PERMIS D'IMPRIMER
Rouen, 1&21 juiu 1881.
Bt Dbujute.
Vie. gén.
C'est à un double titre qu'Abélard est resté célèbre dans Thistoire des Lettres. Sa vie privée a eu autant d'éclat et de retentissement que son enseignement public. Déjà même depuis longtemps, ses ouvrages philosophiques et théologiques paraissaient condamnés à l'oubli, et seule, par son charme décevant, sa légende romanesque maintenait encore autour de son nom l'admiration des poètes et des littérateurs (1). Quelques savants, il est vrai, lui consacraient dans
(1) La légende d'Héloïse et d^Abélard a toujours ea plus d^influence sur Topinion publique que leur véritable histoire. Grâce à Jean de Meung, dans le roman de la Rose, à Villon, dans sa ballade, grâce à Pope et à son imitateur Golardeau, grâce aux infidèles traductions de Bussj-Rabutin et à la Nouvelle Héloise de Rousseau, les lettres d*Héloîse et d*Abélard ont toujours séduit et trompé Timagination populaire. (Cf. Lettres cTH^loùe et d'Abélard^ trad. nouvelle par Gréard, Paris. Introd.pp. I et suiv.)
leurs consciencieuses études (1) une place digne de ses travAux; mais nul, à part Dom Gervaise (2), n'avait songé à justifier sa doctrine et à la venger des coups mortels qu'elle avait reçus au concile de Sens.
Lorsque Cousin parut, une destinée nouvelle s'ouvrît pour l'époux d'Héloïse. Le premier en France..* le père de l'éclectisme tenta de relever la philosophie du passé en écrivant son histoire. Les ouvrages d'Abélard attirèrent particulièrement son attention; il en fit une édition nouvelle (3) et livra pour
(1) Qall nous suffise de citer ici d'Amboise, dans la préface de son édition des œuvres d*Âbélard (Paris 1616); Noël Alexandre {JBistor. Ecoles. 1699, tom. VI, dissert. VII, pp. 787 et seq.); Dom Remy OeilUer (£rt>loi*f« g€H&ale dés aiiieurê sacréB ti ecclésiastiqtiesy Paris, 1729, tom. 8, liv. XXII, pp. 360 et saiv»; tom. 9, liv» XXV, p. 22 et suiv.) Dom Olément {Histoire Littéraire de la France, tom. XII, p. 86. Paris, 1869.)
(3) Dom Oerraise a publié, en 1720, la Vie de Pierre Abeillardy abbé de Samt^ildas de Rhuys^ et celle d'fféhl'se son épouse {2 vol. în-12.) C'est un panégyrique outré de la vie et de la doctrine d'Abèlard.
f3) Pétri Abeelardi opera^ 2 vol. itt-4. Paris, Durand, 1849. Nous citerons cette édition dans notre étude*
prÀfacb à
la première foÎB à rimpression le fameux Recueil de textes que son auteur avait inti* tulé Sic et Non (le Oui et le Non) (1).
Animé par cet exemple, Charles de Rému* sat qui avait d'abord saorifié à la légende en ébauchant un roman d'Abélard (2), entreprit, sur Tavis d'un homme grave (de Broglie, le père du duc actuel) (3), de faire une œuvre plus digne de son héros, de raconter sa vie et d'analyser ses écrits. Son travail, divisé en trois livres, a pour objet la Vie, la Philosophicy la Théologie d'Abélard. Dans la première et la troisième parties, les seules que nous ayons en vue^ il révise le procès jugé à Sens, prend parti pour le théologien condamné, trouve ses accusateurs violents, déclare ses juges iniques, et essaie de réhabiliter sa doctrine en la rapprochant des principes qu'on est convenu d'appeler les idées modernes (4).
Or, ce jugement a paru à quelques criti*
(1) Ouvrag. inédits d'Abélard. Paris, 1886.
(2) Ce româa a paru dopais la mort de Tauteor.
(3) V. Ste-Beuve. Causeries du Lundi, tom. VI, «dit. Garnier, p. 964.
(4) Abélardf^diV Charles de Rémasat. Paris, 184&.
ques inexact et entaché de partialité. L'abbé Johanny de Roclîely en a entrepris une réfutation partielle (1). Edouard Bonnier Ta également rectifié sur plusieurs points (2).
