‹ Abélard: sa lutte avec Saint Bernard, sa doctrine, sa méthodeChapitre 2 sur 15 · PREMIERE' PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE' PARTIE

OCCASION DU CONCILE DE SENS ANTÉCÉDENTS d'aBÉLARD ET DE SAINT BERNARD

Lorsque saint Bernard et Abélard se rencontrèrent au concile de Sens (1141), pour livrer ce combat théologique dont le bruit a eu en notre siècle un écho si retentissant, ils étaient l'un et l'autre dans toute la force de l'âge et dans toute la maturité du génie. Saint Bernard avait cinquante ans, Abélard soixante. Il n'entre pas dans notre plan de raconter leur vie entière; qu'il nous suffise d'en indiquer les phases principales et les plus utiles à l'intelligence de notre récit. ^

Abélard est né à Pallet (1) prés de Nantes en 1079. Il était de famille noble. Son père, qui avait un grade dans l'armée, s'appelait Bérenger; sa njère se nommait Lucie. Luimême reçut au baptême le nom de Pierre.

Abélard est un sobriquet dont on ne connaît pas bien l'origine et l'étymologiè (2)» A titre d'aîné de la famille, il aurait dû succéder à son père dans les honneurs et les périls de la carrière des armes; mais d'autres combats plus honorables et une autre gloire plus pacifique provoquèrent son amour-propre naissant. Il abandonna la cour de Mars pour se réfugier, comme il dit, dans le sein de Minerve, et voua dès lors à la philosophie un culte qui devait durer toute sa vie. A vingt ans, il avait parcouru le cercle des sciences profanes et se posait déjà en rival des professeurs les plus illustres.

Co fut vers l'an 1 100 qu'il arriva à Paris . Il avait visité la province, écouté les leçons de Roscelin (3)

(1) On trouve aussi Palet, Palais, Paletz,.Palez. Le Pallet, PalaHumt est situé à 19 ou !^0 kilom. au sud*est de Nantes, sur la route de Cholet. Cf, Rémusat, ouv, cit., tom. h% p. 2.

(2) Cf. Hist» Calamitatum, — Ducange, au mot Maihemaiica, Rémusat, ouv. cit., tom. I®% p. 13.

(3) Ouvr. inédits, J)ialectioa^ p. 471. Fuit autem^ memini, « magistri nostri Roscellini> tam insana sententia, etc. Cf. Rémusat, ouv. cit., pp. 7 et 8, et Cousin

uv. cit. pp. XL et Euiv.

et s'était &it 4e ce philosophe, d'ailleurs condamnable et condamné pour hérésie, nne opinion peu fayorable, pour ne pas dire injuste (1).

Qu'allait-il penser du chef des écoles de Paris, de Guillaume de Ghampeaux ? U se plaça d'abord au rang de ses disciples et se montra très assidu à ses leçons. Cette attitude lui concilia naturellement la prédilection et les faveurs du maître. Mais ce rôle d'éleye ne pouvait longtemps convenir à l'esprit aventureux et au caractère batailleur d'Abélard, Après un long silence il éleva la voix pour contredire Guillaume de Ghampeaux, et, comme ses contradictions ne demeurèrent pas sans succès, son orgueil s'enfla et lui montra dans un avenir prochain une victoire aisée et une supériorité incontestée sur tous les maîtres de la philosophie.

La dialectique était alors la philosophie proprement dite : « On entend généralement par la dialectique l'art de raisonner ou plutôt l'art de discuter. C'est en effet le sens original du mot. La dialectique, dont Zenon d'Élée fut, dit-on, l'in-

(1) Comme nous ne pouvons prouver toutes nos assertions au cours de notre réjcit, nous renvoyons le lecteur aux auteurs qui les ont le mieux discutées et établies. Touchant Tinjustice et Tingratitude d'Abélard à Tégard de Roscelin, voir Rémusat, ouv. cit., p. 8, note; — et Bonnier, ouv. cit., p. 25,

ventéur, n'était qu'un grand art de discussion. Mais Platon et son école lui donnèrent un sens plus général et plus étendu» elle devint la mé^ thode même de la science ; et la science ne se borna plus à la réfutation» elle aborda directement les difficultés; elle aspira à la vérité en elle-même: elle tenta de pénétrer jusqu'aux essences, jusqu'aux principe^ des choses (1). » Au temps d'Abélard» « on apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la logique d'Aristote, que Ton connaissait par les traductions incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boéce. L'Introduction que le premier a jointe aux Catégories, c'est-à-dire aux Prolégomènes de la logique, faisait corps avec elle ; on n'en séparait pas les versions et les commentaires

du second En étudiant toutes ces choses, on

trouvait chemin faisant de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au précepte ; c'étaient des questions d'abord de logique, puis de physique, de métaphysique, de morale et souvent de théologie. Sur ces questions s'échauffaient les esprits, s'animaient les passions et brillaient ceux qui se livraient à

(1) Etudes sur la Dialectique dans Platon et dans Hégely par Paul Janet, p. 41.

l'enseignement et à la dispute; sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrés, les écoles, et quelquefois l'Église et le publie (I). »

La principale question qui préoccupait alor^ les esprits est connue dans l'histoire sous le nom de question des universaux. Porphyre l'avait posée dans son Isagogue et s'était déclaré impuissant à la résoudre (2). c Si nous considérons (3) les individus qui forment ensemble une espèce quelconque, nous remarquons que ces individus, tout en différant entre eux, ont

(1) Rémusat, ony. cit., tom. I»', p. 5. VmV Eglise^ Tauieur ne saurait entendre ici que les clercs qui s^adonnaient à la philosophie. L'Eglise, considérée comme corps enseignant, ne peut se partager sur les questions qui sont de son domaine, et elle n*aborde les questions philosophiques que par le côté où elles touchent au dogme, c'est-à-dire au dépôt de la Tradition.

(2) « Je ne rechercherai point si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou seulement dans Tintelligence^ ni, dans lô cas ou ils existeraient par eux-mêmes, s'ils sont corporels ou incorporels; ni s'ils existent séparés des objets sensibles ou dans ces objets et en faisant partie : ce problème est trop difficile. » Voir le texte de Porphyre dans V Introduction aux ouvrages inédits d'Ahélard^ par Cousin, p. lxi; et la traduction latine de Boèce, ibidem^ p. lx. -

(3) Nous citons ici l'abbé Michaud : Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au X!I^ siècle, In-12. Paris, Didier, sec. édit., p. 120.

cependant un élément qui leur est oommun à tous et qui caractérise Fespèce; cet élément ^'appelle l'universel. L'universel est donc une unité relative à plusieurs autres : unijum versus alia. L'universel peut s'envisager, soit dans l'ordre grammatical, soit dans l'ordre logique, soit dans l'ordre ontologique : m prœdiûando 9 in intelligendo , in essendo.

L'universel grammatical, c'^st une unité propre à être attribuée verbalement à plusieurs choses d'une manière univoque et divisible :

unum aptum prœdioari de multis univoce et divisim. L'universel logique, c'est une unité propre à être conçue de plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum concipi de multis univoce et divisim. L'universel ontologique, c'est une unité propre à être essentiellement présente dans plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum esse in multis univoce et divisim.

€ Or, l'universel n'est-il ontologique, c'est-àdire réel, qu'en tant qu'il est grammatical ou en tant qu'il est logique, ou bien l'est-il encore au delà de l'ordre grammatical et de l'ordre logique ? En d'autres termes, l'universel n'est-il réellement qu'un mot ? S'il est plus qu'un mot, n'est-il réellement qu'un concept? S'il est plus qu'un mot et qu'un concept, qu'est-il,

et quelle est la mesure de sa réalité objeetive? Tel est le fameux problème des universaux. »

A ces trois questions, deux réponses avaieut été données avant Abélard. Le nôminalitme prétendait que l'individuel seul existe, que l'universel n'est qu'un mot, fiatus voois, qui ne répond à rien de réel. Le réalisme, au contraire, prétendait que Tuniversel est une réalité objective.

Abélard méprisait avec raison le nominalisme personnifié en Rosoelin. Il attaqua violemment le réalisme dans la personne de Guillaume de Cbampeaux. De fait, Guillaume, au début de son enseignement, professait un réalisme exa^ géré ; les attaques d' Abélard servirent à le faire rentrer dans les limites d'une saine philosophie (1), Mais l'ivresse de la victoire avait troublé l'esprit du disciple, qui aspirait à dominer et à supplanter son maître. A rencontre du réalisme même modéré, Abélard échafauda et soutint le système du conoeptualisme. Il prétendait que l'universel n'est pas un vain mot, que c'est un être de raison, un concept de notre esprit, une abstraction, mais sans objet réel. Cette théorie n'a pu soutenir l'épreuve de la critique

(1) Cf. Consin. Fragments de philosophie du moyendge, édit. 1865, pp. 135-137. Voir surtout Michaud, ouv. ait., livre 1«, chap. v tout entier.

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moderne. Des philosophes autorisés, tels que Cousin, Rousselot, Rémusat, etc. (1), ont montré qu'il n'était qu'une forme nouvelle du nominalisme, et l'ont rejeté au même titre que celui-ci. Mais, à l'époque où il parut et sous la forme dont le revêtit la dialectique d'Abélard, il eut un véritable succès et il mit le comble à la gloire de son auteur. Dans son naïf orgueil, Âbélard se prit dès lors à se considérer comme le plus grand génie de son siècle.

Tant de talent mis en lumière par tant de combats philosophiques et tant de triomphes (2),

(1) Cousin, Philosophie Scolastique, 4« édit., 1840, pp. 275 et sniv. — Roui delot, Études sur la philosophie du moyen-âge. — Rémusat, ouv. cit., 2« part. — Saint Thomas proposa une solution large et satisfaisante du fameux problème des universaux. n admet en Dieu Texistence des idées archétypes de la création; mais Vhomme ne jouit pas d'une vision directe de ces archétypes. Ses connaissances se forment des images reçues par les sens et des perceptions abstraites qui s'en dégagent à la lumière de la raison. (Summ. Theolog., p. 1. quest. art. m — opuscule de Sensu respectu par^ ticularium et Intellectu respectu unit)ersalium,)

(2) Dans son Historia calamitatum^ Abélard garde le silence sur un fait qui paraît bien avéré et qui prouve qu'il n'était pas invincible. Il eut le dessous vis-à-vis d'un simple écolier, Gosvin, de Douai, plus tard abbé ' d'Anchin. Si l'on en croit l'auteur de la vie de saint Gosvin, dont rien ne fait suspecter la véracité, Gosvin, qui avait pour maître Joslen, chef d'une école opposée à celle d'Abélard, voulut provoquer celui-ci dans le

suffisait pour attirer sur une tête si jeune l'envie et la jalousie. Aux yeux d'Abélard, du moins, la rivalité se transforma en haine ; il accuse formellement Guillaume de Ghampeaux et ses disciples d'avoir suscité contre lui une sourde persécution. Il oublie seulement de nous dire si ses témérités n'étaient pas la principale cause du discrédit dans lequel il tomba tout à coup auprès de ses honorables contradicteurs. Le nouveau philosophe, en effet, se permit d'avancer et de soutenir opiniâtrement certaines propositions quelque peu offensantes pour des oreilles habituées au respect de la vérité. Ceux mêmes de ses adversaires qui reconnaissent et

cloître de Sainte-Geneviève, et malgré toutes les instances que Ton fit pour Ten détourner, il gravit la montagne classique accompagné de quelques condisciples, afin d*aller^ nouveau David^ combattre le Goliath de la dialectique. En voyant cet enfant qui osait ainsi Tinterpeller, maître Pierre lui ordonna de se taire et de ne point troubler sa leçon. Mais plusieurs des auditeurs qui connaissaient le mérite de Oosvin, insistèrent pour qu*on lui donnât la parole. Il entama alors la discussion, suivit son adversaire dans tous les replis de la dialectique, parvint à le convaincre d'erreur, et enlaça cet insaisissable Protée dans les indissolubles liens de la vérité. Gosvin retourna victorieux dans récole de son maître, où il fut accueilli par les plus vives acclamations. {Vita 8, Gosvini, itnprimée à Douai en. 1620, et reproduite dans le Recueil des Historiens de France, tome XIV, p. 441, etc.)

louent sa science éprouvée et son éloqaenoe sublime, lui reprochent déjà l'esprit de nouyeauté et de singularité, c II s'aitendait mieux à chicaner, nous disent-ils, qu'à discuter sérieusement. La raillerie lui convenait mieux que la simple doctrine. Opiniâtre dans Terreur, il ne se rendait jamais et n'acquiesçait pas à la vérité, si elle n'était de sa façon. Pour établir des opinions de son goût, il attaquait toutes les autres ; il se flattait de dire ce que jasuôs personne n'avait pensé avant lui ; et, en levant ainsi la main contre tous, il soulevait contre lui la main de tous. De là l'indignation qu^il souleva et l'opposition qu'il rencontra chez tous les esprits sages (1) ».

Prévenu par son amour-propre contre ses adversaires, Abélard considérait tout ce qu'ils faisaient pour l'arrêter dans la voie de ses imprudences comme une attaque personnelle et comme une offense grave. Plusieurs fois, pour faire échec à leur enseignement, il tenta d'établir

(1) Probat» quidem icientise, sublimis eloqnenti»

inanditarum erat inventer et assertor novitatum.... non disputator sed cavillator, pins joculator qnam

doctor quod pertinax esset in errore et quod, si

seenndam se non esset, nnnquam acquieseeret yeii-

tati nnde in odinm venerat eorum qni sanins

sapiebant. (Ex V,ita S. Gosvini, lib. I, Recueil des Historiens de France^ tom. XIV, pp. 442 et 443.)

à ses risques et périls une chaire de philosophie à Melun, à Corbeil, à Paris; mais quoique l'Université n'existât pas encore avec ses lois et ses statuts rigoureux, toujours on l'arrêta au nom d'une régie reconnue par les écoles .du temps. 4c Pour enseigner publiquement il fallait, dit Troplong (1), obtenir la licence du maître des études ou scolastique appelé plus tard chancelier, ou bien être disciple d'un maître titulaire

(1) Du pouvoir de l'Etat dans renseignement^ ch. x. — € Cette licence d^enseigner dont Tusage dérint général au X1I« siècle, devait être conférée gratuitement par Técolâtre. Sur ce point TEgliae montre une sévérité et une sollicitude remarquables. Dès que la nécessité d'un contrôle plus spécial que celui de Tévêque s'était fait sentir, TËgUte l'avait établi dans Tintérêt det élèves et dans celui des études ; la Licence, nous en acquerrons bientôt la certitude, n'était, en effet, autre chose qu'un certificat de capacité et de moralité. » c Les grades universitaires n'existaient pas au XII» siècle; Tinf^matien £sdte par l'écolâtre était destinée à y suppléer. Du reste, aucun maître ne devait être écarté, s'il présentait des garanties suffisantes de savoir et d'honorabilité : tous les textes s'accordent sur ce point. > La Licence d'enseigner , par Georges -Bourbon, RewAe des qttesttons histO' riques, X* année, 38« livraison, 1«' avril 1876, pp. 528 et suiv. Cet auteur fait remarquer que la collation de la Licence était gratuite et il cite une remarquable lettre du pape Alexandre IIÏ, dénonçant aux évêques de France et flétrissant avec vigueur les abus en cette matière. (Loc. cit.) Cf. sur la Licence d'enseigner Léon Maître : Les Écoles êpiscopales et monastiques, chap. vni, pp. 96 et suiv.

et exercer le professorat sous sa direction. > Cette régie parut à Abélard une atteinte à sa liberté. Il la viola sans scrupule et parut braver récole en ne reconnaissant d'autre maîtrise que celle que Ton tient de son génie et de son autorité. L'opposition qu'il souleva de toutes parts contre son usurpation, tout en le grandissant aux yeux de ses disciples et de ses admirateurs» lui apprit qu'ici-bas il faut toujours compter avec les lois et les coutumes lorsqu'elles n'imposent pas un joug insupportable et injuste.

Henreux s'il eût su profiter de cette première leçon de l'expérience !

On se demande comment il n'obtint pas dés lors cette maîtrise qui lui était si nécessaire. A ne considérer que sa science et son talent de professeur, il est certain qu'il la méritait à tous égard». Il avait non seulement fermé le cercle de ses études philosophiques, il avait encore abordé et embrassé toutes les sciences connues de son temps, à part la théologie. Les contemporains ont dit que ]a science humaine n'avait plus de secrets pour lui (1). Mais ce qui tentait

(1) Une de ses épitaphes portait ces mots : Cuisolipatuit scibile quidquid erat, Oq a dit aussi de lui : Non homini ■sed scientiœ deest quod nescivit. C'est un éloge quelque peu hyperboUque, dit avec raison Rémusat ; il ne connaissait ni rAnthméti(|ue ni le Droit. « Il ne connaissait

le jeune péripi^ticien, ce n'était pas, comme on dirait aujourd'hui, une position sociale, c'était plutôt la gloire; c'était moins le triomphe après le combat que les périls et les ardeurs de la lutte. Une maîtrise eût eu pour lui peu de charmes, s'il eût dû lui sacrifier son indépendance, et sa passion de la discussion. On le vit bien au lendemain de la retraite de Guillaume de Champeaux et de son élévation au siège épiscopal de Ghâ- Ions (1). Abélard, n'apercevant plus autour de lui

bien d*autre langue que le latin >, il n^avait qu*une teinture du grec et ignorait absolument l'hébreu ; « mais son instruction littéraire était très étendue ; elle embrassait à peu près tous les auteurs de Fantiquite latine connus de son temps, et le nombre en était plus grand q^ae Ton ne pense. Le XII® siècle était plus lettré que le XV« ne Ta laissé croire, et il n'est pas sûr que Tesprit humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que le moyen-âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu*on appelle la Renaissance. » Rémusat, ouv. cit.,tom !«', p. 30. — Cf. Sur l'étendue des connaissances d* Abélard, Cousin. Introd. aux ouv, inédits d! Abélard, pp. 53 et suiv.

(1) Abélard a été injuste à Tégard de Guillaume comme il le fut à l'égard de tous ses adversaires. « Pourquoi faut-il, dit M. Bonnier (ouv. cit. p. 25), qu^ Abélard se soit assez peu respecté lui-même pour insulter Guillaume de Champeaux dans sa retraite, et pour insinuer que son ancien maître ne s'était fait moine qu'afin ^''arriver plus facilement, en affectant la sainteté,^ aux honneurs de Tépiscopat : ea, ut referebant, intentions >»^i qw> religiosior crederetur, ad majorem prœlationis

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d'adversaires dignes de ses ooaps, choisit un autre terrain où son infériorité rendit néeessai-^ rement égales, au moins pour quelque temps, entre ses professeurs et lui, les t^hances des combats de la parole. C'était presque se montrer généreux; maître dans la dialectique, il se fit disciple dans la théologie. A cette date commence une nouvelle phase de sa vie.

De toutes les écoles de théologie, la plus célèbre était alors celle de Laon, dirigée par un ancien disciple d'Anselme du Bec, nommé lui-même Anselme. Attiré par la réputation et Tautorité de ce professeur, Abélard quitta Paris pour aller suivre ses leçons; mais il éprouva» en l'entendant, une cruelle déception. Il avait espéré trouver dans le maître le plus Illustre de la science sacrée un génie incomparable, ou du moins une méthode nouvelle. Anselme de Laon ne possédait ni l'un ni l'autre. Sa manière d'enseigner était simple» C'était un commen-^ taire suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture, et, si l'on en croit Abélard, il devait

gradum Ipromoveretur {Hist, calant,) Le feit quô Guillaume de Ghampeaux refusa trois fois Tépiscopat avant d*o(icupôr le siège d^ Châlons-sur-Marue et l'amitié qui Tuait à saint Bernard réfutent suffisamment ce que Cousin appeUe avec beaucoup de raison les commérages de VHistoria calamitatum, » Cf. à ce sujet, Tabbé Michaud, ouv. cit., pp. 409 et suiv.

son nom plus encore à la routine qu'à TintêUigence et à la mémoire (1). Le portrait qu'il nous en a laissé ne fait guère honneur à l'original (2). € C'était un vieillard disert, mais dont l'esprit manquait de netteté et de décision. Qui l'abor* dait incertain sur un point douteux, le quittait plus incertain encore. Admirable pour de simples auditeurs, il était nul en présence d'un adrersaire. Il avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous ses belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. De loin, c'était un bel arbre chargé de feuilles ; de prés il était sans finiit ou ne portait que la figure aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son feU) il faisait de la fumée mais point de lumière. »

(1) Ctii magis longoerufl ntmn quam ingeaium vet meaoria ttomen comparaverat. (Eist, calamitaU) .

