argenteuil, puis, comme nous le verrons, supérieure du Paraclet, devint l'objet de l'admiration de tous les hommes célèbres de son temps. « Les évèques la chérissaient comme leur fille, les abbés comme leur sœur, les laïques comme leur mère; et tous louaient également sa fervente piété, sa sagesse et son incomparable douceur en toutes choses (2). »
(1) Hist. calamit.
(2) Hist. calamit. Ce portrait qu'Abélard nous trace de l'abbesso son épouse ne répond pas aux sentiments intérieurs d'Héloïse. Au temps où il écrivit ces lignes, la passion rognait encore dans son cœur. C'est elle-même qui nous l'affirme. Mais la tempête devait bientôt s'a[)aisor et faire place au calme et à la sérénité. Alors Héloïse mérita pleinement restime que le clergé lui témoigna.
AVANT I,K roXCILE DE SENS 31
ApiH's (le longs combats, ello avait enfin trouvé le repos dans le cloître. Mais son époux ne goûta pas le niêiuo bonheur. Abélard n'était guère préparé à la vie solitaire. I.o génie, un génie inquiet, ardent à la lutte, indocile aux leçons du malheur, fermentait en lui. Si le foj-er de la concupiscence était éteint dans ses sens, le foyer de l'orgueil, de son propre aveu, le consumait toujours. Pour l'éteindre, de nouvelles épreuves étaient nécessaires. Dieu, dans ses miséricordieux desseins, les lui ménagea. Elles formèrent comme le tissu d'une nouvelle période de sa vie.
L'illustre professeur avait cru sa carrière littéraire à jamais brisée par le châtiment criminel que lui avait infligé la haine vengeresse du chanoine Fulbert (1). Mais ses disciples vinrent bientôt en grand nombre frapper à la porte de sa cellule de Saint-Denis pour le prier de reprendre ses leçons de philosophie et de 'théologie. On lui représenta qu'il devait désormais consacrer au service de l'Église lefi talents qu'il avait jusque-là dépensés pour des intérêts tout profanes ; on lui fit reconnaître dans le coup qui l'avait frappé un dessein de la Providence qui voulait faire de lui un philosophe de Dieu plus encore qu'un philosophe du monde.
(1) Hist. calamit.
Le souvenir d'Origène se présenta alors à son esprit. Faire de la philosophie une amorce pour l'étude de la théologie et introduire définitivement dans la science sacrée la méthode dialectique, c'était un rôle bien capable de tenter la hardiesse du génie d'Abélard. Pressé par les sollicitations incessantes des écoliers, et cédant d'ailleurs à l'intervention intéressée de l'abbé et des moines de son couvent qui trouvaient en lui un censeur trop rigide de leur conduite, il se décida à reprendre les fonctions professorales dans un prieuré de la Champagne.
Le caractère mixte de son enseignement, en excitant la curiosité publique, multiplia en peu de temps le nombre d'abord restreint de ses auditeurs. Il obtint dans la province le succès qu'il avait eu à Paris. Trois mille élèves se suspendirent à ses lèvres. Mais bientôt ces nouveaux succès réveillèrent la jalousie de ses rivaux et l'attention du clergé. On renouvela les accusations qu'on avait déjà formulées contre lui ; on le blâma de se livrer à l'étude des lettres profanes, ce qui était contraire au but de la profession monastique, et de monter dans la chaire de l'enseignement sans l'attache d'un maître en théologie.
Le dernier de ces griefs n'était pas le plus
grave: nous l'avons déjà exaiuiué plus haut (1). Ce qui constituait le vrai péril d'Abélard, c'était ce que ses ennemis appelaient la profanation de théologie et de la vocation religieuse, c'est-àdire sa nouvelle méthode d'enseignement. Sans doute, on ne peut méconnaître la grandeur d'une entreprise qui avait pour but de montrer l'accord de la philosophie et de la théok)gie, de la science profane des païens et de la science sacrée des chrétiens, de relier, dans une svnthèse capable de satisfaire la raison la plus sévère, les théories do Platon et d'Aristote et la sublime doctrine des Apôtres et des Pérès. L'immense succès de l'enseignement d'Abélard prouve qu'il correspondait à un besoin de son
(1) On s'ost domandô ce que pouvaient signifier ici les mots : sme macjistro. Abélard avait déjà occupé la principale chaire do Paris, celle de l'école épiscopale, et, à proprement parler, de la théologale avec l'approbation do tous les ordres; comment prétendre après cola qu'enseignant alors dans une campagne, il avait besoin d'être présidé par un maître et ne pouvait donner des leçons qu'en second? « Il paraît, dit Paulin Paris après Dom Rivet [Hist. Liltcr, tom. XII, p. 93) que le sens du reproclie qu'on lui faisait d'enseigner sans maître était do donner dos leçons de théologie sans avoir obtenu la permission requise pour enseigner dans les écoles particulières, permission qu'accordaient les scolastiqucs des écoles épiscopales. i>
époque, et l'admiration que nombre d'esprits sérieux professent encore aujourd'hui pour son essai, témoigne de la persistance de ce besoin. Mais notre théologien improvisé n'était pas à la hauteur d'une pareille tâche. La vraie science des principes théologiques lui fit toujours défaut. Cependant admirons les effets de la présomption. Abélard ne soupçonne même pas les dangers qu'il rencontrera dans la voie où il s'engage à la suite d'Origéne, le plus grand, selon lui, des philosophes chrétiens. Il nous expose lui-même le but et le plan de son œuvre avec le ton d'assurance qui lui est habituel. « Il arriva, dit-il, que je m'appliquai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par les principes de la raison humaine, et que je composai sur l'Unité et la Trinité en Dieu un traité à l'usage de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des affirmations. Ils disaient qu'il est inutile de parler pour n'être pas compris, qu'on ne peut croire que ce que l'on comprend, nec credi passe aliquid, nisi 'primitus intellectum, et qu'il est ridicule de voir un homme prêcher aux autres ce que ni lui ni ceux qu'il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneur lui-même ne se plaignait-il pas que des
aveugles conduisissent des aveugles ? On vit ce traité, on le lut, et tout le monde en fut content, parce qu'il paraissait satisfaire à toutes les questions de la matière, et comme ces questions semblaient d'une difficulté transcendante, plus elles présentaient de gravité, plus on admira la subtilité de leur solution (1) ».
A ce sujet, un grand orage s'éleva sur la tète d'Abélard. Ses adversaires attat^uèrent vivement sa doctrine et sa méthode, et enveloppèrent l'une et l'autre dans une même réprobation. Pour défendre la dernière, qui lui était la plus chère, Abélard prend un ton d'amertume et de triomphe. Il publie ou laisse courir une apologie (2), ou plutôt une invective, contre ces ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, ses dogmes pour des sophismes. «Mais, quoi! n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise ; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut les en
(1) Hist. Calarn.
(2) Du moins, dit Rémusat, (ouv. cit. tom. I*"*, p. 78) on peut présumer qu'elle date de cette époque : Invec' tiva in quemdam ignarum Dialectices,
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croire, sur les Livres saints ; mais que de saints docteurs la recommandent, cette science qu'ils insultent ! On peut leur montrer des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la Foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment confondronsnous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens? So3'ons dialecticiens, et nous nous montrerons, en proportion, disciples fidèles du Christ. Quel est le nom que lui donne TÉvangile? N'est-ce pas celui de la Raison, du Verbe incarné, de cette Lumière qui luit dans les ténèbres, de ce Principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de la Logique ? Si le Christ est si souvent appelé Sophia ou la sagesse, s'il est le Logos ou le Verbe dont parlent Platon et saint Jean, les amis de la sagesse ou les philosonhes, les disciples du Verbe ou les Logiciens ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence et l'amour ? Enfin Notre-Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé la foi
par dos miracles ; lui aussi il a recouru à la puissance de la raison, et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse, comme les Grecs au temps de saint Paul. Aussi bien, pour les hommes qui savent juger, la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. Il faut donc s'adonner à la logique qui pénètre tout, même les questions sacrées, et qui confondra surtout les docteurs présomptueux qui se croient les mêmes droits qu'elle. »
Cette justification de la méthode dialectique nous paraît, en général, très acceptable (1). Mais est-il bien sur qu'Abélard ne se méprenait pas, volontairement ou non, sur la portée des attaques de ses rit'aux dans l'enseignement? Ce que ceux-ci visaient dans leurs accusations, c'était moins la méthode en elle-même (prise in abstracto), que l'application abusive qu'en
(1) Il y aurait bien quelque remarque à faire sur la comparaison qu'il établit entre le verbe de Platon et celui de saint Jean, et sur la supériorité qu'il donne à la raison sur les miracles pour prouver le surnaturel.
faisait le nouveau théologien (la méthode in concreto). La preuve en est qu'ils admiraient volontiers et louaient dans saint Anselme du Bec ce qu'ils blâmaient dans Abélard, l'introduction de la philosophie dans le domaine théologiquc.
Abélard se moque assez agréablement de l'ignorance de ses contradicteurs; mais, pour échapper lui-même au reproche d'ignorance en matière théologique, il devait se résigner à recevoir un reproche plus dur encore. Les erreurs graves dans lesquelles il est tombé, en voulant expliquer la doctrine catholique et la rendre intelligible à l'esprit humain, ne pouvaient manquer d'attirer sur son œuvre une critique sévère et un discrédit général. Il n'est pas aujourd'hui un théologien digne de ce nom qui, à la seule inspection de son livre, ne soit étonné de l'incohérence de ses idées, et ne regrette vivement la manière dont il brouille toutes les notions théologiques et dont il s'abuse sur l'essence même de la religion chrétienne. Cette impression se traduisit au XIP siècle par une explosion de colère et d'indignation.
Abélard comptait parmi ses adversaires cet Albèric et ce Lotulphe qu'il avait rencontrés autrefois sous la discipline d'Anselme de Laon, et qui dirigeaient alors l'un et l'autre les écoles
de Reims. C'est de leur camp que devaient partir "les premiers coups de l'attaque dirij^ée contre le novateur. Comme ils voulaient l'intimider, paralyser son influence, et, s'il était possible, lui faire interdire l'enseignement, ils emploj^érent dans ce but un moyen extrême. Par leurs suggestions réitérées, ils déterminèrent Raoul, leur archevêque, à mander Conan, évêque de Preneste, qui remplissait alors en P'rance les fonctions de légat du Pape, pour tenir un concile dans la ville de Soissons, en invitant Abélard à v apporter cet ouvrage fameux, ojms clarum, qu'il avait composé sur la Trinité.
Abélard n'était pas homme à reculer devant une discussion publique. Il se rendit avec contiance à Soissons (11'21). Le souvenir de Roscelin, condamné trente ans auparavant (1092) dans cette même ville, à cause de ses erreurs trinitairiennes, traversa peut-être son esprit; mais l'horreur qu'il éprouvait pour le nominalisme et ses conséquences dût le rassurer puissamment et l'encourager même dans sa démarches
Cependant, s'il faut l'en croire, il ne, trouva pas au concile l'impartialité à laquelle il avait droit et sur laquelle il avait compté. Parmi ses juges, il rencontra ses dénonciateurs. « A peine entré dans la ville, dit-il, j'allai trouver le
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légat et je lui remis mon livre entr.e les maiDS, afin qu'il pût l'examiner et le juger, me déclarant prêt à amender ma doctrine et à me soumettre si j'avais rien écrit qui s'écartât de la doctrine catholique. Le légat m'ordonna aussitôt de porter mon livre à l'archevêque et à mes deux adversaires, me renvoyant au jugement de ceux qui avaient dressé mon acte d'accusation, en sorte que je vis s'accomplir aussi à mon égard cette parole, « Et nos ennemis sont nos juges ». (Deut. xxxii, 31). Ce procédé déconcerta d'abord Abélard; mais, le concile trainant les choses en longueur, il se créa un auditoire dans le public, et reconquit bientôt l'estime et l'aiïection des esprits non prévenus. Sa bonne foi, son intention formelle de rester catholique était placée au-Jessus de tout soupçon ; son attitude lui concilia donc aisément la faveur du légat, et il put espérer un moment sauver son livre et sa liberté. Mais le zélé de ses détracteurs, mêlé de jalousie, changea tout à coup la face des choses. Malgré l'éloquente défense de l'évèque de Chartres, Geoffroi de Lèves, son élève et son admirateur, et le premier au concile par sa piété et la dignité de son siège, Abélard fut condamné à brûler lui-même son livre et à se retirer dans le monastère de Saint-Médard.
Nous 110 voudrions pas assurer qu'uuo justice éclairée présida à toutes les opérations du concile de Soissons. Le lép^at lui-môme a attribué la condamnation d'Abélard « à l'envie des Français ». Mais si la [lassion oxerca sur ses juf^-es une regrettable influence, la violence ou, si l'on veut même, la malveillance des procédés ne changea en rien la justice de la cause qu'on y défendait, et il faut Ijion admettre, avec Rémusat, que la logique ne condamne pas absolument le jugement du concile.
Dans le récit qu'il nous a laissé des débats, Abélard s'attribue naturellement le beau rôle. 'Est-ce à dessein ? est-ce indifférence ? nous l'ignorons, mais il omet de nous dire expressément sur quels points de doctrine furent principalement dirigées les attaques de ses adversaires. C'est à peine si, à travers les quelques anecdotes qu'il s'est complu à raconter à son ami, on peut saisir le fil qui- dirigea les délibérations de ses juges. Il semble insinuer qu'au début des séances on l'aurait accusé de Trithéisme ; il affirme au moins que telle était la rumeur publique qui courait contre lui. Othon de Frisingue, au contraire, nous dit qu'il fut reconnu Sabellien pour avoir, par l'application du nominalisme à la théologie, réduit les trois personnes de la
Trinité à des mots (1). Chacune de ces deux versions en apparence inconciliables et presque contradictoires, peut avoir sa part de vérité. Réaiusat (2) convient lui-même qu'Abélai'd « quoi qu'il eût pu dire et à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, ne l'aurait pas sauvée d'une conséquence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de la Divinité étant assignés chacun spécialement et comme une propriété distinctive à une personne différente de la Trinité, • cette distribution était entièrement insigninante fpour l'explication du dogme), ou dépouillait chacune dos trois personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires, également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois personnes et faisait évanouir la Trinité ; dans le second, la Trinité s'exagérant elle-mè:ac brisait l'unité et se produisait sous la form?. de Trithéisme. »
Autant que nous pouvons en juger par l'anecdote suivante, le concile de Soissons plaça la question sur son véritable terrain et prévint la décision du concile de Sens, ou, si l'on veut, l'opinion de saint Bernard. L'accusé avait jeté de sa propre main son livre dans les flammes.
(1) Olh. Frising. De Gcst. Frid. lib. I, cap. XLvii. (•.^j Ouv. cit. toiii. I'", p. 97,
Il le regardait tristement brûler, lorsqu'au milieu du silence apparent dos juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il y avait lu en 'quelque endroit, que Dieu le Père était seul tout-puissant ; ce que le légat ayant entendu, il lui dit avec grand étonnement qu'il ne le pouvait croire. « Même chez un petit enfant, ajouta-t-il, une si grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et professe qu'il y a trois Tout-puissants. » A C3 mot, un maître des écoles, du nom de Terric, se prit â sourire et lui souffla aussitôt ces paroles du symbole de saint Athanase : « Et pourtant il n'y a pas trois Toutpuissants, mais un seul Tout-puissant. » Et comme son évèque lui reprochait cette sortie comme une inconvenance, Terric tint bon intrépidement, eu citant les paroles de Daniel : « Ainsi, fils insensés d'Israël, sans juger et sans « connaître la vérité, vous avez condamné un de « vos frères, retournez au jugement (1) », et jugez le juge lui-mèiue, car celui qui devait juger s'est condamné par sa propre bouche. » Alors l'archevêque se levant justifia la pensée du légat, et se laissant aller à la controverse établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le Fibi tout-puissant, le Saint-Esprit tout-puis-
(l) Daniel, c.Tp. xiii, vv. 48 et 49.
sant, et que celui qui sortait de là ne devait pas même être écouté (1).
On ne peut nier que la réponse de Terric ne fût piquante. Abélard l'exploite en sa faveur ; mais, pour être juste, il faut reconnaître aussi que l'interprétation des paroles du légat par l'archevêque, bien qu'incomprise d' Abélard (2], n'en était pas moins de tous points légitime et satisfaisante. Il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait en Dieu trois Tout-puissants, c'est-à-dire trois natures toutes-puissantes, mais bien si la Toute-puissance devait être attribuée également aux trois personnes, et si l'on pouvait dire que les trois personnes étaient toutes-puissantes absolument au même degré. Or, Abélard (et la citation du symbole de saint Athanase, qui regarde évidemment la nature divine, n'a pas ici
(1) Hist. calamit.
(2) Rémusat semble trouver également la question embrouillée (ouv. cit. tom. I^'", p. 93, note 2). Il est pourtant clair que le symbole de saint Athanase parle de la nature quand il dit: et tamen non très omnipotentes, et q";'il attribue également la Toute-puissance aux trois personnes, omnipotens Pater, omnipolens Filius, omnipotens Spiritus Sanctus ; ce qu'Abélard ne semblait pas reconnaître dans sa distinction subtile entre la Toute-puissance qu'il attribue au Père, une certaine Puissance qu'il accorde au Fils, et la Bonté qu'il attribue au Saint-Esprit. Nous examinerons plus longuement ce point au chap. l<^>- de la seconde partie de. cet ouvrage.
son application), Abclard dit expressément que la Toute-puissance appartient à laPaternité, que la Sagesse est encore une Puissance, mais que la Bonté, attribut approprié au Saint-Esprit, n'est nullement une Puissance. Une distinction si subtile était de nature à provoquer des explications, pour ne pas dire à justifier une condamnation. Le concile de Sens, n'en déplaise à Rérausat (1), suivra dans dix-neuf ans les errements du concile de Soissons, et, pour enchérir même sur les accusations des premiers adversaires d'Abélard, il dira par la bouche de saint Bernard que le téméraire théologien, en jouant sur le mot Toute-puissance, a établi presque à la manière d'Arius, sopil Arium, des degrés dans la Trinité.
La décision doctrinale du concile de Soissons nous paraît donc à l'abri de tout reproche ; et si quelque blâme pouvait l'atteindre, il tomberait uniquement sur la forme de ses délibéraiicms et la risrueur du châtiment inflicjé à Abélard.
(1) Résumai ppétend (lom. I-"'', p. 92, notei que les textes qui servirent à ce concile pour formulop contre AbélarJ l'accusation de Sabellianisnie, servirent plus tard à fonder à Sens une accusation inveri?e. C'est une assertion dénufje de preuves. On verra que des textes différents d'Abélard on pouvait tirer des interprétations également différentes. (Cf. Il" partie de notre ti-avail, ch. !'•'■, scct. 1.)
46 ABKLARD
Celui-ci ne subit sa peine qu'avec un profond cli:igi'in. Parfaitement accueilli par les religieux de Saint-Médard, il ne voulut recevoir d'eux aucune consolation. Sa colère éclatait contre les hommes et contre Dieu. Cependant cet état dura peu. Le légat, qui l'avait encouragé a la résignation en lui promottant sa délivrance à bref délai, le tira de ce m onastéi'e étranger pour le renvoyer à Saint-Dani.s. Les vingt années qui le séparent encDre du concile de Sens ne furent qu'une suite ininterrompue de labeurs, de soucis, de déboires de toutes sortes, hnpatient de la règle, insupportable à lui-même, à ses frères et à son supérieur, Abélard fut obligé de quitter son couvent. On lui permit de se retirer dans une solitude à son choix, à condition qu'il ne se mettrait sous la dépendance d'aucune abbaye. En conséquence, il se confina dans une retraite du territoire de Trojes qu'il connaissait déjà, et quelques personnes lui ayant fait don d'un morceau de terrain sur les bords de l'Arduzon, il y construisit, avec le consenten;ent de l'évèque du diocèse, une espèce d'oratoire formé de roseaux et de chaume, qu'il dédia à la Trinité.
Sa retraite ne fat pas i)!utôt connue que denouveaux disciples accoururent de toutes parts dans son désert pour suivre ses leçons. Abélard put croire un moment les beaux jours de sa carrière
littéraire revonus. Il retrouva autour de sa chaire de gazi»n jusqu'à trois mille auditeurs. C'était une nouvelle Thébaïde, la seule qui convînt à son génie et à ses goûts.
Mais le bonheur et la tranquillité n'étaient pas dans sa destinée. « Malgré mon éloignement des villes, nous dit-il avec amertume, malgré mon éloignenuînt des affaires publiques, des procès et de la foule, l'envie vint me relancer dans ma retraite. » En effet, son oratoire étant devenu insuffisant pour contenir la multitude de ses élèves, il fut contraint de l'agrandir, et profitant de cette nécessité, il le bâtit d'une façon plus solide, en pierre et en bois. Or, ce chanq-ement dans la construction en amena un autre duns la dédicace. « J'avais fondé le premier, dit-il, au nom de la Sainte-Trinité, mais comme j'étais venu en fugitif dans cet endroit, et qu'au milieu de mon profond désespoir la^H^nté divine m'avait envoyé des consolations qut'ôciie permirent de respirer un peu, en mémoire de ce bienfait, je donnai au second le nom de Paraclet. »
Cette nouvelle fut accueillie avec étonnement et Abélard eut grand'peine à justifier ce titre inouï appliqué à un oratoire. Son innovation n'avait évidemment en soi rien de blâmable ; mais ses contradicteurs ne furent confondus que plus
tard, lorsque l'autorité supérieure consacra solennellement le célèbre Institut du Paraclet dont Héloïse, à vingt-neuf ans, fut la première abbesse. En butte à la malveillance, Abélard tomba dans une sombre mélancolie; et son imagination troublée ne lui montra bientôt plus autour de lui que des ennemis déclarés. S'il faut l'en croire, ses rivaux implacables, doutant de leurs propres forces, suscitèrent à cette époque contre lui « de nouveaux apôtres en qui le monde avait une foi entière ». L'un d'eux se vantait d'avoir ressuscité la vie des chanoines réguliers ; l'autre celle des moines. Ces hommes, dans les prédications qu'ils semaient en courant le monde, s'acharnaient sans pudeur à le déchirer, et débitaient, tant sur sa foi que sur sa conduite, des fables tellement sinistres, qu'ils détachèrent de lui les principaux do ses amis euxmêmes. C'est sous ces couleurs et sous ces traits qu' Abélard nous représente saint Norbert et saint Bernard (1). Cette seule peinture suftit
(1) Pour ce qui regfirde saint Beinarrl, nous verrons plus loin qu'Abélard (s"il désigne réellement notre saint) s'est gravement trompé. A cette époque, c'est-à-dire vers l'an 1125, l'abbé de Clnirvaux ne courait pas encore le monde; et il est d'ailleurs certain qu'en 1131. lors de sa rencontre avec Abélard au couvent de Marcigny, il ne suspectait ni sa foi ni sa conduite. (Cf.* de Rochely, CUV. cit., ch. I.)
pour témoignor de l'état de ses sentiments à cette époque. La pour l'avait saisi et avait profondément ti-ou1)lé son esprit. « Dieu m'est témoin, dit-il, que jo n'apprenais jamais la convocation d'une assemblée d'ecclésiastiques, sans penser que ma condamnation en était l'objet. Tout tremblant dans l'attente de quelque coup de foudre, je m'attendais à être traîné d'un moment à l'autre comme un hérétique et un profane dans les conciles et les synagogues... Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un si terrible désespoir que je songeais à sortir des pays chrétiens pour passer chez les infidèles, et acheter, par un tribut quelconque, le droit d'y vivre en repos et chrétiennement au milieu des ennemis du Christ. Je me persuadais que les païens me seraient d'autant plus favorables que ma condamnation les éloignerait de croire que je fusse chrétien, et leur ferait ainsi espérer de me convertir plus facilement à leur idolâtrie (1). »
Ce fut au milieu de ces douloureuses circonsr tances qu'il fut élu abbé de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne. Les quelques années qu'il passa à la tète des moines intivàtables de ce couvent, le dégoûtèrent plus que jamais de la vie de communauté et des fonctions du gouvernement,
(1) Hist. Calamit.
pour lesquelles d'ailleurs il était mal préparé. Il ne retrouva quelque joie que Je. jour où il trausféra lîéloïse et les religieuses d'Argen- Uuil au Piiraclet. Ayant obtenu du pape Innocent II, pendant le séjour que celui-ci ût à Auxerre (1131), la reconnaissance et l'institution du monastère du Paraclet, il s'occupa de tracer, à l'intention d'Héloïse et de sa communauté naissante, des régies spéciales en rapport avec les aptitudes et les besoins des femmes; et il trouva ainsi, dans l'obéissance que ses filles lui témoignèrent, une consolation et un dédommagement des peines qu'il éprouvait en son cloître de Saiut-Gildas.