Cependant les Allemands dirigeaient aussi leur attention sur le même sujet. Neander avait donné le branle à ce mouvement par son Histoire de saint Bernard (3). Bœhringer (4), Fr. Nitzsch (5) le suivirent, chacun avec ses vues particulières. Reuter étudia plus spécialement la théologie d' Abélard (6) ; enfin, tout récemment, un habile critique, M. Martin Deutsch (7), est parvenu à jeter une nouvelle lumière sur plusieurs circonstances jusqu'à présent mal connues du concile de Sens.
(1) Saint Bernard, Ahélard et le Rationalisme moderne. Paris, 1867.
(2) Ahëlxrd et saint Bernard, par Edouard Bonnier. Paris, Douniol, 1862.
(3) Ler heilige Bernhard, 3* Auflage. Gotha, 1865.
(4) Lie Kirche Christi und ihre £eugen, II, 2, 54 ff*
(5) Art. Abœlard dans la revue Realencycl. fur protestant. Théologie, 2* Aufl. I, 9.
(6) Oeschichte der relig. Aufklcerung in MitteU alter. Buch IV, I, 183 ff.
(7) Die Synode von Sens und die Verurtheiltmg Ahoslards, Berlin. 1880.
Le dernier mot sur cette question a-t-il donc été dit? Nous ne le pensons pas. Nous estimons que des travaux partiels, même dirigés avec le plus grand talent, tels que celui de M. Martin Deutsch, par exemple, ne sauraient jamais présenter qu*une idée incomplète et par suite inexacte de la lutte de saint Bernard et d*Abélard. Pour juger sainement l'œuvre du concile de Sens, il faut embrasser dans une vue d'ensemble et examiner dans les détails non seulement la conduite des deux illustres antagonistes, mais encore et surtout les questions de doctrine qui formaient Tobjet du débat. Pour bien comprendre en particulier l'attitude d'Abélard, il faut chercher dans son éducation mal dirigée et son instruction hâtée Texplication de ses défaillances de caractère et de ses erreurs doctrinales.
C'est ce que nous avons entrepris de faille, môme après le travail si estimé de Rémusat.
Afin de traiter cette cause avec l'impartialité qui lui convient, nous avons soigneusement consulté les témoins à charge ou à décharge favorables à chacune des deux parties. Les œuvres d'Abélard et dé saint
Bernard (1) forment naturellement les principales sources de nos informations; mais, en outre, nous avons puisé d'utiles renseignements dans les nombreux ouvrages historiques, critiques et théologiques dont on lira les noms au cours de cette étude. Nous ne mentionnerons spécialement ici que Tarticle si substantiel de Dom Clément dans YHistoire Littéraire de la France, et les précieux travaux de Rémusat et de M. Martin Deutsch (2). Rémusat, malgré quelques erreurs d'appréciation, nous a été du plus * grand secours. Comme il est, en France, le biographe le plus autorisé d'Abélard, nous n'avons pas hésité à lui emprunter, à quelques exceptions près, ses traductions et même ses citations résumées, quand elles nous paraissaient entièrement exactes.
Notre thèse est divisée en deux parties. La
(1) Nous citerons Tédition de Mabillon reproduite par Gaume, 4 vol. in-4. Paris, 1839.
(2) On peut voir en tête de Touvrage de Rémusat p. xm à XXII, lalist^ des auteurs à consulter sur ce sujet. Ajoutez à cette liste les ouvrages que nous avons cités plus haut et une thèse de M. Combes : De sancti Bernardi adversus Abœîardum contenu tione, in-8, 100 p. Rennes, 1860.
première, consacrée au récit du duel théologique de saint Bernard et d'Abélard, expose VOccasioîiy les Incidents et les Conséquences du concile de Sens. La seconde, purement critique et destinée à servir de pièce de conviction, est un examen détaillé de la Doctrine et de la Méthode théologique d*Abélard.
Tels sont le sujet, le but, les sources et le plan de notre travail. Puissent nos conclusions satisfaire tous nos lecteurs et ramener les esprits prévenus à une saine appréciation des actes du concile de Sens et des moyens employés par TÉglise catholique pour défendre la cause de la raison et de la Foi!
C'est Tunique fruit que nous désirions recueillir de notre peine.