(2) Il ne fait pas non plus honneur au caractère du peintre. Abélard s^est vraiment trop complu à rabaisser toutes les grandes réputations de son temps. « On ne pett oonttnir son indignation, dit un critique, «n voyant traiter ainsi im homme (Anselme de Laon) qui pendant quarante ans qu*il professa la théologie, fut wgardé comme la lumière de TEglise latine, que Ton appelait le docteur des docteurs, et à Técole duqnel se ^(^naèreftt de grands théologiens, de savants et pieux prélats qui illustrèrent non seulement la France, mais l'Angleterre, VAUemagne et Tltalie. » Buboulay. fftst, àiVUyUt9rsiii ds Paru, tom. !•«•, p. 125.

On devine qu'Abélard ne fut pas longtemps c^tivé par cette éloquence, selon lui, plus sonore que solide. Il demeura quelques jours

< oisif à l'ombre de ce nouveau maître, » puis, cédant au dédain que lui inspirait son enseignement il prit le parti d'étudier seul la théologie. Il se retira dans sa demeure et se contenta de conférer quelquefois avec les autres disciples d'Anselme, plus disposes que lui à l'admiration.

Alors se passa une scène qui caractérise parfaitement le tour d'esprit d'Abélard et qui, selon nous, donne la clef de toute sa vie, de ses travaux et de sa méthode théologique. Gomme lui^ même l'a racontée avec détails et avec une sorte de complaisance, nous lui laissons la parole :

< Un jour, dit-il, après une séance de controverse, il arriva que nous devisions entre élèves, et l'un d'eux m'ayant demandé insidieusement ce que je pensais de la lecture des Livres saints, moi qui n'avais encore étudié que les sciences profanes, qui nondum nisi inphysicis studueram, je répondis que c'était la plus salutaire des lectures, puisqu'elle nous instruit du salut de notre âme ; mais que j'étais extrêmement étonné de voir que des gens lettrés ne se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte même de la Bible, et qu'ils eussent encore besoin d'un autre secours. Le rire fut presque général. On.

me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d'entreprendre une pareille tâche. Je répondis que j'étais prêt, s'ils voulaient, à en faire l'épreuve. S'écriant alors et riant de plus belle : Certes, dirent-ils, nous y consentons de grand cœur. — Eh bien, dis-je à mon tour, qu'on cherche et qu'on me donne un passage difficile de l'Écriture avec un seul glossateur, et je soutiendrai le défi. Us s'accordèrent tous à choisir l'obscure prophétie d'Ézéchiel. Prenant donc le livre, je les invitai aussitôt à venir entendre dès le lendemain mon commentaire. Alors, prodiguant les conseils à un homme qui n'en voulait point, ils me disaient que l'entreprise était grave et qu'il ne fallait pas l'aborder précipitamment, que je devais prendre mon temps et méditer mon interprétation à loisir. Je répondis fièrement que d'habitude je ne procédais pas par la longueur du travail (1), mais par la vertu de mon esprit; et

(1) Respondi non esse meœ consuetudinis per usum proficere sed per ingenium» (Hist* calamit.) — Nous avons adopté la version de M. Oddonl qui donne à la phrase un sens clair. Rémusat traduit : « Ce n*est pas ma coutume de suivre Fusage^ mais d*obéir à mon es-* prit. » Mais usage ici ne répond à rien. Peut-être fau» drait-il voir dans le mot « usum » une allusion et une raillerie â Tadresse d'Anselme qui procédait par routine ; « eut magis longœvus usus quam ingenium vel memoria nomen comparaverat, » (Ibidem.)

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jJajoutai ou qua je retirerais ma parole on qu'ils yiendraient entendre mon explication le lende-» main même. Il faut avouer que ma preïniére leçon réunit peu d'auditeurs ; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme qui, pour ainsi dire, n'avait jamais ouvert les Livres saints^ se mesurer avec eux si téméraire* ment. Cependant, tous ceux qui m'entendirent forent si charmés de cette première séance, qu'ils la prônèrent dans les termes les plus pompeux et me pressèrent de donner suite à mon commen* taire, en suivant la même méthode. L'afifaire fit du bruit. Ceux qui n'avaient point assisté à la première leçon accoururent en foule à la seconde et à la troisième, et- tous se montrèrent également empressés de transcrire mes explications, à commencer par celles de la première séance (1). »

On voit percer dans ce récit le procédé qu'A-» bélard emploiera plus tard dans l'étude et dans renseignement de la théologie. C'est une science qu'il veut prendre d'assaut avec l'arme de la dialectique. Cette tactique le perdra. « La théologie, a dit un critique (2), n'est pas le fait des esprits primesautiers. » Elle exige du travail et une marche prudente. Prétendre l'enseigner

(1) Sistoria calamit.

(^) Bornier, onv. ^t., p. 46.

nuis TaToir apprise, c'est témoigner qu'on n'en soupçonne pas les difficultés, ou se prévaloir témérairement du miracle de la science infuse.

Par son imprudent essai, Abélard se préparait pour l'avenir de cruelles déceptions. Son triomphe, pour avoir été éclatant, n'en fut pas moins fatal à son repos. Le premier fruit qu'il en recueillit fut la jalousie de ses condisciples, de ceux au moins qui formaient comme la cour du vénérable Anselme. A leur instigation, le titulaire de l'école lui interdit de continuer son commentaire, à cause de son inexpérience dans les matières théologiques. Abélard estime que cette raison n'était qu'un prétexte inventé pour couvrir l'esprit de vengeance et d'envie qui animait Anselme et ses élèves, particulièrement Lotulpbe et Albéric de Reims. Cependant il est incontestable que le professeur n'agissait ici qu'en vertu de son droit de maîtrise, et qu'il n'avait que ce moyen de dégager sa responsabilité en présence des témérités inévitables ou probables du philosophe improvisé théologien.

Irrité de cette malveillance, Abélard retourna à Paris où il continua et acheva ses commentaires d'Ézéchiel. Intronisé dans la principale chaire qui pouvait être l'unique objet de son ambition, il trouva le moyen de donner carrière à son génie et de. faire briller sa vaste érudition.

us âbèlâkd

Bientôt son nom retentit d'un bout de l'Europe civilisée à l'autre. Des lieux les plus éloignés, de la Normandie, de la Bretagne» de l'Angleterre, du pays des Suèyes et des Teutons, on accourait pour l'entendre. Rome même lui envoya des auditeurs. On compta autour de sa chaire jusqu'à cinq mille étudiants, et comme l'enseignement n'était pas gratuit, la richesse du professeur égala sa renommée et le profit alla de pair avec la gloire (1).

Parvenu à ce faîte de grandeur, il semble qu'il ne restait plus à Abélard qu'à jouir de son indépendance et de ses triomphes si chèrement acquis. Mais sa vie fut alors traversée par une crise terrible. On sait le châtiment que saint Paul a dénoncé et prédit à la science superbe : c Ils se sont égarés dans leurs pensées et Dieu les a livrés au sens réprouvé (2). »

Abélard nous a raconté lui-même comment ce châtiment l'atteignit dans son orgueil (3).

(1) Scolse nostrse vehementer multiplicatœ quanta mihi de pecunia lucra, quantam gloriam compararent, etc. (Hist, calamit,) Cf. Epist. Fulconis de Diogillo ad Abœl.

(2) Epist. ad Rom., cap. i, vv. 21 et 28.

(3) Notre cadre ne nous permet pas de rapporter ici cette partie de la vie d' Abélard. Nous ferons seulement deux remarques que nous croyons importantes. L'une porte sur la gravité de la faute d*Abélard et d'Héloïse, l'autre sur la sincérité de leur conversion. 1» On no

Ses rapports avec Héloïse sont bien connus ; Thistoire de leurs coupables amours, de leur mariage et de leur entrée dans le cloître a été maintes fois racontée. Nous les retrouvons en l'an 1118, Tun chez les moines de Saint-Denis, l'autre chez les religieuses d'ArgenteulL Héloïse, en faisant profession de la vie monastique, avait cédé aux exigences de son époux et avait

peut nier que les passions de la chair ii*aieiit été pour Abélard le châtiment de son orgueil. Son témoignage â cet égard nous suffit : Cum jam me solum in mundo philosophum superesse œstimarem^ frena libidini cœpi laxare^ qui antea vixeram continentisstme, (Hist. calamît,) De là, sa conduite peu délicate à Tégard de Fulbert et de sa nièce. De là, les désordres plus graves qui lui ont été reprochés par Fun de ses amin Foulques de Deuil. On ne peut nier non plus que Tamour d'Héloïse pour Abélard n'ait eu quelque chose de sensuel, même dans les souvenirs qui la suivirent à Argepteuil et au Paraclet. (Voir à ce sujet les preuves dans leurs lettres mêmes. Cf. Bayle, art. Abélard, Héloïse, Foulques,) Mais, 2» d'autre part, la conduite d' Abélard visà-vis d'Héloïse après leur mariage et leur séparation, nous paraît à l'abri de tout reproche ; et si Héloïse a conservé pendant plusieurs années dans le cloître un amour excessif pour son époux, cet excès devait tomber sous la correction douce et forte, sous les avis fraternels et paternels d' Abélard devenu son directeur. (Voir également leurs Lettres, et la belle Préface de M. Oddoul (ouv. cit.), qui venge Abélard de l'accusation d'égoïsme et de dureté et nous montre l'amour d'Héloïse se transfigurant peu à peu sous la direction habile et touchante de son époux.)

accompli son sacriâce arec toute l'apparence de la spontanéité, ad imperium nostrum sponte velata (1). L'obéissance lui tint d'abord lieu de vocation ; mais, malgré la violence des passions qui soulevèrent longtemps encore dans sa chair de violentes tempêtes, elle demeura âdéle aux engagements qu'elle contracta. Pour la récompenser de sa générosité, Dieu corrigea plus tard ce que son amour conjugal avait d'excessif et, en le surnaturalisaut, il y greffa un autre amour plus céleste et plus pur qui éleva son cœur à la hauteur de sa mission et de ses fonctions nouvelles. Héloïse, religieuse à Argenteuil, puis, comme nous le verrons, supérieure du Paraclet, devint l'objet de l'admiration de tous les hommes célèbres de son temps. « Les évêques la chérissaient comme leur allé, les abbés comme leur sœur, les laïques comme leur mère ; et tous louaient également sa fervente piété, sa sagesse et son incomparable douceur en toutes choses (2). »

(1) Hist. calamit,

(2) ffist, calamit. Ce portrait qu*Abélard nous trace de Fabbesse son épouse ne répond pas anx sentiments intérieurs d^Héloïse. An temps on il écrivit ces lignes, la passion régnait encore dans son cœur. O'est elle-même qui nousTafârme. Mais la tempête devait bientôt s*apaiser et faire place au calme et à la sérénité. Alors Héloïse mérita pleinement Testime que le clergé lui témoigna.

Apres de longs combats, elle avait enfin trouvé le repos dans le cloître. Mais son époux ne goûta pas le même bonheur. Abélard n'était guère préparé à la vie solitaire. Le génie, un génie inquiet, ardent à la lutte, indocile aux leçons du malheur, fermentait en lui. Si le foyer de la concupiscence était éteint dans ses sens^ le foyer de l'orgueil, de son propre aveu, le consumait toujours. Pour l'éteindre, de nouvelles épreuves étaient nécessaires. Dieu, dans ses miséricordieux desseins, les lui ménagea. Elles formèrent comme le tissu d'une nouvelle période de sa vie.

L'illustre professeur avait cru sa carrière littéraire h jamais brisée par le châtiment criminel que lui avait infligé la haine vengeresse du chanoine Fulbert (1). Mais ses disciples vinrent bientôt en grand nombre frapper k la porte de sa cellule de Saint-Denis pour le prier de reprendre ses leçons de philosophie et de théologie. On lui représenta qu'il devait désormais consacrer au service de l'Église les talents qu'il avait jusque-là dépensés pour des Intérêts tout profanes ; on lui fit reconnaître dans le coup qui l'avait frappé un dessein de la Providence qui voulait faire de lui un philosophe de Dieu plus encore qu'un philosophe du monde.

(1) Hist, calamit.

32 ABÉLARO

Le souvenir d'Origène se présenta alors à son esprit. Faire de la philosophie une amorce pour l'étude de la théologie et introduire définitivement dans la science sacrée la méthode dialectique» c'était un rôle bien capable de tenter la hardiesse du génie d'Abélard. Pressé par les sollicitations incessantes des écoliers, et cédant d'ailleurs à l'intervention intéressée de l'abbé et des moines de son couvent qui trouvaient en lui un censeur trop rigide de leur conduite, il se décida à reprendre les fonctions professorales dans un prieuré de la Champagne.

Le caractère mixte de son enseignement, en excitant la curiosité publique, multiplia en peu de temps le nombre d'abord restreint de ses auditeurs. Il obtint dans la province le succès qu'il avait eu à Paris. Trois mille élèves se suspendirent à ses lèvres. Mais bientôt ces nouveaux succès réveillèrent la jalousie de ses rivaux et l'attention du clergé.. On renouvela les accusations qu'on avait déjà formulées contre lui ; on le blâma de se livrer à l'étude des lettres profanes, ce qui était contraire au but de la profession monastique, et de monter dans la chaire de l'enseignement sans l'attache d'un maître en théologie.

Le dernier de ces griefs n'était pas le plus

grare : nous l'ayons déjà examiné plus haut (1)* Ce qui constituait le vrai péril d'Âbélard, c'était ce que ses ennemis appelaient la profanation de théologie et de la vocation religieuse, c'est-àdire sa nouvelle méthode d'enseignement. Sans doute, on ne peut méconnaître la grandeur d'une entreprise qui avait pour but de montrer l'accord de la philosophie et de la théologie, de la science profane des païens et de la science sacrée des chrétiens, de relier, dans une synthèse capable de satisfaire la raison la plus sévère, les théories de Platon et d'Aristote et la sublime doctrine des Apôtres et des Pères. L'immense succès de l'enseignement d'Abélard prouve qu'il correspondait à un besoin de son

(1) On s'est demandé ce que pouvaient signifier ici les mots : sine magistro, Abélard avait déjà occupé la principale chaire de Paris, celle de recelé épiscopale, et, à proprement parler, de la théologale avec Tapprobation de tous les ordres ; comment prétendre après cela qu*ensoignant alors dans une campagne, il avait besoin d'être présidé par un maître et ne pouvait donner des leçons qu'en second ? « 11 paraît, dit Paulin Paris après Dom Rivet (Hist, Littér, tom. XII, p. 93) que le sens du reproche qu'on lui faisait d'enseigner Sans maître était de donner des leçons de théologie sans avoir obtenu la permission requise pour enseigner dans les écoles particulières, permission qu'accordaient les scolastiques des écoles épiscopales. »

34 ABÉLARp

époque, et l'admiration que nombre d'egprits sérieux professent encore aujourd'hui pour son essai, témoigne de la persistance de ce besoin. Mais notre théologien improvisé n'était pas à la hauteur d'une pareille tâche. La vraie science des principes théologiques lui flt toujours défaut. Cependant admirons les effets de la présomption. Âbélard ne soupçonne même pas les dan* gers qu'il reûcontrera dans la voie où il s'engage à la suite d'Origène, le plus grand, selon lui, des philosophes chrétiens. Il nous expose lui-même le but et le plan de son œuvre avec le ton d'assurance qui lui est habituel. « Il arriva, dit-il, que je m'appliquai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par les principes de la raison humaine, et que je composai sur l'Unité et la Trinité en Dieu un traité à l'usage de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des affirmations. Ils disaient qu'il est inutile de parler pour n'être pas compris, qu'on ne peut croire que ce que l'on comprend, nec credi posse aliquid^ nisi primitus intellectum, et qu'il est ridicule de voir un homme prêcher aux autres ce que ni lui ni ceux qu'il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneur lui-même ne se plaignait-il pas que des

aveagles conduisissent des aveugles ? On vit ce traité) on le lut, et tout le monde en fut content, parce qu'il paraissait satisfaire à toutes les questions de la matière, et comme ces questions semblaient d'une difficulté transcendante, plus elles présentaient de gravité, plus on admira la subtilité de leur solution (1) ».

A ce sujet, un grand orage s'éleva sur la tête d'Âbélard. Ses adversaires attaquèrent vivement sa doctrine et sa méthode, et enveloppèrent l'une et l'autre dans une même réprobation.

Pour défendre la dernière, qui lui était la plus chère, Âbélard prend un ton d'amertume et de triomphe. Il publie ou laisse courir une apologie (2), ou -plutôt une invective, contre ces ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, ses dogmes pour des sophismes. « Mais, quoi 1 n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre ? Ainsi quelques docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise ; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut les en

(1) Hist. Calam.

(2) Du moins, dit Rémnsat, (ouv. cit. tom. I*', p. 78) on pent présumer qu'elle date de cette époque : Invee- <tva m q%temdam ignarum Diatêctieês.

36 ABELAJtD

croire, sur les Livres saints ; mais que de saints docteurs la recommandent, cette science qu'ils insultent ! On peut leur montrer des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la Foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment confondronsnous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens? Soyons dialecticiens, et nous nous montrerons, en proportion, disciples fidèle^ du Christ. Quel est le nom que lui donne TÉvangile ? N'est-ce pas celui de la Raison, du Verbe incarné, de cette Lumière qui luit dans les ténèbres, de ce Principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de la Logique ? Si le Christ est si souvent appelé Sophia ou la sagesse, s'il est le Logos ou le Verbe dont parlent Platon et saint Jean, les amis de la sagesse ou les philosonhes, les disciples du Verbe ou les Logiciens ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence et l'amour ? Enfin Notre-Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé la foi

par des miracles ; lui aussi il a recouru à la puissance de la raison, et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse, comme les Grecs au temps de saint Paul. Aussi bien, pour les hommes qui savent juger, la raison a plus de force que les miracleSy qu'on peut attribuer à quelque pouvoir infernal. Si Terreur peut se glisser dans le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. Il faut donc s'adonner à la logique qui pénètre tout, même les questions sacrées, et qui confondra surtout les docteurs présomptueux qui se croient les mêmes droits qu'elle. >

Cette justification de la méthode dialectique nous paraît, en général, très acceptable (1). Mais est-il bien sûr qu'Abélard ne se méprenait pas, volontairement ou non, sur la portée des attaques de ses rivaux dans l'enseignement? Ce que ceux-ci visaient dans leurs accusations, c'était moins la méthode en elle-même (prise in abstracto), que l'application abusive qu'en

(1) Il y aurait bien quelque remarque à faire sur la comparaison qu*il établit entre le verbe de Platon et celui de saint Jean, et sur la supériorité qu'il donne à la raison sur les miracles pour prouver le surnaturel.

faisait le nouveau théologien (la méthode in concreto). La preuve en est qu'ils admiraient volontiers et louaient dans saint Anselme du Bec ce qu'ils blâmaient dans Abélard, l'introduction de la philosophie dans le domaine théologique.

Abélard se moque assez agréablement de l'ignorance de ses contradicteurs; mais, pour échapper lui-même au reproche d'ignorance en matière théologiqi»e, il devait se résigner à recevoir un reproche plus dur encore. Les erreurs graves dans lesquelles ' il est tombé, en voulant expliquer la doctrine catholique et la rendre intelligible à l'esprit humain, ne pouvaient manquer d'attirer sur son œuvre une critique sévère et un discrédit général. Il n'est paà aujourd'hui un théologien digne de ce nom qui, à la seule inspection de son livre, ne soit étonné de l'incohérence de ses idées, et ne regrette vivement la manière dont il brouille toutes les notions théologiques et dont il s'abuse sur l'essence même de la religion chrétienne. Cette impression se traduisit au XIP siècle par jine explosion de colère et d'indignation.