Quelque temps après, il se dénnt de ses fonctions abbatiales et quitta la Bretagne. En 1136, on le retrouve à Paris, professint de nouveau sur la montagne Sainte- Geneviève, et nous tenons de l'un de ses auditeurs, Jean de Saliburj, que son enseignement obtint encore la vogue qu'il avait eue autrefois. Abélard avait alors cinquante-sept ans.
C'est vers cette époque qu'il mit la dernière main à ses ouvrages philosophiqiles et tliéologiques, et qu'il en donna, pour ainsi parler, une édition nouvelle. La dialectique proprement dite, la philosophie pure n'occupait guère plus son esprit ; un autre objet avait ses préférences.
En deliors de VlnlvorUictiQu à la Théologie que l'on connaît déjà, il fit paraître la Thcolorjù> chrétienne, qui lepi-oduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques remaniements et quelques amendements. Sa morale était plus spécialement expliquée dans un grand Commentaire cl; l'èinlre aux Romains, et dans le Scilo teipsum. Si nous citons encore le recueil singulier de textes des Écritures et des Pérès réunis méthodi(|!U'ment et exprimant le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, recueil qu'il avait appelé le Oui et le Non (Sic et non), nous aurons le catalogue complet des livres tliéologiques qui contenaient sa doctrine et qui devaient donner à sa réputation de professeur le plus grand éclat.
La témérité des opinions et la hardiesse de la méthode réveillèrent contre lui le feu mal éteint de la jalousie et des persécutions. « La foi qu'il aval'" dans son propre sens, la certitude naïve qu'il professait d'être le j)lus savant des hommes, lui avaient dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis (.1). » Ses disciples d'ailleurs' ne se
(1) Rûmusat, ouv, cit., tom. ^'^ p. 179.
contentaient pas de transcrire ses ouvrages et de les propager ; ils exaltaient encore sa doctrine et, comme il arrive souvent, en voulant l'interpréter, l'exafréraient et la dénaturaient.
C'est à eux qu'on s'en prit d'abord ; on les accusa de couvrir du nom de leur maître leurs erreurs personnelles. Puis on soupçonna que leurs révélations contenaient une part de vérité. On s'émut et on s'adressa à Abélard lui-même, pour lui demander compte de sa doctrine eir de ses afjfiosements.
Gautier de Mortagae, professeur de théologie sur la montagne Sainte-Geneviève, et plus tard évoque de Laon, lui écrivit une lettre où il se plaint de l'outrecuidance de ses élèves. Il ne peut croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur maître donne la pleine intelligence de la nature de Dieu et ramène à une clarté parfaite le dogme delà Tridité. Cependant, comme quelques passages de ses ouvrages peuvent se prêter à de mauvaises interprétations, il le prie de lui dire nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance exacte, et quand il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui promet de répondre et d'entrer en discussion avec lui.
Nous ne savons quelle fut la réponse d'Abélard ni même s'il lui répondit. Quoi qu'il eût pu faire
AVANT I.E COXriI.E DK SENS 53
OU (lii'o, il n'ont jamais ari'rtô lo niouvcnuMit des esprits auquel il avait lui-même donné le branle, et surtout il n'eût pas emocchô l'attention publique de se tourner do nouveau vers lui.
On ari'iva ainsi à ranu(''0 11 II. Ahélanl. vit alors surgir tout à coup un nouvel et redou(al)le antagoniste. Nous avons nommé saint Bernard. Le saint abbé était parvenu, au prix de huit ans de travaux et de prédications, à abolir le schisme de Pierre do Léon. Il venait de rentrer à Clairvaux et il espérait y goûter les douceurs de la retraite et de la paix, lorsqu'il reçut de son ami, l'abbé de Saint-Thierrv, moine de Signy au diocèse de Reims, une longue lettre qui devait avoir pour conséquence de le rejeter dans la vie extérieure et publique. Guillaume de Saint-Thierry lui annonçait que, sous le couvert d'un nom éminçait en philosophie, une hérésie nouvelle circulait .dans l'Kglise de France, passait les Alpes et traversait les mers. Pierre Abélard saisissait le moment où tous les maîtres de la doctrine ecclésiastique avaient disparu de la scène du monde, pour se créer une place à part dans l'enseignement et s'y conquérir une exclusive domination. II traite l'Ecriture sainte comme il traitait la dialectique : ce ne sont qu'inventions à lui personnelles, que nouveautés annuelles. C'est le censeur et non
le disciple de la Foi ; le correcteur et non l'imitateur des maîtres autorisés.
Ce n'est pas là une vaine terreur. « Je tombai dernièrement, ajoute-t-il, sur un livre intitulé Théologie de Pierre Abélard. Le titre m'invita à le lire. C'étaient deux petits volumes qui contenaient à peu près la même chose ; l'un était seulement un peu plus détaillé que l'autre. Ayant rencontré à la lecture plusieurs assertions étranges, je les ai notées, et j'y ai ajouté mes remarques. »
Il s'agit de questions importantes. La foi en la Trinité, la personne du Médiateur, l'Esprit Saint, la grâce de Dieu, le sacrement de la Rédemption sont en cause.
Guillaume cite les textes de treize erreurs graves recueillies dans le livre d' Abélard ; il envoie le tout à saint Bernard, le livre, les notes, les remarques et une réfutation en forme.
« Il y a encore, à ce que j'entends dire, d'autres ouvrages du même auteur: l'un intitulé Sic et Non, un autre Scilo teipsum, dont la doctrine pourrait être, je le crains, aussi monstrueuse que le nom; mais, dit-on, ils craignent la lumière, et on a beau les chercher, on ne les trouve pas. »
Malheureusement ces nouveautés dangereuses se produisent au grand jour, trouvent un écho
dans la foule et, chose plus grave, on dit qu'elles ont obtenu de l'autorité en cour de Uoine.
Il faut donc arrêter les progrès du mal naissant. C'est ijourquoi il a rru nécessaire d'envoyer une lettre connnano à l'abbé de Clairvaux et à Geoffroy, évè-iue(l> Chartres, les deux plus illustres défenseurs do l'i^nlise en cette époque troublée. « Je ne savais ve-s qui m j réfugier, je vous ai choisis entre tous, je me suis tourné vers vous et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'i Vli.e latiu.. Car il vous craint cet homme, et il vous redoute (1). Fermez les yeux,
(1) Il no f;uulr.iit pp... onncluro do ootto j.hrns- qiio saint Bernard eût d,^jà attanuô ou porsécut.'. Abla.d fn quelque manière Elle signifie seulement qne le saint abbe était seul, en raison de sa science et -le son antonte, capable d'arr-éter AbAlard snr la ponte de l'errnir. On sait, en effet, que Geoffroy de Chartres était un élève et 1 un des am.s les pins dévoués d'Ab::iard. Or, les mots de Guillaume de Saint-Thierry s'anpliriu.nt aussi bien à Geoffroy qu'à saint Bernard. Nous ne saunons admettre la supposition purement gratuite de Deutsch qui prétend que Geoffroy était à cette époque contiaire à Abélard Deulsch, ouv. cit., p. 11, noto). Nous i-ejotons éoaloment la reflexion qu'il ajoute : « Da.s, xoie Berington {lUstory of the hves orAbelardand Heloise. 2^ e.litiun. Ba«i! 1793, II, SO)mcint, ^Yilhehn von S. Thicrri, aU er seine Anklageschrift axich an Gaufrid adressirte, nber dessen i^esmnung gegen Abœlard ganz in Ungewissen geiresen set, tstdurchaus unicahrscheinlich. Man darfdie Mœnche und Aebtejener Zeit nichtfiirso naiv haiten. — Nous ne voyons pas où serait la n;,ïveté dans le procédé de Guil-
qui craindra-t-il ? Et, après ce qu'il a dit, que dira-t-il lorsqu'il ne craindra personne ? Tout le monde gai-de le silence... Et pourtant c'est la foi des martyrs et la doctrine des apôtres qui est
attaquée Je vous le dis, votre silence est un
péril pour vous et pour l'Eglise de Dieu. Je voudi'ais vous communiquer mon émotion. Étudiez la question et, s'il est nécessaire, n'hésitez pas à retrancher ua pied, une main, un œil même pour le salut de la tète. Moi aussi, j'ai aimé Abélard et je voudrais l'aimer encore. Dieu m'en est témoin. Mais, dans une affaire de si grande importance, il n'y a phis de proche, il n'y a plus d'ami. Le mal est devenu trop grand et trop public pour qu'on puisse se borner à une correction amicale et à un avertissement secret (1). »
laume de Thierry. Pourquoi su;inn5:iT qu'il recherche des pers Senteurs d'Ab''lrinl et non dos homnips unis à lui par les liens de rainiti'. ot a^sez di'.vomjs à ses iat'M'êts pour lui donner un avis dont il tienne compte? Pourquoi supposer qm Guillaume do S:ù'nt-Thinrry vent en imposer quand il dit : « ÎMoi aussi, j'ai aimé Abélai-d ot je voudrais l'aimer oncoro. Dieu m'en est témoin » ?
(1) Iivfc}- epp. Bern. 326. Nous ne pouvons admettre non plus avec Doutscli que saint Bernard soit l'instigateur de cette dénonciation rédigée par Guillaume de Saint-Thierry. Suivant ce critique, la lettre de l'abbé Guillaume ne serait pas l'origine réelle du procès d'Abélard. Tout ç(^f\ était un coup monté par saint Bernard qui voulait pertire l'illustre professeur de théologie.
AVANT LE CONÇU, K Dl': Sl'.NS .) /
Le ci'i (l'alai'ine de Gaillauine de Sainl-Thiei-iy était douloureux, ou le seul, son invitation pres-
Pourq\ioi ? Doutsch no \c dit pa^!. « ^Vi)• hnhcn dnmit sweierlei gcwonnen : ersten^!, dass in den erlialtencn SchviflstHckcn uîis- nicht dcr xoiyhliclic Anfang der Sache vorlier/t : :ift'iic>is, das-! dièse nicht eine so zufœllige Entstehung hutte ; xcic \Vilh»lm uns xoill glniiben machen ; sondern dass ein vorherbcdachter und vcrabredeler Plan zii- Grunde Ing. » (ouv. cit., p. 30). Pour arriver à cos conduirions. Doutsch s'appuio, d'uno pnrt, sur l'amitié qui unissait Ifis deux abbés et qui n'aui-ait pas permis à Gulllaumo d'engager saint Bernard dans une si grave affaire sans son consentement préalable ; il s'appuie, d'autre paît, sur le caractère de la lettre qui lui paraît un dossier préparé à dessoin pour une discussion publique et non pour un rensc'gnomont privé; il s'nppuie enfin sur le style, qui est, selon lui, pour les pensées et les expressions, incontestablement semblable à celui de saint Bernard; et il explique cette ressemblance par une entrevue dans laquelle saint Bernard aurait expliqué en termes inoubliables son dessein à Guillaume de Saint-Thierry et l'aurait chargé de rédiger en forme l'acte d'accusation que nous possédons et qu'on avait pris jusqu'à présent pour le point de départ de la lutte de saint Bei-nard et d'Abélard.
Mais cela n'est que pure hypothèse. Les deux premières raisons alléguées par Deutsch n'ont guère de portée; et la troisième tombe d'elle-même, si l'on veut bien supposer que saint Bernard a emprunté à Guillaume de Saint-Thierry quelques idées et quelques expressions dont il s'est servi plus tard dans ses lettres contre Abélard. Or, comment opposer des hypothèses, si ingénieuses soient-elles, aux affirmations catégoriques d'un homme tel que Guillaume de Saint-Thierry; et comment
^^ ARÉLARD
santé. Quelle impression sa lettre allait-elle produire sur l'abbé ,'îe Clairvaux? Cette question est grave. Avant d'y répondre, il ne sera pas inutile d'esqui.s.ser à grands traits la ilgure de ce moine à qui Guillaume attribue le pourvoir de tirer l'Eglise du péril qu'elle c.rart, et qui doit jouer un si grand rôle dans la condamnation d'Abélard.
Saint Bernard doit à l'austérité de sa vie, à la puissance et à la rectitude de son esprit,' à la tendresse de son cœur et à la vigueur de son caractère, la place exceptionnelle qu'il s'est assurée dans l'histoire et l'influence sans égale qu'il a exercée sur ses cont.imporains.
Son éducation première avait commencé à Fontaine sur les genoux de sa mère, et s'était achevée sur les bancs de l'école de Chàtillon (1). Poussé dans le cloître par une vocation bien
attribuer une politique si raffinée à saint Bernard dont on connaît le caractère si droit et l'honnêteté si parfaite '' (Cf. sur Guillaume de Saint-Thierry, Hist. lUt de la France, to,n. XII, 312 et suiv. Tissier, biblioth. cisterc. IV, 1 et seq. Ses écrits dans Migae, Patrol. 180 206 et seq. Sur sa théologie, Jos. Bach, die Dorpnengeschichte des Mittelalters, II, 88-113.)
(1) Le lecteur nous permettra de le renvoyer pour les détails de l'instruction et de l'éducation de saint Bernard â la première partie de notre modeste travail intitulé : Saint Bernard orateur, Rouen, 1877.
marquée, il étaitentréà Citeaux àTàg-e de vingt- Irois ans. « Là, dit son biographe (1), il se mit à pratiquer lui-même ce qu'il devait plus tard enseigner aux autres. » Sa vertu qui se cacliait dans l'ombre, mais qui se trahissait par son parfum, Ici désigna bientôt à l'attention de son abbé, Etienne Ilarding, qui le plaça à la tête de douze religieux d'un âge mûr, « aussi vaillants en religion qu'ils l'avaient été dans le siècle, >•> et les envoya jeter les fondements delà troisième succursale de Citeaux.
Bernard n'avait encore que vingt-cinq ans et déjà il était abbé. Il reçut la crosse des mains de Guillaume de Champeaux, évêque de Chàlons. Il avait cherché l'obéissance, et au bout de deux années de noviciat il retrouvait l'autorité, et la responsabilité qui l'accompagne. Il accepta sa charge avec humilité et simplicité. La suite montra qu'il en était digne.
Il faut lire dans les historiens du temps les difficultés qu'il rencontra pour poser dans la vallée de l'Absinthe ce nid charmant qui devait porter dans l'histoire le doux nom de Clairvaux. Tout entier aux devoirs de sa charge et poussé par un zèle légèrement excessif, il succomba bientôt sous le poids de ses labeurs. Ses austérités
(1) Guill. a Sto Theod. Vita Sti Bernardi. lib. L
achevèrent de compromettre sa santé déjà ébranlée à Citeaiix. Il dut subir un repos d'une année et suivre le traitement d'un empirique maladroit. Mais, ce temps de relâche écoulé, il reprit avec une ardeur nouvelle les exercices de la communauté. « Vous l'eussie;^ vu, dit son biographe, faible et languissant, faire des efforts et entreprendre tous les travaux qui se présentaient, sans considérer ce que pouvaient ses forces... Soit le jour, soit la nuit, il priait dehout jusqu'à ce que ses genoux affaiblis par le jeune et ses pieds enflés par la fatigue ne pussent plus le soutenir. Sa nourriture était un peu de pain trempé dans le lait ou dans l'eau où avaient cuit les légumes, et de la bouillie, telle qu'on en donne aux enfants. Son estomac ruiné ne pouvait souffrir d'autres aliments. Le vin même lui était contraire. Et pourtant, dans cet état de souffrance et d'accablement, il ne voulait pas qu'on le dispensât du travail commun ou des occupations et des devoirs de son ministère. Les médecins qui le voyaient, comparant sa faiblesse et son genre de vie, disaient avec un étonnement mêlé de compassion : «s C'est un agneau attelé à une charrue (1). »
En dehors des travaux manuels auxquels ses
(1) Guill. a Sto Theod., loc. cit.
mains et son corps délicat s'accoutumèrent difficilement, il employait (à Clairvaux comme à Citeaux) tout son temps à la prière et à l'étude. L'étude n'était même pour lui qu'une sorte de prière, spiracuhim animœ ad Deum (1). Loin de lui la méthode d'abstraction si chère aux esprits subtils, à Abélard par exemple, et qui consiste à anaWser les idées et les textes pour en tirer la vie de l'intelligencs pure. Son imagination et son cœur éprouvaient le besoin de se nourrir, et se nourrissaient, en effet, aussi pleinement que son esprit, de l'Écriture et des Pères. Il n'abordait la lecture des saints Livres qu'avec la piété et la dévotion d'un enfant qui demande à son Père céleste le pain supersubstantiel de chaque jour. Aussi son àme tout entière trouvait-elle son aliment dans cette parole vivante et vivifiante qui sort de la bouche de Dieu. Ainsi pénétra-t-il aisément dans les profondeurs du texte sacré et parvint-il en peu de temps à se former un style biblique et à acquérir une science profonde de la doctrine catholique.
Pour expliquer les difficultés du texte, il n'avait pas d'ordinaire recours aux commentaires ; il s'appliquait à les éclaircir par le rapprochement et la comparaison des différents auteurs sacrés.
(1) Cf. Saint Bernard orateur, I" part. ch. net m.
« Les choses ainsi goûtées à leur source, nous dit-il, ont plus de sel et de saveur (1). »
Prise absolument et employée exclusivement, cette méthode pouvait avoir ses dangers. Il en corrigeait les inconvénients possibles par l'étude assidue des Pères de l'Église les plus autorisés. Parmi ceux-ci, nous trouvons au premier rang dans son affection : saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire le Grand. Des deux premiers il devait dire plus tard : « Je m'attache à eux comme aux colonnes de l'Église ; s'ils sont dans l'erreur, je confesse que j'y suis avec eux (2). »
Cette profession de foi caractérise suffisamment la philosophie ou plutôt la théologie de saint Bernard. En matière de dogme, nous le verrons, il ne reconnaîtra d'autre autorité que celle de l'Ecriture et de la tradition, formulée par le seul organe compétent, qui est l'Église catholique.
Ces principes, qui datent de son noviciat, devaient être ceux de toute sa vie. Jamais, quelle que fût son autorité personnelle, il ne fut tenté de s'en rapporter, dans les questions de doctrine, à son propre jugement comme à un tribunal légi-
(1) Guill. a Sto Theod., loc. cit.
(2) Ep. ad. Hug. Victor. Cf. St Bern. orateur. I*"* part ch. III.
time. Il considéra toujours l'autorité de l'Eglise enseignante comme une arche sainte, à laquelle il était défendu de toucher sous peine de mort.
Cette humilité unie à une science profonde, aussi bien que l'austérité de sa vie. firent bientôt « éclater en lui la vertu de Dieu, dit son biographe (1), et lui conquirent de la part des hommes une vénération profonde, avec la vénération l'autorité, avec l'autorité l'obéissance. Ainsi, soit par les exemples et les instructions qu'il donnait à ses frères dans l'intérieur du cloître, soit par les conseils qu'il eut l'occasion d'adresser aux prêtres qui venaient le consulter durant le repos forcé de sa maladie. Dieu le préparait, sans qu'il s'en doutât, à la grande mission qu'il lui destinait de ressusciter la ferveur, d'abord, dans l'ordre monastique, et ensuite dans l'ordre ecclésiastique tout entier. »
Tel nous apparaît saint Bernard jusqu'à l'année 1125.
Désormais son nom se trouvera mêlé à tous les grands événements du XIP siècle; tous ses pas seront marqués par des miracles ; mais, comme l'ont dit ses contemporains, « le plus grand de ses miracles, ce fut lui-même. »
Nul plus que notre saint n'a réuni à un degré
(1) Ctuill. a Sto Theod., loc. cit.
érainent deux qualités qui semblent s'exclure, cette aménité de mœurs, cette tendresse de cœur, ce mysticisme si pur et si élevé dont le type se tro\iYeàa.iïsY Imitation de Jésus-Christ, etcetie fermeté, ce sens pratique qui caractérise l'homme d'action.
L'austérité, la sévérité même du réformateur monastique laisse place dans son cœur à la tendresse et à l'amitié (1). Qu'on lise, par exemple,
(1) La bonté de saint Bernard a été niée par plusieurs modernes. Dom Gervaise (Vie d'Abêlard, ch. v.) a écrit à ce sujet : « Dieu n'ôte pas aux saints le caractère naturel de leur esprit en réformant leur volonté, et il les laisse parler et écrire conformément à leur humeur, afin que nous reconnaissions que les vérités qu'ils enseignent sont de lui et que l'aigreur est de l'homme. » Ce dernier trait est superbe et veut paraître tranchant; mais il n'atteint pas saint Bernard. Rémusat accuse également l'abbé de Clairvaux dehaine, de ressentiment et d'orgueil, etc. (Ouv. cit., tora. I, p. 116 et passim). Nous nous bornons ici à retracer le portrait du saint abbé tel qu'il nous fut légué par les contemporains et tel qu'on le retrouve dans ses écrits. Le témoignage d'Othon de Frisingue pourrait seul nous être opposé ; mais Othon ne connaissait qu'imparfaitement le caractère et la vie intime de saint Bernard (Cf. Rochely., ouv. cit., ch. i".) Nous reconnaisî5ons d'ailleurs volontiers que les procédés de saint Bernard, surtout ses expressions, sont quelquefois violentes ; mais nous affirmons qu'en présence de ses adversaires le saint abbé était toujours aff'able, et que ses plus grandes colères, semblables à celles de la colombe, ne contenaient pas la moindre goutte de fiel. (Cf. Saint Bernard orateur. III» part., ch. i.)
la lettre à son cousin Robert (1) et l'oraison funèbre de son frère Gérard (2), et l'on conviendra que jamais le cœur humain ne s'est élevé à une plus haute éloquence et n'a trouvé des accents plus sublimes et plus tendres (3).
