LA METHODE
Les admirateurs d'Abélard, forcés de reconnaître et d'avouer ses erreurs de doctrine, en ont appelé à sa méthode pour justifier leur enthousiasme. Prévenus contre le mode d'enseignement usité au XIP siècle, ils ont fait de leur héros un réformateur de la théologie et presque un libérateur de l'esprit humain. Ils ont comparé son œuvre à celle de Descartes, et ont voulu voir dans son entreprise un signe de progrés et une tentative d'affranchissement de la raison. Bien que nous ne professions pas pour l'auteur du Discours sur la Méthode une admiration excessive, nous croirions cependant lui faire injure que de lui comparer le compilateur du Sic et Non. Quelque opinion qu'on ait sur les avantages et les inconvénients de la méthode cartésienne, on ne peut nier qu'elle a opéré une véritable révolution dans la philosophie. Mais, dans l'œuvre d'Abélard, malgré les incomparables succès du professeur, on n'aper-
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çoit rien qui ressemble à une révolution philosophique ou théologique. Nous avons déjà dit ce que la critique moderne pense de son conceptualisrae. Son essai de réforme théologiquo ne fut pas plus heureux. Il eut sans doute l'honneur de préconiser une méthode dogmatique qui devait jeter sur le moj'en-àge un éclat et une gloire magnifiques; mais, faute d'eu comprendre toute la portée et de suivre même dans cette voie les traces de ses prédécesseurs, en particulier de saint Augustin et de saint Anselme, il détermina mal sa méthode et finit, comme nous le verrons, par tomber dans un rationalisme bâtard et dans un faux mysticisme.
Afin de justifier clairement le jugement que nous devons porter sur cette méthode théologique, on nous permettra de jeter un coup d'œil sur le mode d'enseignement adopté par les Apôtres, par les Pères et par les Docteurs de l'Église jusqu'au XIP siècle.
L'enseignement doctrinal de l'Église a commencé par l'apostolat. Il fut d'abord essentiellement autoritaire, à l'exemple de celui du Maître, tanquam potestatem hahens; et l'ère apostolique s'acheva sans que les traditions philosophiques mêlassent leurs eaux quelque peu impures au courant limpide de la parole évan-
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gélique. Cependant « l'Evangile avait à peine fait son entrée dans le monde, que de prétendus philosophes vinrent à sa rencontre, et s'efforcèrent de pénétrer au sein de l'Eglise pour saper les bases de l'Évangile. Les Apôtres n'étaient pas tenus assurément de répondre à toutes les questions soulevées, et ils offraient d'autres garanties qu'un assemblage artificiel de propositions sophistiques. Aussi recommandaient-ils à leurs envoyés de ne pas s'engager dans de vaines disputes avec ceux qui préféraient aux réalités historiques de l'Evangile les arguties de leur dialectique ou les rêves de leur imagination. Néanmoins, ils furent bientôt obligés d'adopter une méthode plus raisonnée dans l'exposition du dogme, pour confirmer les fidèles dans la foi et les initier plus profondément à la science du salut. C'est ainsi que nous voyons plus d'une fois les apôtres, s'élevant au point de vue d'une haute spéculation, exposer les dogmes et les faits évangéliques dans leur ensemble idéal, et répandre sur les mystères les clartés de la vraie science (1). » On a même remarqué avec raison que saint Paul avait usé, pour convaincre les gentils, de citations profanes, et
{l)Introd. an Nouveau Testament, itaTKeiihmnyv , etc . , traduction de Valroger, tom. II, p. 166.
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que, selon saint Luc, il avait enseigné dialectiquement la doctrine du salut. Faudrait-il en conclure pour cela ([u'il a introduit la philosophie dans l'étude do la théologie ? Autant vaudrait faire de Jésus-Christ un philosoplie, parce qu'il a réfuté les Pharisiens avec une logique merveilleuse. Sans doute, saint Piiul est un habile logicien et un terrible dialecticien ; mais le point de départ de son argumentation est toujours la vérité révélée dans son expression la plus exclusive; et on ne saurait le surprendre à. raisonner sur l'objet de la foi par les moA-ens de persuasion qui sont du ressort de la sagesse humaine: persuabilibus humanœ sapientiœ verbis.
L'ère patristique usa d'une méthode un peu différente, c'était le temps des apologies, des catéchèses, des luttes contre les hérétiques et les scliisraatiques. Les traités et les livres théologiques devinrent nécessaires. « Or, comme on l'a remarqué (1), une religion, dés qu'elle se traite dans les livres, prend nécessairement l'esprit humain comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est faite, la science au point où elle est venue. Tous les Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux
(1) Rémusat, oiiv. cit., tom. II, p. 150.
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qui n'en ont aucune envie ; mais quelques-uns mettent du prix à l'être et font expressément à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne ; ce qui domine, c'est l'esprit et quelquefois le langage de Platon Le disciple de Socrate se
retrouve dans ces disciples de Platon, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés comme des ornements oubliés à la robe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme chrétien, comme on l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme emprunte à l'Académie des idées de détail, des métaphores, des h^^pothèses, des explications théorétiques dont l'Eglise n'offre aucune trace (?) et qui sont la part de la raison pure (?) dans l'œuvre de la Foi. Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels de la science apostolique. De loin en loin, quelques termes d'école, quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique, était une condition nécessaire de la culture de l'esprit.
« Dès lors, cependant, la philosophie n'inter- Wvient pas dans la religion sans rencontrer