Abélard comptait parmi ses adversaires^ cet Albéric et ce Lotulphe qu'il avait rencontrés autrefois sous la discipline d'Anselme de Laon, et qui dirigeaient alors l'un et l'autre les écoles

de Reims. C'est de leur camp que devaient partir les premiers coups deFattaque dirigée contre le novateur. Comme ils voulaient l'intimider, paralyser son influence, et, s'il était possible, lui faire interdire l'enseignement, ils employèrent dans ce but un moyen extrême. Par leurs suggestions réitérées, ils déterminèrent liaoul, leur archevêque, à mander Conan, évêque de Preneste, qui remplissait alors en France les fonctions de légat 3u Pape, pour tenir un concile dans la ville de Soissons, en invitant Abélard à y apporter cet ouvrage fameux, opus clarum, qn'il avait composé sur la Trinité.

Abélard n'était pas homme à reculer devant une discussion publique. Il se rendit avec confiance à Soissons (1121). Le souvenir de Roscelin, condamné trente ans auparavant (1092) dans cette même ville, à cause de ses erreurs trinitairiennes, traversa peut-être son esprit; mais l'horreur qu'il éprouvait pour le nomi* nalisme et ses conséquences dût le rassurer puissamment et. l'encourager même dans sa démarche.

Cependant, s'il faut l'en croirez, il ne trouva pas au concile l'impartialité à laquelle il avait droit et sur laquelle il avait compté. Parmi'ses juges, il rencontra ses dénonciateurs. « A peine eatré dans la ville, dit-il, j'allai trouver le

légat et je lui remis mon livre entre les mains, afin qu'il pût l'examiner et le juger, me déclarant prêt à amender ma doctrine et à me soumettre si j'avais rien écrit qui s'écartât de la doctrine catholique. Le légat m'ordonna aussitôt de porter mon livre à l'archevêque et à mes deux adversaires, me- renvoyant au jugement de ceux qui avaient dressé mon acte d'accusation, en sorte que je vis s'accomplir aussi à mon égard cette parole, « Et nos ennemis sont nos juges ». (Daut. xxxii, 31). Ce procédé déconcerta d'abord Abélard; mais, le concile traînant les choses en longueur, il se créa un auditoire dans le public, et reconquit bientôt l'estime et l'affection des esprits non prévenus. Sa bonne foi, son intention formelle de rester catholique était placée au-Jessus de tout soupçon; son attitude lui concilia donc aisément la faveur du légat, et il put espérer un moment sauver son livre et sa liberté.

Mais le zélé de ses détracteurs, mêlé de jalousie, changea tout à coup la face des choses. Malgré l'éloquente défense de l'évêque de Chartres, Geoffroi de Lèves, son élève et son admirateur, et le premier au concile par sa piété et la dignité de son siège, Abélard fut condamné à brûler lui-même son livre et à se retirer dans le monastère de Saint-Médard.

Nous ne voudrions pas assurer qu'une justice éclairée présida à toutes les opérations du concile de Soissons. Le légat lui-même a attribué la condamnation d'Abélard « à Tenvie des Français ». Mais si la passion exerça sur ses juges une regrettable influence, la violence ou, si Ton veut même, la malveillance des procédés ne changea en rien la justice de la cause qu'on y défendait, et il faut bien admettre, avec Rémusat, que la logique ne condamne pas absolument le jugement du concile.

Dans le récit qu'il nous a laissé des débats, Abélard s'attribue naturellement le beau rôle. 'Est-ce à dessein ? est-ce indifférence ? nous l'ignorons, mais il omet de nous dire expressément sur quels points de doctrine furent principalement dirigées , les attaques de ses adversaires. C'est à peine si, à travers les quelques anecdotes qu'il s'est complu à raconter à son ami, on peut saisir le fil qui dirigea les délibérations de ses juges. 11 semble insinuer qu'au début des séances on l'aurait accusé de Trithéisme ; il affirme au moins que telle était la rumeur publique qui courait contre lui. Othon de Frisingue, au contraire, nous dit qu'il fut reconnu Sabellien pour avoir, par l'application du nominalisme à la théologie, réduit les trois personnes de 1^

Trinité à des mots (1). Chacune de ces deux versions en apparence inconciliables et presque contradictoires, peut avoir sa part de vérité. Réinusat (2) convient lui-môme qu'Abélard « quoi qu'il eût pu dire et à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, ne l'aurait pas sauvée d'une consé|uence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de la Divinité étant assignés chacun spécialement et comme une propriété distinctive à une personne différente de la Trinité, cette distribution était entièrement insignifiante (pour l'explication du dogme), ou dépouillait cliacune des trois personnes de deux de ces trois attributs également néces^ saires, également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois personnes e.t faisait évanouir la Trinité ; dans le second, la Trinité s'exagérant elle-même brisait l'unité et se produisait sous la form3 de Trithéisme. »

Autant que nous pouvons en juger par l'anecdote suivante, le concile de Soissons plaça la question sur son véritable terrain et prévint la dérision du concile de Sons, ou, si l'on veut, l'opinion de saint Bernard. L'accusé avait jeté de sa propre main sî^n livre dans les flammes.

(1) Oth. Frisiog. Be Gest. Frid, lib. T, cap. xlvii. {2) Ouv. cit. topi. I", p. 97,

n le regardait tristement brûler, lorsqu'au milieu du silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi- voix qu'il y avait lu en quelque endroit, que Dieu le Père était seul tout-puissant ; ce que le légat ayant entendu, il lui dit avec grand étonnement qu'il ne le pouvait croire. « Même chez un petit enfant, ajouta-t~il, une si grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et professe qu'il y a trois Tout-puissants. » A ce mot, un maître des écoles, du nom de Ter rie, se prit à sourire et lui souffla aussitôt ces paroles du symbole de saint Athanase : « Et pourtant il n'y a pas trois Toutpuissants, mais un seul Tout-puissante > Et comme son évêque lui reprochait cette sortie comme une inconvenance, Terric tint bon intrépidement, en citant les paroles de Daniel : « Ainsi, fils insensés d'Israël, sans juger et sans « connaître la vérité, vous avez condamné un de « vos frères, retournez au jugement (1) >, et jugez le juge lui-même, car celui qui devait juger s'est condamné par sa propre bouche./» Alors l'archevêque se levant justifia la pensée du légat, et se laissant aller à la controverse établit qu'eflfectivement le Père était tout-puissant, le Fils tout-puissant, le Saint-Esprit tout-puis-

(1) Daniel, cap. xn?, yv. 48 et 49,

sant, et que celui qui sortait de là ne devait pas même être écouté (1).

On ne peut nier que la réponse de Terric ne •fût piquante. Abélard l'exploite en sa faveur ;' mais, pour être juste, il faut reconnaître aussi que l'interprétation des paroles du légat par l'archevêque, bien qu'incomprise d' Abélard (2), n'en était pas moins de tous points légitime et satisfaisante. Il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait en Dieu trois Tout-puissants, c'est-à-dire trois natures toutes-puissantes, mais bien si la Toute-puissance devait être attribuée également aux trois personnes, et si l'on pouvait dire que les trois personnes étaient toutes-puissantes absolument au même degré. Or, Abélard (et la citation du symbole de saint Athanase, qui regarde évidemment la nature divine, n'a pas ici

(1) Eist. calamit.

(2) Rémusat semble trouver également la questioa embrouillée (ouv. cit. tora. Ic"", p. 93, note 2). Il est pourtant clair que le symbole de saint Athanase parle de la nature quand il dit : et tamen non très omnipotentes, et q'i*il attribue également la Toute-puissance aux trois personnes, omnipotens Pater, omntpotens Filius, ontnipotens Spiritus Sanctus ; ce qu'Abélard ne semblait pas reconnaître dans sa distinction subtile entre la Toute-puissance qu'il attribue au Père, une certaine Puissance qu'il accorde au Fils, et la Bonté qu'il attribue au Saint-Esprit. Nous examinerons plus longuement ce point au chap. l*"* de la seconde partie de cet ouvrage.

son application), Abélard dit expressément que la Toute-puissance appartient à la Paternité, que la Sagesse est encore une Puissance, mais que la Bonté, attribut approprié au Saint-Esprit, n'est nullement une Puissance. Une distinction si subtile était de nature à provoquer des explications, pour ne pas dire à justifier une condamnation. Le concile de Sens, n'en déplaise à Rémusat (1), suivra dans dix-neuf ans les errements du concile de Soissons, et, pour enchérir même sur les accusations des premiers adversaires d' Abélard, il dira par la bouche de saint. Bernard que le téméraire théologien, en jouant sur le mot Toute-puissance, a établi presque à la manière d'Arius, sapit Arium, des degrés dans la Trinité.

La décision doctrinale du concile de Soissons nous paraît donc à l'abri de tout reproche ; et si quelque blâme pouvait l'atteindre, il tomberait uniquement sur la forme de ses délibérations et la rigueur du châtiment infligé à j^bélard.

(l) Résumât prétead (tom. Ic% p. 92, note) que les textes qui servirout à ce concile pour formuler contre Abélard Taccusation de Sabellianisme, servirent plus tard â fonder à Sens une accusation inverse. C*est une assertion dénuée de preuves. On verra que des textes différents d' Abélard on pouvait tirer des interprétations également différentes. (Cf. IT« partie de notre travail, cb. 1", sect. 1.)

Celui-ci ne subit sa peine qu'avec un profond chagrin. Parfaitement accueilli par les religieux de Saint-Médard, il ne voulut recevoir d'eux aucune consolation. Sa colère éclatait contre les hommes et contre Dieu. Cependant cet état dura peu. Le légat, qui Tavait encouragé à la résignation en lai promettant sa délivrance à bref délai, le tira de ce monastère étranger pour le renvoyer à Saint-Denis. Les vingt années qui le séparent encore du concile de Sens ne furent qu'une suite ininterrompue de labeurs, de soucis, de déboires de toutes sortes. Impatient de la règle, insupportable à lui-même, à ses frères et à son supérieur, Abélard fut obligé de quitter son couvent. On lui permit de se retirer dans une solitude à son choix, à condition qu'il ne se mettrait sous la dépendance d'aucune abbaye.

^En conséquence, il se confina dans une retraite du territoire de Ti'oyes qu'il connaissait déjà, et quelques personnes lui ayant fait don d'un morceau de terrain sur les bords de l'Arduzon, il y construisit, avec le consentement de l'évêque du diocèse, une espèce d'oratoire formé de roseaux et de chaume, qu'il dédia à la Trinité.

Sa retraite ne fut pas plutôt connue que denouveaux disciples accoururent de toutes parts dans son désert pour suivre ses leçons. Abélard put croire un moment les beaux jours de sa carrière

littéraire revenus. Il retrouva autour de sa chaire de gazon jusqu'à trois mille auditeurs. C'était une nouvelle Thébaïde, la seule qui convînt à son génie et à ses goûts.

Mais le bonheur et la tranquillité n'étaient pas dans sa destinée. « Malgré mon éloignement des villes, nous dit-il avec amertume, malgré mon éloignement des affaires publiques, des procès et de la foule, l'envie vint me relancer dans ma retraite. » En effet, son oratoire étant devenu insuffisant pour contenir la multitude de ses élèves, il fut contraint de l'agrandir, et profitant de cette nécessité, il le bâtit d'une façon plus solide, en pierre et en bois. Or, ce changement dans la construction en amena un autre dans la dédicace. < J'avais fondé le premier, dit-il, au nom de la Sainte-Trinité, mais comme j'étais vcaji en fugitif dans cet endroit, et qu'au milieu de mon profond désespoir la bonté divine m'avait envoyé des consolations qui me permirent de respirer un peu, en mémoire de ce bienfait, je donnai au second le nom de Paraclet. >

Cette nouvelle fut accueillie avec étonnement et Abélard eut grand'peine à justifier ce titre inouï appliqué à un oratoire. Son innovation n'avait évidemment en soi rien de blâmable ; mais ses contradicteurs ne furent confondus que plus

tard, lorsque rautorité supérieure consacra solennellement le célèbre Institut du Paraclet dont Héloïse, à vingt-neuf ans, fut la première abbesse . En butte à la malveillance, Abélard tomba dans une sombre mélancolie ; et son imagination troublée ne lui montra bientôt plus autour de lui que des ennemis déclarés. S'il faut l'en croire, ses rivaux implacables, doutant de leurs propres forces, suscitèrent à cette époque contre lui « de nouveaux apôtres en qui le monde avait une foi entière ». L'un d'eux se vantait d'avoir ressuscité la vie des chanoines réguliers; l'autre celle des moines. Ces hommes, dans les prédications qu'ils semaient en courant le monde, s'acharnaient sans pudeur à le déchirer, et débitaient, tant sur sa foi que sur sa conduite, des fables tellement sinistres, qu'ils détachèrent de lui les principaux de ses amis euxmêmes. C'est sous ces couleurs et sous ces traits qu'Abélard nous représente saint Norbert et saint Bernard (1). Cette seule peinture suffit

(1) Pour ce qui regarde saint Bernartî, nous verrons plus loin qu'Abélard (s'il désigne réellement notre saint) s'est gravement trompé. A cette époque, c'est-à-dire vers Fan 1125, l'abbé de Clairvaux ne courait pa& encore le monde; et il est d'ailleurs certain qu'en 1131, lors de sa rencontre avec Abélard au couvent de Marcigny, il ne suspectait ni sa foi ni sa conduite. (Cf. de Rochelj, ouv. cit., ch. I.)

pour témoigner de l'état de ses sentiments à cette époque. La peur l'avait saisi et avait profondément troublé son esprit. « Dieu m'est témoin, dit-il, que je n'apprenais jamais la convocation d'une assemblée d'ecclésiastiques, sans penser que nia condamnation en était l'objet. Tout tremblant dans l'attente de quelque coup de foudre, je m'attendais à être traîné d'un moment à l'autre comme un hérétique et un profane dans les conciles et les synagogues... Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un si terrible désespoir que je songeais à sortir des pays chrétiens pour passer chez les infidèles, et acheter, par un tribut quelconque, le droit d'y vivre en repos et chrétiennement au milieu des ennemis du Christ. Je me persuadais que les païens me seraient d'autant plus favorables que ma condamnation les éloignerait de croire que je fusse chrétien, et leur ferait ainsi espérer de me convertir plus facilement à leur idolâtrie (1). »

Ce fut au milieu de ces douloureuses circonstances qu'il fut élu abbé de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne. Les quelques années qu'il passa à la tète des moines intraitables de ce couvent, le dégoûtèrent plus que jamais de la vie de communauté et des fonctions du gouvernement,

(l) Hist. Calamit,

pour lesquelles d'ailleurs il était mal préparé. Il ne retrouva quelque joie que le jour où il transféra Héloïse et les religieuses d'Argenteuil au Paraclet. Ayant obtenu du pape Innocent II, pendant le séjour que celui-ci fit à Auxerre (1131), la reconnaissance et l'institution du monastère du Paraclet, il s'occupa de tracer, à* l'intention d'Héloïse et de sa communauté naissante, des règles spéciales en rapport avec les aptitudes et les besoins des femmes ; et il trouva ainsi, dans l'obéissance que ses filles lui témoignèrent, une consolation et un dédommagement des peines qu'il éprouvait en son cloître de Saint-Gildas.

Quelque temps après, il se démit de ses fonctions abbatiales et quitta la Bretagne. En 1136, on le retrouve à Paris, professant de nouveau sur la montagne Sainte- Geneviève, et nous tenons de l'un de ses auditeurs, Jean de Salibury, que son enseignement obtint encore la vogue qu'il avait eue autrefois. Abélard avait alors cinquante-sept ans.

C'est vers cette époque qu'il mit la dernière main à ses ouvrages philosophiques et théologiques, et qu'il en donna, pour ainsi parler, une édition nouvelle. La dialectique proprement dite, la philosophie pure n'occupait guère plus son esprit ; un autre objet avait ses préférences.

En dehors deV Introduction à la Théologie que l'on connaît déjà, il fit paraître la Théologie chrétienne, qui reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques remaniements et quelques amendements. Sa morale était plus spécialement expliquée dans un grand Commentaire de Vépîlre aux Romains, et dans le Scito teipsum. Si nous citons encore le recueil singulier de textes des Ecritures et des Pères réunis méthodiquement et exprimant le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, recueil qu'il avait appelé le Oui et le Non (Sic et non), nous aurons le catalogue complet des livres théologiques qui contenaient sa doctrine et qui devaient donner à sa réputation de professeur le plus grand éclat.

La témérité des opinions et la hardiesse de la méthode réveillèrent contre lui le feu mal éteint de la jalousie et des persécutions. «La foi qu'il avai': dans son propre sens, la certitude naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis (1). » Ses disciples d'ailleurs ne se

(1) Rémusat, ouv. cit., tom. I«' p. 179.

contentaient pas de transcrire ses ouvrages et de les propager ; ils exaltaient encore sa doctrine et, comme il arrive souvent, en voulant l'interpréter, l'exagéraient et la dénaturaient.

C'est à eux qu'on s'en prit d'abord; on les accusa de couvrir du nom de leur maître leurs erreurs personnelles. Puis on soupçonna que leurs révélations contenaient une part de vérité. On s'émut et on s'adressa à Abélard lui-même, pour lui demander compte de sa doctrine et de ses agissements.

Gautier de Mortagne, professeur de théologie sur la montagne Sainte-Geneviève, et plus tard évêque de Laon, lui écrivit une lettre où il se plaint de l'outrecuidance de ses élèves. Il ne . peut croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur maître donne la pleine intelligence de la nature de Dieu et ramène à une clarté parfaite le dogme delà Tridité. Cependant, comme quelques passages de ses ouvrages peuvent se prêter à de mauvaises interprétations, il le. prie de lui dire nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance exacte, et quand il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui promet de répondre et d'entrer en discussion avec lui.

Nous ne savons quelle fut la réponse d'Abélg^rd ni même s'il lui répondit. Quoi qu'il eût pu faire

OU dire, il n'eût jamais arrêté le mouvement des esprits auquel il avait lui-même donné le branle, et surtout il n'eût pas empêché l'attention publique de se tourner de nouveau vers lui.

On arriva ainsi à l'année 1141. Abélard vit alors surgir tout à coup un nouvel et redoutable antagoniste. Nous avons nommé saint Bernard.

Le saint abbé était parvenu, au prix de huit ans de travaux et de prédications, à abolir le schisme de Pierre de Léon. Il venait de rentrer à Clairvaux et il espérait y goûter les douceurs de la retraite et de la paix, lorsqu'il reçut de son ami, l'abbé de Saint-Thierry, moine de Signy au diocèse de Reims, une longue lettre qui devait avoir pour conséquence de le rejeter dans la vie extérieure et publique. Guillaume de Saint-Thierry lui annonçait que, sous le couvert d'un nom éminent en philosophie, une hérésie nouvelle circulait dans l'Église de France, passait les Alpes et traversait les mers. Pierre Abélard saisissait le moment où tous les maîtres de la doctrine ecclésiastique avaient disparu de la scène du monde, pour se créer une place à part dans l'enseignement et s'y conquérir une exclusive domination. Il traite l'Ecriture sainte comme il traitait la dialectique : ce ne sont qu'inventions à lui personnelles, que nouveautés annuelles, C'est .le censeur et non

le disciple de la Foi ; le correcteur et non l'imitateur des maîtres autorisés.