Son amour s'étendait jusque sur les ennemis de Jésus-Christ (4). On sait que dans ses rapports avec les hérétiques sa devise était : « Prenons-les par la raison et non par la violence. » Hœretici capiantur non armis sed argumentis.
Toutefois, sa bonté a une marque chrétienne qui peut tromper les esprits superficiels. Bernard est, avant tout, un prêtre. Quand les intérêts de Dieu sont en cause, il n'écoute plus les sentiments de la nature; il paraît oublier qu'il est homme et qu'il a affaire à des hommes. A la fameuse maxime de Térence : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, » il substitue dans sa conduite une autre maxime qui semble n'être pas de la terre et qui est cepen-
(1) Ep. 1.
(2) Serm. 16, in Cant.
(3) Cf. Saint Bernard orateur, III« part, ch. vi.
(4) Au sujet des juifs persécutés sur les bords du Rhin, il écrivait : « Non sunt persequendi Judcei, non sunt trucidandi, sed nec effugandi quidem. » Ep. 363. Cf. Ep. 364, Serm. 64 in Cant., et Lib. ad Milites Templi, cap. X.
dant bien digne d'un apôtre: « Rien de ce qui est divin ne m'est étranger. » Nulla quœ Dei esse constiterii negotia, a me duco aliéna.
L'amour était ainsi parfaitement ordonné dans son cœur : Dieu en occupait la première place. A cet amour il est prêt à tout sacrifier, famille, honneur, amitié. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, si la sévérité éclate quelquefois dans ses procédés à l'égard du prochain, c'est que la charité bien entendue lui dicte cette conduite. Quand il frappe un ennemi de l'Église, c'est pour lui faire une blessure salutaire ; quand il s'efforce de le réduire à l'impuissance, c'est pour le ramener au devoir et conjurer les périls qu'il fait courir à la religion. Un fait éclatant nous dispense d'ailleurs de prouver l'étendue et la profondeur de sa bonté : s'il est vrai que le monde appartient à qui l'aime le plus et à qui le lui prouvera le mieux, quel homme peut être comparé à saint Bernard pour la sincérité et la puissance de la charité?
Une autre vertu, la force, la fermeté de caractère, a fait de lui un homme d'autorité et de gouvernement (1). Ce fut là sa qualité maî-
(1) Rémusat n'a pas biea compris le caractère de saiut Bernard; voici le portrait qu'il en a tracé : a Dès son jeune âge il s'était signalé par ces prodiges d'austérité et à'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme,
tresse. N'ôprouve-t-on pas une véritable surprise, lorsque, étudiant l'histoire du XII' siècle, on voit l'abbé d'un humble monastère devenir l'arbitre des papes et des rois, défendre presque à lui seul l'Église, sa mère, contre le schisme et l'hérésie, attaquer les abus dans les palais des évêques, dans les cours des rois et jusqu'au pied du trône pontifical, avec une liberté tout apostolique ? Mais si l'on veut bien comprendre la nature de cet ascendant souverain, il faut remonter jusqu'aux vertus cachées qui en étaient le principe : une humilité poussée jusqu'à la
hormis la colère et Vorgueil, mais qui rachètent l'une et l'autre en les consacrant à Dieu... Il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique en ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines amaigris ; mais il ouvrait un œil vigilant sur le monde, observait les prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires. » (Ouv. cit., p. 116.) Après ce que nous avons dit de la vocation et des sentiments de saint Bernard, nous nous croyons dispensé de prouver que l'humble abbé n'a jamais prétendu ni cru avoir reçu du Ciel la mission de « faire la police des trônes et des sanctuaires. » Qu'est-ce d'ailleurs que ces prodiges d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme, hormis l'orgueil?
défiance de soi, et une confiance en Dieu que rien ne savait ébranler. Chose merveilleuse, nul n'a jamais redouté plus que saint Bernard le tumulte des affaires, le bruit des discussions, les embarras de la lutte. Nul n'a fui, avec un sentiment plus profond de son impuissance, la charge de calmer les colères des partis, de rapprocher les esprits divisés et de courber sous le iouc maternel de l'Eglise les cœurs révoltés. Mais toutes les fois que la nécessité lui faisait un devoir de sortir de sa retraite, il savait obéir, et s'armant du mot de saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie, » il prenait le glaive à deux tranchants de la parole et ne rentrait en son couvent qu'après avoir abattu et souvent converti ses adversaires consternés. Dans la grande affaire du schisme de Pierre de Léon, par exemple, il n'eut pas de cesse ni de repos avant d'avoir vaincu et vu prosternés aux pieds d'Innoceiit II les rois de France et d'Angleterre, l'empereur d'Allemagne, les deux rebelles les plus opiniâtres, Guillaume de Poitiers et Roger de Sicile, et enfin, pour comble de gloire, le successeur même d'Anaclet II, l'antipape Victor II. Chacun, dès lors, s'inclinait avec respect devant l'autorité de sa parole, de ses miracles et de sa vertu. Si humble qu'il fût, non seulement la France, mais l'Italie, mais l'Es-
AVANT r,E CONCILE DE SENS 69
pagne, mais l'Allemagne, mais l'Angleterre, savaient son nom et subissaient son influence. « C'est un homme qui n'était pas du monde, mais qui était comme l'àme du monde, » a dit fort bien Rohrbacher.
Tel était le moine dont Guillaume de Saint- Thierry invoquait la prompte intervention dans les débats soulevés par Abélard. Saint Bernard approuva son émotion, mais, ne connaissant pas le livre incriminé, il pria son ami de lui accorder le temps nécessaire pour prendre à loisir une plus ample information. « J'ai parcouru vos notes, lui répond-il, votre réfutation me paraît solide ; mais comme il s'agit d'une affaire grave, je ne me fie pas à mon jugement. Il sera bon que nous ayons une entrevue à la première occasion pour conférer à ce sujet. Je ne pense pas pouvoir le faire avant Pâques ; l'oraison réclame à cette heure tous nos instants. Prenez mon silence et ma patience en patience et priez pour que Dieu m'éclaire (1). »
Cette attitude réservée et prudente de saint Bernard au début d'une lutte qui devait devenir plus tard si ardente, montre quelles étaient à cette époque ses véritables dispositions à l'égard
(l)Ep. 327,
du théologien novateur (1). On a voulu découvrir dans son passé le germe d'une sourde antipathie qui ne demandait qu'une occasion pour éclater. C'est évidemment un anachronisme. Les relations d'ailleurs fort rares des deux abbés avaient été jusque-là très cordiales. Il n'est pas impossible que saint Bernard eût entendu parler d'Abélard par Guillaume de Champeaux ;' mais quelles qu'eussent été les insinuations de l'évêque de Châlons, elles ne pouvaient avoir pour objet que des questions de pure philosophie. Or, saint Bernard était trop préoccupé par les soucis de la fondation de Clairvaux, pour attacher une grande importance aux chicanes de la dialectique. Qui croira d'ailleurs que l'évêque Guillaume ait poussé la malveillance jusqu'à mettre en doute l'orthodoxie d'Abélard ? Il ne connut
(1) Selon Deutsch (ouv. cit., p. 10.), saint Bernard cachait son jeu par cette attitude. Hefele (Conciliengeschichte, V, 403.) trouve la lettre de saint Bernard prudente et mesurée. Deutsch, qui rapporte ce jugement, ajoute : « Die anscheinende Mœssigung ist aber nitr kluge Zurûckhaltung . » Il cite encore Rémusat qui dit (ouv. cit. tom. I, p. 187.) : a Quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec une politesse fort laconique, B et il ajoute ensuite : « Das ist aber eben nur der oberflœchliche Schein der Sache. * Mais cette appréciation du critique ne repose que sur une hypothèse et, nous l'avons vu, une hypothèse peu sérieuse,
peut-être pas l'existence de V Introduction à la Théologie, et, l'eût-il connue, rien n'indique qu'il ait prévu la condamnation que le concile de Soissons porta contre cet ouvrage et son auteur, à plus forte raison qu'il l'ait prédite à saint Bernard.
Cependant Abélard accuse formellement celuici d'avoir été, au temps de sa retraite et de son enseignement au Paraclet (1122 à 1125), l'un des principaux artisans de ses malheurs (1). Il le signale comme un de ces apôtres en qui le monde croyait beaucoup et qui allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa foi, tantôt des soupçons sur sa vie, et le minant dans l'esprit des fidèles et des évêques. Ce tableau est évidemment une œuvre d'imagination malade. Nous avons vu que jusqu'en
(1) a Abélard ne nomme personne, mais la désignation est claire et elle a été constamment appliquée à saint Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse et puis par toutes les autorités, comme les censeurs de l'édition d'Amboise, Bayle, Moreri, les auteurs de VHistoire littéraire, etc. On est unanime sur ce point. » (Note de Rémusat, ouv. cit. p. 116.) Malgré cette unanimité, il reste toujours une grande obscurité à cet égard, à cause de la difficulté de concilier cette accusation avec les dates et les circonstances de la vie de saint Bernard. Si Abélard a voulu réellement désigner l'abbé de Clairvaux, on ne peut expliquer ses soupçons que par un état ou un accès de mélancolie.
l'année 1125 saint Bernard ne sortit guère de son monastère, et quelques mots de l'une de ses lettres (1) semblent prouver que jusqu'en l'année 1141, il avait fait peu d'attention aux opinions du moine philosophe.
Ce fut, selon toute apparence, en 1131, pendant les affaires du schisme, que les deux abbés se rencontrèrent pour la première fois. Innocent II, réfugié en France, ayant séjourné quelque temps au monastère de Morigny, fut prié par ses hôtes de consacrer le maître-autel de leur église. On fit, à cette occasion, une fête solennelle à laquelle furent convoqués quelques personnages importants de l'époque. Les moines, qui ont soigneusement écrit la chronique de leur couvent, citent, parmi les principaux abbés présents à la cérémonie, « Bernard, abbé de Clairvaux, qui était alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et Pierre Abélard, lui aussi homme religieux et le plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lettrés de presque toute la latinité (2). » On ne saurait apercevoir, à cette date, aucun signe de mésintelligence entre les deux abbés. Et pourtant, si saint Bernard eut éprouvé quel-
(1) Ep. 327.
(2) Ex chron. Mauriniae. Recueil des Hist. tom. XII, p. 80.
que sentiment de malveillance à l'égard d'Abélard, il eût aisément trouvé roccasion de la laisser éclater. C'est alors, en effet, que l'abbé de Saint-Gildas sollicita et obtint pour l'Institut naissant du Paraclet l'autorisation et la bénédiction du Saint-Pére. Ce titre de Paraclet lui était amèrement reproché. Des soupçons injurieux circulaient sur sa conduite et ses rapports avec Héloïse. Saint Bernard ne pouvait-il pas se faire auprès du Pape une arme de tous ces griefs pour discréditer Abélard et faire rejeter ^ sa demande ? Il garda cependant un silence absolu. S'il connut les accusations formulées contre le fondateur du Paraclet et sa doctrine, il n'en tint nul compte, les méprisa peut-être. Les nuages que la condamnation de Soissons avaient soulevés pour un temps autour du nom d' Abélard étaient momentanément dissipés. La piété sincère dont le philosophe converti faisait preuve, paraissait à tous les esprits non prévenus, et en particulier à saint Bernard, un gage suffisant d'orthodoxie.
Est-ce à cette époque que prirent naissance les sentiments de cordiale amitié et les bons rapports qui existèrent quelque temps entre l'abbé de Clairvaux et l'abbé de Saint-Gildas, et que celui-ci nous a révélés lui-même dans une de ses lettres? Ce qui est certain, c'est que saint
Bernard (quoi qu'en pense Rémusat, qui éprouve une sorte de malin plaisir à invoquer je ne sais quel esprit de rivalité entre Clairvaux et le Paraclet) porta dés lors un véritable intérêt aux filles spirituelles d'Abélard et à leur abbesse, puisqu'il interrompit ses travaux pour leur rendre une visite longtemps et ardemment désirée (1). Il fat reçu par elles moins comme un homme que comme un ange, dit Abélard lui-même, et il les confirma dans les devoirs de leur état par ses saintes exhortations.
Cependant, ayant remarqué à l'office canonial que dans la récitation du Pater, le mot supersubstantialeni tiré de saint Mathieu, avait été substitué au mot quotidianum pris dans saint Luc et adopté par l'Église pour sa prière publique, l'illustre visiteur fut choqué de ce changement et en manifesta sa surprise à Héloïse. Celle-ci en référa à son époux et maître qui vint sur ces entrefaites visiter le couvent. Abélard crut devoir adresser à saint Bernard la justification suivante : « Héloïse, lui dit-il, m'a fait connaître que par un mouvement de cette amitié toute particulière que vous
(1) « Heloissa mihi retulit vos illuc diu desideratum, causa sanctse visitationis, advenisse, etc. » Ep. Absel. ad Bern., p. 618, édit. Cousin, tome ^^
m'avez vouée, vous aviez été un peu ému de ce que, dans son oratoire, l'oraison dominicale ne se récitait pas telle qu'on la récite ailleurs; et comme vous avez pensé que j'étais l'auteur de ce changement, je vous ai paru encourir la note de nouveauté. A cette nouvelle j'ai résolu de vous écrire en ma faveur une excuse quelconque, car je serais désolé de vous offenser le moins du monde, vous plus que tout autre, comme cela convient. »
Abélard explique ensuite que la version de saint Mathieu lui a semblé préférable à celle de saint Luc, pour deux raisons : d'abord parce que la première est plus complète que la seconde, ensuite parce que l'une a été dictée aux apôtres et écrite par un apôtre, talidis que l'autre a été adressée à la foule et écrite par un disciple. Il fait d'ailleurs observer que l'introduction du mot quotidianum dans le texte de saint Mathieu est au moins une bizarrerie. Comment s'expliquer qu'adoptant le texte authentique de l'apôtre on soit allé chercher dans saint Luc un adjectif, un seul adjectif, pour l'y insérer, au risque de dénaturer la formule dictée par le Seigneur lui-même? En effet, avec ce procédé éclectique, ce n'est ni saint Luc, ni saint Mathieu qui a raison, c'est le compositeur ou l'arrangeur. Le reproche de nouveauté n'atteint
donc pas les filles du Paraclet, mais bien plutôt ceux qui les critiquent.
Au reste, les atteignît-elle, serait-ce bien à l'abbé de Clairvaux qu'il appartiendrait de leur donner des avis de réforme ? S'il est un ordre religieux où les rubriques et la liturgie sont en désaccord avec la pratique de l'Église universelle, c'est bien celui de Citeaux. Il serait donc sage que le médecin songeât à se guérir lui-même, avant d'indiquer aux autres les remèdes dont ils ont besoin.
Toutefois, en relevant cette inconséquence ou cette apparente contradiction, Abélard affecte de n'avoir aucune intention de blâmer la conduite des Cisterciens. La variété dans le culte divin lui paraît avoir un certain charme, car, comme le dit Cicéron, « l'uniformité en toutes choses est la mère de la satiété (1). » Il ajoute : « Pour ne déplaire à personne, j'ai déjà dit et je répète que chacun peut abonder en son sens et réciter l'Oraison dominicale comme il l'entendra. Je ne conseille à personne de me suivre en ce point. Qu'on change, tant qu'on voudra, les paroles du Christ. Pour moi, tant que je pourrai, je les
(1) Cicéron dit ea effet {De Invent.) : Omnibus in rébus similitudo est satietatis mater. Mais l'application qu'Abélard fait ici de cette maxime nous paraît téméraire et dangereuse.
AVANT r,E CONCILE DE SENS 77
conserverai intégralement, quant à la lettre, et quant au sens. »
Abélard prend dans cette épître le ton et le rôle do réformatour et d'érudit qui lui plaisaient tant ; mais cependant son attitude à l'égard de saint Bernard demeure respectueuse. On y remarque avec une petite pointe de malice une certaine aflfection mêlée de reconnaissance (1).
(1) Ea chm'itate, qua ■tne prœcipyie amplectimini
scribcre vobis decreoi nostram saper hoc qualem cum~ que excusationem, maxime quUm vestram magis quam cœteras omnes dolerem, ut decet, offensionem^ Bornier nous dit (ouv cit. p. 78) : « On croit lire une scène bien connue du Misanthrope en voj'ant Abélard se féliciter de la charité toute particulière à son égard de Tabbé de Clairvaux. » Rémusat (ouv. cit., tora. I", p. 204) est du même avis. Le rapprochement paraît à Johanny de Rochely (ouv. cit. p. 53, notej une confusion et un malentendu. Quoi qu'il en soit de la ressemblance des situations, il est évident que saint Bernard ne jouait pas ici le rôle de la prude Arsinoé. Il avait un motif sérieux de faire àiiéloïse la remarque qui étonna Abélard. Celuici n'eût peut-être mal fait, avant d'écrire sa lettre, de méditer l'article suivant de la règle de saint Benoît {Rcg. SU Bened., cap. lxi) : « Si un religieux étranger, venu dans le monastère, trouve quelque chose à reprendre, et que sa remarque soit raisonnable et présentée avec humilité, l'abbé devra la prendre en considération et la juger avec prudence, parce que c'est peutêtre pour cela que Dieu l'a conduit au monastère. » Son argument : Medice, cura teipsum, excellent dans la forme, était nul dans l'espèce. Il avait oublié que ces nouveautés, qu'il reprochait à saint Bernard, étaient sanction-
Ses soupçons antérieurs, si tant est qu'ils aient existé (1), ont fait place à la franche confiance que méritait si pleinement la vertu de l'abbé de Clairvaux.
Ainsi, jusqu'à l'année 1141, nous ne trouvons dans les faits aucune trace de réelle antipathie entre saint Bernard et Abélard. Sans doute il existe entre eux une grande divergence d'idées, de sentiments, et cette divergence qui va jusqu'au contraste est visible dans leur conduite et dans leurs mœurs. Mais rien encore ne peut faire supposer une rupture prochaine et une formelle division. Cette division éclata inopinément et les surprit certainement l'un et l'autre.
nées par l'Église, tandis que la sienne n'avait reçu aucune approbation qui la légitimât. Ceci soit dit pour justifier la critique de l'abbé de Clairvaux.
(1) Voir ce que nous avons dit plus haut sur les soupçons d' Abélard éveillés pendant son premier séjour au Paraclet.
Les fêtes de Pâques (1141) terminées, saint Bernard, selon la promesse qu'il avait faite à Guillaume de Saint-Thierry, étudia les ouvrages théologiques d'Abélard. Il y découvrit sans peine les erreurs qu'on lui avait signalées. Mais ce qui choqua surtout son sens chrétien, ce fut la hardiesse de génie du novateur qui ne réservait "plus rien à la foi, cet orgueil de l'esprit humain qui- osait tenter de scruter la majesté de Dieu.
Son horreur fut égale à sa surprise. En présence d'un tel état de choses, quelle attitude allait-il prendre ? Son humilité ne lui permettait pas de croire qu'il eût mission de dirimerles questions de doctrine. Cependant, dans une entrevue qu'il eut avec Guillaume de Saint-Thierry (1)
(1) ]Mê:;ic on adoptant la date de 1141 pour la tenue du concile et en tenant compte des occupations de saint Bernard après la Pâque de cette année, son entrevue avec l'abbé de Saint^Thierry n'était pas impossible, comme Dcutsch (ouv. cit. p. 17) le donne à entendre.
et probablement sur son avis, il résolut de donner à Abélard un rendez-vous pour une conférence particulière. C'était le plus sûr moyen d'éviter tout scandale et de ramener sans bruit à résipiscence le théologien égaré. Abélard se rendit avec empressement à cet appel. Lorsque ces deux grands esprits se trouvèrent en présence l'un de l'autre, ils s'entendirent aisément sur les principes qui devaient diriger la conduite des chefs des écoles catholiques. Tous deux s'intéressaient vivement à la gloire de l'Église. Tous deux déploraient, pour des motifs différents peut-être, mais avec une égale sincérité, l'esprit d'irréligion qui envahissait le sanctuaire.
Abélard avait remarqué et blâmait comme saint Bernard la fureur de discuter et la démangeaison d'innover qui atteignaient presque toutes les classes de la société. Le libre examen n'était plus seulement le lot de quelques téméraires philosophes. Le peuple ignorant et séduit se laissait captiver par l'éloquence verbeuse de ces docteurs sans mission et de ces théologiens sans titre. L'engouement des écoles s'était communiqué aux places publiques. Les simples comme les lettrés, les enfants comme les hommes mûrs, et, pour parler avec Abélard, les sots de toute espèce se mêlaient dans les villes , dans les bourgs et dans les campagnes, de contrôler les
dogmes les plus élevés de la religion. Le respect des choses saintes allait tous les jours diminuant. La foi des simples tombait dans le mépris. On jetait au vent les trésors de Dieu et on insultait aux Pérès de l'Église qui avaient eu la prétention d'assoupir toutes les questions irritantes au lieu d'essayer de les résoudre. Il semblait qu'on voulait préluder à une ère nouvelle (1).
Abélard qui blâmait ces excès, ignorant peut-être qu'il en était involontairement l'un des principaux auteurs, reconnut aisément avec saint Bernard la nécessité de leur opposer, par une affirmation solennelle du dogme, une digue inviolable. Sur ce point sa propre conviction lui suffisait ; il n'avait nul besoin d'un avis étranger.
Mais quand l'abbé de Clairvaux mit le doigt sur la plaie et, comme autrefois le prophète Nathan au roi David coupable, lui dit ouvertement : Tu es ille vir; c'est votre théologie qui est la source de tant d'erreurs déplorables, il ne reconnut que très difficilement sa culpabilité. Leur première entrevue n'ayant produit aucun résultat définitif, une seconde eut lieu et
(1) Ce tableau de l'état des esprits au XII« siècle, est tiré presque mot pour mot tant des ouvrages d' Abélard que de ceux de saint Bernard. (Cf. Abélard. Introd. ad Thcolog. lib. II. et saint Bernard, Epp. concernant le concile de Sens.)
cette fois en présence de deux on trois témoins, selon le précepte de l'Évangile ( l). Abélard comprit enfin la justesse des observations de saint Bernard et consentit à sacrifier pour le maintien de la paix ses théories hasardées, à plus forte raison ses erreurs évidentes. En cette circonstance, il fit de nouveau preuve de son entière bonne foi et acte de sincère catholique.