Ce n'est pas là une vaine terreur. <»: Je tombai dernièrement, ajoute-t-il, sur un livre intitulé Théologie de Pierre Abélard. Le titre m'invita à le lire. C'étaient deux petits volumes qui contenaient à peu près la même chose; l'un était seulement un peu plus détaillé que l'autre. Ayant rencontré à la lecture plusieurs assertions étranges, je les ai notées, et j'y ai ajouté mes remarques. »

Il s'agit de questions importantes. La foi en la Trinité, la personne du Médiateur, l'Esprit Saint, la grâce de Dieu, le sacrement de la Rédemption sont en cause.

Guillaume cite les textes de treize erreurs graves recueillies dans le livre d' Abélard; il envoie le tout à saint Bernard, le livre, les notes, les remarques et une réfutation en forme.

« II y a encore, à ce que j'entends dire, d'autres ouvrages du même auteur: l'un intitulé Sic et Non, un autre Sciio teipsum, dont la doctrine pourrait être, je le crains, aussi monstrueuse que le nom; mais, dit-on, ils craignent la lumière, et on a beau les chercher, on ne les trouve pas. »

Malheureusement ces nouveautés dangereuses se produisent au grand jour, trouvent un écUo

dans la foule et, chose plus grave, on dit qu'elles ont obtenu de lautorité en cour de Rome.

Il faut donc arrêter les progrès du mal naissant. C'est pourquoi il a cru nécessaire d'envoyer une lettre commune à l'abbé de Clairvaux et à Geoffroy, évêqiie de Chartres, les deux plus illustres défenseurs de l'Eglise en cette époque troublée. « Je ne savais yqv^^ qui me réfugier, je vous ai choisis entre tous, je me suis tourné vers vous et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'église latine. Cai' il vous craint cet homme, et il vous redoute (1). Fermez les yeux,

(1) Il ne faudrait pas conclure Jo cette phraso que saint Bernard eût déjà attaqué ou persécuté Abélard en quelque manière Elle signifie seulement que le saint abbé était seul, en raison de sa science et de son autorité, capable d'arrêter Abélard sur la pente de Terreur. On sait, en effet, que Geoffroy de Chartres était un élève, et Tan des amis les plus dévoués d'Abélai-d. Or, les mots de Guillaume de Saint-Thierry s'appliquent aussi bien à Geoffroy qu'à saint Bernard. Nous ne saurions admettre la supposition purement gratuite de Deutsch qui prétend que Geoffroy était à cette époque contraire à Abélard. (Deutsch, ouv. cit., p. 11, note). Nous rejetons également la réflexion qu'il ajoute : « Dass, wie Berington {History of ihe lives of Abélard and Heloise, 2= édition. Basil. 1793, II, 80) meint, Wilhelm von S. Thierry als er seine Anklageschrift auch an Gaufrid adressirte^ ilber dessen Gesinnung gegen Abœlard ganz in Ungewissen gewesen sei, ist durchaus unwahrscheinlich, Man darfdie Mœnche und Aebtejener Zeit nichtfurso naiv halten. — Nous ne voyons pas où serait la naïveté dans le procédé de Guil-

qui craindra-t-il ? Et, après ce qu'il a dit, que dira-t-il lorsqu'il ne craindra personne ? Tout le monde garde le silence... Et pourtant c'est la foi des martyrs et la doctrine des apôtres qui est

attaquée Je vous le dis, votre silence est un

péril pour vous et pour l'Eglise de Dieu. Je voudrais vous communiquer mon émotion. Etudiez la question et, s'il est nécessaire, n'hésitez pas à retrancher un pied, une main, un deil même pour le saint de la tête. Moi aussi, j'ai aimé Abélard et je voudrais l'aimer encore. Dieu m'en est témoin. Mais, dans une affaire de si grande importance, il n'y a plus de proche, il n'y a plus d'ami. Le mal est devenu trop grand et trop public pour qu'on puisse se borner à une correction amicale et à un avertissement secret (1). »

laume de Thierry. Pv)urquoi supposer qu'il recherche des persécuteurs d*AbéIard et non des hommes unis à lui par les liens de ramitié et assez dévoués à sos intérêts pour lui donner un avis dont il tienne compte? Pourquoi supposer que Guillaume de Saint-Thierry veut en imposer quand il dit ; « Moi aussi, j'ai aimé Abélard et je voudrais l'aimer encore, Dieu m'en est témoin » ?

(1) Intcr epp, Bern. 32G. Nous ne pouvons admettre non plus avec Doutsch que saint Bernard soit l'instigateur de cette dénonciation rédigée par* Guillaume de Saint-Thierry. Suivant ce critique, la lettre de l'abbé Guillaume ne serait pas l'origine réelle du procès d'Abélard. Tout ceoi était un coup monté par saint Bernard qui voulait perdre l'illustre professeur de théologie,

Le cri d'alarme de Guillaume de Saint-Thierry était douloureux, on le sent, son invitation près-

Pourquoi ? Deutsch ne le dit pas. « Wir haben damit zweierlei gewonnen : erstens, dass in den erhaltenen Schriflstilcken uns nicht der wirkUche Anfang der Sache vorliegt : sweitenSy dass dièse nicht eine so zufœllige Entstehung hcUte ; wie Wilhelm uns will glauben tnachen ; sondern dass ein vorherbedachter und ver-» ahredeter Plan su Grunde lag, » (ouv. cit., p. 30). Pour arriver à ces coQclusioas, Deutsch s'appuie, d'une part, sur Tamitié qui unissait les deux abbés et qui n'aurait pas permis à Guillaume d'engager saint Bernard dans une si grave affaire sans son consentement préalable ; il s'appuie, d'autre part, sur le caractère de la lettre qui lui paraît un dossier préparé à dessein pour une discussion publique et non pour un renseignement privé; il s'appuie enfin sur le style, qui est, selon lui, pour les pensées et les expressions, incontestablement semblable à celui de saint Bernard; et il explique cette ressemblance par une entrevue dans laquelle saint Bernard aurait expliqué en termes inoubliables son dessein à Guillaume de Saint-Thierry et l'aurait chargé de rédiger en forme l'acte d'accusation que nous possédons et qu'on avait pris jusqu'à présent pour le point de départ de la lutte de saint Bernard et d'Abélard.

Mais cela n'est que pure hypothèse. Les deux premières raisons alléguées par Deutsch n'ont guère de portée; et la troisième tombe d'elle-même, si l'on veutbien supposer que saint Bernard a emprunté à Guillaume de Saint-Thierry quelques idées et quelques expressions dont il s'est servi plus tard dans ses lettres contre Abélard. Or, comment opposer des hypothèses, si ingénieuses soient-elles, aux affirmations catégoriques d'un homme tel que Guillaume de Saint-Thierry; et comment

santé. Quelle impression sa lettre allait-elle produire sur Tabbé de Clairvaux ? Cette question est grave. Avant d'y répondre, il ne sera pas inutile d'esquisser à grands traits la figure de ce moine à qui Guillaume attribue le pouvoir de tirer l'Eglise du péril qu'elle court, et qui doit jouer, un si grand rôle dans la condamnation d'Abélard.

Saint Bernard doit à l'austérité de sa vie, à la puissance et à la rectitude de son esprit, à la tendresse de son cœur et à la vigueur de son caractère, la place exceptionnelle qu'il s'est assurée dans l'histoire et l'influence sans égale qu'il a exercée sur ses contemporains.

Son éducation première avait commencé à Fontaine sur les genoux de sa mère, et s'était achevée sur les bancs de l'école de Châtillon (1). Poussé dans le cloître par une vocation bien

attribuer une politique si raffinée à saint Bernard, dont on connaît le caractère si droit et Thonnêteté si parfaite ? (Cf. sur Guillaume de Saint-Thierry, Hist. litt, de la France, tora. XII, 312 et suiv. Tissier, biblioth. cislerc. IV, 1 et seq. Ses écrits dans Migne, Patrol. 180, 206 et seq. Sur sa théologie, Jos. Bach, die Dogmengeschichte des Mittelalters, II, 88-113.)

(1) Le lecteur nous permettra de le renvoyer pour les détails de Tinstruction et de l'éducation de saint Bernard à la première partie de notre modeste travail intitulé : Saint Bernard orateur^ Rouen, 1877.

marquée, il était entré à Citeaux à Tâge de vingttrois ans. « Là, dit son biographe (1), il se mit à pratiquer lui-même ce qu'il devait plus tard enseigner aux autres. » Sa vertu qui se cachait dans l'ombre, mais qui se trahissait par son parfum, le désigna bientôt à l'attention de son abbé, Etienne Harding, qui le plaça à la tête de douze religieux d'un âge mûr, « aussi vaillants en religion qu'ils l'avaient été dans le siècle, » et les envoya jeter les fondements de la troisième succursale de Citeaux.

Bernard n'avait encore que vingt-cinq ans et déjà il était abbé. Il reçut la crosse des mains de Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons. Il avait cherché l'obéissance, et au bout de deux années de noviciat il retrouvait l'autorité, et la responsabilité qui l'accompagne. Il accepta sa charge avec humilité et simplicité. La suite montra qu'il en était digne.

Il faut lire dans les historiens du temps les difficultés qu'il rencontra pour poser dans la vallée de l'Absinthe ce nid charmant qui devait porter dans l'histoire le doux nom de Clairvaux. Tout entier aux devoirs de sa charge et poussé par un zélé légèrement excessif, il succomba bientôt sous le poids de ses labeurs. Ses austérités

(1) Guill. a Sto Theod. Vita SU Bernardi, lib. L

achevèrent de compromettre sa santé déjà ébranlée à Citeaux. Il dut subir un repos d'une année et suivre le traitement d'un empirique maladroit. Mais, ce temps de relâche écoulé, il reprit avec une ardeur nouvelle les exercices de la communauté. « Vous l'eussiez vu, dit son biographe, faible et languissant, faire des efforts et entreprendre tous les travaux qui se présentaient, sans considérer ce que pouvaient ses forces... Soit le jour, soit la nuit, il priait debout jusqu'à ce que ses genoux affaiblis par le jeûne et ses pieds enflés par la fatigue ne pussent plus le soutenir. Sa nourriture était un peu de pain trempé dans le lait ou dans l'eau où avaient cuit les légumes, et de la bouillie, telle qu'on en donne aux enfants. Son estomac ruiné ne pouvait souffrir d'autres aliments. Le vin même lui était contraire. Et pourtant, dans cet état de souffrance et d'accablement, il ne voulait pas qu'on le dispensât, du travail commun ou des occupations et des devoirs de son ministère. Les médecins qui le voj-^ôient, comparant sa faiblesse et son genre de vie, disaient avec un étonnement mêlé de compassion : « C'est un agneau attelé à une charrue (1). »

En dehors des travaux manuels auxquels ses

(1) Guill. a Sto Theod., loc. cit.

mains et son corps délicat s'accoutumèrent difficilement, il employait (à Clairvaux comme à Citeaux) tout son temps à la prière et à l'étude. L'étude n'était même*pour lui qu'une sorte de prière, spiraculum animœ ad Deum (1). Loin de lui la méthode d'abstraction si chère aux esprits subtils, à Abélard par exemple, et qui consiste à analyser les idées et les textes pour en tirer la vie de l'intelligencs pure. Son imagination et son cœur éprouvaient le besoin de se nourrir, et se nourrissaient, en effet, aussi pleinement que son esprit, de l'Ecriture et des Pères. Il n'abordait la lecture des saints Livres qu'avec la piété et la dévotion d'un enfant qui demande à son Père céleste le pain supersubstantiel de chaque jour. Aussi son âme tout entière trouvait-elle son aliment dans cette parole vivante et vivifiante qui sort de la bouche de Dieu. Ainsi pénétra-t-il aisément dans les profondeurs du texte sacré et parvint-il en peu de temps à se former un style biblique et à acquérir une science profonde de la doctrine catholique.

• Pour expliquer les difficultés du texte, il n'avait pas d'ordinaire recours aux commentaires ; il s'appliquait à les éclaircir par le rapprochement et la comparaison des différents auteurs sacrés.

(1) Cf. Saint Bernard orateur, I'« part. eh. n et m.

« Les choses ainsi goûtées à leur source, nous dit-il, ont plus de sel et de saveur (1). »

Prise absolument et employée exclusivement, cette méthode pouvait avoir ses dangers. Il en corrigeait les inconvénients possibles par l'étude assidue des Pérès de l'Eglise les plus autorisés. Parmi ceux-ci, nous trouvons au premier rang dans son affection : saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire le Grand. Des deux premiers il devait dire plus tard : « Je m'attache à eux comme aux colonnes de l'Église ; s'ils sont dans l'erreur, je confesse que j'y suis avec eux (2). »

Cette profession de foi caractérise suffisamment la philosophie ou plutôt la théologie de saint Bernard. En matière de dogme, nous le verrons, il ne reconnaîtra d'autre autorité que celle de l'Écriture et de la tradition, formulée par le seul otgane compétent, qui est l'Église catholique.

Ces principes, qui datent de son noviciat, devaient être ceux de toute sa vie. Jamais, quelle que fût son autorité personnelle, il ne fut tenté de s'en rapporter, dans les questions de doctrine, à son proprejugement comme à un tribunal légi-

(1) Guill. a Sto Theod., Ioq. cit.

(2) Ep. ad. Hug. Victor. Cf. St Bern. orateur, l^* part, ch. III.

time. Il considéra toujours l'autorité ie TÉglise enseignante comme une arche sainte, à laquelle il était défendu de toucher sous peine de mort.

Cette humilité unie à une science profonde, aussi bien que l'austérité de sa vie, firent bientôt < éclater en lui la vertu de Dieu, dit son biographe (1), et lui conquirent de la part des hommes une vénération profonde, avec la vénération l'autorité, avec l'autorité l'obéissance. Ainsi, soit par les exemples et les instructions qu'il donnait à ses frères dans l'intérieur du cloître, soit par les conseils qu'il eut l'occasion d'adresser aux prêtres qui venaient le consulter durant le repos forcé de sa maladie. Dieu le préparait, sans qu'il s'en doutât, à la grande mission qu'il lui destinait de ressusciter la ferveur, d'abord, dans l'ordre monastique, et ensuite dans l'ordre ecclésiastique tout entier. »

Tel nous apparaît saint Bernard jusqu'à l'année 1125.

Désormais son nom se trouvera mêlé à tous les grands événements du XIP siècle; tous ses pas seront marqués par des miracles; mais, comme l'ont dit ses contemporains, « le plus grand de ses miracles, ce fut lui-même. »

Nul plus que notre saint n'a réuni à un degré

(1) GuilL a Sto Theod., loc. cit.

éminent àeux qualités qui semblent s'exclure, cette aménité de mœurs, cette tendresse de cœur, ce mysticisme si pur et si élevé dont le type se iroiiveàsinsV Imitation de Jésus-Christ jetcetie fermeté, ce sens pratique qui caractérise l'homme d'action.

L'austérité, la sévérité même du réformateur monastique laisse place dans son cœur à la tendresse et à l'amitié (1). Qu'on lise, par exemple,

(1) La bonté de saint Bernard a été niée par plusieurs modernes. Dom Gervaise (Vie d'Abélard^ ch. v.) a écrit à ce sujet : « Dieu n'ôte pas aux saints le caractère naturel de leur esprit en réformant leur volonté, et il les laisse parler et écrire conformément à leur humeur, afin que nous reconnaissions que les vérités qu'ils enseignent sont de lui et que Taigreur est de Thomme. » Ce dernier trait est superbe et veut paraître tranchant; mais il n'atteint pas saint Bernard. Rémusat accuse également l'abbé de Clairvaux dehaine, de ressentiment et d'orgueil, etc. (Ouv. cit., tom. I, p. 116 et passim). Nous nous bornons ici à retracer le portrait du saint abbé tel qu'il nous fut légué par les contemporains et tel qu'on le retrouve dans ses écrits. Le témoignage d'Othon de Frisingue pourrait seul nous être opposé ; mais Othon ne connaissait qu'imparfaitement le caractère et la vie intime de saint Bernard (Cf. Rochely., ouv. cit., ch. r*".) Nous reconnaissons d'ailleurs volontiers que les procédés de saint Bernard, surtout ses expressions, sont quelquefois violentes ; mais nous affirmons qu'en présence de ses adversaires le saint abbé était toujout s affable, et que ses plus grandes colères, semblables à celles de la colombe, ne contenaient pas la moindre goutte de fiel. (Cf. Saint Bernard orateur, 1II« part., ch. i.)

la lettre à son cousin Robert (1) et Toraison funèbre de son frère Gérard (2), et Ton conviendra que jamais le cœur humain ne s*est élevé à une plus haute éloquence et n*a trouvé des accents plus sublimes et plus tendres (3).

Son amour s'étendait jusque sur les ennemis de Jésus-Christ (4). On sait que dans ses rapports avec les hérétiques sa devise était : 4c Prenons-les par la raison et non par la violence. » Hœretici capiantur non armis sed argumentis.

Toutefois, sa bonté a une marque chrétienne qui peut tromper les esprits superficiels. Bernard est, avant tout, un prêtre. Quand les intérêts de Dieu sont en cause, il n'écoute plus les sentiments de la nature; il paraît oublier qu'il est homme et qu'il a affaire à des hommes. A la fameuse maxime de Térence : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, » il substitue dans sa conduite une autre maxime qui semble n'être pas de la terre et qui est cepen-

(1) Ep. 1.

(2) Serra. 16, in Cant.

(3) Cf. Saint Bernard orateur, III« part. ch. vi.

(4) Au sujet des juifs persécutés sur les bords du Rhin, il écrivait : a Non sunt persequendi Judœi, non sunt trucidandi, sed nec effiigandi quidem. » Ep. 363. Cf. Ep. 364, Serm. 64 in Cant., et Lib. ad Milites TempU, cap. X.

dant.bien digae d'un apôtre: « Rien de ce qui est divin ne m*est étranger. » Nulla quœ Dei esse constiterit negotia, a me duco aliéna.

L'amour était ainsi parfaitement ordonné dans son cœur : Dieu en occupait la premièi*e place. A cet amour il est prêt à tout sacrifier, famille, honneur, amitié. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, si la sévérité éclate quelquefois dans ses procédés à l'égard du prochain, c'est que la charité bien entendue lui dicte cette conduite. Quand il frappe un ennemi de l'Eglise, c'est pour lui faire une blessure salutaire ; quand il s'efforce de le réduire à l'impuissance, c'est pour le ramener au devoir et conjurer les périls qu'il fait courir à la religion. Un fait éclatant nous dispense d'ailleurs de prouver l'étendue et la profondeur de sa bonté : s'il est vrai que le monde appartient à qui l'aime le plus et à qui le lui prouvera le mieux, quel homme peut être comparé à saint Bernard pour la sincérité et la puissance de la charité ?