En s'inclinant ainsi librement et respectueusement devant l'autorité de l'abbé de Clairvaux, Abélard n'avait certainement aucune arrièrepensée. Mais, rentré chez lui, il retrouva ses
(1) Deutscli oppose au récit de Geoffroy, que nous suivons ici, une fin de non-recevoir qui ne nous paraît pas suffisamment motivée. On sait, et Deutsch lui-même en convient, que Geoffroy pouvait être exactement informé. (Deutsch, ouv. cit. pp. 17 et 28.) Or, quelle raison cet historien pouvait-il avoir d'inventer ces diverses entrevues, si elles n'avaient pas eu lieu ? Les évêques parlent aussi, du reste, dans leur Lettre au Pape, de la conférence familière et amicale où Abélard fut averti. Ils omettent seulemeut de dire si Abélard répondit à saint Bernard par une promesse do rétractation ; et c'est là le point grave, en effet. ^lais, il faut bien s'entendre sur la portée de ce mot. L'abbé de ClairvauK n'avait pu engager Abélard, et Abélard n'avait dû s'engager qu'à éviter désormais dans son easeignement oral les théories et les expressions qui choquaient les esprits, et à retoucher iretractare), s'il y avait lieu, en temps opportun S3S écrits déjà publiés. C'est sur cette base, sans nul doute, que l'accord avait été fait.
confidents, ses amis, ses flatteurs qui blâmèrent sa soumission comme un acte de faiblesse. Aveuglé par la passion de la popularité, il en vint bientôt à regretter ses promesses. Les rétractations que saint Bernard avait exigées de lui lui parurent uu outrage à sa dignité. L'amourpropre aidant, il s'imagina qu'il soutenait les droits de l'esprit humain méconnus par les vieilles écoles, et que nulle intelligence au monde ne pouvait être meilleur juge que la sienne des opinions contenues dans ses ouvrages.
Le but que saint Bernard s'était proposé n'était donc p^s atteint. Un scandale ne devait pas tarder à éclater. Les disciples d'Abélard proclamaient bien haut l'orthodoxie de leur maître et, se faisant les interprètes de sa pensée et de son orgueil, répandaient partout sa doctrine et ses livres. On sait que leur premier soin avait été de les mettre aux mains des cardinaux de la cour de Rome, parmi lesquels Abéiard comptait quelques amis dévoués (1). Confiant dans son génie, le théologien déjà condamné s'endormit ainsi dans une trompeuse sécurité, pendant que ses amis provoquaient témérairement l'opinion publique,
(1) Deutsch nous paraît avoir suffisamment établi (ouv. cit. pp. 16 et 17) qu'il y avait à Rome un parti de cardinaux favorables à Arnaud de Bresce et ù Abéiard et opposés à saint Bernard.
Les esprits s'émurent (1). Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Metel, admirateur d'Héloïse et élève, comme Abélard, d'Anselme de Laon, prit la plume pour stigmatiser (dans un style ampoulé et antithétique) les erreurs qui levaient si hardiment la tête. Dans une première lettre il salue d'abord Abélard comme un maître accompli dans le triviwn et le quadrivium, puis il ajoute que sur la foi de la renommée, il a conçu quelques soupçons sur son orthodoxie : « Tu as défloré la sainte Écriture. En voulant t'élever à l'explication de l'incompréliensible Trinité, tu es devenu plus insensé qu'Empédocle; tu t'es enivré de vaines nouveautés. Oublies-tu qu'on ne connaît Dieu qu'en l'ignorant ? Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais pas. « Deus nesciendo scitur, unum hoc de Deo scio quod eum nescio... Non que je veuille attaquer ta sagesse et ta gloire, ce serait vouloir obscurcir le soleil... Tuas tant de prudence, tant d'éloquence, tant d'élégance de mœurs (?),.. Mais peut-être ce sont des paroles qui auront été jetées au vent; on n'en aura pas bien saisi le
(1) Nous plaçons à cette époque la correspondance de Hugues Metel que Rémusat place plus tôt. La date nous est fournie par la lettre de Hugues à Innocent II, où il est question de la lutte probable entre saint Bernard et Abélard.
sens... Reviens à toi, docte maître, reviens... Sur la porte de ton àme, garde écrit le connais-toi toi-même, car c'est une parole descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange ; en cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi-même, tu ne te dépasses pas (1). » Cette lettre où s'aperçoivent encore, malgré la vivacité du style, une certaine réserve et une véritable admiration pour Abélard, fut suivie d'une autre plus violente que Hugues Métel adressa au pape Innocent II. Hugues connaissait sans doute le résultat absolument nul de la double démarche de saint Bernard. Il s'irrite de l'impudence du novateur. Il le dénonce au pape et le signale comme un ennemi de l'Église. C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force de géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout, allumé par l'aquilon. Il faut sans retard allumer le cautère qui guérira les consciences malades. La charge en revient au Saint-Pére. Qu'il se hâte, s'il ne veut pas que tous les pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme (2). Hugues voit naître la lutte qui va s'engager entre saint Bernard, cet homme vraiment et entièrement catholique,
(1) Epist.3, Hug. Metell.
(2) Velociter, inquarn, ne cadant in retiaculo prsôfati hominis peccatores terrte. (Epist. 4, Hug. Metell.)
Israélite de père et de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard ce fils d'un Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle au sens spirituel par son père (1).
Non contents de reprocher à Abélard son infidélité et son aveuglement, quelques-uns de ses adversaires allèrent jusqu'à le considérer comme un nécr ornant et un familier du démon (2).
Averti par les clameurs de l'opinion publique du revirement qui s'était opéré dans l'esprit d'Abélard et de l'inanité de ses promesses, saint Bernard se crut joué par lui et entra dans une sainte colère. Ne pouvant croire à l'hypocrisie de l'abbé de Saint-Gildas, il rechercha d'abord dans son entourage l'instigateur de ce parjure et de cette défaillance. Il le trouva sans peine. Parmi ses disciples, Abélard comptait un jeune révolutionnaire chassé de Rome pour ses essais de réforme politique et religieuse. 11 avait nom Arnauld de Bresce. Hardi, entreprenant, impatient de l'autorité ecclésiastique, ce tribun éloquent avait soufflé la révolte dans le cœur des Romains. Il déniait au clergé le droit de posséder, et tentait de rétablir l'ancienne République sur les ruines de la Rome nouvelle. Ayant échoué
(l)Idom, ibitl.
(2) Nigromanticus et dsemoai familiaris (Thés, anec, tom. \, praef. in fiac.
dans son entreprise, ii s'était finalement retiré en France auprès d'Abélard, dont il avait jadis suivi les leçons. C'était justement l'esprit le plus capable de compromettre les résultats de l'entrevue de son maître avec saint Bernard. Homme d'action avant tout, Arnauld devait pousser Abélard à la résistance. Il se fit son écuyer, comme parle saint Bernard; il lui promit le concours de sa parole et de sou audace, et, dissimulant sous le masque d'une piété hypocrite sa haine irréconciliable du catholicisme, il entraîna, par sa fougue, son ami encore hésitant. Ces manœuvres ne pouvaient échapper à la clairvoyance de saint Bernard. Aussi son orthodoxie eff'rayée enveloppa dans une même réprobation le théologien et le tribun (1). Il entreprit
(1) (Cf. ep. 330 et 189.) Procéda Golias (Abélard), procero corpore, nobili illo sico bellico apparatu circummuniti'.s, antécédente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo de Erixia. Sqiiama squamœ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Siquidem sibilavit apis quœ erat in Francia api de Italia et venerunt in unum adoersùs Dominum et adversùs Chriitiom ejus. Nous savons, en outre, par VHisloria Pontificalis (ch. xxxi) (Monura. Germ. scr. xx, 537), qu' Arnauld attira dans le parti d'Abélard le sous-diacre Hyacinthe (plus tard cardinal), alors en mission à la cour de France : a Ernaldus adhcesit Petro Abcelardo partesque ejus cum Domino Jacincto, qui nunc cardinalis est, adversùs abbatem Claravallencem studiosius fovit. ^
une véritable croisade contre les ennemis de l'Église, et, tout en demeurant dans sa sphère, les poursuivit avec son invincible vigueur. Ne pouvant empêcher la circulation des ouvrages d'Abélard, il essaya du moins de détacher de lui quelques-uns de ses disciples. On peut placer à cette époque la conversion de Geoffroi d'Auxerre qui, après avoir été le disciple et l'ami d'Abélard, devint l'ami et l'historien de saint Bernard (1). Pour obtenir ce résultat, l'abbé de Clairvaux, comme on le pense bien, attaqua non seulement la doctrine et la méthode théologique, mais encore la conduite d'Abélard, et se fit une arme de ses inexplicables tergiversations.
Celui-ci, de son côté, persuadé qu'il était catholique de profession comme il l'était d'intention, ne put supporter de voir la médisance, et ce qu'il considérait comme une calomnie, pénétrer dans le cœur des siens. Prétendre lui ravir ses disciples, c'était le blesser à la prunelle de l'œil. Pour se venger du procédé de saint Bernard, il imagina de chercher dans une discussion publique le moyen de le confondre.
(1) Selon Deutsch, c'est peut-être alors aussi que Geoffroy de Chartres, légat du pape, aurait épousé les idées de saint Bernard sur Abélard. (Deutsch, ouv. cit. page 11, note.)
Sur ces entrefaites, il apprit qu'une cérémonie imposante devait avoir lieu à la date du premier dimanche après la Pentecôte dans la cathédrale (le Sens, qui était alors la métropole de la province de Paris et la cité ecclésiastique la plus considérable des Gaules septentrionales. On devait exposer à la vénération des fidèles le riche reliquaire de cette église; on avait invité pour cette fête les nombreux prélats et dignitaires de la province de Sens, l'archevêque de Reims et quelques-uns de ses suffragants. Le roi de France lui-même, Louis VII, avait promis de rehausser par sa présence l'éclat de cette solennité. Et nul doute que les populations voisines, averties de la pompe inaccoutumée de ce pèlerinage populaire, ne s'y rendissent en grande foule.
Abélard crut voir dans cette manifestation religieuse une occasion ménagée par la Providence de repousser publiquement les accusations dirigées contre sa personne et contre ses écrits. Il écrivit à l'archevêque de Sens, le priant de transformer en synode ou concile la réunion sainte qu'il projetait, et lui demandant d'y comparaître pour se justifier. Sa requête visait directement saint Bernard; il annonçait sans détour que son intention était de lutter contre lui dans un combat singulier. Peut-être calcu-
lait-il que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment quelque différend avec l'abbé de Clairvaux, lui serait favorable (1), et qu'une convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis. Ce qui est certain, c'est que l'archevêque accueillit son appel avec bienveillance. Il écrivit à son tour à saint Bernard pour lui donner communication de la lettre d'Abélard et l'inviter à se rendre au concile au jour fixé. Celui-ci refusa d'abord, alléguant son inexpérience dans les combats de la parole et faisant remarquer qu'il n'était qu'un enfant auprès d'Abélard, habitué dés sa jeunesse aux luttes de la dialectique; mais surtout il jugeait inutile et indigne de laisser agiter ainsi la raison divine par de jjetites raisons humaines. Il ajoutait que les écrits d'Abélard étaient des témoins suffisants pour l'accuser, et qu'après tout c'était l'affaire des évéques et non la sienne que déjuger en matière de dogme (2).
Ces dernières allégations montrent combien Abélard s'était mépris en demandant à comparaître devant un concile. Il regardait la discussion publique comme une véritable joute où la victoire demeurerait au plus habile, et s'était
(1) Cf. G. Longueval, Ilist. de l'Egl. galL, tom. IX, livre XXV, p. 22.
(2) Ép. 189.
promis d'embarrasser par les subtilités de. la dialectique son adversaire peu habitué aux termes de l'école. Oubliant pour un instant que sa doctrine pouvait être sujette à critique, ou même voulant l'ignorer absolument, comptant à bon droit que la violence ne viendrait pas cette fois, comme à Soissons, l'interrompre dans sa défense, et que la publicité de la lutte décuplerait ses forces et la vigueur de sa parole, il se tint pour assuré de reconquérir en un jour l'estime que lui avait fait perdre insensiblement l'attitude de saint Bernard. Malheureusement pour son calcul, ce n'était pas ainsi que ses adversaires envisageaient l'œuvre du concile. On n'entendait pas offrir aux curieux le spectacle du duel en champ clos des deux plus grands génies de l'époque. En acceptant la proposition d'Abélard, on songea tout simplement à organiser un tribunal devant lequel il eût à justifier sa conduite et à répondre de ses erreurs. Tel était en particulier le sentiment de saint Bernard. Et c'est la raison pour laquelle il refusait de paraître au concile de Sens, Y siéger comme juge lui semblait une usurpation et un empiétement sur le droit inaliénable des évèques; y siéger comme accusateur lui semblait au moins inutile, pour ne pas dire dangereux.
Cependant Abélard, confiant comme toujours
yjô ABELARD
dans le succès de cette nouvelle entreprise, écrivait à ses amis pour leur donner rendez-vous à Sens. Afin de réveiller ou d'entretenir leur fidélité, il leur dépeignait saint Bernard sous les couleurs les plus noires et le leur dénonçait comme son ennemi acharné.
En réponse à sa lettre ils vinrent se ranger autour de lui, et lui firent une sorte de garde d'honneur. C'était d'abord Arnauld de Bresce, que nous connaissons déjà. Parmi les autres on distingue Bérenger et Gilbert de la Porrée. Pierre Bérenger, disciple idolâtre d'Abélard, déjà chargé des fonctions de scolastique à Poitiers, amassait en silence la bile qu'il devait, après le concile, épancher dans un pamphlet peut-être piquant, mais à coup sûr plein de malice et de haine.
Gilbert de la Porrée, ancien disciple d'Abélard, chancelier de l'Église de Chartres et docteur remarquable par le succès de son enseignement, commençait de son côté à développer sur les mystères ces subtilités ingénieuses et téméraires qui lui valurent quelques années plus tard une double condamnation.
A côté de ces brillants esprits se levaient les nombreux disciples d'Abélard qui avaient conservé le culte du maître et de sa doctrine. S'imaginant peut-être dans leur naïf orgueil qu'ils
avaient à défendre les droits de l'intelligence contre les persécutions des théologiens d'un autre âge, « ils renvoyaient l'insulte à la réprobation et le mépris à l'anathème (1). »
A l'exemple de leur chef ils escomptèrent d'avance le triomphe qui attendait leur cause au concile de Sens.
La rumeur publique apporta bientôt à saint Bernard la nouvelle de ces bruyantes espérances. Il feignit de ne pas s'en émouvoir et se retrancha dans un silence absolu.
Cependant les esprits s'agitaient. Le danger devenait pressant pour la cause catholique. Céder sans combat à la veille de la lutte, c'était compromettre les intérêts de l'Église et accorder à ses ennemis une victoire aisée et retentissante ; c'était s'avouer vaincu, pour ne pas dire coupable. Les amis de saint Bernard comprirent la gravité de cette situation, et à force de représenter au saint abbé les conséquences de son abstention, le scandale que causerait son absence du concile, la popularité croissante qu'y gagne-^ rait la cause d'Abélard, ils parvinrent à lui faire accepter le rôle de défenseur attitré de l'Église (-2).
(1) Rérausat, ouv., cit. toni. I", p. 194.
(2) Tous ces détails, tirés de la lettre 189% ne s'accordent guère avec les hypothèses de Deutsch. Pour les
Si énergique que fût naturellement saint Bernard, il n'était pas fait pour les longs combats. Il ne savait l'emporter que de haute lutte, et, lorsque les obstacles renaissaient sous ses pas, il se fût bientôt laissé aller au découragement, si la grâce ne l'eût soutenu. L'opiniâtreté d'Abélard lassait sa persévérance. Aussi, ce ne fut pas sans verser des larmes qu'il se résigna à prendre contre lui l'attitude décidée d'un adversaire et d'un accusateur public.
Toutefois, son parti enfin pris, il chercha résolû-ment à s'assurer des moyens de mener à bonne fin une œuvre qui était devenue, par la tactique d'Abélard, presque une affaire personnelle. Il écrivit aux évèques convoqués par le métropolitain de Sens pour leur demander un concours actif dans ces démêlés de doctrine : « C'est plus encore votre affaire que la mienne, leur disait-il. L'Epouse du Christ confiée à votre garde est, malgré vos soins, presque étouffée sous une forêt d'hérésies, sous une moisson d'erreurs. Il est bon d'être patient à l'égard de tout le monde, et le serviteur de Dieu ne doit pas se précipiter
rejeter, comme il le fait par son silence significatif, il faut qu'il prête â saint Bernard des sentiments bien peu honorables.
dans les procès, mais on nous convoque à Sens pour l'octave de la Pentecôte, et on nous provoque à la lutte pour la défense de l'Église. Je puis compter, je l'espère, sur l'appui des amis de Jésus-Christ. Je vous avertis un peu tardivement, mais il faut en rejeter la faute sur les ruses d'un ennemi qui espérait nous surprendre, nous trouver mal préparés à la résistance, et dont la perfidie se trahit déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il nous a défiés (1). »
Ayant fait de ce côté l'acquit de sa conscience, saint Bernard attendit, non sans inquiétude, la date du départ. Le jour arrivé, il quitta ses moines, le cœur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais repassant dans son cœur cette parole de l'Évangile : Ne préméditez pas votre 7^éponse, elle vous sera donnée à Vheure de parler; et cette autre du Psalmiste : Dieu est mon soutien, je ne craindrai point ce qu'un homme peut me faire (2).
De toutes parts arrivaient à Sens des prêtres, des religieux, des maîtres en théologie, des clercs versés dans la littérature. A côté
(1) Ep. 187.
(2) Matth. X, 19; et Ps. cxvii, 6.
du président du concile, Henri-le-Sanglier, archevêque de Sens, devaient siéger tous les évêques de sa province, à l'exception de ceux de Paris et de Nevers, empêchés pour une raison qu'on ignore (1). Ces suffragants étaient l'évêque de Chartres, Geoffroy, ancien élève et ami d'Abélard, son éloquent défenseur au concile de Soissons, Hugues III, évèque d'Auxerre, intime ami de saint Bernard, Élie, évêque d'Orléans, Atton, évèque de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. L'archevêque de Reiras, Samson des Prés, convoqué comme nous l'avons dit, amenait avec lui trois évêques de sa province, Alvise d'Arras, Geoffroy de Châlons et Joslen de Soissons. A leur suite une multitude d'ecclésiastiques de tous ordres, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, envahissaient la ville. Le roi arrivait avec ses grands officiers. Parmi les nobles seigneurs on remarquait surtout Guillaume comte de Nevers, que sa dévotion devait un jour mener à la Chartreuse (2). Le peuple emplissait les
(1) En prenant l'année 1141 comme date du concile, Deutsch établit que l'évêque de Paris devait alors se trouver à Rome (ouv. cit. p. 19.)
(2) Othon de Frisingue (Gest. Frid. I, 58) cite encore le comte Thibault de Champagne; mais l'omission de ce nom important dans la lettre synodale (ep. 387) indique que le célèbre historien a dû être mal informé à cet égard.
rues, attendant avec impatience le joui* de l'exposition 'des reliques et de la session du concile. Enfin, on put saluer les deux personnages dont la seule présence aurait suffi pour attirer l'attention publique: saint Bernard et Abélard; l'un faible, souffrant, couvert de son humilité, précédé d'une renommée de sainteté merveilleuse et du bruit de ses miracles; l'autre relevé par une attitude quelque peu altiére, à l'aspect plein de fierté d'un maître habitué au respect, et escorté de ses disciples plus fiers que lui et plus superbes encore. Le 25 mai 1141, octave de la Pentecôte, aujourd'hui fête de la Trinité (1), les reliques
(1) Nous adoptons après Deutsch la date de 1141 au lieu do la date 1140 communément reçue. Baronius avait d'abord fixé cette dernière ; et Henschen {Acta Sanct. Feb. tom. III, p. 196) s'était prononcé pour 1141; mais Pagi (Critic. in Ann. Baronii ad ann. 1141, nr 6, tom. !V, p. 526) justifia d'une manière qui parut péremptoire l'opinion de Baronius. Il s'appuyait sur les autorités suivantes : Le Pseudo Robert-du-Mont, la Chronique de Robert d'Auxerre et Vincent de Beauvais. Or, il est parfaitement établi aujourd'hui (voir Monunx. Germ., scr. VI ; les Remarques de Bethmann à la Cofttinuatio Prœmonstratensis de Sigebert de Gembloux, p. 447 ; à Y Auctarium ursicampimon, ibid. p. 469, et à la chronique de Robert du Mont, ibid. 476), que ces diverses autorités s'appuyaient elles-mêmes sur la Continuatio Prœmonstratensis. On se trouve donc en présence d'un seul témoignage favorable à la date 1140.
de la cathédrale furent exposées à la vénération des fidèles. Louis VIT, aussi bien que les simples laïques, les visita pieusement, et, selon
Deutsch rejette cette date pour plusieurs raisons assez graves, dont voici les principales : 1» Il est très probable que Samson des Prés, qui assista au concile de Sens, ne monta sur le siège de Reiras qu'après la Pentecôte de l'année 1140 (voir les raisons, ouv. cit. p. 52). Atton de Troyes, qui assista également au concile, écrivit à Pierre le Vénérable une lettre où il est question d'une campagne de Louis VII terminée avant la fin de septembre. Cette campagne ne peut être, selon Deutsch, que l'expédition entreprise par le roi pour faire valoir les droits héréditaires de la reine Eléonore sur Toulouse (Cf. Ord. Vital, Hist. eccl. xiii, 22, Migne, 188, 981). Or, Ordéric Vital, qui écrivait sous la dictée des événements, place cette campagne en 1141. 2° D'autre part, la lettre parle de Nicolas, l'ami de saint Bernard, et de Pierre le Vénérable, et mentionne son retour de Rome : Nicolaus meus, imo et vester Roma redibat. Or, on verra que ce Nicolas fut chargé par saint Bernard d'aller traiter à Rome l'affaire d'Abélard. 3» Au reste, l'octave de la Trinité tombant le 25 mai en 1141 et le 2 juin en 1140, cette date de 1141 met un plus grand intervalle de temps entre les séances du concile et le décret d'Innocent 11 qui est daté du 16 juillet, intervalle qui pourrait avoir été exigé pour le voyage de Nicolas à Rome et la conclusion de l'affaire. (Voir dans Deutsch, ouv. cit., le chap. v intitulé : Bas Datum der Synode). La seule objection grave qu'on puisse, selon nous, adresser à cotte opinion, serait la difficulté de concilier avec la date de 1141 les plaintes que fait saint Bernard, dans les lettres 189 et 330, sur la succession si rapprochée du schisme de Pierre de Léon et de rhérésia
les chroniqueurs, se fit expliquer leur histoire par saint Bernard. Le saint adressa ensuite la parole à la foule et recommanda aux prières publiques les affaires du concile. Lui-même, sans doute, quoi qu'en dise Bérenger, demanda au Très-Haut « de l'aire revenir Abélard à résipiscence et de le rendre tel que le soupçon ne pût désormais l'entacher (1). » Le soir, les prélats se réunirent et tinrent une conférence privée dans laquelle ils étudièrent, sous la direction de saint Bernard, les matières de la séance du lendemain (2). Ils furent bientôt
de Pierre Abélard, puisqu'en réalité il y aurait eu alors trois anuoes d'intervalle entre la fin de l'un et le commencement de l'autre. Eu tout cas, pour le but que nous nous proposons, cette question de date n'a pas beaucoup d'importance.
(1) Bereng. Apolocj. pp. 3 et 4. C'est Bérenger qui nous atteste le fait de ces prières publiques. Nous le suivrons, pour le fond de son récit, dans la question assez embrouillée des préliminaires du concile. Il est inutile de faire observer que nous rejetons absolument les détails odieux et les insinuations malveillantes qu'il a mêlés à ses dépositions.
(2) Nous admettons avec Deutsch l'existence de cette conférence privée, en nous fondant, comme lui, d'une part, sur le témoignage de Bérenger qui parle d'une séance du concile inter pocula, calomnie qui serait absurde si elle ne faisait allusion au repas des évoques immédiatement suivi d'une réunion particulière à laquelle Abélard ne fut pas admis (Cf. Deutsch, ouv. cit.
édifiés sur les erreurs à condamner. Ils ne demandaient pas mieux que de s'en rapporter sur ce point à la science orthodoxe et au zèle éprouvé de l'abbé de Clairvaux. Celui-ci leur soumit les écrits d'Abélard, en tira les propositions les plus gravement erronées, les discuta l'une après l'autre et montra leur opposition avec l'enseignement de l'Écriture et des Pères, particulièrement de saint Augustin. On tomba aisément d'accord sur la nécessité d'une condamnation de l'auteur ou d'une rétractation consentie par lui.
Ce travail préliminaire rendait simples et faciles les opérations publiques du concile. Saint Bernard pouvait dès lors se reposer sur la bonne disposition des prélats et compter sur le succès
p. 39), et, d'autre part, sur un passage de la lettre synodale (ep. 337), où il est question d'un examen des ouvrages d'Abélard, pridie ante factam ad vos appellattonem, fait la veille de la séance où celui-ci en appela au pape (Cf. Deutsch, ouv. cit. pp. 30 et sq.). — Cette séance privée était-elle légitime ? Deutsch ne le pense pas. Pour qu'elle le fût, il eût fallu, selon lui, qu'Abélard y fût admis. « Abcelard blied natilrlich ausge^ schlossen. War schon aies ein Yerfahren, das mit richterhcher Unpartheilichkeit in Wider-spruch stand » (Ouv. cit. p. 23). Mais, depuis quand est-il défendu à des juges de préparer, en l'absence de l'accusé, la matière d ua jugement public ?
de sou œuvre (1). Le lendemain, la première séance solennelle s'ouvrit dans l'église métropo-
(1) Deutsch blâme fortement le procédé de saint Bernard dans cette conférence privée. Il lui reproche d'avoir abusé de son inlluence sur les évoques présents pour leur arracher la condamnation d'Abélard avant même l'ouverture du concile. Il rapproche sa conduite de celle qu'il tint plus tard dans une conférence privée qui précéda égalomont la séance publique du concile do Reims, où fut condamné Gilbert de la Porrée. La ressemblance des cas est frappante, en effet . Là aussi les évoques furent instruits par saint Bernard des matières qui devaient être débattues devant eux et sur lesquelles ils étaient appelés à porter un jugement. Là aussi saint Bernard voulut s'assurer, avant la séance publique, de l'assentiment des prélats, en leur faisant condamner l'une après l'autre les propositions qu'il trouvait lui-même condamnables. Là aussi il en appelait à l'autorité des Pères et surtout de saint Augustin. Mais, sur la remarque de Robert du Bois, archidiacre de Châlons-sur-Marne, on trouva que plusieurs textes allégués par le saint abbé .n'étaient pas cités dans leur vrai sens, et là-dessus la conférence prit fin. L'affaire fut connue ; et, s'il faut en croire l'Historiaponti/îcalis, les cardinaux s'entendirent pour placer l'évèque de Poitiers sous la garde des princes, « disant que l'abbé de Clairvaux avait déjà par un moyen semblable attaqué maître Pierre. » Dicentes quod abbas cirte simili magistrum Petrum aggressus erat. — On ne peut évidemment reprocher à saint Bernard d'avoir, avec intention, faussé le sens des textes qu'il apportait dans la discussion. Or, le reproche de falsification écarté, nous ne voyons pas ce que sa conduite eut de répréhensible à Reims ou à Sens, Pourquoi ne lui aurait-il pas été permis, à lui, président de
litaine de Saint-Etienne. Le roi y assista. Saint Bernard occupait au milieu des évêques une place d'honneur. Après la récitation des prières accoutumées, l'un des èvêques prit la parole et s'attacha à démontrer l'importance de la vraie Foi. Abélard fut ensuite introduit. Il comparut devant ses juges, en compagnie de plusieurs de ses amis. 11 ne paraissait nullement redouter l'issue de la lutte qu'il avait provoquée. Avec cette présence d'esprit qui est la marque des hommes supérieurs, if dit malicieusement à Gilbert de la Porrée, en traversant la foule qui s'ouvrait devant lui pour lui livrer passage :
Nani tua res agitur, paries ciim proximus ardet. Gare à toi, le feu prend à la maison voisine!
prédisant ainsi sept ans à l'avance les synodes de Paris et de Reims, où saint Bernard devait
fait du concile, d'interroger les juges sur les propositions incriminées, de prendre leur avis avant la séance publique et de s'entendre avec eux sur les points les plus importants à, débattre? Ce procédé ne serait blâmable qu'autant que l'accusateur aurait abusé de sou autorité pour faire condamner par les évêques dos choses irréprochables. Or, on verra que les articles qui formèrent la matière de la discussion publique au concile de Sensméritaient véritablement une condamnation. (Cf. Deutsch, ouv. cit., pp. 33 et seq. etVHistoria Pontificalis (cap. viii-xi) attribuée par Giesebrocht à Jean do Salisburv.)
encore, pour ([uclques nouveautés do doctt'ino, poursuivre et l'aire condamner le subtil évoque de Poitiers.
Lorsque raccusé se l'ut arrêté au milieu de l'assemblée, l'abbé deClairVaux, qui était chargé du rôle de promoteur, produisit dix-sept propositions tirées des livres d'Abélard, et avertit l'auteur qu'il avait à choisir : ou de renier les erreurs qu'on lui attribuait, ou de les corriger, ou enfin de justifier sa doctrine par des raisons théologiques et l'autorité des saints Pères . Mais à peine le lecteur eut-il récité les premiers textes de ces extraits, qu'Abélard l'interrompit et interjeta brusquement un appel au Pape.
Cette détermination subite et imprévue déconcerta un moment le concile. On ne put croire qu'Abélard prit sérieusement un tel parti ; mais on eut beau lui promettre une pleine liberté de défense, une parfaite sécurité pour sa personne et la plus entière impartialité, il persista dans son appel et déclina obstinément la compétence d'un tribunal qu'il avait lui-même choisi.
Que s'était-il passé dans son esprit ? Sa retraite n'était évidemment point un projet réfléchi, une tactique imaginée d'avance. Avait-il été troublé devant cette auguste assemblée par le regard dominateur de saint Bernard? Avait-il redouté la sévérité de ses juges et cru voir sa condam-
nation écrite sur leur front ? Ou enfin, mis en face de ses propres assertions, avait-il douté de leur orthodoxie, et, pour éviter une sentence qu'il redoutait, essayé de gagner du temps? Toutes ces hypothèses paraissent avoir une égale part de probabilité.
Saint Bernard l'intimida évidemment. Ce calme imposant de l'autorité dans la sainteté fit sur lui une impression profonde. « C'est un grand spectacle, dit Guizot (1), que cette attitude simple, pratique, décidée, que prend désle début cet homme qui d'abord avait éludé le combat; spectacle d'autant plus beau que ce n'est point au nom du pouvoir de fait et en vertu de la force dont il dispose, que saint Bernard traite Abélard de la sorte. Sans doute il sait qu'au besoin la force ne lui manquerait point, que le roi,Louisle-Jeune, le comte de Champagne (?), le comte de Nevers, sont là au concile, prêts à défendre l'Eglise contre ses ennemis ; mais nulle allusion, nulle insinuation n'indique seulement qu'il y pense ; la lutte est purement intellectuelle. Bernard n'est, comme Abélard, qu'un moine qui parle au nom de la vérité ; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumission de l'esprit à
(1) Essai sur Hcloïse et Abélard, par Monsieur et Madame Guizot, édit. Oddoul, pp. 74 et seq.
l'esprit. Mais c'est la soumission qu'il réclame, non la dispute qu'il accepte ; et il réclame la soumission avec l'autorité d'un apôtre, laissant à Abélard la prétention de prouver son dire avec la subtilité d'un théologien. »Othonde Frisingue prétend qu'on menaça Abélard d'une sédition populaire. L'invraisemblance de cette calomnie suffit pour en faire justice (1). Ce qui ébranla d'abord la confiance que le fier philosophe avait dans son génie, ce fut la présence d'un autre génie dont il sentit instinctivement toute la supériorité.
D'autre part, l'attitude des évêques n'était pas de nature à le rassurer. La connaissance que ceux-ci avaient prise des ouvrages incriminés les avait prédisposés aux moyens rigoureux, et en cas d'insuffisance de la défense, il fallait s'attendre qu'ils exigeraient de l'accusé pour le moins une rétractation. Abélard lut ces dispositions dans
(1) Deutsch remarque avec raison qu'il y a dans la supposition d'Othon de Frisingue une réminiscence du concile de Soissons. On lit, en effet, dans YHistoria calamitatwn, à propos de ce deroier concile : « ^Emuli nostri ita me in clero et populo diffamaverunt, ut pêne me populus, paucosque qui advenerant ex discipulis nostris, prima die adventus nostri lapidarent. » Au reste, le silence de Bérenger tranche la question. Celui-ci n'eût pas manqué de mentionner cette agitation populaire, si elle eût existé.
le regard de ses juges (1). Il se crut perdu d'avance et abandonné même des partisans sur lesquels il avait pu compter en d'autres circonstances. Atton de Troyes et Geoffroy de Chartres qui lui avaient seuls jusque-là donné des preuves de sympathie (2) et qui seuls encore lui semblaient offrir une garantie suffisante d'impartialité, ne manifestaient nullement l'intention décidée de le soutenir contre les attaques de l'abbé de Clairvaux, Se sentant isolé au milieu de la foule et de ses adversaires, il ne pouvait trouver de repos que dans sa conscience et la sûreté de sa cause. Or, à cet instant même, sa cause cessa de lui paraître irréprochable. Placé publiquement en présence de propositions malsonnantes que saint Bernard avait déjà dû lui signaler dans leurs conférences privées, il comprit que son habileté serait impuissante à les soutenir et aies défendre, et n'ayant pas le courage de les rétracter, il prit le parti de reculer avant la lutte ouverte. Pour couvrir sa retraite, il en appela du jugement
(1) Un écho de la conférence privée de la veille avait dû parvenir à ses oreilles: «Das ist um so xceniger unwahrschcinlich, dit Deutsch, a^s aitc/i bei dergleichen Confèrent en Klerikcr niedcren Ranges im Diensîe ihrer Bischofe anicesend zu sein j)/f^^(cn. (Ouv. cit. pp. 25 et 26).
(2) Cf. Rémusat (ouv. cit. tora. I", pp. 210 et seq.)
prévu de ses juges présents, au jugement encore inconnu de la cour de Rome. Ses amis, en effet, racontèrent d'après lui qu'il avait tout à coup perdu la mémoire, senti sa raison s'obscurcir et son courage lui manquer (1).
Cette volte-face, à laquelle personne n'était préparé, devait-elle arrêter la délibération du concile ? La position des Pères devenait embarrassante. On savait qu'Abélard comptait de nombreux amis auprès du Saint-Siège ; on ignorait donc la conduite que Rome tiendrait dans cette affaire. Abélard avait d'abord choisi pour juges ou plutôt pour témoins les évêques réunis à Sens ; étaient-ils en vertu de leur propre autorité, par ce choix même, en droit de le juger? Aujourd'hui que l'accusé se dérobait à la justice de leur tribunal par un appel à une cour plus haute, pouvaient-ils passer outre et continuer leurs fonctions de juges doctrinaux ?
Cette question, que le concile et que les critiques après lui se sont posée, n'offrait pas de difficulté grave. Si un concile même simplement
(1) Geoffroy d'Auxerre, Vita sancti Bernardin loc. cit. Bittcher, Bas Leben des Peter Abœlard, dans la Revue de l'Histoire de la Théologie [Z eitschrift fur hist. Théologie, 39* livraison, p. 356), accepte pleinement cet aveu d'Abélard. Deutsch le rejette absolument sous prétexte que nous n'avons là-dessus d'autre témoignage que celui de Geoffroy. (Deutsch, ouv. cit. p. 25.)
provincial peut juger la doctrine d'un livre sans le consentement et quelquefois après la mort de son auteur, comment le droit des évèques réunis à Sens pouvait-il être l'objet du moindre doute (1) ?
Or, dans les circonstances où ils se trouvaient, négliger l'usage de ce droit, c'eût été de la part des juges d'Abélard compromettre la cause de la vraie doctrine et préparer peut-être dans l'opinion le triomphe de l'accusé.
Saint Bernard, homme d'action et de gouvernement, se garda bien de commettre cette faute. Par déférence pour le Saint-Siège et pour ôter aux partisans d'Abélard tout prétexte au reproche d'incompétence du concile, il sépara le docteur de sa doctrine, abandonnal'un au pape « malgré l'irrégularité de l'appel » {quamvis minus canO' nica videretur)y comme il s'exprime dans la
(1) Dans l'espèce, ce qui pouvait gêner l'archevêque de Sens, c'était un décret de suspens dont il avait été frappé par Innocent II lui-même, pour avoir passé outre à un appel au Pape, dans une question de préséance. (Gallia christ. XII, Instrumm., col. 33, coUect. Jaffé 5534.) Dans cet écrit. Innocent II avait posé la règle suivante : « Appellatione interpositâ, omnia in eodem statu manere debent, et tam diunihil erit penitus innovandum, donec Romanus Pontifex, si ad eum appellatum est, prius examinet, sijusta vel injusta fuerit appellatio. »
lettre 337, et engagea les Pères à juger l'autre séance tenante. Le procès suivit son cours.
La sentence pouvait dès lors être formulée sans autre examen que celui qui avait précédé la comparution de l'accusé. Pour ne pas précipiter leur décision, les évèques firent lire et relire publiquement les extraits à condamner. Laissant de côté les propositions qui étaient susceptibles d'une bonne interprétation, ils restreignirent leur censure à quatorze articles qu'ils déclarèrent pernicieux, manifestement condamnables, et qu'ils condamnèrent, en effet, comme opposés à la foi, contraires à la vérité et ouvertement hérétiques (1).
(1) Epp. 337, 189 et 191. Cœterum sententîas jyravi
dogmatis ipsius scejoe in audientia inihlica lectas et
rclectas et tam verissimis rationibus quant B. Augustini aliorumque sanctorum Patrum inductis a Domino Claravnllcnsi auctoritatibus, non solum falsas sed et hcereticas esse evidentissime comprobatas « pridie ante factam ad vos appellationem » damncwimus. — Ce pridie ante factam ad vos appellationem, a embarrassé longtemps les historiens. Les auteurs de l'Histoire littéraire pensent qu'Abélard, après en avoir appelé de vive voix au Pape devant ses juges, leur fit signifier son appel par écrit, le lendemain de sa condamnation. Un traducteur des Œuvres de saint Bernard, Tabbé Charpentier, donne une version absolument difi"érente. Il suppose que la condamnation d'Abélard avait eu lieu la veille de sa comparution, et il traduit damnavimus par le plus-que-parfait : nous avions condamné. Les
Cette condamnation embrassait plusieurs erreurs d'une gravité exceptionnelle. Les propositions qui les contiennent ne se trouvent pas toutes littéralement dans les écrits d'Abélard, mais « elles sont, en général, authentiques, dit Rémusat lui-même, et les apologistes du philosophe ont eu tort de les contester (1). » Les principales sont les suivantes :
deux explications ne soat évidemment pas satisfaisantes. La distinction que nous avons établie entre la conférence privée et la séance publique des évêques, nous paraît couper court à toute difficulté sur le sens de la phrase. — Reste à expliquer l'incohérence de ces six mots avec le contexte. Nous pensons avec Deutsch (ouv. cit. p. 37), qu'ils ont été introduits après coup dans la lettre synodale, peut-être par l'archevêque de Sens qui voulait éviter à tout prix le reproche d'avoir méprisé encore une fois l'appel au Pape, et qui crut pouvoir justifier pleinement la conduite du concile, en montrant que la condamnation publique d'Al)élard était la suite nécessaire de la conférence privée de la veille.
(1) Rémusat (ouv. cit. tome I'''", p. 215). Elles étaient données comme extraites de trois ouvrages d'Abélard : le premier, sa Théologie (et ce titre comprenait probablement Vlntrod. à la Théologie et la Théologie chrétienne) ; le second, le Srito teipsum ou son Traité de morale ; le troisième était le livre des Sentences, ouvrage qu'il a toujours désavoué en raison du titre. Mabillon (notes aux £'jJiY. de saint Bernard, p. 899) pense que ce livre était peut-être le Sic et Non. D'autres ont cru qu'il s^agissait d'un Abrégé des Œuvres d'Abélard, tel que celui qui a été édité par Rheinwald. Quoi qu'il en soit, on ne peut admettre avec Duchesne
« La Trinité se compose de trois personnes égales en toutes choses Cependant on peut les distinguer par leurs propriétés; le Père est une pleine Puissance, le Fils est quelque Puissance et le Saint-Esprit n'est aucune Puissance. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais il n'est pas de la substance du Père ni de celle du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce est au genre, comme la forme est à la matière. » C'est là ce que saint Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité, à l'exemple d'Arius. C'est ce que d'autres ont appelé réduire à l'unité les personnes divines ; et sur ce chef Abélard a été accusé de l'hérésie de Sabellius. Abélard ne pèche ici que dans l'expression, puisqu'il admet et enseigne ailleurs la Trinité et la consubstantialité des personnes ; mais la contradiction des termes et l'incohérence des idées méritaient d'être relevées.
€ Le diable n'a jamais eu aucun pouvoir sur l'homme, et le Fils de Dieu ne s'est pas incarné pour délivrer l'homme, mais seulement pour l'instruire par ses discours et par ses exemples ;
et Abélard que saint Bernard ait été victime d'une méprise, ou l'instrument d'une calomnie. Il a pu donner au livre d' Abélard un titre arbitraire, mais il ne s'est pas trompé sur son origine. En tout cas, les extraits incriminéi reproduisent exactement la doctrine d' Abélard.
et il n'a souffert et n'est mort que pour rendre recommandable sa charité envers nous. » Cette proposition est tirée du commentaire d'Abélard sur l'épître aux Romains; c'est l'erreur des Pélagiens, Abélard devait plus tard la rétracter.
« L'Homme-Dieu ou Jésus-Christ ne peut être appelé une personne de la Trinité. » C'est pour cette opinion que saint Bernard accuse avec raison Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius.
« On ne tire pas d'Adam la coulpe du péché originel, mais seulement la peine... Ce n'est pas dans l'œuvre que consiste le péché, mais dans la volonté ou plutôt dans l'intention et le consentement donné sciemment au mal ; de sorte que l'œuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le plaisir... L'homme peut rechercher la grâce par lui-même et par le seul moyen de son libre arbitre. » C'est sur cette triple proposition que s'appuj^ait saint Bernard pour accuser Abélard de tomber, quand il parle de la grâce, dans l'hérésie de Pelage. Nous verrons plus tard qu'il avait raison et qu' Abélard a convenu de ses torts, à cet égard.
Il est inutile de continuer la nomenclatur»
des erreurs du théologien, pour montrer la portée de ses opinions et de ses théories. Elles allaient à ruiner l'enseignement catholique. Sans doute, les propositions incriminées, isolées comme elles l'étaient dans ses ouvrages, n'avaient pas ce relief que leur donna la critique de Guillaume de Saint-Thierry ou celle de saint Bernard ; mais comme elles étaient capitales, qu'elles formaient, soit les prémisses, soit le nœud, soit les conséquences de longs raisonnements et d'une argumentation suivie, elles étaient d'autant plus dangereuses qu'elles s'insinuaient insensiblement dans les esprits et qu'elles les préparaient à recevoir, à leur suite, toute sorte d'erreurs. Elles étaient, si l'on veut, tempérées par des déclarations, modifiées par des développements ou des restrictions qui permettaient d'absoudre leur auteur du crime d'hérésie formelle. Mais le refus de les expliquer ou de les renier, plaçait Abélard dans une fausse et condamnable position. Et, en définitive, la conduite du novateur autorisait les Pérès du concile de Sens à juger sa doctrine avec toute la sévérité qu'elle méritait.
Cependant la décision du concile n'était pas le dernier mot de la question. Abélard avait, dit-on, quitté Sens le jour même de sa condamnation ; mais, en partant, il avait laissé suspendu sur la tète de ses juges, comme une menace, son appel au Pape. Rome seule pouvait prononcer sur sa personne, et seule aussi elle pouvait donner une sanction à la sentence portée contre sa doctrine. Pour obtenir sur ces deux points une solution favorable, saint Bernard rédigea, de concert avec les évêques, deux lettres synodiques qu'il envoya au Saint-Pére, la première au nom de l'arclievêque de Sens et de ses sufFragants (1), la seconde au nom de l'archevêque de
(1) Nous suivons ici ropinion reçue qui attribue à saint Bernard la rédaction de ces deux lettres. Deutsch (p. 29) essaie de prouver qu'on s'est trompé jusqu'à présent pour ce qui regarde la rédaction de la première. Saint Bernard, selon lui, ne peut en être l'auteur : 1° parce qu'il n'aurait pas écrit de lui-même : Dominus Claravallensis, tactus zelo pii fervoris, imo certe sancti Spiritiis igné succensus ; 2° parce que le style de la lettre est lourd, et qu'on y rencontre des expressions (prœ~
Reims et des évèques de Soissons, de Chàlons et d'AiT<is.