Une autre vertu, la force, la fermeté de caractère, a fait de lui un homme d'autorité et de gouvernement (1). Ce fut là sa qualité maî-

(1) Rémuaat n'a pas bien compris le caractère de saint Bernard; yoici le portrait qu'il en a tracé : « Dès son jeune âge il s'était signalé par ces prodiges d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme,

tresse. N'éprouve-t-on pas une véritable surprise, lorsque, étudiant l'histoire du XII* siècle, on voit l'abbé d'un humble monastère devenir l'arbitre des papes et des rois, défendre presque à lui seul l'Eglise, sa mère, contre le schisme et l'hérésie, attaquer les abus dans les palais des évêques, dans les cours des rois et jusqu'au pied du trône pontifical, avec une liberté tout apostolique ? Mais si Ton veut bien comprendre la nature de cet ascendant souverain, il faut remonter jusqu'aux vertus cachées qui en étaient le principe : une humilité poussée jusqu'à la

hormis la colère et Y orgueil^ mais qui rachètent l'une et l'autre en les consacrant à Dieu... Il se croyait appelé à ressusciter Tesprit monastique en ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en i)lus enfoncé dans Torabre et courbé vers la terre lo front pâle de ses moines amaigris ; mais il ouvrait un œil vigilant sur le monde, observait les prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douieur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous dos prières, des menaces, des larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires. > (Ouv. cit., p. 116.) Après ce que nous avons dit de la vocation et des sentiments de saint Bernard, nous nous croyons dispensé de prouver que Thumble abbé n'a jamais prétendu ni cru avoir reçu du Ciel. la mission de « faire la police des trônes et des sanctuaires. » Qu'est-ce d'ailleurs que ces prodiges à'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme, hormis y orgueil T

défiance de soi, et une confiance en Dieu que rien ne savait ébranler. Chose merveilleuse, nul n'a jamais redouté plus que saint Bernard le tumulte des afi'aires, le bruit des discussions, les embarras de la lutte. Nul n'a fui, avec un sentiment plus profond de son impuissance, la charge de calmer les colères des partis, de rapprocher les esprits divisés et de courber sous le joug maternel de l'Eglise les cœurs révoltés. Mais toutes les fois que la nécessité lui faisait un devoir de sortir de sa retraite, il savait obéir, et s'armant du mot de saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie, » il prenait le glaive à deux tranchants de la parole et ne rentrait en son couvent qu'après avoir abattu et souvent converti ses adversaires consternés. Dans la grande affaire du schisme de Pierre de Léon, par exemple, il n'eut pas de cesse ni de repos avant d'avoir vaincu et vu prosternés aux pieds d'Innoceiit II les rois de France et d'Angleterre, l'empereur d'Allemagne, les deux rebelles les plus opiniâtres, Guillaume de Poitiers et Roger de Sicile, et enfin, pour comble de gloire, le successeur même d'Anaclet II, l'antipape Victor IL Chacun, dès lors, s'inclinait avec respect devant l'autorité de sa parole, de ses miracles et de sa vertu. Si humble qu'il fût, non seulement la France, mais l'Italie, mais l'Es-

pagae, mais rAUemagae, mais TAngleterre, savaient son nom et subissaient son influence. « C'est un homme qui n'était pas du monde, mais qui était comme l'àme du monde, » a dit fort bien Rohrbacher.

Tel était le moine dont Guillaume de Saint- Thierry invoquait la prompte intervention dans les débats soulevés par Abélard. Saint Bernard approuva son émotion, mais, ne connaissant pas le livre incriminé, il pria son ami de lui accorder le temps nécessaire pour prendre à loisir une plus ample information, c J'ai parcouru vos notes, lui répond-il, votre réfutation me paraît solide ; mais comme il s'agit d'une affaire grave, je ne me fle pas à mon jugement. Il sera bon que nous ayons une entrevue à la première occasion pour conférer à ce sujet. Je ne pense pas pouvoir le faire avant Pâques ; l'oraison réclame à cette heure tous nos instants. Prenez mon silence et ma patience en patience et priez pour que Dieu m'éclaire (1). »

Cette attitude réservée et prudente de saint Bernard au début d'une lutte qui devait devenir plus tard si ardente, montre quelles étaient à cette époque ses véritables dispositions à l'égard

(1) Ep. 327.

du théologien novateur (1). On a voulu découvrir dans son passé le germe d'une sourde antipathie qui ne demandait qu'une occasion pour éclater. C'est évidemment un anachronisme. Les relations d'ailleurs fort rares des deux abbés avaient été jusque-là très cordiales. Il n'est pas impossible que saint Bernard eût entendu parler d'Abélard par Guillaume de Champeaux ; mais quelles qu'eussent été les insinuations de l'évêque de Châlons, elles ne pouvaient avoir pour objet que des questions de pure philosophie. Or, saint Bernard était trop préoccupé par les soucis de la fondation de Clairvaux, pour attacher une grande importance aux chicanes de la dialectique. Qui croira d'ailleurs que l'évêque Guillaume ait poussé la malveillance jusqu'à mettre en doute l'orthodoxie d'Abélard? Il ne connut

(1) Selon Deutsch (ouv. cit., p. 10.), saint Bernard cachait son jeu par cette attitude. Hefele (Conciliengeschichte, V, 403.) trouve la lettre de saint Bernard py-udente et mesurée. Deutsch, qui rapporte ce jugement, ajoute : « Die anscheinende Mœssignng ist aher nur kluge Zurûckhaltung . » Il cite encore Rémusat qui dit (ouv. cit. tom. I, p. 187.) : « Quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec une politesse fort laconique, » et il ajoute ensuite : « Bas ist aher ehen nur der oherflœchliche Schein der Sache, ♦ Mais cette appréciation du critique ne repose que sur une hypothèse et, nous l'avons vu, une hypothèse peu sérieuse.

peut-être pas l'existence de V Introduction à la Théologie, et, Teût-il connue, rien n'indique qu'il ait prévu -la condamnation que le concile de Soissons porta contre cet ouvrage et son auteur, à plus forte raison qu'il l'ait prédite à saint Bernard.

Cependant Abélard accuse formellement celuici d'avoir été, au temps de sa retraite et de son enseig^nement au Paraclet (1122 à 1125), l'un des principaux artisans de ses malheurs (1).

Il le signale comme un de.^es apôtres en qui le monde croyait beaucoup et qui allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa foi, tantôt des soupçons sur sa vie, et le minant dans l'esprit des fidèles et des évêques. Ce tal^leau est évidemment une œuvre d'imagination malade. Nous avons vu que jusqu'en

(1) a Abélard ne nomme personne, mais la désignation est claire et elle a été constamment appliquée à saint Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse et puis par toutes les autorités, comme les censeurs de l'édition d'Amboise, Bayle, Moreri, les auteurs de VHiS' toire littéraire, etc. On est unanime sur ce point. » (Note de Rémusat, ouv. cit. p. 116.) Malgré cette unanimité, il reste toujours une grande obscurité à cet égard, à cause de la difficulté de concilier cette accusation avec les dates et les circonstances de la vie de saint Bernard. Si Abélard a voulu réellement désigner Tabbé de Clairvaux, on ne peut expliquer ses soupçons que par un état ou un accès de mélancolie. ■ I

l'année 1125 saint Bernard ne sortit guère de son monastère, et quelques mots de Tune de ses lettres (1) semblent prouver que jusc^u'en Tannée 1141, il avait fait peu d'attention aux opinions du moine philosophe.

Ce fut, selon toute apparence, en 1131, pendant les aflFaires du schisme, que les deux abbés se rencontrèrent pour la première fois. Innocent II, réfugié en France, ayant séjourné quelque temps au monastère de Morigny, fut prié par ses hôtes de consacrer le maître-autel de leur église. On fit, à cette occasion, une fête solennelle à laquelle furent convoqués quelques personnages importants de l'époque. Les moines, qui ont soigneusement écrit la chronique de leur couvent, citent, parmi les principaux abbés présents à la cérémonie, « Bernard, abbé de Clairvaux, qui était alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et Pierre Abélard, lui aussi homme religieux et le plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lettrés de presque toute la latinité (2). » On ne. saurait apercevoir, à cette date, aucun signe de mésintelligence entre les deux abbés. Et pourtant, si saint Bernard eut éprouvé quel-

(1) Ep. 327.

(2) Ex chron. Mauriniac. Recueil des HisU tom. XII, p. 80.

AYAffT LB OOtKmM DX SENS 78

qne sentiment de malveillance à Tégard d'Abélard, il eût aisément trouvé l'occasion de la laisser éclater. C'est alors, en effet, que l'abbé de Saint-GQdas sollicita et obtint ponr l'Institut naissant du Paraclet l'autorisation et la bénédiction du Saint-Père. Ce titre de Paraclet lui était amèrement reproché. Des soupçons inju* rieux circulaient sur sa conduite et ses rapports avec Héloïse. Saint Bernard ne pouvait-il pas se faire auprès du Pape une arme de tous ces griefs pour discréditer Abélard et faire rejeter sa tlemande? Il garda cependant un silence absolu. S'il connut les accusations formulées contre le fondateur du Paraclet et sa doctrine, il n'en tint nul compte, les méprisa peut-être. Les nuages que la condamnation de Soissons avaient soulevés pour un temps autour du nom d'Abélard étaient momentanément dissipés. La piété sincère dont le philosophe converti faisait preuve, paraissait à tous les esprits non pré- Tenus, et en particulier à saint Bernard, un gage suffisant d'orthodoxie.

Est-ce à cette époque que prirent naissance les sMtiments de cordiale amitié et les bons rapports qui existèrent quelque temps entre l'abbé de Clairvaux et l'abbé de Saint-Gildas, et que cdui-ci nous a révélés lui-même dans une de ses lettres? Ce qui est certain, c'est que saint

74 ABÉXARD

Bernard (quoi qu'en pense Rémusat,qui éprouve une sorte de malin plaisir à invoquer je ne sais quel esprit de rivalité entre Clairvaux et le Paraclet) porta dès lors un véritable intérêt aux filles spirituelles d'Abélard et à leur abbesse, puisqu'il interrompit ses travaux pour leur rendre une visite longtemps et ardemment désirée (1). Il fut reçu par elles moins comme un homme que comme un ange, dit Abélard lui-même, et il les confirma dans les devoirs de leur état par ses saintes exhortations.

Cependant, ayant remarqué à l'office canonial que dans la récitation du Pater ^ le mot super^ substantialem tiré de saint Mathieu, avait été substitué au mot quotidianum pris dans saint Luc et adopté par l'Église pour sa prière publique, l'illustre visiteur fut choqué de ce changement et en manifesta sa surprise à Héloïse. Celle-ci en référa à son époux et maître qui vint sur ces entrefaites visiter le couvent. Abélard crut devoir adresser à saint Bernard la justification suivante : « Héloïse, lui dit-il, m'a fait connaître que par un mouvement de cette amitié toute particulière que vous

(1) « Heloiasa mihi retulit vos illuc diu desideratum, causa sanctae visitationis, adveniaae, etc. » Ep. Absel. ad Bern., p. 618, édit. Cousin, tome l*'.

ÀVaNT le dÔNCILÈ DE SENS 75

m'avez vouée, vous aviez été un peu ému de ce que, dans son oratoire, l'oraison dominicale ne se récitait pas telle qu'on la récite ailleurs ; et comme vous avez pensé que j'étais l'auteur de ce changement, je vous ai paru encourir la note de nouveauté. A cette nouvelle j'ai résolu de vous écrire en ma faveur une excuse quelconque, car je serais désolé de vous offenser le moins du monde, vous plus que tout autre, comme cela convient. »

Abélard explique ensuite que la version de saint Mathieu lui a semblé préférable à celle de saint Luc, pour deux raisons : d'abord parce que la première est plus complète que la seconde, ensuite parce que l'une a été dictée aux apôtres et écrite par un apôtre, tandis que l'autre a été adressée à la foule et écrite par un disciple. Il fait d'ailleurs observer que l'intro* duction du mot quotidianum dans le texte de saint Mathieu est au moins une bizarrerie. Gomment s'expliquer qu'adoptant le texte authentique de l'apôtre on soit allé chercher dans saint Luc un adjectif, un seul adjectif, pour l'y insérer, au risque de dénaturer la formule dictée par le Seigneur lui-même? En effet, avec ce procédé éclectique, ce n'est ni saint Luc, ni saint Mathieu qui a raison, c'est le compositeur ou l'arrangeur. Le reproche de nouveauté n'atteint

76 ABâliARI)

donc pas les âUes du Paraolet, mais bien plutôt ceux qui les critiquent.

Au reste, les atteignît-elle, serait-ce bien à l'abbé de Clairvaux qu'il appartiendrait de leur donner des avis de réforme? S'il est un ordre religieux où les rubriques et la liturgie sont en désaccord avec la pratique de l'Eglise universelle, c'est bien celui de Citeaux. Il serait donc sage que le médecin songeât à se guérir lui-même, avant d'indiquer aux autres les remèdes dont ils ont besoin.

Toutefois, en relevant cette inconséquence ou cette apparente contradiction, Abélard affecte de n'avoir aucune intention de blâmer la conduite des Cisterciens. La variété dans le culte divin lui paraît avoir un certain charme, car, comme le dit Cicéron, c l'uniformité en toutes choses est la mère de la satiété (1). » Il ajoute : € Pour ne déplaire à personne, j'ai déjà dit et je répète que chacun peut abonder en son sens et réciter l'Oraison dominicale comme il l'entendra. Je ne conseille à personne de me suivre en ce point. Qu'on change, tant qu'on voudra, les paroles du Christ. Pour moi, tant que je pourrai, je les

(1) Cicéron dit eu effet {De Invent.) : OmnibtM in rébus similitudo est satietatis mater. Mais Tapplication qu'Abélard fait ici de cette maxime noui paraît téménûre et dangereiiae.

conseryerai intégralement, quant à la lettre, et quant au sens. »

Abélard prend dans cette épître le ton et le rôle de réformateur et d'érudit qui lui plaisaient tant ; mais cependant son attitude à l'égard de saint Bernard demeure respectueuse. On y remarque avec une petite pointe de malice une certaine affection mêlée de reconnaissance (1).

(1) Ea charitate, qua me prœcipue amplectimini

scribere vobis decrevi nostram super hoc qualem cum^ que excusationem^ maxime quum vestram magis quam eœteras omnes dolerem, ut decet, offensionem, Boraier nous dit (ouv cit. p. 78) : « On croit lire une scène bien connue du Misanthrope en voyant Abélard se féliciter de la charité toute particulière à son égard de l'abbé de Clairv^x. » Rémusat (ouv. cit., tom. !«', p. 204) est du même avis. Le rapprochement paraît à Johanny de Rochely (ouv. cit. p. 53, notej une confusion et un malentendu. Quoi qu'il en soit de la ressemblance des situations, il est évident que saint Bernard ne jouait pas ici le rôle de la prude Arsinoé. Il avait un motif sérieux de faire à Héloïse la remarque qui étonna Abélard. Celuici n'eût peut-être mal fait, avant d'écrire sa lettre, de méditer l'article suivant de la règle de saint Benoît (Reg. SU Bened,, cap. lxi) : € Si un religieux étranger, venu dans le monastère, trouve quelque chose à reprendre, et que sa remarque soit raisonnable et présentée avec humilité, Tabbé devra la prendre en considération et la juger avec prudence, parce que c'est peutêtre pour cela que Dieu Ta conduit au monastère. » Son argument : Afedice^ cura teipsum, excellent dans la forme, était nul dans Teipèce. Il avait oublié que ces nouveautés, qu'il reprochait à saint Bernard, étaient sanction-

Ses soupçons antérieurs, si tant est qu'ils aient existé (1), ont fait place à la franche confiance que méritait si pleinement la vertu de l'abbé de Clairvaux.

Ainsi, jusqu'à Tannée 1141, nous ne trouvons dans les faits aucune trace de réelle antipathie entre saint Bernard et Abélard. Sans doute il existe entre eux une grande divergence d'idées, de sentiments, et cette divergence qui va jusqu'au contraste est visible dans leur conduite et dans leurs mœurs. Mais rien encore ne peut faire supposer une rupture prochaine et une formelle division. Cette division éclata inopinément et les surprit certainement l'un et l'autre.

nées par TÉglise, tandis que la sienne n'avait reçu aucune approbation qui la légitimât. Ceci soit dit pour justifier la critique de l'abbé de Clairvaux.

(1) Voir ce que nous avons dit plus haut sur les soupçons d' Abélard éveillés pendant son premier séjour au Paraclet,

Les fêtes de Pâques (1141) terminées, saint Bernard, selon la promesse qu'il avait faite à Guillaume de Saint-Thierry, étudiâtes ouvrages théologiques d'Abélard. Il y découvrit sans peine les erreurs qu'on lui avait signalées. Mais ce qui choqua surtout son sens chrétien, ce fut la hardiesse de génie du novateur qui ne réservait plus rien à la foi, cet orgueil de l'esprit humain qui osait tenter de scruter la majesté de Dieu.

Son horreur fut égale à sa surprise. En présence d'un tel état de choses, quelle attitude allait-il prendre ? Son humilité ne lui permettait pas de croire qu'il eût mission de dirimer les questions de doctrine. Cependant, dans une entrevue qu'il eut avec Guillaume de Saint-Thierry (1)

(1) Même en adoptant la date do 1141 pour la tenue du concile et en tenant compte des occupations de saint Bernard après la Pâque de cette année, son entrevue avec Tabbé de Saint-Thierry n'était pas impossible, comme Deutsch (ouv. cit. p. 17) le donne à entendre.

80 ABiLAED

et probablement sur son avis, il résolut de donner à Abélard un rendez-vous pour une conférence particulière. C'était le plus sûr moyen d'éviter tout scandale et de ramener sans bruit à résipiscence le théologien égaré. Abélard se rendit avec empressement à cet appel. Lorsque ces deux grands esprits se trouvèrent en présence l'un de l'autre, ils s'entendirent aisément sur les principes qui devaient diriger la conduite des chefs des écoles catholiques. Tous deux s'intéressaient vivement à la gloire de l'Église. Tous deux déploraient, pour des motifs différents peut-être, mais avec une égale sincérité, l'esprit d'irréligion qui envahissait le sanctuaire.

Abélard avait remarqué et blâmait comme saint Bernard la fureur de discuter et la déman* geaison d'innover qui atteignaient presque toutes les classes de la société. Le libre examen n'était plus seulement le lot de quelques téméraires philosophes. Le peuple ignorant et séduit se laissait captiver par l'éloquence verbeuse de ces docteurs sans mission et de ces théologiens sans titre. L'engouement des écoles s'était communiqué aux places publiques. Les simples comme les lettrés, les enfants comme les hommes mûrs, et, pour parler avec Abélard, les sots de toute espèce se mêlaient dans les villes, dans les bourgs et dans les campagnes, de contrôler les

dogmes les plus élevés de la religion. Le respect des choses saintes allait tous les jours diminuant. La foi des simples tombait dans le mépris. On jetait au vent les trésors de Dieu et on insultait aux Pérès de l'Église qui avaient eu la préten* tien d'assoupir toutes les questions irritantes au lieu d'essayer de les résoudre. Il semblait qu'on voulait préluder à une ère nouvelle (1).

Âbélard qui blâmait ces excès, ignorant peut-être qu'il en était involontairement l'un des principaux auteurs, reconnut aisément avec saint Bernard la nécessité de leur opposer, par une affirmation solennelle du dogme, une digue inviolable. Sur ce point sa propre conviction lui suffisait ; il n'avait nul besoin d'un avis étranger.

Mais quand l'abbé de Clairvaux mit le doigt sur la plaie et, comme autrefois le prophète Nathan au roi David coupable, lui dit ouvertement: Tu es ille î;ir; c'est votre théologie qui est la source de tant d'erreurs déplorables, il ne reconnut que très difficilement sa culpabilité. Leur première entrevue n'ayant produit aucun résultat définitif, une seconde eut lieu et

(1) Ce tableau de Tétat des esprits au XII* siècle, est tiré presque mot pour mot tant des oavrages d* Abélard que de ceux de saint Bernard. (Cf. Abélard. Introd» ad Thkolog, lib. II. et saint Bernard, Epp. concernant le concile de Sens.)

cette fois en présence de deux ou trois témoins, selon le précepte de l'Évangile ( l). Abélard comprit enfin la justesse des observations de saint Bernard et consentit à sacrifier pour le maintien de la paix ses théories hasardées, à plus forte raison ses erreurs évidentes. En cette circonstance, il fit de nouveau preuve de son entière bonne foi et acte de sincère catholique.

En s'inclinant ainsi librement et respectueusement devant l'autorité de l'abbé de Clairvaux, Abélard n'avait certainement aucune arrièrepensée. Mais, rentré chez lui, il retrouva ses

(1) Deutsch oppose au récit* de Geoffroy, que nous suivons ici, une ôa de non-recevoir qui ne nous paraît pas suffisamment motivée. On sait; et Deutsch lui-même en convient, que Geoffroy pouvait être exactement informé. (Deutsch, ouv. cit. pp. 17 et 28.) Or, quelle raison cet historien pouvait-il avoir d'inventer ces diverses entrevues, si elles n' avisent pas eu lieu ? Les évêques parlent aussi, du reste, dans leur Lettre au Pape, de la conférence familière et amicale où Abélard fut averti. Ils omettent seulement de dire si Abélard répondit â saint Bernard par une promesse de rétractation ; et c'est là le point grave, en effet. Mais, il faut bien s'entendre sur la portée de ce mot. L'abbé de Clairvaux n'avait pu engager Abélard, et Abélard n'avait dû s'engager qu'à éviter désormais dans son enseignement oral les théories et les expressions qui choquaient les esprits, et â retoucher (retractare), s'il y avait lieu, en temps opportun ses écrits déjà publiés. C'est sur cette base, sans nul doute, que l'accord avait été fait.

confidents, ses amis, ses flatteurs qui blâmèrent sa soumission comme un acte de faiblesse. Aveuglé par la passion de la popularité, il en vint bientôt à regretter ses promesses. Les rétractations que saint Bernard avait exigées de lui lui parurent un outrage à sa dignité. L'amourpropre aidant, il s'imagina qu'il soutenait les droits de l'esprit humain méconnus par les vieilles écoles, et que nulle intelligence au monde ne pouvait être meilleur juge que la sienne des opinions contenues dans ses ouvrages.