L'archevêque de Sens et ses suffragants, reconnaissant que les décrets de l'Église romaine ont seuls force de loi et peuvent braver les attaques intéressées, s'inclinent devant son autorité souveraine. Ils viennent soumettre à
taxatus) et des phrases embarrassées (comme celle qui commence par : Itaque cian per lotam Galliam), qu'on ne saurait attribuer à l'abbé de Clairvaux, dont le style est ordinairement si vif et si net. Mais ces raisons ne nous paraissent pas convaincantes. 1" On ne saurait tirer une conclusion bien sérieuse do la comparaison du style de cette lettre avec celui dos lettres qui sont évidemment de saint Bernard. 2" Pour ce qui est de la phrase : tacites selo, etc., il n'y a que les mots : imo certe sancti Spiri/us igné siicccnsus, qui peuvent paraître incompatibles avec l'humilité de saint Bernard considéré comme rédacteur de la lettre, puisque dans 1 epître 191», que tout le monde reeonnait être de lui, on trouve les mots : zelo fidei et jtistiiice armatirs^ qui répondentà ceux-ci : tactus zelo pii fcrvoris.Ov, puisque Deutsch établit lui-même (p. 37) que cette lettre a dû être retouchée par l'archevêque de Sens, qui empêche d'admettre que cet éloge de saint Bernard : imo certe sancti Sjiiritus igné succensus, a été introduit, après coup, aussi bien que la fameuse phrase : pridic ante factavii ad vos appellationem? 3° Enfin, est-il croyable que saint Bernard ait rédigé la lettre synodale des évêquos de la province de Reims, comme Deutsch luimême en convient, et qu'il ait laissé la plume à d'autres ou qu'on la lui ait retirée, lorsqu'il s'est agi de rédiger le rapport des évêques de la province de Sens?
son jugement et la prier de ratifier la sentence qu'ils ont portée, après mûre délibération et en présence d'hommes pieux et sages, sur une question soumise à leur tribunal. Ils rappellent les innovations d'Abélard, l'impression que ses ouvrages produisaient sur le public des écoles et des rues, les démarches charitables de l'abbé de Clairvaux, les bravades du novateur et de ses disciples, forçant, par un défi, le synode à se réunir et saint Bernard à y paraître. Ils exposent succinctement ce qui s'est passé au concile, comment le seigneur abbé produisit devant l'assemblée les erreurs de la théologie de maître Pierre, et proposa à l'auteur le choix ou de les renier ou de les justifier par des textes et de les amender; comment Abélard, malgré la sécurité du lieu et l'impartialité des juges, avait refusé de répondre, et, cherchant un subterfuge, était sorti de l'assemblée avec les siens, après en avoir appelé au Saint-Siège. Ils expliquent ensuite pourquoi, vu l'irrégularité de l'appel et le péril imminent de l'Église, ils avaient jugé et condamné la doctrine, tout en abandonnant l'auteur à la justice de Rome. En finissant, ils transmettent au Pape, pour l'édifier, un résumé des principales erreurs condamnées, et le supplient unanimement et instamment, de confirmer leur sentence et de frapper d'un juste
châtiment ceux qui s'obstineraient, par esprit de contention, à les défendre. « Enfin, disentils, si Votre Sainteté daignait imposer silence à maître Pierre, lui interdire d'enseigner et d'écrire, et supprimer ses livres semés de dogmes pervers, vous arracheriez du sanctuaire les épines et les ronces, et la moisson du Christ aurait encore la force de croître et de fructifier (1). »
La seconde lettre insiste sur d'autres considérations, également importantes, mais plus en rapport avec le rôle que l'archevêque de Reims et ses suffragants devaient jouer dans le concile. Pour eux, rien n'était plus naturel que de raconter les ravages opérés au loin par les livres d'Abélard et les dangers de sa méthode théologique. « Pierre Abélard tente d'anéantir le mérite de la foi chrétienne, en prétendant comprendre par la seule raison humaine l'infini de Dieu. Il monte jusqu'aux cieux et descend jusqu'aux abîmes. Rien de ce qui est en haut ou en bas ne lui échappe. C'est un homme appelé, s'il faut l'en croire, à marcher sur les hauteurs et sur les merveilles qui le passent, un scrutateur de la majesté divine, un fabricateur d'hérésies. Son livre était mort après une première condam-
(1) Ep. 337.
nation. Maudit soit celui qui a reconstruit les ruines de Jéricho. Son livre est sorti de la poudre, et avec lui se sont réveillées toutes les erreurs qu'il contient. Il étend ses rameaux jusqu'à la mer et ses rejetons jusqu'à Rome. Et il a, il s'en vante du moins, il a où reposer sa tête dans la cour Romaine. » Après avoir exposé brièvement la conduite du concile vis-à-vis d'Abélard, les auteurs de la lettre ajoutent : € Il faut se hâter d'apporter un remède à la contagion qui nous menace, car cet homme traîne après soi la multitude et possède la confiance de tout un peuple qui le suit :
Sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras.
Le remède est sans force Quand le mal s'est accru par un trop long séjour.
« Nous avons été dans cette affaire aussi actifs que nous pouvions l'être. C'est à vous maintenant, Bienheureux Père, d'empêcher que, de vos jours, la tache d'une hérésie souille la beauté de l'P^glise. Ami de l'Époux, l'Epouse vous a été confiée; c'est à vous de la présenter toujours vierge, toujours chaste, au Christ, son unique Époux (1). »
(1) Ep. 191.
SL'ITKS DU CÛNOILK DH SRNS 1 lU
Saint Bernard no s'en tint pas à cetto double relation. Sentant parfaitement que sa personne était elle-niêine en cause, il voulut dégager entièrement, auprès du Saint-Siège, la responsabilité qu'il avait assumée dans les débats, et surtout dans le jugement du concile. Il adressa, pour son compte, au pape Innocent II, une lettre où il exhale sa tristesse et sa mélancolie, et où il verse sur les périls de l'Église ses larmes, sur Abélard et ses disciples son indi-, guation que rien ne contient plus. Il faut que les scandales arrivent, mais c'est une déplorable nécessité. Il voudrait avoir des ailes comme la colombe, pour voler et se reposer loin de cette misérable terre. Il est dégoûté de la vie, ôt, pourtant, il ignore s'il lui serait utile de mourir, car ce qui lui fait désirer d'en sortir, ce n'est pas, comme cliex les saints, l'amour d'un avenir meilleur, mais plutôt les scandales qui abattent son courage. « Lorsque la paix fut rendue à l'Eglise, après le schisme de Pierre de Léon, j'étais assez insensé pour me promettre le repos; j'ignorais que je suis dans une vallée de lai'mes, j'oubliais que la terre où j'habite ne pousse pour moi que des épines et des ronces. Ma douleur s'est accrue au lieu de cesser, et, à la vue du mal toujours grandissant, mes larmes ont de nouveau coulé avec abondance. Nous avions
échappé au lion (Pierre de Léon), et nous voici aux prises avec le dragon... Un Goliath s'est levé, haut de taille, armé pour le combat, précédé de son écuyer Arnaud de Bresce. Ils ont uni si étroitement leurs écailles qu'un souffle ne saurait les traverser. La guêpe de France a donné à la guêpe d'Italie un coup de sifflet. Et toutes deux se sont précipitées contre le Seigneur et son Christ. Goliath a poussé son cri contre les phalanges d'Israël et jeté l'insulte à l'armée des saints avec une audace d'autant plus grande qu'il sentait que David n'était plus là... » Suit le récit des circonstances que l'on connaît, et que saint Bernard explique avec soin pour écarter de lui tout soupçon de légèreté ou de témérité dans cette aff'aire. « Maintenant, ajoute-t-il, c'est à vous, successeur de Pierre, de juger si celui qui attaque la foi de Pierre doit trouver un refuge auprès de la chaire de Pierre. Rappelezvous les devoirs de votre charge... Si Dieu a suscité de votre temps la fureur des schismatiques, c'est pour qu'ils soient brisés par vos soins. J'ai vu l'insensé aux puissantes racines... pareil au cèdre du Liban. La malédiction est tombée sur sa beauté. Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus... Afin que rien ne manque à votre gloire, voici maintenant des hérésies qui surgissent... Père bien-aimé, saisissez, tandis
qu'ils sont encore petits, les renards qui ravagent la vigne du Seigneur (1). »
Un moine de Moutier-Rame}'-, reçu à Clairvaux, Nicolas, secrétaire de saint Bernard, son messager de prédilection pour les affaires de Rome (quoiqu'il dût plus tard trahir sa confiance) (2), fut chargé de porter ses lettres au Pape et d'y ajouter de vive voix les commentaires convenables.
Le succès de ces trois relations, qui sont à la fois un terrible réquisitoire, pouvait dès lors paraître assuré ; mais saint Bernard redoutait toujours l'influence d'Abélard sur la cour romaine. Aux lettres officielles que nous avons citées, il joignit d'autres lettres officieuses adressées aux cardinaux.
« C'est à eux que revient la charge d'ôter les scandales du royaume de Dieu, de couper les épines naissantes et d'apaiser les querelles. Il
(1) Ep. 189.
(2) Ce Nicolas avait su gagner la confiance des hommes les plus éminents de son époque. On a vu quelles étaient ses relations avec Atton, évêque de Troyes, et avec Pierre le Vénérable. Il s'était lié d'amitié avec le prince Henri, frère de Louis VII et moine de Clairvaux. Il usa et abusa du sceau de saint Bernard, et voyant sa fourberie découverte, il échappa par la fuite au châtiment qui pouvait l'atteindre. (Cf. Mabillon, Préface au tome III des Œuvres de saint Bernard, pp. 36-52.)
est juste, par conséquent, de leur exposer les dommages faits à la foi et les injures faites au Christ, et de soumettre à leur appréciation le mouvement antireligieux qui agite la France. L'esprit humain s'est révolté contre la foi, en la personne d'Abélard, et lui arrache tout ce qu'il peut usurper. Il attente à ce qui est plus haut, fouille à ce qui est plus fort que lui ; il se précipite sur les choses divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints; et tout ce qui lui paraît impénétrable, il le regarde comme n'étant
pas, il dédaigne de le croire Lisez, s'il vous
plaît, le livre de Pierre Abélard qu'il intitule Théologie ;yous l'avez entre les mains, puisque, à l'entendre, on le lit dans la cour de Rome. Lisez le livre de ses Sentences, et celui qui a pour titre: Scito teipsum. A^ous verrez quelle moisson d'erreurs et de sacrilèges y fleurit; vous saurez ce qu'il pense de la Trinité, du Christ, de la grâce, du péché, etc. Si mon indignation vous paraît juste, vous la partagerez, et, agissant selon le pouvoir qui vous a été confié, vous condamnerez publiquement un crime public, et vous fermerez la bouche de ceux qui professent l'iniquité (1). »
Cette exhortation commune était accompagnée
(1) Ep. 188.
de quelques lettres particulières adressées aux membres les plus influents de la curie romaine. Rien de plus habile et de plus entraînant que ces différents actes d'accu.sation (1). Le thème est toujours le même, c'est l'enseignement gravement erroné d'Abélard, sa prétention à ex^pliquer les mystères, sa conduite si semblable à celle des hérétiques. Selon le caractère des personnages auxquels il parle, tantôt saint Bernard commande, tantôt il supplie, tantôt il argumente, tantôt il invective. Il est particulièrement intéressant d'étudier le langage à la fois insinuant et ferme qu'il tient au cardinal Guy du Castel. Il « sait qu'il s'adresse à un disciple et à un admirateur d'Abélard ; mais il ne lui fait pas l'injure de supposer qu'il aime son maître au point d'aimer ses erreurs. Une telle amitié serait terrestre, charnelle, diabolique. Maître Pierre
(1) Nous plaçons après le coacilo la date de toute cette correspondance de saint Bernard. Réruusat s'est m pns eu voulant en placer une grande partie avant la reunion des eveques à Sens. De Rochely (ouv. cit., eh. „), H efele (ouv. cit., p. 404), Deutsch (ouv. cit., p. 41), rejettent absolument son opinion comme inconciliable avec la suite des faits et le contenu même des lettres. Nous croyons, avec Hefelé (loc. cit.) et Deutsch (loc. et.), que la lettre 330e de saint Bernard était tout sim- P emont une esquisse qui ne parvint jamais à Innocent II, et qui fut remplacée par la lettre 189«.
a introduit dans ses ouvrages des nouveautés j^ profanes. Il dispute de la foi contre la foi. C'est y ' un homme qui ne voit rien en énigme, rien dans ^ le miroir, mais qui contemple tout face à face. Il eût mieux valu pour lui qu'il se conformât au titre de son livre, qu'il s'étudiât lui-même, qu'il ne cherchât pas à dépasser sa mesure. Ce n'est pas moi qui l'accuse, c'est son livre où il a mis une funeste complaisance. Lorsqu'il parle de la Trinité, on croirait entendre Arius, sapit Arium, etc.» Puis le ton delà lettre s'élève, l'indignation concentrée de saint Bernard éclate dans la conclusion: « Sachez-le, dit-il, parce qu'il vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu a donné la puissance ; il importe à l'Église, il importe à cet homme lui-même qu'on impose silence à sa bouche, pleine de malédiction, d'amertume et de ruse (1). »
Mais c'est surtout dans ses lettres au cardinal Yves, au cardinal Etienne, évêque de Préneste, qu'il épanche sans retenue sa sainte colère. Il leur signale Abélard comme un moine sans règle, un prélat sans sollicitu-de, un abbé sans discipline, qui n'a du moine que le nom et l'habit. C'est un homme à double face, au dehors un Jean-Baptiste, au dedans un Hérode. C'est un
(1) Ep. 142.
persécuteur do la foi catholique, un ennemi do la croix de Jésus-Christ; sa vie, ses mœurs, ses livres le prouvent. C'est un moine en apparence, mais au fond c'est un hérétique, car il ne se contente pas de propager l'erreur par les mensonges qu'il fabrique et les dogmes pervers qu'il invente, mais il soutient ses erreurs avec opiniâtreté. C'est une couleuvre tortueuse, sortie de sa letraite, une hydre qui, pour uno tète coupée, en pousse sept autres nouvelles. Au lieu delà tète qui fut tranchée à Soissons devant un légal romain, sont sorties sept hérésies et plus encore, comme vous pouvez en juger par l'exemplaire de ses ouvrages que nous vous avons envoyé. « C'est un homme qui veut dépasser sa mesure et rendre vaine, par sa sagesse, la vertu de la croix du Christ. De tout ce qui est au ciel et en la terre il ne daigne rien ignorer, si ce n'est lui-même. Il change les limites posées par nos Pères, agitant les questions les plus élevées du dogme, augmentant, diminuant tout à sa guise. A ses disciples, tout novices encore, à peine ébauchés, à peine sevrés de la dialectique, à peine capables de comprendre les premiers éléments de la foi, il ouvre le mystère de la Trinité, le saint des saints et la chambre du Roi ... 11 fait descendre les dogmes et les mystères jusque sur les places publiques. Qui donc se lèvera pour
fermer la bouche de ce fourbe ? Il est prêt à se faire condamner encore, comme si la première condamnation ne suffisait pas. Que dis-je ? il est tranquille, car il se glorifie d'avoir pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome, et il invoque, pour défenseurs de ses hérésies, ceux-là mêmes qui doivent le juger et le condamner. N'y aura-t-il donc personne qui ressente les injures faites au Christ; qui aime la justice et haïsse l'iniquité (1) ? »
Le ton de ces dernières lettres témoigne de la blessure faite au cœur de saint Bernard par l'attitude d'Abélard. Chose étonnante ! ce grand apôtre, dont l'âme était toute trempée de tendresse et distillait ordinairement la douceur, s'abandonnait parfois à des violences de langage qui déshonorent les bonnes causes plus encore qu'elles ne les servent. Toutefois, ces sorties regrettables ne peuvent faire douter de la pureté et de la grandeur de ses sentiments. S'il fallait leur chercher une excuse, on la trouverait aisément dans le goût de l'époque, qui se complaisait trop au style imagé de la Bible, dans le zèle de saint Bernard et l'exaspération où l'avait jeté la conduite inexplicable d'Abélard, le peu d'espoir qu'il nourrissait de le voir se soumettre à la
(1) Ep. 143, 331, etc.
décision de l'Eglise après sa fuite incompréhensible du concile, enfin dans l'éloignement qui faisait perdre à notre saint la modération qu'il gardait toujours en présence de ses adversaires. Tant qu'il avait pu entretenir Abélard de vivo voix, sa parole avait conservé la mesure et le respect qui convenaient à leur commune dignité ; mais, à distance, son ton s'exaltait, comme s'il voulait détenir plus puissant et plus pénétrant. Que si son style perdait alors cette onction qui est son caractère habituel, il ne faudrait pourtant pas croire que son âme fût victime de la passion et s'abaissât jusqu'au sentiment de la haine. Rien n'est moins méchant que son indignation. Ses colères sont des colères de colombe ; elles n'ont pas de fiel. On pourra s'en convaincre le jour où Abélard reviendra cà résipiscence.
Cependant, si légitimes qu'elles fussent dans leur principe, ces invectives qui étaient de nature à perdre l'abbé de Saint-Gildas dans l'esprit de ses juges, n'étaient pas des raisons. Une accusation en régie pouvait seule déterminer Rome à ratifier la décision du concile de Sens. Saint Bernard le comprit. Indépendamment de la triple relation qu'il écrivit pour le Pape, il composa à son intention, sous forme de lettre, un traité où il examine et discute quelques-unes des opinions d' Abélard. « Cette
composition, dit Rémusat, a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. » On lui a cependant reproché de n'embrasser pas dans leur ensemble les doctrines du novateur; mais, pour formuler ce blâme, il faut oublier qu'Abélard lui-même n'eut jamais, à proprement parler, un enseignement ni une méthode bien arrêtés, et par conséquent n'eut pas lui-même d'idées d'ensemble. Si tranchant, si absolu qu'il fût dans ses affirniations, le théologien improvisé se laissait pourtant égarer souvent par l'imagination. Il flottait au gré de l'inspiration du moment. De là ses fréquentes et inexplicables contradictions. De là surtout ses témérités de doctrine et ses erreurs involontaires. Saint Bernard pouvait-il se charger de trouver le fil qui dirigeait son esprit dans ces essais incohérents, dont r il ne connaissait d'ailleurs qu'une partie ? Ce qu'il ; vit, et il vit bien, c'est que l'abus de la raison dans les questions de foi était la tendance, pour ; ne pas dire le caractère de la méthode d'Abélard. Aussi insiste-t-il particulièrement sur ce point à plusieurs reprises, dans le cours de sa lettre. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont il s'occupe avec quelque étendue. Dans la discussion sur la Trinité, il ramasse toutes les forces de sa dialectique pour vaincre son adversaire par l'arme même dont
celui-ci s'était servi, en touchant au dogme. Peut-être, en condamnant absolument l'opinion qu'il réfute, ne tient-il pas assez compte des protestations de bonne foi qu'Abélard a semées dans ses ouvrages. Mais les protestations même les plus vives pouvaient-elles atténuer l'effet pernicieux d'une erreur doctrinale longuement déduite et persévéramment soutenue? Qu'un fidèle se trompe en matière de dogme, saint Bernard acceptera ses excuses, si elles lui paraissent sincères; mais qu'un théologien s'égare, maintienne ses explications erronées et proteste malgré cela de la pureté de sa foi, c'est ce que le saint abbé ne peut accepter, et ce que l'Église, d'ailleurs, n'accepte jamais. Abélard avait beau se défendre de la pensée de l'hérésie, ses écrits s'élevaient contre lui pour dénoncer non pas son cœur et sa volonté, mais au moins son esprit et son enseignement. Sa théorie de la Rédemption, par exemple, ne pouvait pas plus que son essai sur la Trinité échapper à la censure. Dans l'examen et la réfutation qu'il en fait, saint Bernard prend sur son adversaire une remarquable supériorité, et montre une connaissance de la théologie bien autrement profonde que celle de l'illustre professeur de Sainte-Geneviève et du Paraclet. Parfois, dans le feu de la discussion, il s'anime jusqu'à rencon-
130 ABÉLA.RD
trer les accents de la plus haute éloquence, et l'on ne saurait dire lequel est plus convaincant, dans cette longue argumentation, de son esprit ou de son cœur. On sent qu'en touchant à ce mystère, Abélard l'avait blessé à la prunelle de l'œil. Le saint abbé clôt sa lettre en remettant toute l'affaire entre les mains de celui qui est armé par Dieu pour détruire toute hauteur rebelle à la science de Dieu et pour soumettre toute intelligence à l'obéissance du Christ. « On trouve, ajoute-t-il, dans ses autres écrits, plusieurs autres propositions également mauvaises ; mais, ni le peu de temps dont je dispose, ni l'étendue d'une lettre ne me permettent de les réfuter. D'ailleurs, je ne vois pas que ce soit nécessaire ; elles sont d'une fausseté si évidente, que les raisons les plus communes de notre foi suffisent pour les détruire. Cependant j'en ai fait un recueil que je vous adresse (1). »
Ce recueil, qui comprenait quatorze passages extraits des ouvrages d' Abélard, a été retrouvé au Vatican, par Jean Durand, et placé par Mabillon, dans son édition des œuvres de saint Bernard, en tète de la lettre précédente. Il suffisait pour éclairer le Pape et les cardinaux
(1) Ep. 190. seu Tract, ad Innocent, de Erroribus Abœlardi.
et pour déterminer la conduite qu'ils devaient tenir à l'égard de l'accusé,
Abélard, de son côté, ne demeurait pas inactif. Nous ne connaissons pas les suppliques qu'il envoya sans doute au Pape et à ses amis de Rome, pour leur signifier son appel. Peut-être sont-elles détruites ; peut-être quelque bibliothèque les compte-t-elle encore parmi ses manuscrits. Son indignation éclata d'abord dans une profession de foi, dont Othon de Frisingue nous a conservé le commencement, et qui était plutôt propre à empirer sa situation qu'à lui ménager la faveur de l'orthodoxie. Nous n'avons une idée de son contenu que par les allusions et les citations d'un auteur inconnu qui le réfuta avec une impitoyable rigueur (1). Cet anonyme composa une véritable dissertation en trois livres, qu'il dédia à Hugues, archevêque de Rouen, et où il raconte qu'il fut jadis lié avec Abélard par la plus étroite familiarité, mais qu'il est obligé maintenant de dénoncer
(l)Nous considérons cette profession de foi comme la première en date après le concile de Sens, parce qu'elle futecntea6eVa<o.(Cf.ff,-.,of,.,^,-„j,.,„V,^tom.XII,p 135 Othon de Frising. de Gest. Frid., lib. I can xlix' Remu3at Abélard, tom. I, p. 233.) L'aut'eur qui la réfute est un abbé de moines noirs, que Tissier {Biblioth. om^-rc, IV, 238) a pris à tort pour Guillaume de Saint-
son ancien maître à la vindicte publique. Il l'accuse d'être conduit par les furies et d'avoir comparé saint Bernard à Satan transformé en ange de lumière ; et il prend avec vivacité la défense du saint abbé contre le pamphlet calomnieux qui noircit sa réputation (1).
Personnellement, l'abbé de Clairvaux ne se sentit pas atteint par les attaques de son aggresseur ; il laissa courir sa profession de foi et n'y répondit pas.
Revenu d'un premier mouvement de colère, Abélard eut bientôt compris la nécessité de renoncer à l'aigreur de la polémique pour conserver l'estime des esprits modérés, assez nombreux encore, qui avaient été jusque-là ses sincères admirateurs et ses fidèles amis. D'ailleurs, une sorte de révolte ouverte contre les actes du concile de Sens seyait mal à un enfant soumis de TEglise catholique. La lettre qu'il adressa à Héloïse est la preuve et l'expression du changement qui s'opéra alors dans ses sentiments. Une raison puissante le poussait à formuler cette nouvelle profession de Foi. Héloïse avait attendu avec impatience et in-
(1) Est-il bien certain d'ailleurs que cette apologie d' Abélard ne doit pas être placée avant les opérations du concile ? Nous avons suivi l'exemple de tous les historiens d'Abélard qui la placent après le concile.
quiétude l'issue du concile; elle dut frémir d'iiorreur contre saint Bernard à la nouvelle de la condamnation de son époux. Par respect pour l'affection de celle qui avait toujours uni son sort au sien, Abélard ne pouvait laisser peser sur lui, ne fût-ce qu'un instant, le soupçon d'hérésie ou de rébellion contre l'Église. Il envoya donc à l'abbesse du Paraclet et à ses filles une apologie profondément chrétienne et qui prouve une fois de plus que ses erreurs avaient leur principe plutôt dans son esprit que dans son cœur. Il est touchant de l'entendre confier ses peines et les amertumes dont son âme est abreuvée, au cœur qui seul au monde peut-être partageait pleinement ses joies et ses tristesses :
« Héloïse, ma sœur, toi, jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils disent, en effet, ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli grandement dans la science de Paul. C'est, il me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi ; je ne veux pas à ce prix être philosophe, s'il faut me révolter contre Paul. Je ne veux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ. Car il n'est
pas SOUS le ciel d'autre nom que le sien, en qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ qui règne à la droite du Père : des bras de la foi je l'embrasse opérant divinement des choses glorieuses dans le sein d'une Vierge. Et pour que toute inquiète sollicitude, tout ombrage soit banni du cœur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci : J'ai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son Église. Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots : Je crois dans le Père, le Fils et Saint-Esprit, Dieu un par nature et vrai Dieu qui contient la Trinité dans les personnes, de façon à conserver toujours l'unité dans la substance. Je crois que le Fils est en tout co-égal au Père, savoir en éternité, en puissance, en volonté, en opération. Je n'écoute point Arius qui, poussé par un génie pervers ou même séduit par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la Trinité, enseignant que le Père est plus grand, le Fils moins grand, oubliant ainsi le précepte de la Foi : « Tu ne monteras point par des degrés à mon autel (1) ; » car il monte par degrés à l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinité une priorité et une postériorité. J'atteste que le Saint-Esprit est
(1) Exode, XX, 26.
consubstantiel et co-égal en tout au Père et au Fils, quand, dans mes livres, je le désigne si souvent du nom de divine Bonté. Je condamne Sabellius, qui, attribuant au Père et au Fils la même personne, avança que le Père avait souffert la passion, d'où est venu le nom de Patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils de l'Homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux natures. C'est lui qui, après avoir souffert toutes les conditions attachées à son humanité et la mort même, est ressuscité, est monté au ciel et Tiendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les péchés sont remis par le baptême que nous avons besoin de la grâce pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont régénérés par la pénitence. Quant à la résurrection de la chair, pourquoi enparlerais-je ? puisque vainement je me glorifierais d'être chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour. Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne crains pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Charybde, je n'ai pas peur des chants mortels des sirènes Si la tempête vient, elle ne me renversera pas • Si les vents soufflent, ils ne m'agiteront pas,'
car je suis fondé sur la pierre inébranlable (1). * On aime à entendre de pareils accents sortir de la bouche d'Abélard. Cette déclaration était l'expression noble et ferme d'une foi convaincue et pouvait lui gagner la bienveillance des esprits non prévenus. Toutefois elle était insuffisante pour quiconque était au courant de ses erreurs, Abélard s'imaginait volontiers que son Credo se conciliait avec les explications qu'il avait données des mystères de la religion. Son ignorance, tranchons le mot , la fausseté de son esprit lui servait d'excuse. Mais, il faut bien le reconnaître, cette déclaration ne rétracte pour le fond aucune des opinions qu'on lui reprochait, à part la théorie sur la grâce et le libre arbitre. «Il n'est, dit Rémusat, ni le premier ni le seul qui, pour rester dans l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires et lui, sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents attachent aux mêmes mots (2). * On ne flétrirait jamais assez un tel procédé, s'il provenait de l'iwpocrisie ou servait de tactique ; mais le caractère d'Abélard étant connu, sa conduite est correcte et échappe à la critique. Il est curieux de voir comment cet homme
(1) Apolog. ad Heloïss.
(2) Abélard, tom. I", p. 231.
se fait illusion, lorsqu'il déclare qu'il n'a pas peur du chant mortel des sirènes. La dialectique était une fatale sirène dont les chants exerçaient toujours sur lui un funeste empire. Appelé à expliquer dans une chaire publique le dogme de la Trinité ou celui de la Rédemption, il n'eût pas manqué de retomber dans ses premiers errements. Plaignons cette faiblesse incurable du génie qui provient d'une mauvaise formation première et d'une préparation à l'enseignement hâtée et trop présomptueuse ; mais louons sans réserve ce courage qui portait Abélard à lutter, par respect pour sa foi, contre les séductions de sa propre raison. L'illustre professeur veut rester catholique, et il condamne volontiers toutes les erreurs condamnées par l'Église, au risque de flétrir ses propres ouvrages. Dans cette apologie qu'il adresse à Héloïse, il semble qu'il ait déjà fait un pas pour se rapprocher de la vraie doctrine catholique. Cette disposition n'est-elle pas pour l'avenir un gage de la soumission plus entière de son esprit, et surtout n'est-elle pas déjà une marque de sa parfaite bonne foi ? Qui ne comprend qu'avec de pareils sentiments il ait cru pouvoir affronter à Rome le regard de ses juges et se laver entièrement de l'accusation d'hérési© ?
Avant ainsi tranquillisé son épouse , il prit sans retard le chemin Je la Ville éternelle. Il recevait sur sa route l'hospitalité dans les monastères. Or, passant par la Bourgogne, il vint un soir demander un asile pour la nuit à l'abbé de Cluny.
La maison de Clun}', située non loin de Maçon, était alors la plus célèbre abbaye des Gaules. Fondée au X' siècle par Bernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume I", duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne, elle était depuis longtemps une pépinière de grands hommes. Elle avait fourni à l'Église des évêques et des Papes pour la terre, et des saints en grand nombre pour le ciel. Avec le temps, et à la suite des richesses, des abus s'étaient glissés dans la régie, et le relâchement s'était introduit dans la discipline. Mais la réforme de Citeaux et de Clairvaux avait arrêté par son influence rivale ce mouvement de décadence. A l'abbé Pons de Melgueil, de triste mémoire, mort à Rome excommunié, avait succédé dans le gouvernement du monastère un abbé célèbre par ses vertus, son talent, et surtout par son aménité et par sa douceur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des seigneurs de Montboissier, en Auvergne, et que l'Eglise honore sous le nom de Pierre
le Vénérable, savait joindre, dans ses relations avec ses moines et avec les étrangers, à une grande fermeté de caractère un grand esprit de conciliation et de tolérance. Uni à saint Bernard par les liens d'une profonde estime et d'une sincère amitié, il avait dû combattre avec force les reproches trop vifs que celui-ci avait adressés à son ordre ; mais il n'en avait pas moins gardé pour « l'ami de son cœur » l'admiration et, ce qui vaut mieux, l'affection qu'il lui avait vouée dès longtemps. Sa grande âme était inaccessible aux mesquines passions de la jalousie et de la rancune. Il avait pris pour devise cette belle sentence : « La règle de Saint- Benoît est subordonnée à la règle de la charité. » Et de cette devise il faisait la règle de sa vie. Toute sa science du gouvernement des âmes consistait à les aimer.
Tel est l'homme à qui s'adressait Abélard fugitif. Avec quelle bonté il fut accueilli par Pierre le Vénérable, on le devine aisément. Le pieux abbé lui demanda quel était le but de son voyage. Abélard lui répondit que, persécuté par la haine de ses ennemis et chargé du nom d'hérétique dont il avait horreur, il en avait appelé à la Majesté Apostolique et qu'il voulait se réfugier sous sa protection. Pierre le Vénérable approuva son dessein et lui assura que Rome, le
refuge de l'étranger et du pèlerin, ne manquerait pas de lui rendre justice et, au besoin, de lui accorder miséricorde.
Mais ce voyage de Rome ne devait pas s'effectuer. Pendant son séjour à Cluny, Abélard apprit la décision que le Pape avait prise à son égard, et la condamnation qui l'atteignait dans ses écrits et même dans sa personne. Cette nouvelle avait de quoi l'atterrer. Elle ne fut pas d'abord officielle et elle n'arriva sans doute à Cluny, comme elle se répandait partout, que sous la forme d'une rumeur publique. Le fait était-il vrai? Abélard dut en douter longtemps. S'il était vrai, que s'était-il passé à Rome?
Les lettres de saint Bernard au Pape et aux cardinaux avaient produit leur effet. Les propositions qu'il avait soumises au Saint-Siège et qui étaient tirées littéralement des livres d'Abélard, étaient articulées avec une telle précision que le doute n'était pas possible sur leur sens et leur portée. Innocent II convoqua pourtant et consulta le Sacré Collège ; mais la réponse des évêques et des cardinaux fut telle que l'abbé de Clairvaux pouvait l'espérer. Les disciples et les amis d'Abélard se levèrent-ils pour défendre sa cause? Nous l'ignorons. On le condamna sans l'entendre et, sept semaines environ après le concile de Sens (16 juillet 1141),
Innocent adressait à ses vénérables frères Henri de Sens, Samson de Reims, et à leurs suffragants, et à son très cher fils en Jésus-Christ Bernard abbé de Clairvaux, un Rescrit daté de Latran,qui contenait la condamnation d'Abélard et de ses doctrines. Après un préambule sur l'unité de la foi ot l'infaillibilité du Saint-Siège, le Pape déclare qu'il a, sur l'inspection des lettres et des articles à lui déférés par le concile de Sens, reconnu avec douleur, dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes hérésies et de nouveaux dogmes pervers contraires à la foi catholique. Il a horreur de l'audace des téméraires qui profanent les sacrés mystères ; il rappelle avec complaisance la défense faite après le concile de Chalcédoine par l'empereur Marcien de très chrétienne mémoire, à tout clerc, militaire ou laïque, de traiter publiquement des questions de foi chrétienne déjà tranchées par l'Église. La peine des sacrilèges doit être appliquée aux contempteurs de cette loi, et si le violateur est un clerc, il sera rejeté des rangs du clergé (1). Abélard s'est rendu passible de ce rigoureux châtiment. Le Pape se félicite qu'au moment où se raniment
(1) Ep. 144 et Note de Mabillon sur ce décret de Marcien.
les anciennes erreurs déjà flétries, Dieu ait donné à l'Eglise de France des enfants dignes de leurs pères, et d'illustres pasteurs jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique. « En conséquence, ajoute-t-il, si indignes que nous soyons du siège de Pierre à qui il a été dit : « Confirme tes frères *; après avoir pris conseil de nos frères les évêques et les cardinaux, nous condamnons par l'autorité des saints canons les articles recueillis par vos soins, ainsi que tous les dogmes pervers de Pierre et leur auteur luimême ; et nous imposons à Pierre, comme hérétique, un perpétuel silence; nous estimons, en outre, que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans le lien de l'excommunication (1). »
Une seconde lettre donnée le lendemain de la précédente et portant la même suscription, était ainsi conçue : « Par les présents écrits, nous mandons à Votre Fraternité de faire enfermer séparément, dans les maisons religieuses qui paraîtront le plus convenables, Pierre Abélard et Arnaud de Bresce, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler les livres de leur erreur partout où
(1) Ep. 144.
ils seront trouvés. » Et à celle lettre était annexé l'ordre suivant : « Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à ce que la lettre même (sans doute le rescrit principal) ait été, dans le colloque de Paris qui est très prochain, communiquée aux archevêques (1). »
Innocent III fit, en outre, brûler publiquement les ouvrages d'Abélard dans l'église de Saint-Pierre à Rome (2).
Ainsi se consommait la justice de l'Église, ce que d'autres ont appelé son iniquité. La sentence du concile de Sens était ratifiée dans toute sa teneur; et, qui plus est, défense était faite au professeur, comme hérétique, de tenir désormais école. Cette note d'hérésie qui est extrêmement grave, et qui le paraît d'autant plus qu'Abélard prétendait pouvoir justifier de son orthodoxie, n'allait pas cependant, qu'on veuille bien le remarquer, jusqu'à condamner la conscience du théologien, en ce sens qu'il fut déjà, bon gré malgré, formellement hérétique ; elle n'atteignait directement que ses erreurs de doctrine et sa conduite extérieure. Elle mettait le dépôt de la foi à l'abri de toute atteinte, et préservait de la tentation d'une imitation dangereuse les fidèles
(1) Oth. Frising., loc. cit.
(2) Gauf. Yita Sti Bernardi, loc. cit.
que son génie aurait pu fasciner ou sa conduite entraîner. Mais, d'autre part, comme sa personne demeurait toujours par elle-même une menace pour l'enseignement catholique, le Saint-Siège estima que la force seule saurait réduire sa langue au silence et sa plume au repos; et la réclusion lui parut l'unique moyen à employer pour obtenir ce nécessaire résultat. Si les protestations antérieures d'Abélard étaient feintes et hypocrites, elles allaient être démasquées et se convertir en une révolte avouée, mais secrète, et, par suite, peu nuisible; si elles étaient sincères, elles allaient éclater plus solennellement et devenir plus authentiques par une acceptation résignée de la peine que la justice de l'Église avait jugé bon de lui infliger, et par une rétractation publique de ses erreurs et de sa conduite passées.
Cependant, en présence d'un procédé aussi sévère, l'esprit moderne s'irrite et, s'il ne va pas jusqu'à proférer un blâme, il se pose au moins deux graves questions qui concernent l'une la doctrine, l'autre la personne d'Abélard.
Abélard, dit-on, affichait son orthodoxie ; il niait avoir professé les erreurs qu'on lui attribuait. L'Église était-elle un meilleur juge que lui-même du sens qu'il attachait à l'expression de ses idées ? Remarquons tout de suite qu'au
moyen âge le doute sur ce point ne vint à l'esprit de personne. L'Église n'est pas, en fait de doctrine, établie juge des pensées et des intentions d'un auteur, mais elle est juge des mots qui l<^s expriment, pris dans leur sens obvie. Elle n'eut donc pas à s'occuper, pour formuler son jugement contre l'enseignement d'Abélard, de la bonne foi du théologien. La distinction du fait et du droit en matière dogmatique n'était pas alors inventée ; et ce serait faire injure au caractère aujourd'hui bien connu d'Abélard, que "de lui reprocher de n'avoir pas su recourir, pour échapper à la condamnation qui frappa sa théologie, à cette misérable subtilité qui déshonora plus tard le Jansénisme aux abois.
La seconde question concerne la personne même du novateur. Le plus grand génie du XIP siècle condamné à la réclusion, s'écrie-t-on, quelle tyrannie ! Or, qu'a fait l'Eglise ? Si elle frappa directement l'enseignement et la conduite d'Abélard, elle n'atteignit qu'indirectement sa personne, par suite de la nécessité où elle était d'arrêter la propagation de ses erreurs. Mais encore, dit-on, cette condamnation indirecte était-elle légitime ? Pour quiconque admet ce qu'on appelle aujourd'hui la liberté de penser et surtout la licence de parler, elle fut incontestablement une violatioQ du droit individuel ; mais
il suffit de reconnaître à l'Eglise une autorité doctrinale infaillible, la mission de consen'er le dépôt de la foi, et un droit de coercition sur ses membres coupables, pour approuver la conduite du pape Innocent II.
Cette condamnation qui choque tant nos idées et nos habitudes modernes, fut alors acceptée par la plupart des esprits sans étonnement et sans révolte. Une seule voix fit entendre des paroles de désapprobation. Pierre Bérenger n'eut pas plutôt connu la décision de Rome, qu'il prit la plume pour venger son maître. Malheureusement il déshonora sa fidélité au malheur par la violence de son langage. L'écrit qu'il lança dans le public est moins une apologie d'Abélard qu'un pamphlet contre le concile de Sens, contre le pape Innocent II, et particulièrement contre saint Bernard. C'est un tissu de calomnies, relevé parfois par un véritable talent satirique, mais assaisonné ordinairement de puérilités, de citations ridicules, de plaisanteries ignobles, qui bravent même l'honnêteté de la langue latine. Il est triste de voir avec quelle audace un partisan d'Abélard refait, devant des témoins aussi bien sinon mieux informés que lui, l'histoire de la condamnation de son maître, et dénature lesfaits, afin de se procurer le triste plaisir de jeter l'insulte et la boue à la face de ses adversaires.
SUITES I)L CONX'II.E DK SENS 147
Nous ne le suivrons pas sur le terrain de ses calomnies. Qu'il nous suffise d'examiner ses critiques exagérées ou impertinentes. Après s'être moqué de la prétention constante de saint Bernard à n'être qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'avoir étudié, quoiqu'il écrivit avec beaucoup d'art et de recherche, l'apologiste lui rappelle avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, et lui déclare qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite vis-à-vis d'Abélard. Puis vient une peinture intérieure du concile, où les pontifes sont représentés ivres comme de vrais pots, pleins de vin comme des pourceaux, endormis pendant que le lecteur débite les propositions à condamner, et à peine réveillés de leur sommeil léthargique, lorsqu'ils prononcent leur jugement. Saint Bernard présidant une orgie! quelle basse plaisanterie (1)! Mais passons.
Abélard effrayé se réfugie dans i'asile du jugement de Rome. «Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine, je veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie ; j'en appelle à César. Mais Bernard l'abbé, sur le bras du-
(1) Nous avons fait remarquer plus haut qu'il ne pouvait être question, dans cette peinture de Bérenger, de la séance publique du concile.
quel se reposait la multitude des Pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint Paul dans les fers : « Tu en as appelé à César, tu iras à César ; » mais : « Tu en as appelé à César, tu n'iras pas à César. » Il informe, en effet, le Siège apostolique de tout ce qui a été fait, et aussitôt un jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Église gallicane. Ainsi est condamnée cette bouche, temple de la raison, trompette de la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur ! absent, non entendu , non convaincu. Que dirai-je 'i Que ne dirai-je pas Bernard?... Il voulait, disent les fauteurs de l'abbé, .corriger Pierre. Homme de bien, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'una foi intacte, pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du blasphème éternel ? Et si tu cherchais à enlever à Pierre l'amour du peuple, comment t'apprêtais -tu à le corriger ? De l'ensemble de tes actions il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle. C'est une belle parole que celle du prophète: <f Le juste me corrigera en miséïicorde (1). » Où manque, en effet, la miséricorde,
(lyPs. CXL, 5.
n'est *pas la correction du juste, mais la brutale barbarie du tyran...
€ Et sa lettre au Pape Innocent atteste encore les ressentiments de son âme (1). « Il ne € doit pas trouver un refuge auprès du Siège « de Pierre, celui qui attaque la foi de Pierre. » Tout beau ! tout beau ! vaillant guerrier, il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte. Crois-en Salomon : « Ne soyez pas trop juste, de peur de tomber dans l'hébétement. » Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui affirme la foi de Pierre : il doit donc trouver un refuge auprès du Siège de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et, si tu veux, il sera catholique avec toi ; et, si tu ne le veux pas, il sera catholique encore, car Dieu est à tous et n'appartient à personne... » Bérenger apparaît ici comme le précurseur des hérétiques du XVP siècle , qui prétendaient demeurer catholiques malgré l'Église. Il examine ensuite si Abélard n'est pas chrétien ; il donne le texte de la profession de foi adressée à Héloïse et conclut que son maître arbore toujours les glorieuses enseignes du Christ.
(1) Bérenger fait ici allusion au contenu de la lettre 189».
« Il devait donc trouver un refuge auprès du Saint-Siège, si les charmes de ton éloquence n'avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de l'Église romaine. Mais en lui fermant les portes de la clémence, tu trahis tes hideuses fureurs, tu révèles ta haine aveugle. Ici tu diras peut-être : Voilà de l'excès et de l'injustice dans les reproches, je me suis senti dévoré du zèle de la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège menacer de sa lèpre le corps de l'Église. J'ai voulu arracher l'ivraie dans sa racine pour arrêter les progrès de sa sève empoisonnée. N'ai-je pas agi avec prudence et avec sagesse, eu écrasant sous un index accusateur le dogme de la révolte et de l'impiété? N'ai-je pas épargné à tous les conservateurs de la foi une longue et difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans un seul lit, toutes les hérésies répandues dans les nombreux écrits d'Abélard ?
« A cela je réponds : Je vous loue, mon père, dans votre intention, mais je ne vous loue pas dans l'exécution ; nous avons un index qui n'est pas l'exact relevé des dogmes d'Abélard.
« Je l'avoue, quelques-unes des propositions que vous incriminez ont été avancées par lui, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits, mais les autres ne sont sorties ni de sa
SUITES nu CONCn,E DK SENS 151
bouche ni do sa plume. Je me propose d'examiner tout cola dans un second traité; aujourd'hui je me borne à remarquer que vous n'aviez pas le droit de lancer contre Abélard la formidable accusation d'hérésie. Ce n'est pas à un homme qui est lui-même tombé dans l'erreur de condamner l'erreur des autres. Or, tu t'es trompé, cola est hors de doute, en affirmant que les âmes tiraient leur origine du ciel... L'apôtre saint Jacques dit avec vérité: « Nous faisons tous « beaucoup de fautes, et, si quelqu'un ne fait « point de faute en parlant, c'est un homme « parfait. » Si Abélard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde, plutôt que les tenailles brûlantes de la colère. »
Cette critique amère n'était pas inspirée, comme on pourrait le croire, par le zèle de la vérité, mais par un esprit de raillerie qui animait la jeunesse de l'auteur. Bérengei' s'est rétracté plus tard, comme nous le verrons, et a fait amende honorable de sa diatribe. Le seul point sur lequel il ait cru pouvoir maintenir son blâme, c'est la violence du st3'le de saint Bernard; et, à cet égard, sa critique n'est pas tout à fait injuste. Peut-être ne comprit-il jamais parfaitement non plus ce qu'il y avait de faux et de coupable dans l'attitude d' Abélard depuis l'ouverture du concile
de Sens ,raais au moins il convint de la j ustice de la condamnation qui frappait ses écrits, sinon pour la doctrine qu'il croit bonne, au moins pour les explications mal sonnantes qui l'accompagnent et qui la corrompent. Cet aveu équivaut presque à une ratification de la sentence de Rome. Si Bérenger n'approuva jamais la peine prononcée contre la personne même d'Abélard, c'est qu'il voulait se ménager à lui-même une planche de salut pour le jour prochain où ses satires lui attireraient un châtiment semblable. Sa plume mordante, en effet, n'épargnait personne; les chartreux, les religieux en général,- l'évêque de Monde, devinrent tour à tour l'objet de ses virulentes attaques. Bientôt une réprobation générale s'éleva contre lui et il se vit obligé de de quitter le pays pour songer à sa sûreté.