Le but que saint Bernard s'était proposé n'était donc pas atteint. Un scandale ne devait pas tarder à éclater. Les disciples d'Abélard proclamiaient bien haut l'orthodoxie de leur maître et, se faisant les interprètes de sa pensée et de son orgueil, répandaient partout sa doctrine et ses livres. On sait que leur premier soin avait été de les mettre aux mains des cardinaux de la cour de Rome, parmi lesquels Abélard comptait quelques amis dévoués (1). Gonflant dans son génie, le théologien déjà condamné s'endormit ainsi dans une trompeuse sécurité, pendant que ses amis provoquaient témérairement l'opinion publique.

(1) Deutsch nous paraît avoir suffisamment établi (ouv. cit. pp. 16 et 17) qu'il y avait à Rome un parti de cardinaux favorables à Arnaud de Bresce et à Abélard et opposés à saint Bernard.

Les esprits s'émurent (1). Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Metel, admirateur d'Héloïse et élève, comme Abélard, d'Anselme de Laon, prit la plume pour stigmatiser (dans un style ampoulé et antithétique) les erreurs qui levaient si hardiment la tête. Dans une première lettre il salue d'abord Abélard comme un maître accompli dans le trivium et le quadrivium, puis il ajoute que sur la foi de la renommée, il a conçu quelques soupçons sur son orthodoxie :

€ Tu as défloré la sainte Écriture. En voulant t'élever à l'explication de l'incompréhensible Trinité, tu es devenu plus insensé qu'Empédocle ; tu t'es enivré de vaines nouveautés. Oublies-tu qu'on ne connaît Dieu qu'en l'ignorant ? Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais pas. c Deus nesciendo scitur^ unum hoc de Deo scio quod eum nescio... Non que je veuille attaquer ta sagesse et ta gloire, ce serait vouloir obscurcir le soleil... Tu as tant de prudence, tant d'éloquence, tant d'élégance de mœurs (?)... Mais peut-être ce sont des paroles qui auront été jetées au vent ; on n'en aura pas bien saisi le

(1) Nous plaçons à cette époque la correspondance de Httgues Metel que Rémusat place plus tôt. La date nous est fournie par la lettre de Hugues à Innocent II, où il est question de la lutte probable entre saint Bernard et Abélard.

sens. . . Reviens à toi, docte maître, reviens . . . Sur la porte de ton âme, garde écrit le connais-toi toi-^même, car c'est une parole descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange ; en cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi-même, tu ne te dépasses pas (1). » Cette lettre où s'2qj)erçoivent encore, malgré la vivacité du style, une certaine réserve et une véritable admiration pour Abélard, fut suivie d'une autre plus violente que Hugues Métel adressa au pape Innocent IL Hugues connaissait sans doute le résultat absolument nul de la double démarche de saint Bernard. Il s'irrite de l'impudence du novateur. H le dénonce au pape et le signale comme un ennemi de l'Église. C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force de géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout, allumé par l'aquilon. Il faut sans retard allumer le cautère qui guérira les consciences malades. La charge en revient au Saint-Pére. Qu'il se hâte, s'il ne veut pas que tous les pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme (2). Hugues voit naître la lutte qui va s'engager entre saint Bernard, cet homme vraiment et entièrement catholique,

(l)Epist.3, Hug.Metell.

(2) Yelociter, inquam, ne cadant in retiaculo pri»fati hominis peccatores terrse. (Epist. 4, Hug. Metell.)

86 ABÉLAED

Israélite de père et de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard ce fils d'un Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle au sens spirituel par son père (1).

Non contents de reprocher à Abélard son infidélité et son aveuglement, quelques-uns de ses adversaires allèrent jusqu'à le considérer comme un nécromanl et un familier du démon (2).

Averti parles clameurs de l'opinion publique du revirement qui s'était opéré dans l'esprit d' Abélard et de l'inanité de ses promesses, saint Bernard se crut joué par lui et entra dans une sainte colère. Ne pouvant croire à l'hypocrisie de l'abbé de Saint-Gildas, il rechercha d'abord dans son entourage l'instigateur de ce parjure et de cette défaillance. Il le trouva sans peine. Parmi ses disciples, Abélard comptait un jeune révolutionnaire chassé de Rome pour ses essais de réforme politique et religieuse. Il avait nom Arnauld de Bresce. Hardi, entreprenant, impatient de l'autorité ecclésiastique, ce tribun éloquent avait soufflé la révolte dans le cœur des Romains. Il déniait au clergé le droit de posséder, et tentait de rétablir l'ancienne République sur les ruines de la Rome nouvelle. Ayant échoué

(1) Idem, ibid.

(2) Nigromanticus et daemoai familiaris (Thés, anec, tom. V, prsef. in fine.

dans son entreprise, il s'était finalement retiré en France auprès d'Abélard, dont il avait jadis suivi les leçons. C'était justement l'esprit le plus capable de compromettre les résultats de l'entrevue de son maître avec saint Bernard. Homme d'action avant tout, Arnauld devait pousser Abélard à la résistance. Il se fit son écuyer, comme parle saint Bernard; il lui promit le concours de sa parole et de son audace, et, dissimulant sous le masque d'une piété hypocrite sa haine irréconciliable du catholicisme, il entraîna, par sa fougue, son ami encore hésitant. Ces manœuvres ne pouvaient échapper à la clairvoyance de saint Bernard. Aussi son orthodoxie effrayée enveloppa dans une même réprobation le théologien et le tribun (1). Il entreprit

(1) (Cf. ep. 830 et 189.) Procedit Golias (Abélard), procero corpore, nobili illo suo bellico apparatu cir^ cummunitus, antécédente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo de Briooia. Squama squamœ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Siquidem sibilavit apis . quœ erat in Francia api de Italia et venerunt in unum adversûs Dominum et adversûs Christum ejus. Nous savons, en outre, par VHistoria Pontificalis (ch. xxxi) (Monum. Germ. scr. xx, 537), qu' Arnauld attira dans le parti d'Abélard le sous-diacre Hyacinthe (plus tard cardinal), alors en mission à la cour de France : « Ernaldus adhœsit Petro Abœlardo partesque ejus cum Domino Jacincto, qui nunc cardinalis est, adversûs abbatem Claravallencem studiosius fovit, »

une véritable croisade contre les ennemis de rÉglise, et, tout en demeurant dans sa sphère, les poursuivit avec son invincible vigueur.

Ne pouvant empêcher la circulation des ouvrages d'Abélard, il essaya du moins de détacher de lui quelques-uns de ses disciples. On peut placer à cette époque la conversion de Geoflfroi d'Auxerre qui, après avoir été le disciple et l'ami d'Abélard, devint l'ami et l'historien de saint Bernard (1). Pour obtenir ce résultat, l'abbé de Glairvaux, comme on le pense bien, attaqua non seulement la doctrine et la méthode théologique, mais encore *la conduite d'Abélard, et se fit une arme de ses inexplicables tergiversations.

Celui-ci, de son côté, persuadé qu'il était catholique de profession comme il l'était d'intention, ne put supporter de voir la médisance, et ce qu'il considérait comme une calomnie, pénétrer dans le cœur des siens. Prétendre lui ravir ses disciples, c'était le blesser à la prunelle de l'œil. Pour se venger du procédé de saint Bernard, il imagina de chercher dans une discussion publique le moyen de le confondre.

(1) Selon Deutsch, c'est peut-être alors aussi que Geoffroy de Chartres, légat du pape, aurait épousé les idées de saint Bernard sur Abélard. (Deutseh, ouv. cit. page 11, note.)

Sur ces entrefaites, il apprit qu'une cérémonie imposante devait avoir lieu à la date du premier dimanche après la Pentecôte dans la cathédrale de Sens, qui était alors la métropole de la province de Paris et la cité ecclésiastique la plus considérable des Gaules septentrionales. On devait exposer à la vénération des fidèles le riche reliquaire de cette église ; on avait invité pour cette fête les nombreux prélats et dignitaires de la province de Sens, l'archevêque de Reims et quelques-uns de ses suffragants. Le roi de France lui-même, Louis VII, avait promis de rehausser par sa présence l'éclat de cette «olennité. Et nul doute que les populations voisines, averties de la pompe inaccoutumée de ce pèlerinage populaire, ne s'y rendissent en grande foule,

Abélard crut voir dans cette manifestation religieuse une occasion ménagée par la Providence de repousser publiquement les accusations dirigées contre sa personne et contre ses écrits, n écrivit à l'archevêque de Sens, le priant de transformer en synode ou concile la réunion sainte qu'il projetait, et lui demandant d'y comparaître pour se justifier. Sa requête visait directement saint Bernard; il annonçait sans détour que son intention était de lutter contre lui dans un combat singulier. Peut-être calcu-

lait-il que l'archevêque. de Sens, qui avait eu récemment quelque différend avec l'abbé de Clairvaux, lui serait favorable (1), et qu'une convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis. Ce qui est certain, c'est que l'archevêque accueillit son appel avec bienveillance. Il écrivit à son tour à saint Bernard pour lui donner communication de la lettre d'Abélard et l'inviter à se rendre au concile au jour fixé. Celui-ci refusa d'abord, alléguant son inexpérience dans les combats de la parole et faisant remarquer qu'il n'était qu'un enfant auprès d'Abélard, habitué dès sa jeunesse ailx luttes de la dialectique ; mais surtout il jugeait inutile et indigne de laisser agiter ainsi la raison divine 'par de petites raisons humaines. Il ajoutait que les écrits d'Abélard étaient des témoins suffisants pour l'accuser, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non la sienne que déjuger en matière de dogme (2).

Ces dernières allégations montrent combien Abélard s'était mépris en demandant à comparaître devant un concile. Il regardait la discussion publique comme une véritable joute où la victoire demeurerait au plus habile, et s'était

(1) Cf. G. Longuevaî, Eist. de l'ÉgL galLy tom. IX, livre XXV, p. 22.

(2) Ép. 189.

promis d'embarrasser par les subtilités do la dialectique son adversaire peu habitué aux termes de l'école. Oubliant pour un instant que sa doctrine pouvait être sujette à critique, ou même voulant l'ignorer absolument, comptanir à bon droit que la violence ne viendrait pas cette fois, comme à Soissons, l'iuterrompre dans sa défense, et que la publicité de la lutte décuplerait ses forces et la vigueur de sa parole, il se tint pour assuré de reconquérir en un jour l'estime que lui avait fait perdre insensiblement l'attitude de saint Bernard. Malheureusement pour son calcul, ce n'était pas ainsi que ses adversaires envisageaient l'œuvre du concile. On n'entendait pas oflfrir aux curieux le spectacle du duel en champ clos des deux plus grands génies de l'époque. En acceptant la proposition d'Abélard, on songea tout simplement à organiser un tribunal devant lequel il eût à justifier sa conduite et à répondre de ses erreurs. Tel était en particulier le sentiment de saint Bernard. Et c'est la raison pour laquelle il refusait de paraître au concile de Sens. Y siéger comme juge lui semblait une usurpation et un empiétement sur le droit inaliénable des évêques ; y siéger comme accusateur lui semblait au moins inutile, pour ne pas dire dangereux.

Cependant Abélard, confiant comme toujours

92 ABJÈLARD

dans le succès de cette nouvelle entreprise, écrivait à ses amis pour leur donner rendez-vous à Sens. Afin de réveiller ou d'entretenir leur fidélité, il leur dépeignait saint Bernard sous les couleurs les plus noires et le leur dénonçait comme son ennemi acharné.

En réponse à sa lettre ils vinrent se ranger autour de lui, et lui firent une sorte de garde d'honneur. C'était d'abord Arnauld de Bresc e, que nous connaissons déjà. Parmi les autres on distingue Bérenger et Gilbert d e la Porr ée. Pierre Bérenger, (ïîsciple iHoîâtre d'Àbélard, d^j2P chargé des fonctions de scolastique à Poitiers, amassait en silence la bile qu'il devait, après le concile, épancher dans un pamphlet peut-être piquant, mais à coup sûr plein de malice et de haine.

Gilbert de la Porrée, ancien disciple d'Abélard, chancelier de l'Église de Chartres et docteur remarquable par le succès de son enseignement, commençait de son côté à développer sur les mystères ces subtilités ingénieuses et téméraires qui lui valurent quelques années plus tard une double condamnation.

A côté de ces brillants esprits se levaient les nombreux disciples d'Abélard qui avaient conservé le culte du maître et de sa doctrine. S'imaginant peut-être dans leur naïf orgueil qu'ils

avaient à défendre les droits de rintelligence contre les persécutions des théologiens d'un autre âge, « ils renvoyaient l'insulte à la réprobation et le mépris à l'anathéme (1). 3»

A l'exemple de leur chef ils escomptèrent d'avance le triomphe qui attendait leur cause au concile de Sens.

La rumeur publique apporta bientôt à saint Bernard la nouvelle de ces bruyantes espérances. Il feignit de ne pas s'en émouvoir et se retrancha dans un silence absolu.

Cependant les esprits s'agitaient. Le danger devenait pressant pour la cause catholique.

Céder sans combat à la veille de la lutte, c'était compromettre les intérêts de l'Église et accorder à ses ennemis une victoire aisée et retentissante ; c'était s'avouer vaincu, pour pe pas dire coupable. Les amis de saint Bernard comprirent la gravité de cette situation, et à force de repré^ senter au saint abbé les conséquences de son abstention, le scandale que causerait son absence du concile, la popularité croissante qu'y gagnerait la cause d'Abélard* ils parvinrent à lui faire accepter le rôle de défenseur attitré de l'Église (2).

(1) Rémusat, ouv., cit. tom. I«% p. 194.

(2) Tous ces détails, tirés de la lettre 189«, ne s*ac< cordent guère avec les hypothèses de Deutsch. Pour lei

Ô4 ABELÀèb

Si énergique que fût naturellement saint Bernard, il n'était pas fait pour les longs combats. Il ne savait l'emporter que de haute lutte, et, lorsque les obstacles renaissaient sous ses pas, il se fût bientôt laissé aller au découragement, si la grâce ne l'eût soutenu. L'opiniâtreté d'Abélard lassait sa persévérance.

Aussi, ce ne fut pas sans verser des larmes qu'il se résigna à prendre contre lui l'attitude décidée d'un adversaire et d'un accusateur public.

Toutefois, son parti enfin pris, il chercha résolument à s'assurer des moyens de mener à bonne fin une œuvre qui était devenue, par la tactique d'Abélard, presque une affaire personnelle. Il écrivit aux évêques convoqués par le métropolitain de Sens pour leur demander un concours actif dans ces démêlés de doctrine : « C'est plus encore votre affaire que la mienne, leur disait-il. L'Épouse du Christ confiée à votre garde est, malgré vos soins, presque étouffée sous une forêt d'hérésies, sous une moisson d'erreurs. Il est bon d'être patient à l'égard de tout le monde, et le serviteur de Dieu ne doit pas se précipiter

rejeter, comme il le fait par son silence significatif, il faut quHl prête à saint Bernard des sentiments bien peu honorables.

dans les procès, mais on nous convoque à Sens pour Toctave de la Pentecôte, et on nous provoque à la lutte pour la défense de l'Église. Je puis compter, je Tespère, sur l'appui des amis de Jésus-Christ. Je vous avertis un peu tardivement, mais il faut en rejeter la faute sur les ruses d'un ennemi qui espérait nous surprendre, nous trouver mal préparés à la résistance, et dont la perfidie se trahit déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il nous a défiés (1). »

Ayant fait de ce côté ï'acquit de sa conscience, saint Bernard attendit, non sans inquiétude, la date du départ. Le jour arrivé, il quitta ses moines, le cœur triste, sans pré' parer ni argumentation ni discours, mais repassant dans son cœur cette parole de rÉvangile : Ne préméditez pas votre réponse^ elle vous sera donnée à Vheure de parler; et cette autre du Psalmiste: Dieu est mon soutien, je ne craindrai point ce qu'un homme peut me faire (2).

De toutes parts arrivaient à Sens des prêtres, des religieux, des maîtres en théologie, des clercs versés dans la littérature. A côté

(1) Ep. 187.

(2) Matth. X, 19; et Ps. cxvii, 6.

d6 ÀBéLÀRD

du président du concile, Henri-le-Sanglier, archevêque de Sens, devaient siéger tous les évêques de sa province, à l'exception de ceux de Paris et de Nevers, empêchés pour une raison qu'on ignore (1). Ces suffragants étaient l'évêque de Chartres, Oeoflfroy, ancien élève et ami d'Abélard, son éloquent défenseur au concile de Soissons, Hugues III, évêque d'Auxerre, intime ami de saint Bernard, Élie, évêque d'Orléans, Atton, évêque de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. L'archevêque de Reims, Samson des Prés, convoqué comme nous l'avons dit, amenait avec lui trois évêques de sa province, Alvise d'Arras, Geoffroy de Châlons et Joslen de Soissons. A leur suite une mul* titude d'ecclésiastiques de tous ordres, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, en» vahissaient la ville. Le roi arrivait avec ses grands officiers. Parmi les nobles seigneurs on remarquait surtout Guillaume comte de Nevers, que sa dévotion devait un jour mener à la Chartreuse (2). Le peuple emplissait les

(1) En prenant Tannée 1141 comme date du concile, Deutseh établît que Tévêque de Paris devait alors se trouver à Rome (ouv. cit. p. 19.)