Son apologie n'arriva sans doute que très tard à la connaissance d'Abélard. Elle ne devait d'ailleurs avoir aucune influence sur sa conduite. Lorsque le malheureux professeur de théologie fut à peu prés certain du sort que lui réservait l'Église, son parti fut bientôt pris. Ce ne pouvait être celui de la résistance, son cœur le lui défendait. Il eut le courage de faire violence à son esprit pour le réduice à l'obéissance exigée par ses juges. Une circonstance ménagée par la Providence lui fournit le moyen de se récon-
cilier avec l'abbé de Clairvaux, sans qu'aucune autorité intervînt. En effet, pendant son séjour à Cluny, Raynald, abbé de Citeaux, vint rendre visite à Pierre le Vénérable. « On a supposé qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des ordres du Pape, hésitait à les exécuter avec éclat, redoutant le voyage d'Abélard à Rome (1). » Quoi qu'il en soit, l'abbé de Citeaux s'ouvrit de ses desseins à Pierre le Vénérable, et celui-ci pressentit délicatement son hôte. Abélard, déjà gagné par la bonté et l'amabilité de l'abbé de Cluny, et d'ailleurs las du schisme de sa position, écouta avec une grande docilité les salutaires avis qu'on lui donna. L'abbé de Cluny l'ayant exhorté à se rendre à Clairvaux en compagnie de l'abbé Raynald, lui fit comprendre que, s'il avait écrit ou énoncé quelque proposition qui pût choquer les oreilles catholiques, il fallait céder aux désirs de l'abbé Bernard et à ceux des autres personnes sages et fidèles, en écartant de ses
(1) Rémusat, ouv. cit. tom. !«■•, p. 251. Cette supposition est de Lobineau dans son Histoire générale de Bretagne, tom. l*-^, liv. V, p. 147. On a remarqué que saint Bernard avait également envoyé après le concile de Reims (1148), un clerc qui n'est autre que l'auteur de YHi^itor. Pontifie, à Gilbert de la Porrée, pour renouer avec lui des relations amicales. (Cf. Hist. Pont., cap. xn, p. 526.)
discours de pareilles opinions, et en les rayant de ses livres. Abélard consentit à toutes les conditions. Il alla, sous la conduite de l'abbé de Citeaux, trouver l'austère abbé de Clairvaux. Celui-ci fut touché de sa démarche ; il ne reconnut plus en lui le provocateur hardi qui avait paru braver le tribunal établi à Sens pour le juger, mais un théologien fidèle dont Tunique souci était de donner à l'Eglise, sa mère, un gage de soumission sincère. Il n'eut sans doute qu'à lui montrer la teneur des lettres d'Innocent II, pour obtenir de lui une rétractation définitive de ses opinions. Abélard le satisfit pleinement, à ce qu'il paraît. De retour à Cluny, il raconta à Pierre le Vénérable qu'il « avait vu l'abbé de Clairvaux, et qu'avec la médiation de l'abbé de Citeaux, ils avaient assoupi leurs anciennes querelles (1). »
La paix était faite entre ces deux grands génies, à quelles conditions ? on ne saurait le dire avec une entière certitude. Abélard composa sans retard, comme il l'avait promis, une profession de foi qu'il intitula encore Apologie. Nous ne voulons pas voir dans ce titre l'indice d'une arrière-pensée et de sentiments de révolte qui se seraient cachés au fond de son cœur. « On
(1) Epp. Petri Veaer., iv, 4,
connaît, dit-il, le provei'be : « Il n'est chose si bien dite qu'on ne puisse rendre suspecte ; » et le mot de saint Jérôme : « Qui a fait beaucoup délivres s'est donné beaucoup de juges. » Mes ouvrages ne sont pas nombreux; je pourrais dire, en comparaison de quelques autres, qu'ils ne comptent point, et cependant je n'ai pu échapper aux atteintes de la critique. Mais, de toutes les fautes que l'on m'attribue, il n'en est pas une, Dieu m'en est témoin, dont je me sente coupable. Toutefois, s'il en était une, je me garderai bien de la défendre opiniâtrement. J'ai pu me tromper sur certains points ; mais, j'en appelle à la justice de Dieu, je n'ai rien avancé par malice et par orgueil. Je dois être regardé comme un fils de l'Église. J'accepte tout ce qu'elle enseigne, je réprouve tout ce qu'elle condamne, je n'ai jamais rompu l'unité de la foi, bien que je sois bien inférieur à d'autres parla dignité de la conduite. »
On le voit, il en coûtait moins à Abélard de confesser qu'il avait mal agi que de reconnaître qu'il eût mal parlé. Il aimait mieux avouer des fautes que des erreurs. Il entend donc se justifier de certaines accusations dirigées contre lui. II n'a jamais prétendu, comme on le lui reproche, off'rir à ses disciples des eaux furtives et du pain caché ; ses leçons ont été publiques, et il a tou-
jours consenti à ce que ses auditeurs fussent ses juges. Il reconnaît que c'est son devoir de corriger ce qu'il y eut de fautif dans ses expressions, mais à la condition qu'on lui reconnaîtra le droit de repousser les injustes reproches. Il reprend alors l'une après l'autre les propositions que le concile de Sens et la cour de Rome avaient condamnées ; il explique les unes, désavoue les autres comme siennes, et corrige le reste avec un soin scrupuleux. Il termine en faisant appel à l'esprit de charité et de bienveillance, et en répétant la sentence du Seigneur : « Ne jugez pas et vous ne serez pas « jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas « condamnés (1). »
Cette profession de foi n'est pas aussi nette ni aussi humble qu'on pourrait le désirer ; elle est telle cependant qu'on devait l'attendre d'Abélard sincèrement converti. La soumission du cœur, si pure soit-elle, ne corrige pas toujours les travers de l'esprit. Abélard ne serait jamais parvenu à se dépouiller entièrement des habitudes de dialectique que dès longtemps son intelligence avait contractées; il ne pouvait faire que les explications théorétiques qu'il avait données des vérités de la religion et qui lui
(1) Apolog. édit. Cousin, tom. P', p. 719.
étaient si familières parce qu'il les avait inventées, ne lui parussent pas toujours plus ou moins bonnes pour confirmer, sinon la foi de tous, au moins la sienne propre. Il était devenu, par suite de la tournure de son esprit, incapable de saisir la contradiction logique qui existait entre ses explications personnelles et l'expression même du dogme. Cet état psychologique était une faiblesse, pour ne pas dire une maladie, et une faiblesse incurable. Personne ne lui en fit un crime. Et saint Bernard lui-même, qui avait le droit d'être si exigeant, n'y vit pas matière à blâme. Il s'était contenté d'une rétractation orale. Il laissa courir une Apologie qui paraissait, dans tous ses termes, sérieusement et profondément catholique. Prétendre harceler Abélard jusque dans les derniers retranchements de son esprit, c'eût été le blesser inutilement et le pousser à la révolte. On en serait d'ailleurs arrivé à toucher à un point sur lequel le dernier des Pères de l'Eglise et celui que l'on a appelé le Fondateur de la Scolastique ne seraient jamais parvenus à s'entendre complètement : l'utilité de la méthode spéculative dans l'enseignement du dogme; et cette question ne touchait pas à la foi. Saint Bernard s'arrêta donc à temps pour ne pas rebuter le coupable qui revenait à résipiscence et pour ne pas
lo8 ABÉLARD
compromettre sa gloire par la répudiation d'une méthode dont les débuts étaient si malheureux et si inquiétants pour l'avenir, mais que les docteurs du moyen âge devaient bientôt réhabiliter et consacrer par leur génie.
Ainsi se terminait à l'amiable et à l'honneur de l'Église cette douloureuse controverse où se trouvaient engagées, avec les droits éternels de la raison et de la foi, les tendances particulières des deux esprits les plus célèbres du XII* siècle.
Une révolution profonde s'opéra alors dans l'âme d'Abélard; autant le succès qu'il avait remporté à Laon dans ses premières leçons de théologie lui avait été funeste, autant la sentence qui ruinait sa réputation de théologien lui fut salutaire. Sur l'avis de l'abbé de Cluny, ou plutôt sur une inspiration du Ciel, il jugea le moment venu de renoncer aux agitations de l'école et de l'enseignement. On avait parlé de le séquestrer dans un cloître; il demanda à Pierre le Vénérable la grâce de terminer ses jours auprès de lui. Celui-ci fut touché de ce sentiment de reconnaissance. Voulant obtenir l'agrément du Pape, il lui en écrivit sans retard. Dans sa requête, il n'oublia pas les avantages que la présence de ce maître illustre devait apporter à sa communauté. « Sa science, disait-il, ne vous est pas inconnue ; nos frères ne peuvent
SUITES DU CONCILE DE SEXS l."39
manquer de profiter beaucoup à l'entendre. » « Mais on voit qu'il obéissait surtout à un mouvement de compassion pour ce vieillard pliant sous le poids de ses longues infortunes, et d'autant plus cà plaindre qu'il ne pouvait se dire malheureux sans s'avouer coupable » (1). « Il vous prie, ajoutait-il en terminant, nous vous prions avec lui, nous et tous les Clunistes vos enfants, de l'autoriser à passer ici les derniers jours de sa vie, lesquels ne sauraient être longs. Le voilà dans cette maison où il se réjouit d'avoir trouvé comme le passereau un toit pour s'abriter, comme la tourterelle un nid pour se reposer. Ne permettez pas que quelque intrigue vienne l'en chasser ou l'y troubler. Souvenez-vous de votre sollicitude pour tous les hommes de bien, souvenez-vous que vous l'aimiez vous-même autrefois, et couvrez-le du bouclier de votre protection apostolique (2). »
Innocent II, comme on le pense bien, envoya à l'abbé de Cluny une réponse favorable. Cette nouvelle mit le comble aux vœux d'Abélard. Dés lors, on vit ce terrible dialecticien accoutumé aux bruits des écoles et au tumulte de la vie publique, ce moine autrefois si remuant dans le cloître de
(1) Cf. Pierre le Vénérable, parl'abbé Deminiuid, Paris, 1876, p. 166.
(2) Pétri Vener., epp. iv, 4.
Saint-Denis, cet abbé inconstant, que le zèle n'avait pu maintenir à la tête des moines de Saint-Gildas, mener, sous la direction de Pierre le Vénérable, une conduite exemplaire et toute sacerdotale. Il n'y avait qu'une voix dans la communauté pour lui rendre témoignage. « Saint Germain ne montrait pas plus d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté. » Malgré sa dignité d'abbé qui l'appelait au premier rang, il voulut toujours occuper dans le couvent la dernière place. Sobre dans la nourriture, simple dans ses vêtements, austère dans ses mœurs, il ne vivait plus que par l'esprit. Sa lecture était assidue, sa prière presque continuelle. « Il ne prenait la parole que dans les conférences qu'il faisaitfamilièrement aux Frères, ou dans les sermons qu'on l'obligeait à prêcher devant la communauté. Il fréquentait les sacrements célestes et offrait à Dieu le sacrifice de l'immortel Agneau toutes les fois qu'il le pouvait, c'est-à-dire presque tous les jours. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de voix, d'activité, appartenait à la théologie, à la philosophie, à l'érudition, qui faisaient le constant objet de ses méditations et de son enseignement (1). »
Une maladie de peau et d'autres infirmités
(1) Pétri Vener., ep. iv, 21, ad Heloïss.
vinrent bientôt l'assaillir dans sa retraite. Dans l'intérêt de sa santé, Pierre le Vénérable l'envoya au couvent de Saint-Marcel, près de Cbàlons, sur les bords de la Saône. Là, autant que ses forces le permettaient, revenant à ses anciennes études, il pâlissait sur les livres. Semblable à saint Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun instant sans prier, ou lire, ou écrire ou dicter. Ce fut alors sans doute qu'il revit plusieurs de ses écrits. Il retoucha certainement sa Dialectique. Le manuscrit de Saint- Victor retrouvé par Cousin en est une preuve. Cet ouvrage ne renferme plus les erreurs condamnées ni ces appréciations passionnées sur les personnes et les événements, ni surtout ce ton de polémique ardente qui se remarquent dans le fragment du manuscrit de Saint-Germain d'une date plus ancienne. Abélard entreprit très probablement le même travail de révision sur ses livres de Théologie; mais, soit qu'il n'ait pu l'achever, soit que ses manuscrits corrigés, beaucoup moins nombreux et moins répandus que les premiers, ne nous soient pas parvenus, nous en sommes à cet égard réduits aux conjectures (1). ^
(1) Cf. Johanny de Rochely, ouv. cit. p. 239, et Cousin, Fragments de philosophie du moyen-âge, pp. 37 et suiv., édit. 1856.
Cependant la mort venait. La maladie qui devait emporter Abélard empira promptement et le réduisit en quelques jours à l'extrémité. Sentant que sa dernière heure était proche, il fit dans les dispositions les plus saintes et les plus catholiques, d'abord sa profession de foi, puis l'aveu de ses fautes ; il reçut le viatique, recommanda à Dieu son âme et son corps pour l'éternité, et s'endormit doucement dans le Seigneur le 21 avril 1142. Il était âgé de soixante-trois ans.
Son corps fut d'abord inhumé à Saint-Marcel. Mais plus tard, sur la recommandation qu'il avait faite à Héloïse avant de mourir et avec l'agrément de Pierre le Vénérable, ses restes furent enlevés secrètement et transportés au Paraclet (1). L'abbé de Cluny envoya à Héloïse un récit détaillé des dernières actions de son illustre époux. Il y joignit l'absolution d'.\bélard qu'elle avait demandée pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au-dessus de son
(1) Nul n'igQOi-e que depuis la Révolution française, les restes d'Abôlard et d'Héloïse reposent au cimetière du Père Lachaise, à Paris. On peut lire dans Rémusat (ouv. cit., pp. 265 et 199), dans l'édition d'Oddoul (pp. 379 et suiv.) et surtout dans la Notice historique sur lasL'pnlture d'HHo'ise et d' Abc lard, \>diT Alexandre Lenoir, imprimée à Paris, en 1815, pp. 4 et suiv., le récit de leurs translations successives.
tombeau. Cette absolution était conçue en ces termes : « Moi Pierre, abbé de Clunv, qui ai reçu Pierre Abélard dans le monastère de Cluny et cédé son corps à l'abbesse Héloïse et aux religieuses du Paraclet, par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je l'absous d'ol'tice de tous ses péchés. »
Pierre le Vénérable était un sincère admirateur du génie et des vertus d'Abélard. Il nous a légué l'expression de ses sentiments dans une épitaphe qu'il composa en son honneur et qui se voyait encore en 1763, prés de la sacristie, sur la muraille de l'aile droite de l'église de Saint-Marcel. Personne n'a fait d'Abélard un plus pompeux éloge. « C'était le Socrate de la Gaule, le Platon, l'Aristote de l'Occident; et parmi les logiciens de tous les siècles, s'il eut des égaux, il n'eut point de maître. Reconnu dans l'univers comme le prince des études, d'un génie varié, souple et pénétrant, il était supérieur à tous par la vigueur de la raison, par l'art de la parole. Mais son plus beau triomphe, il le remporta le jour où, faisant profession sous l'habit de Clunj^ il embrassa la vraie philosophie, celle du Christ. C'est sous cette discipline qu'il termina pieusement sa longue vie, le douzième jour des calendes de mai, nous
laissant l'espoir qu'il serait compté au ciel parmi les véritables philosophes (1). »
Abélard disparu, que restait-il de son œuvre? et que devenaient ses disciples ?
Son œuvre disparaissait avec lui aussi bien que le bruit qui s'était fait autour de son nom. C'est en vain que des admirateurs tardifs ont essayé de lui créer au XIX^ siècle une gloire posthume. Abélard ne produisit rien de durable. Son succès est de ceux qui ne passent pas les limites d'un siècle. Son enseignement oral seul, son talent d'exposition, son habileté dialectique, la A'-erve de son éloquence, firent toute sa réputation. Certes, cette réputation était méritée. Nul peut-être, dans l'histoire des lettres, n'a su joindre à une si vaste érudition un si grand charme de diction ; nul n'a su attirer autour d'une chaire de philosophie une armée de disciples, égale en nombre à celle qui assiégeait la sienne. Mais ce qui était le caractère propre de son enseignement ne devait pas lui survivre. Abélard était un professeur de génie, il ne fut pas un grand philosophe, encore moins un grand théologien. 11 a touché à toutes les questions agitées de son temps, il a embrassé toutes les sciences et aidé plus que personne à leur
(1) Pétri Vener. Carmina, col. 1022, éd. Migne.
bUITES DU CONCILE UE SENS 1(55
propagation; mais il n'a fait aucune innovation sérieuse et durable. Après lui la philosophie et la théologie se retrouvaient à peu près au même point où il les avait trouvées. Son conceptualisme, système équivoque, conçu dans le désordre d'une mêlée dialectique, n'était pas né viable. Ses théories sur la Trinité, la Rédemption, la grâce, le libre arbitre, le péché, etc., qui formaient le côté neuf de sa théologie, étaient destinées à périr sous le coup d'une triple condamnation. C'est à peine si la méthode spéculative d'enseignement théologique qu'il venait inaugurer, put, à l'aide de quelques modifications essentielles, échapper à ce naufrage général. Et encore ce serait grandir Abélard outre mesure que de le considérer comme l'inventeur de cette méthode et comme le vrai ou au moins l'unique fondateur de la scolastique. Pierre Lombard son disciple, et surtout saint Anselme du Bec peuvent revendiquer dans cette œuvre, qui est la gloire du XIP siècle et de la fin du XI% une part supérieure à la sienne. Les écrits d'Abélard ne sont pas davantage propres à le rehausser aux yeux de la postérité ; ils trahissent plutôt sa renommée qu'ils he la servent. Fruits de l'érudition et d'une érudition indigeste, ils fatiguent par la fréquence des citations, par la répétition des mêmes
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par l'abus des digressions, par l'incohérence des idées et la témérité des affirmations. Le souffle de dialectique et surtout le ton de polémique qui les animent, en rendent seuls la lecture supportable. Sans doute, pour être juste, il faut remarquer qu'à cet égard ses contemporains ne lui sont pas supérieurs ; ils confondent généralement l'érudition avec la science de la philosophie, et souvent, dans leurs ouvrages, l'écrivain disparaît sous l'armure du savant ; mais ces défauts plus choquants, il est vrai, chez des penseurs de second ordre, n'en sont pas moins regrettables chez un auteur tel qu'Abélard, dont le génie était si ouvert à la science et l'esprit si indépendant dans la recherche de la vérité.
Son esprit d'indépendance lui survécut quelque temps. Ses disciples en furent les héritiers et les représentants naturels. Parmi ceux-ci, Bérenger de Poitiers, Arnaud de Bresce, Gilbert de la Porrée, que nous connaissons déjà, sont les seuls dont le sort puisse avoir pour nous quelque intérêt.
Arnaud de Bresce avait quitté la France dès le lendemain de sa condamnation. Saint Bernard le suivit des yeux, et le voyant élire domicile au diocèse de Constance, il écrivit à l'évèque du lieu, le priant de se mettre en garde contre
lui, et, s'il était possible, de le faire enfermer, « C'est un schisniatique, lui dit-il, un ennemi do la croix du Christ, un semeur de discordes, un agitateur de troubles. Ses dents sont des armes et des flèches ; sa langue un glaive aiguisé. Si vous ne considérez que ses dehors, vous serez dupe de sa piété hypocrite. Il ne boit ni ne mange, il n'a faim et soif que du sang des unies. Il est habile à séduire les riches et les puissants par la flatterie de ses discours et l'hypocrisie de ses vertus. Mais une fois qu'il a capté leur bienveillance, il ne tarde pas à s'insurger contre le clergé, contre les évoques eux-mêmes et contre tout l'ordre ecclésiastique en général. C'est un homme à lier. Le seigneur Pape a déjà donné l'ordre de le faire, pendant qu'il était en France, mais il ne s'est trouvé personne pour exécuter cette bonne œuvre (1). »
Arnaud échappa encore à celte* persécution que lai suscitait le zélé de l'abbé de Clair vaux. Il eut bientôt l'occasion de rentrer en Italie sous le pontificat d'Eugène III, le disciple et l'ami de saint Bernard. Il essaya d'établir à Rome une nouvelle république, indépendante de l'Eglise. Saint Bernard s'opposa vigoureusement à cette tentative. Il supplia le peuple romain de ne point
(1) Ep. 195.
se décapiter lui-même en détruisant la papauté (1). La parodie de la République romaine, qui dura dix ans (de 1145 à 1 155) » fut signalée par les plus honteux excès contre le clergé :
Ut jani ludibrio sacer extremoque pudori. Clerus haheretur (2).
Le meurtre d'un cardinal amena enfin une réaction. Frédéric Barberousse fut appelé par une partie de la population de Rome, et peu sensible aux avances du tribun, le fit mettre à mort (3). »
Gilbert de la Porrée continuait en France les périlleux essais d'Abélard. Sa nébuleuse et téméraire métaphysique n'eut pas un meilleur sort que celle de son maître; saint Bernard la fit condamner par les Pérès du synode de Paris en 1147, et par le pape Eugène III au concile de Reims en 1148.
Le fanatique apologiste d'Abélard, Bérenger, après de longs écarts, reprit spontanément le chemin de la sagesse.' Du fond de la retraite où nous l'avons vu se réfugier, il écrivit à Guillaume, évêque de Mende, une lettre où il avoue ses torts et offre ses excuses, tout en laissant échapper
(1) Ep. 243.
. (2) Gunth. carra, de Rébus gest. Frid. I, lib. 3. (3) Bonnier, ouv. cit. p. 124.
encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Son aveu est piquant : il a voulu défendre Abélard contre l'abbé de Clairvaux, et, comme il était jeune, le désir de figurer dans les tournois scolastiques avait échauffé vivement son cerveau. Il a attaqué non pas le saint, mais l'écrivain, non pas l'intention, mais la langue, non pas le cœur, mais la plume. Il croit pouvoir dire avec Aristote : « J'aime Socrate, mais j'aime encore mieux la vérité. » — « Mais, lui dit-on, après le premier volume, pourquoi ne pas faire le second ? tu l'avais promis. — Voici : le temps a marché, ma sagesse a grandi; je n'ai pas voulu me faire l'avocat des chefs intentés contre Abélard, car si la doctrine en est bonne, elle est aussi malsonnante. — Eh bien ! puisque ta main s'est engourdie au second volume, pourquoi n'as-tu pas détruit le premier? — • Je l'aurais fait, mais n'est-ce pas un retour inutile ? Tant d'exemplaires devaient survivre qui ont déjà couru dans toute la France et l'Italie ! — Si tu ne peux immoler cette apologie, qu'elle vive donc ; mais au moins condamne-la ; imprime sur son front le signe des coupables, pour que tous ceux qui la liront sachent que tu as péché par inexpérience de jeunesse et non par malice de cœur. — Je la condamnerai en ce sens que, si j'ai dit quelque chose contre la personne de
l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie et non au sérieux (1). » Saint Bernard n'avait pas besoin de cet aveu pour sa justification. La conduite d'Abélard suivie de sa rétractation, et les violences d'Arnaud de Bresce méritaient pleinement la sévérité dont il usa à leur égard. C'est la gloire du saint abbé d'avoir su prévoir et conjurer en partie les périls qui de son temps menaçaient l'Église. Nous ne le suivrons pas dans les œuvres qui couronnèrent sa vie militante. L'attitude qu'il prit, le courage et l'habileté qu'il déplo3'a dans les débats théologiques de son temps, suffiraient pour illustrer une autre vie que la sienne. Aucun Père de l'Église n'a été, à cet égard, plus vigilant que lui, plus exact dans la doctrine, plus vigoureux dans l'attaque, plus invincible dans la défense, plus éloquent dans la réfutation. Abélard, qui lui est si supérieur par l'érudition classique, est loin de l'égaler dans la science théologique, et, chose plus étonnante, ne le surpasse même pas dans l'art de manier l'arme de la dialectique. Ce qui brille dans les écrits théologiques de saint Bernard , ce n'est pas seulement la vivacité du style, c'est encore et surtout la
(1) Trad. Oddoul. pp. 299 et suiv.
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clarté du raisomieinont, la puissance de Yavgnmentaikm. Vlnb'oducUoii à la Théologie, la Théologie chrétienne, le Scito teipsum étaient morts dés la naissance du XIIP siècle. Le traité de Gralia et de LibeiV arbitrio, le traité de Considevaiione, et le traité de Erroribus Ahœlardi qui fut adressé à Innocent II sous forme do lettre (1), sont des chefs-d'œuvre immortels.
(1) Kp. 190, seu Tractatus adcers. Abœlard.