(2) Othon de Frisingue (Oest, Frid. I, 58) cite encore le comte Thibault de Champagne ; mais l'omission de ce nom important dans la lettre synodale (ep. 887) indique que le célèbre historien a dû être mal isformé à o^ égard.

rao8, attendant avec impatience le jour de Texposition des reliques et de la sessi<m du oonoile« Enfin, on put saluer les deux persimnages dont la seule présence aurait suffi pour attirer l'attention publique: saint Bernard et Abélard; l'un faible, souflfrant, couvert de son humilité» précédé d*une renommée de sainteté merreilleuse et du bruit de ses miracles; l*autre relevé par une attitude quelque peu altière, à l'aspect plein de fierté d'un maître habitué au respect^ et escorté de ses disciples plus fiers que lui et plus superbes encore* Le 25 mai 1141, octave de la Pentecôte, aujourd'hui fête de la Trinité (1), les reliques

(1) Nous adoptons après Dentsch la date de 1141 au liiu de la date 1140 communément reçue. Baronius anit d'abord fixé cette dernière ; et Henscben (Acta Satict. Feb» tom. III, p* 196) s'était prononcé pour 1141; maie Pagi {Critie. in Ann. Baronii ad nmt, 1141, nr 6, tom. FV, p* 526) justifia d'une manière qni parut péremptoire l'opinion de Baronius. Il s'appuyait sur les autistes suivantes : Le Pseudo Robert-du*Mont, la Chronique de Robert d'Auxerre et Vincent de Beauvais. Or, il est parâdtement établi aujourd'hui (voir Monum. Gferm., scr. VI ; les Remarques de Bethmann à la Cmtinuatie Prœmonstratensis de Sigebert de Gembloux, p. 447 ; à VAuctarium ursicampinumy ibid. p. 460^ et à la chronique de Robert du Mont, ibid. 476), que ces diifserses ftutorités s'appuyaient elles-mêmes sur la Con»tinuaHo Preemontîratgnsis, On se trouve donc en pré-» mce d'un muI témoignage favorable â U date 1140.

de la cathédrale furent exposées à la vénération des fidèles. Louis VII, aussi bien que les simples laïques, les visita pieusement, et, selon

Deutsch rejette cette date pour plusieurs raisons assez graves, dont voici les principales : 1» Il est très probable que Samson des Prés, qui assista au concile de Sens, ne monta sur le siège de Reims qu'après la Pentecôte de l'année 1140 (voir les raisons, ouv. cit. p. 52). Atton de Troyes, qui assista également au concile, écrivit à Pierre le Vénérable une lettre où il est question d'une campagne de Louis VII terminée avant la fin de septembre. Cette campagne ne peut être, selon Deutsch, que l'expédition entreprise par le roi pour faire valoir les droits héréditaires de la reine Éléonore sur Toulouse (Cf. Ord. Vital, Hist. eccl. xni, 22, Migne, 188, 981). Or, Ordéric Vital, qui écrivait sous la dictée des événements, place cette campagne en 1141. 2« D'autre part, la lettre parle de Nicolas, Fàmi de saint Bernard, et de Pierre le Vénérable, et mentionne son retour de Rome : Nicolaus meus, imo et vester Roma redibat. Or, on verra que ce Nicolas fut chargé par saint Ber- 'nard d'aller traiter à Rome l'affaire d'Abélard. 3* Au reste, l'octave de la Trinité tombant le 25 mai en 1141 et le 2 juin en 1140, cette date de 1141 met un plus grand intervalle de temps entre les séances du concile et le décret d'Innocent II qui est daté du 16 juillet, intervalle qui pourrait avoir été exigé pour le voyage de Nicolas à Rome et la conclusion de l'affaire. (Voir dans Deutsch, ouv. cit., le chap. v intitulé : Das Datum der Synode). La seule objection grave qu'on puisse, selon nous, adresser à cette opinion, serait la difficulté de concilier avec la date de 1141 les plaintes que fait saint Bernard, dans les lettres 189 et 830, sur la succession si rapprochée du schisme de Pierre de Léon et de l'hérésie

les chroniqueurs, se fit expliquer ]eur Mstoiré par saint Bernard. Le saint adressa ensuite la parole à la foule et recommanda aux prières publiques les afiaires du concile. Lui-même, sans doute, quoi qu*en dise Bérenger, demanda au Très-Haut € de faire revenir Abélard à résipiscence et de le rendre tel que le soupçon ne pût désormais l'entacher (1). » Le soir, les prélats se réunirent et tinrent une conférence privée dans laquelle ils étudièrent, sous la direction de saint Bernard, les matières de la séance du lendemain (2). Ils furent bientôt

de Pierre Abélard, puisqu'on réalité il y aurait eu alors trois auuées d'intervalle entre la fin de Tun et le commencement de l'autre. En tout cas, pour le but que nous nous proposons, cette question de date n'a pas beaucoup d'importance.

(1) Bereng. Apolog. pp. 3 et 4. C'est Bérenger qui nous atteste le fait de ces prières publiques. Nous le suivrons^ pour le fond de son récit, dans la question assez embrouillée des préliminaires du concile. Il est inutile de faire observer que nous rejetons absolument les détails odieux et les insinuations malveillantes qu'il a mêlés â ses dépositions.

(2) Nous admettons avec Deutsch l'existence de cette conférence privée, en nous fondant, comme lui, d'une part, sur le témoignage de Bérenger qui parle d'une séance du concile inter pocula, calomnie qui serait absurde si elle ne faisait allusion au repas des évoques iiQmédiatement suivi d'une réunion particulière à laquelle Abélard ne fut pas admis (Cf. Deutsch, ouv. cit.

édifiés sur les erreurs à eondamiier. Us ne demandaient pas mieux que de s'en rapporter sur ce point à la science orthodoxe et au zèle éprouvé de Tabbé de Olairvaux. Celui-ci leur soumit les écrits d'Abélard, en tira les propositions les plus gravement erronées, les discuta Tune après l'autre et montra leur opposition avec l'enseignement de l'Écriture et des Pères, particulièrement de saint Augustin. On tomba aisément d'accord sur la nécessité d'une condamnation de l'auteur ou d'une rétractation consentie par lui.

Ce travail préliminaire rendait simples et faciles les opérations publiques du concile. Saint Bernard pouvait dès lors se reposer sur la bonne disposition des prélats et compter sur le succès

p. 39), et, d'autre part, sur un passage de la lettre synodale (ep. 837), où il est question d*un examen des ouvrages d*Abélard, pridie ante factam ad vos appêUationem, fait la veille de la séance où celui-ci en appela au pape (Cf. Deutsch, ouv. cit. pp. 30 et sq.). — Cette séance privée était-elle légitime ? Deutsch ne le pense pas. Pour qu'elle le fût, il eût fallu, selon lui, qu*Abélard y fût admis. « Abœlard hlied nattirlich ausge^ sehlossên, War schon dies ein Yerfahren, dos mit riehterlicher Unpartheilichheit in Widerspruch stand, » (Ouv. cit. p. 23). Mais, depuis quand est-il défendu à des juges de préparer, en Tabsence de Faccusé; la matière d*un Jugement public ?

de son cBuvre (1). Le lendemain, la première séance solennelle s'ouvrit dans l'église métropo-

(1) Dentftch blâme fortement le procédé de saint Bernard dans cette conférence privée. Il loi reproche d*a?oir abusé de son influence sur les évêques présents poiir leur arracher la condamnation d'Abéiard avant même l'ouverture du concile. 11 rapproche sa conduite de celle qu'il tint plus tard dans une conférence privée qui précéda égaloment la séance publique du concile de Heimi, où fut condamné Gilbert de la Porrée. La ressemblance des cas est frappante, en effet . Là aussi les évêques furent instruits par saint Bernard des matières qui devaient être débattues devant eux et sur lesquelles ik étaient appelés à porter un jugement. Là aussi saint Bernard voulut s'assurer, avant la séance publique, de Tassentiment des prélats, en leur faisant condamner Tune après Tautre les propositions qu'il trouvait lui-même condamnables. Là aussi il en appelait à Tautorité des Pères et surtout de saint Augustin. Mais, sur la remarque de Robert du Bois, archidiacre de Châlons-sur-Marne, oh trouva que plusieurs textes allégués par le saint abbé n'étaient pas cités dans leur vrai sens, et là-dessus la conférence prit fin. L'affaire fut connue ; et, B*il faut en croire YHiatùriapontificaliSf les cardinaux s^entendirent pour placer l'évêque de Poitiers sous la garde des princes, « disant que l'abbé de Clairvaux avait déjà par un moyen semblable attaqué maître Pierre. » Dieentêi quod abbas arte simili magistrum Peirum aggressus eraU •— On ne peut évidemment reprocher à saint Bernard d'avoir, avec intention, faussé le sens dès textes qu'il apportait dans la discussion. Or, le reprodie de fklsift*cation écarté, nous ne voyons pas ce que sa conduite eut de répréhensible à Reims ou à Sens. Pourquoi ne lui aurait-il pas été permis, à lui, président de

102 ABÉLAED

litaine de Saint-Étienne. Le roi y assista. Saint Bernard occupait au milieu des évêques une place d'honneur. Après la récitation des prières accoutumées, Tun des évêques prit la parole et s'attacha à démontrer l'importance de la vraie Foi. Abélard fut ensuite introduit. Il comparut devant ses juges, en compagnie de plusieurs de ses amis. Il ne paraissait nullement redouter l'issue de la lutte qu'il avait provoquée. Avec cette présence d'esprit qui est la marque des hommes supérieurs, il dit malicieusement à Gilbert de la Porrée, en traversant la foule qui s'ouvrait devant lui pour lui livrer passage :

Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet. Gare à toi, le feu prend à la maison voisine !

prédisant ainsi sept ans à l'avance les synodes de Paris et de Reims, où saint Bernard devait

fait du concile, d'interroger les juges sur les propositions incriminées, de prendre leur avis avant la séance publique et de s'entendre avec eux sur les point3 les plus importants à débattre ? Go procédé ne serait blâmable qu'autant que Taccusateur aurait abusé de son autorité pour faire condamner, par les évêques des choses irréprochables. Or, on verra que les articles qui formèrent la matière de la discussion publique au concile de Sens méritaient véritablement une condamnation. (Cf. Deutsch, ouv. cit., pp. 33 et seq. et V Historia Ponti* ficalis (cap. vm-xi) attribuée par Giesebrecht à Jean de Salisbury.)

encore, pour quelques nouveautés de doctrine, poursuivre et faire condamner le subtil évêque de Poitiers.

Lorsque l'accusé se fut arrêté au milieu de l'assemblée, l'abbé de Clairvaux, qui était chargé du rôle de promoteur, produisit dix-sept propositions tirées des livres d'Abélard, et avertit l'auteur qu'il avait à choisir : ou de renier les erreurs qu'on lui attribuait, ou de les corriger, ou enfin de justifier sa doctrine par des raisons théologiques et l'autorité des saints Pères. Mais à peine le lecteur eut-il récité les premiers textes de ces extraits, qu'Abélard l'interrompit et interjeta brusquement un appel au Pape.

Cette détermination subite et imprévue déconcerta un moment le concile. On ne put croire qu'Abélard prît sérieusement un tel parti ; mais on eut beau lui promettre une pleine liberté de défense, une parfaite sécurité pour sa personne et la plus entière impartialité, U persista dans son appel et déclina obstinément la compétence d'un tribunal qu'il avait lui-même choisi.

Que s'était-il passé dans son esprit ? Sa retraite n'était évidemment point un projet réfléchi, une tactique imaginée d'avance. Avait-il été troublé devant cette auguste assemblée par le regard dominateur de saint Bernard? Avait-il redouté la sévérité de ses juges et cru voir sa condam-

nation écrite sur leur front ? Ou enfin, mis en face de ses propres assertions, avait-il douté de leur orthodoxie, et, pour éviter une sentence qu'il redoutait, essayé de gagner du temps?

Toutes ces hypothèses paraissent avoir une égale part de probabilité.

Saint Bernard Tintimida évidemment. Ce calme imposant de l'autorité dans la sainteté ât sur lui une impression profonde. € C'est un grand spectacle, dit Guizot(l), que cette attitude simple, pratique, décidée, que prend dés le début cet homme qui d'abord avait éludé le combat ; spectacle d'autant plus beau que ce n'est point au nom du pouvoir de fait et en vertu de la force dont il dispose, que saint Bernard traite Abélard de la sorte. Sans doute il sait qu'au besoin la force ne lui manquerait point, que le roi, Louisle-Jeune, le comte de Champagne (?), le comte de Nevers, sont là au concile, prêts à défendre l'Eglise contre ses ennemis ; mais nulle allusion, nulle insinuation n'indique seulement qu'il y pense ; la lutte est purement intellectuelle. Bernard n'est, comme Abélard, qu'un moine qui parle au nom de la vérité ; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumission de l'esprit &

(1) Essai sur Héloise et Abélard^ par Monsieur et Madame Guizot, édit. Oddoul, pp. 74 et seq.

ET LE OOHOOiB DE SENS 106

Tesprit. Msâs c'est la soumission qu'il réoltme, non la dispute qu'il accepte ; et il réclame la sou*mission avec l'autorité d'un apôtre, laissant à Abélard la prétention de prouver son dire avec la subtilité d'an théologien. ^Othonde Frisingue prétend qu*on menaça Âbélard d'une sédition populaire. L'invraisemblance de cette calomnie suffit pour en faire justice (1). Ce qui ébranla d'abord la confiance que le fier philosophe avait dans son génie, ce fut la présence d'un autre génie dont il sentit instinctivement toute la supériorité.

D'autre part, l'attitude des évèques n'était pas de nature à le rassurer. La connaissance que ceux-ci avaient prise des ouvrages incriminés les avait prédisposés aux moyens rigoureux, et en cas d'insuffisance de la défense^ il fallait s'attendre «^'ils exigeraient de l'accusé pour le moins une rétractation. Âbélard lut ces dispositions dans

* (1) Deutsch remarque avec raison qu'il y a dans la BTipposition d'Othon de Frisingue une réminiscence du concile de Soissons. On lit, en effet, dans VHistoria ca^ lamitaium, à propos de ce dernier concile : « JEmtUi nosiri ita me in clero et populo di/famavertmt, ut pêne me populus^ paucosque qui advenerant eat diseipulis nostris^ prima die adventus noetri lapidarent. » Au reste, le silence de Bérenger tranche la question. Celui-ci n'eût pas manqué de mentionner cette agitation populaire, si elle eût existé.

106 ABÉLÂKD

le regard de ses juges (1). Il se crut perdu d'avance et abandonné même des partisans sur lesquels il avait pu compter en d'autres circonstances. Atton de Troyes et Geoffroy de Chartres qui lui avaient seuls jusque-là donné des preuves de sympathie (2) et qui seuls encore lui semblaient offrir une garantie suffisante d'impartialité, ne manifestaient nullement l'intention décidée de le soutenir contre les attaques de l'abbé de Clairvaux. Se sentant isolé au milieu de la foule et de ses adversaires, il ne pouvait trouver de repos que dans sa conscience et la sûreté de sa cause . Or, à cet instant même, sa cause cessa de lui paraître irréprochable. Placé publiquement en présence de propositions malsonnantes que saint Bernard avait déjà dû lui signaler dans leurs conférences privées, il comprit que son habileté serait impuissante à les soutenir et à les défendre, et n'ayant pas le courage de les rétracter, il prit le parti de reculer avant la lutte ouverte. Pour couvrir sa retraite, il en appela du jugement

(1) Un écho de la conférence privée de la veille avait dû parvenir à ses oreilles ; « Bas ist um so weniger unwahrscheinlich, dit Deutsch, als auch hei dergleichen Conferenzen Kleriker niederen Ranges tm Dienste ihrer Bisehofe anwesend zu sein pflegten, (Ouv. cit. pp. 25 et 26).

(2) Cf. Rémusat (ouv. cit. tom. I", pp. 210 et seq.)

prévu de ses juges présents, au jugement encore inconnu de la cour de Rome. Ses amis, en eflfet, racontèrent d'après lui qu'il avait tout à coup perdu la mémoire, senti sa raison s'obscurcir et son courage lui manquer (1).

Cette volte-face, à laquelle personne n'était préparé, devait-^lle arrêter la délibération du concile ? La position des Pères devenait embarrassante. On savait qu'Abélard comptait de nombreux amis auprès du Saint-Siège ; on ignorait donc la conduite que Rome tiendrait dans cette affaire. Abélard avait d'abord choisi pour juges ou plutôt pour témoins les évêques réunis à Sens ; étaient-ils en vertu de leur propre autorité, par ce choix même, en droit de le juger? Aujourd'hui que l'accusé se dérobait à la justice de leur tribunal par un appel à une cour plus haute, pouvaient-ils passer outre et continuer leurs fonctions de juges doctrinaux ?

Cette question, que le concile et que les critiques après lui se sont posée, n'ofiTrait pas de difficulté grave. Si un concile même simplement

(1) Geoffroy d'Auxerre, Vita sancti Bernardi, loc. cit. Bittcher, Das Leben des Peter Abœlardy dans la Revue de THistoire de la Théologie (Zeitschrift fur hist. Théologie^ 39« livraison, p. 356), accepte pleinement cet aveu d'Abélard. Deutsch le rejette absolument sous prétexte que nous n'avons là-dessus 4*autre témoignage que celui de Geoffroy. (Deutsch, ouy. cit. p. 25.)

108 ABELdUW

provincial peut juger la doctrine d'un Uvre sana le consentement et quelquefois après la mort de son auteur» comment le droit des évêques réunis à Sens pouvait-il être l'objet du moindre doute (1)?

Or, dans les circcmstances où ils se trouvaient, négliger l'usage de ce droit, c'eût été de la part des juges d'Abélard compromettre la cause de la vraie doctrine et préparer peut-être dans l'opinicm le triomphe de l'accusé.

Saint Bernard, homme' d'action et de gouver-* nemrat, se garda bien de commettre cette faute« Par déférence pour le S«dnt-Siège et pour ôter aux partisans d'Abélard tout prétexte au reproche d'incompétence du concile, il sépara le docteur de sa doctrine, abandonna l'un au pape € malgré l'irrégularité de l'appel » (quamvis minus camyniea misrelur)^ comme il s'exprime dans la

(1) Dans l'espèce, ce qui pouvait gêner rarekevêqus d« Sens, c'était un décret de suspens dont il avait été frappé par Innocent II lui-même, pour avoir passé outre à un appel an Pape, dans une question de préséance. (Qallia ehrisu XII^ Instrumm.^ coL 33, coUect. Jaffé 5534.) Dans cet écrit, Innocent II avût posé la règle suivante: « Appellatione interpositd^ omnia in eodem statu tnan^re debent^ et tam diu nihil eritpenitus innovandum^ don€e Itornanus Pontife», si ad emm appellatum est^ prius esoaminet, sijusta vel if\justa fkêerii appellation »

ET LE CONCaB DE SENS 109

lettre 337, et engagea les Pères à juger l'autre séance tenante. Le procès suivit son cours.

La sentence pouvait dés lors être formulée sans autre examen que celui qui avait précédé la comparution de l'accusé. Pour ne pas préci-' piter leur décision, les évêques firent lire et relire publiquement les extraits à condamner. Laissant de côté les propositions qui étaient susceptibles d'une bonne interprétation, ils restreignirent leur censure à quatorze articles qu'ils déclarèrent pernicieux, manifestement condamnables, et qu'ils condamnèrent, en eflfet, comme opposés à la foi, contraires à la vérité et ouvertement hérétiques (1).

(1) Epp. 337, 189 et 191. Cœterum sêntentias pravi

dogtnatis ipsius sœpe in audientia publica leotas et

relectas et tam verissimis rationibus quam B. Augu^ ttini aliorumque sanctorum Patrum inductis a Domino Claravallensi auctoritatibus, non solum falsas sed et hœreticas esse evidentissime comprobatas < pridie ante factam ad vos appellationem » damnavimus, — Ce pridie ante factam ad vos appellationem a embarrassé longtemps les historiens. Les auteurs de V Histoire lit^ téraire pensent qu*Abélard, après en avoir appelé de vive Yoiz au Pape devant ses juges, leur fit signifier son appel par écrit, le lendemain de sa condamnation. Un traducteur des Œuvres de saint Bernard, Fabbé Charpentier, donne une version absolument différente. Il suppose que la condamnation d*Abélard avait eu lieu la vaille de sa comparution, et il traduit damnavimiM par 1a plus-que-par&it : nous avions condamné. Les

Cette condamnation embrassait plusieurs I erreurs d'une gravité exceptionnelle. Les propo- Isitions qui les contiennent ne se trouvent pas ! toutes littérajement dans les écrits d'Abélard, ' mais « elles sont, en général, authentiques, dit Rémusat lui-même, et les apologistes du philosophe ont eu tort de les contester (1). » Les principales sont les suivantes :

deux explications ne sont évidemment pas satisfaisantes. La distinction que nous avons établie entre la conférence privée et la séance publique des évêques, nous paraît couper court à toute difficulté sur le sens de la phrase. — Reste à expliquer l'incohérence de ces six mots avec le contexte. Nous pensons avec Deutsch (ouv. cit. p. 37), qu'ils ont été introduits après coup dans la lettre synodale, peut-être par Tarchevêque de Sens qui voulait éviter à tout prix le reproche d'avoir méprisé encore, une fois l'appel au Pape, et qui crut pouvoir justifier pleinement la conduite du concile, on montrant que la condamnation publique d'Altélard était la suite nécessaire de la conférence privée de la veille.

(1) Rémusat (ouv. cit. tome I«% p. 215). Elles étaient données comme extraites de trois ouvrages d'Abélard : le premier, sa Théologie (et ce titre comprenait probablement Vlntrod, à la Théologie et la Théologie chrétienne) ; le second, le Scito teipsum ou son Trmitê de morale; le troisième était le livre des Sentences j ouvrage qu'il a toujours désavoué en raison du titre. Mabillon (notes aux Epit, de saint Bernard, p. 899) pense que ce livre était peut-être le Sic et Non, D'autres ont cru qu'il s^agissait d'un Abrégé des Œuvres d'Ahélard, tel que celui qui a été édité par Rheinwald. Quoi qu'il en soit, on ne peut admettre avec Duchesne

^ La Trinité se compose de trois personnes égales en toutes choses Cependant on peut les distinguer par leurs propriétés ; le Père est une pleine Puissance, le Fils est quelque Puissance et le Saint-Esprit n'est aucune Puissance. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais a n'est pas de la substance du Père ni de celle du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce est au genre, comme la forme est à la matière. » C'est là ce que saint Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité, à l'exemple d'Arius. C'est ce que d'autres ont appelé réduire à l'unité les personnes divines ; et sur ce chef Abélard a été accusé de l'hérésie de Sabellius. Abélard ne pèche ici que dans l'expression, puisqu'il admet et enseigne ailleurs la Trinité et la consubstantialité des personnes ; mais la contradiction des termes et l'incohérence des idées méritaient d'être relevées.

< Le diable n'a jamais eu aucun pouvoir sur l'homme, et le Fils de Dieu ne s'est pas incamé pour délivrer l'homme, mais seulement pour l'instruire par ses discours et par ses exemples ;

et Abélard que saint Bernard ait été victime d^une mé^ priie, ou rinstrament d*iine calomnie. Il a pu donner au livre d* Abélard un titre arbitraire, mais il ne a*e8t pai trompé sur son origine. En tout cas, les extraits incriaûttéi reproduisent exactement ia doctrine d' Abélard.

112 A3ÉLARD

et il n'a souffert et n'est mort que pour rendre recommandable sa charité envers nous. » Cette proposition est tirée du commentaire d'Abélard sur l'épître aux Romains; c'est l'erreur des Pélagiens, Abélard devait plus tard la rétracter*

« L'Homme-Dieu ou Jésus-Christ ne peut être appelé une personne de la Trinité. » C'est pour cette opinion que saint Bernard accuse avec raison Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius.

« On ne tire pas d'Adam la coulpe du péché originel, mais seulement la peine... Ce n'est pas dans l'œuvre que consiste le péché, mais dans la volonté ou plutôt dans l'intention et le consentement donné sciemment au mal; de sorte que l'œuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le plaisir... L'homme peut rechercher la grâce par lui-même et par le seul moyen de son libre arbitre. » C'est sur cette triple proposition que s'appuyait saint Bernard pour accuser Abélard de tomber, quand il parle de la grâce, dans l'hérésie de Pelage. Nous verrons plus tard qu'il avait raison et qu' Abélard a convenu de ses torts, à cet égard.

Il est inutjile de çontmiter 1^ wmfuMff^

BT LE OOKOILB DE SENS 113

des erreurs du théologien, pour montrer la portée de ses opinions et de ses théories.

Elles allaient à ruiner renseignement catholique. Sans doute, les propositions incriminées, isolées comme elles Tétaient dans ses ouvrages, n'avaient pas ce relief que leur donna la critique de Guillaume de Saint-Thierry ou celle de saint Bernard ; mais comme elles étaient capitales, qu'elles formaient, soit les prémisses, soit le nœud, soit les conséquences de longs raisonnements et d'une argumentation suivie, elles étaient d'autant plus dangereuses qu'elles s'insinuaient insensiblement dans les esprits et qu'elles les préparaient à recevoir, à leur suite, toute sorte d'erreurs. Elles étaient, si l'on veut, tempérées par des déclarations, modifiées par des développements ou des restrictions qui permettaient d'absoudre leur auteur du crime d'hérésie formelle. Mais le refus de les expliquer ou de les renier, plaçait Abélard dans une fausse et condamnable position. Et, en définitive, la conduite du novateur autorisait les Pères du concile de Sens à juger sa doctrine avec toute la sévérité qu'elle méritait.

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Cependant la décision du concile n'était pas le dernier mot de la question. Abélard avait, dit-on, quitté Sens le jour même de sa condamnation ; mais, en partant, il avait laissé suspendu sur la tête de ses juges, comme une menace, son appel au Pape. Rome seule pouvait prononcer sur sa personne, et seule aussi elle pouvait donner une sanction à la sentence portée contre sa doctrine. Pour obtenir sur ces deux points une solution favorable, saint Bernard rédigea, de concert avec les évêques, deux lettres synodiques qu'il envoya au Saint-Père, la première au nom de Tarchevêque de Sens et de ses suffragants (1), la seconde au nom de l'archevêque de

(1) Nous suivons ici ropinion reçue qui attribue à saint Bernard la rédaction de ces deux lettres. Deutsch (p. 29) essaie de prouver qu'on s'est trompé jusqu'à présent pour ce qui regarde la rédaction de la première. Saint Bernard, selon lui, ne peut en être l'auteur : 1« parce qu'il n^aurait pas écrit de lui-même : Dotninus Claravallensis, tacttts zelo pii fervoris^ imo certe sancH Spiritus igné succensus; 2^ parce que le style de la lettre est lourd, et qu'on j rencontre des expressions (prœ^ -

Reims et des évêques de Soissons, de Châlons et d'Arras.

L'archevêque de Sens et ses suffràgants, reconnaissant que les décrets de l'Église romaine ont seuls force de loi et peuvent braver les attaques intéressées, s'inclinent devant son autorité souveraine. Ils viennent soumettre à

taxatus) et des phrases embarrassées (comme celle qui commence par : Itaque cum per iotam Galliam), qu'on ne saurait attribuer à Tabbé de Clairvaux, dont le style est ordinairement si vif et si net. Mais ces raisons ne nous paraissent pas convaincantes. 1« On ne saurait tirer une conclusion bien sérieuse de la comparaison du style de cette lettre avec celui des lettres qui sont évidemment de saint Bernard. 2*» Pour ce qui est de la phrase : tactus jselo, etc., il n'y a que les mots : imo certe sancti Spiritus igné succensus, qui peuvent paraître incompatibles avec l'humilité de saint Bernard considéré comme rédacteur de la lettre, puisque dans répîtro 191«, que tout le monde redonnait être de lui, on trouve les mots : zelo fidei et justitiœ armatus^ qui répondent à ceux-ci: tactus zelo pii fervoris. Or, puisque Deutsch établit lui-même (p. 37) que cette lettre a dû être retouchée par l'archevêque de Sens, qui empêche d'admettre que cet éloge de saint Bernard : imo certe sancti Spiritus igné succensus, a été introduit, après coup, aussi bien que la fameuse phrase : pridie ante factam ad vos appellationemf 3« Enfin, est-il croyable que saint Bernard ait rédigé la lettre synodale des évêquos de la province de Reims, comme Deutsch luimême en convient, et qu*il ait laissé la plume à d'autres ou qu'on la lui ait retirée, lorsqu'il s'est agi de rédiger le rapport des évêques de la province de Sens?

son jugement et la prier de ratifier la sentence qu'ils ont portée, après mûre délibération et en présence d'hommes pieux et sages, sur une question soumise à leur tribunal. Ils rappellent les innovations d'Abélard, l'impression que ses ouvrages produisaient sur le public des écoles et des rues, les démarches charitables deJ'abbé de Clairvaux, les bravades du novateur et de ses disciples, forçant, par un défi, le synode à se réunir et saint Bernard à y paraître. Ils exposent succinctement ce qui s'est passé au concile, comment le seigneur abbé produisit devant l'assemblée les erreurs de la théologie de maître Pierre, et proposa à l'auteur le choix ou de les renier ou de les justifier par des textes et de les amender ; comment Abélard, malgré la sécurité du lieu et l'impartialité des juges, avait refusé de répondre, et, cherchant un subterfuge, était sorti de l'assemblée avec les siens, après en avoir appelé au Saint-Siège. Ils expliquent ensuite pourquoi, vu l'irrégularité de l'appel et le péril imminent de l'Église, ils avaient jugé et condamné la doctrine, tout en abandonnant l'auteur à la justice de Rome. En finissant, ils transmettent au Pape, pour l'édifier, un résumé des principales erreurs condamnées, et le supplient unanimement et instamment, de confirmer leur sentence et de frapper d'un juste

châtiment ceux qui s'obstineraient, par esprit de contention, à les défendre. < Enfin, disentils, si Votre Sainteté daignait imposer silence à maître Pierre, lui interdire d'enseigner et d'écrire, et supprimer ses livres semés de dog* mes pervers, vous arracheriez du sanctuaire les épines et les ronces, et la moisson du Christ aurait encore la force de croître et de fructifier (1)..»

La seconde lettre insiste sur d'autres considérations, également importantes, mais plus en rapport avec le rôle que l'archevêque de Reims et ses sufiragants devaient jouer dans le concile. Pour eux, rien n'était plus naturel que de raconter les ravages opérés au loin par les livres d'Abélard et les dangers de sa méthode théologique. « Pierre Abélard tente d'anéantir le mérite de la foi chrétienne, en prétendant comprendre par la seule raison humaine l'infini de Dieu. Il monte jusqu'aux cieux et descend jusqu'aux abîmes. Rien de ce qui est en haut ou en bas ne lui échappe. C'est un homme appelé, s'il faut l'en croire, à marcher sur les hauteurs et sur les merveilles qui le passent, un scrutateur de la majesté divine, un fabricateur d'hérésies. Son livre était mort après une première condam-

(1) Ep. 887.

118 ABEIiARD

nation. Maudit soit celui qui a reconstruit les ruines de Jéricho. Son livre est sorti de la poudre, et avec lui se sont réveillées toutes les erreurs qu'il contient. Il étend ses rameaux jusqu'à la mw et ses rejetons jusqu'à Rome. Et il a, il s'en vante du moins, il a où reposer sa tête dans la cour Romaine. » Après avoir exposé brièvement la conduite du concile vis-à-vis d'Abélard, les auteurs de la lettre ajoutent : € Il faut se hâter d'apporter un remède à la contagion qui nous menace, car cet homme trmne après soi la multitude et possède la con- $ance de tout un peuple qui le suit :

Sero medicina paratur Cum tnala per longas invaluere moras.

Le remède est sans force Quand le mal s'est accru par un trop long séjour.

€ Nous avons été dans cette affaire aussi actifs que nous pouvions l'être. C'est à vous mainte* nant, Bienheureux Père, d'empêcher que, de vos jours, la tache d'une hérésie souille la beauté do l'Église. Ami de l'Époux, l'Épouse vous a été confiée; c'est à vous de la présenter toujours vierge, toujours chaste, au Christ, son unique Époux (1). »

(1) Ep. 191.

Saint Bernard né s'en tint pas à cette double relation. Sentant parfaitement que sa personne était elle-même en cause, il voulut dégager entièrement, auprès du Saint-Siège, la responsabilité qu'il avait assumée dans les débats, et surtout dans le jugement du concile. Il adressa, pour son compte, au pape Innocent II, une lettre où il exbale sa tristesse et sa mélancolie, et où il verse sur les périls de l'Église ses larmeSy sur Abélard et ses disciples son indignation que rien ne contient plus. Il faut que les scandales arrivent, mais c'est une déplorable nécessité. Il voudrait avoir des ailes comme la colombe, pour voler et se reposer loin de cette misérable terre. Il est dégoûté de la vie, et, pourtant, il ignore s'il lui serait utile de mourir, car ce qui lui fait désirer d'en sortir, ce n'est pas, comme chea les saints, l'amour d'un avenir meilleur, mais plutôt les scandales qui abattent son courage. € Lorsque la paix fut rendue à l'Église, après le schisme de Pierre de Léon, j'étais assez insensé pour me promettre le repos; j'ignorais que je suis dans une vallée de larmes, j'oubliais que la terre où j'habite ne pousse pour moi que des épines et des ronces. Ma douleur s'est accrue au lieu de cesser, et, à la vue du mal toujours grandissant, mes larmes ont de nouveau coulé avec abondance. Nous avions

échappé au lion (Pierre de Léon), et nous voici aux prises avec le dragon... Un Goliath s'est levé, haut de taille, armé pour le combat, précédé de son écuyer Arnaud de Bresce. Ils ont uni si étroitement leurs écailles qu'un souffle ne saurait les traverser. La guêpe de France a donné à la guêpe d'Italie un coup de sifflet. Et toutes deux se sont précipitées contre le Seigneur et son Christ. Goliath a poussé son cri contre les phalanges d'Israël et jeté l'insulte à l'armée des saints avec une audace d'autant plus grande qu'il sentait que David n'était plus là... » Suit le récit des circonstances que l'on connaît, et que saint Bernard explique avec soin pour écarter de lui tout soupçon de légèreté ou de témérité dans cette affaire. « Maintenant, ajoute-t-il, c'est à vous, successeur de Pierre, de juger si celui qui attaque la foi de Pierre doit trouver un refuge auprès de la chaire de Pierre. Rappelezvous les devoirs de votre charge... Si Dieu a suscité de votre temps la fureur des schismatiques, c'est pour qu'ils soient brisés par vos soins. J'ai vu l'insensé aux puissantes racines... pareil au cèdre du Liban. La malédiction est tombée sur sa beauté. Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus... Afin que rien ne manque à votre gloire, voici maintenant des hérésies qui surgissent... Père bien-aimé, saisissez, tandis

qu'ils sont encore petits, les renards qui ravagent la vigne du Seigneur (1). »

Un moine de Moutier-Ramey, reçu à Clairvaux, Nicolas, secrétaire de saint Bernard, son messager de prédilection pour les affaires de Rome (quoiqu'il dût plus tard trahir "sa confiance) (2), fut chargé de porter ses lettres au Pape et d'y ajouter de vive voix les commentaires convenables.

Le succès de ces trois relations, qui sont à la fois un terrible réquisitoire, pouvait dès lors paraître assuré ; mais saint Bernard redoutait toujours l'influence d'Abélard sur la cour romaine. Aux lettres officielles que nous avons citées, il joignit d'autres lettres officieuses adressées aux cardinaux.

« C'est à eux que revient la charge d'ôter les scandales du royaume de Dieu, de couper les épines naissantes et d'apaiser les querelles. Il

(1) Ep. 189.

(2) Ce Nicolas avait sa gagner la confiance des hommes les plus éminents de son époque. On a vu quelles étaient ses relations avec Atton, évoque de Troyes, et avec Pierre le Vénérable. Il s'était lié d*amitié avec le prince Henri, frère de Louis VII et moine de Clairvanx. Il usa et abusa du sceau de saint Bernard, et voyant sa fourberie découverte, il échappa par la fuite au châtiment qui pouvait l'atteindre. (Cf. Mabillon> Préface au tome III des Œuvres de saint Bernard, pp. 36-52.)

est juste, par conséquent, de leur exposer les dommages faits à la foi et les injures faites au Christ, et de soumettre à leur appréciation le mouvement antireligieux qui agite la France.

L'esprit humain s'est révolté contre la* foi, en la personne d'Abélard, et lui arrache tout ce qu'il peut usurper. Il attente à ce qui est plus haut, fouille à ce qui est plus fort que lui ; il se précipite sur les choses divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints; et tout ce qui lui paraît impénétrable, il le regarde comme n'étant

pas, il dédaigne de le croire Lisez, s'il vous

plaît, le livre de Pierre Abélard qu'il intitule Théologie; vous l'avez entre les mains, puisque, à l'entendre, on le lit dans J a cour de Rome. Lisez le livre de ses Sentences, et celui qui a pour titre : Scito teipsum. Vous verrez, quelle moisson d'erreurs et de sacrilèges y fleurit ; vous saurez ce qu'il pense de la Trinité, du Christ, de la grâce, du péché, etc. Si mon indignation vous paraît juste, vous la partagerez, et, agissant selon le pouvoir qui vous a été confié, vous con-damnerez publiquement un crime public, et vous fermerez la bouche de ceux qui professent l'iniquité (1). »

Cette exhortation commune était accompagnée

(1) Ep. 188.

de quelques lettres particulières adressées aux membres les plus influents de la curie romaine. Rien de plus habile et de plus entraînant que ces différents actes d'accusation (1). Le thème est toujours le même, c'est l'enseignement gravement erroné d'Abélard, sa prétention à expliquer les mystères, sa conduite si semblable à celle des hérétiques. Selon le caractère des personnages auxquels il parle, tantôt saint Bewiard commande, tantôt il supplie, tantôt il argumente, tantôt il invective. Il est particulièrement intéressant d'étudier le langage à la fois insinuant et ferme qu'il tient au cardinal Guy du Cas tel. Il « sait qu'il s'adresse à un disciple et à un admirateur d'Abélard ; mais il ne lui fait pas Tinjure de supposer qu'il aime son maître au point d'aimer ses erreurs. Une telle amitié serait terrestre, charnelle, diabolique. Maître Pierre

(1) Nous plaçons après le concile la date de toute cette correspondance de saint Bernard. Rémusat s'est mépris en voulant en placer une grande partie avan,t la réunion des évêques à Sens. De Rochely (ouv. cit., ch. ii), Hefelé (ouv. cit., p. 404), Deutsch (ouv. cit., p. 41), rejettent absolument son opinion comme intonciliable avec la suite des faits et le contenu même des lettres. Nous croyons, avec Hefelé (loc. cit.) et Deutsch (loc. cit.), que la lettre 330« de saint Bernard était tout simplement une esquisse qui ne parvint jamais à Innocent II, et qui fut remplacée par la lettre 189«.

a introduit dans ses ouvrages des nouveautés profanes. Il dispute de la foi contre la foi. C*est un homme qui ne voit rien en énigme, rien dans le miroir, mais qui contemple tout face à face. Il eût mieux valu pour lui qu'il se conformât au titre de son livre, qu'il s'étudiât lui-même, qu'il ne cherchât pas à dépasser sa mesure. Ce n'est pas moi qui l'accuse, c'est son livre où il a mis une funeste complaisance. Lorsqu'il parle de la Trinité, on croirait entendre Arius, sapif Arium^ etc.» Puis le ton de la lettre s'élève, l'indignation concentrée de saint Bernard éclate dans la conclusion: « Sachez-le, dit-il, parce qu'il vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu a donné la puissance ; il importe à l'Église, il importe à cet homme lui-même qu'on impose silence à sa bouche, pleine de malédiction, d'amertume et de ruse (1). >

Mais c'est surtout dans ses lettres au cardinal Yves, au cardinal Etienne, évêque de Préneste, qu'il épanche sans retenue sa sainte colère. Il leur signale Abélard comme un moine sans règle, un prélat sans sollicitude, un abbé sans discipline, qui n'a du moine que le nom et l'habit. C'est un homme à double face, au dehors un Jean-Baptiste, au dedans un Hérode. C'est un

(1) Ep. 142.

persécuteur de la foi catholique, un ennemi de la croix de Jésus-^Christ ; sa vie, ses mœurs, ses livres le prouvent. C'est un moine en apparence, mais au fond c'est un hérétique, car il ne se contente pas de propager l'erreur par les mensonges qu'il fabrique et les dogmes pervers qu'il invente, mais il soutient ses erreurs avec opiniâtreté. C'est une couleuvre tortueuse, sortie de sa letraite, une hydre qui, pour une tête coupée, en pousse sept autres nouvelles. Au lieu delà tête qui fut tranchée à Soissons devant un légat romain, sont sorties sept hérésies et plus encore, comme vous pouvez en juger par l'exemplaire de ses ouvrages que nous vous avons envoyé. « C'est un homme qui veut dépasser sa mesure et rendre vaine, par sa sagesse, la vertu de la croix du Christ. De tout ce qui est au ciel et en la terre il ne daigne rien ignorer, si ce n'est lui-même. Il change leslimites posées par nos Pères, agitant les questions les plus élevées du dogme, augmentant, diminuant tout à sa guise. A ses disciples, tout novices encore, à peine ébauchés, à peine sevrés de la dialectique, à peine capables de comprendre les premiers éléments de la foi, il ouvre le mystère de la Trinité, le saint des saints et la chambre du Roi... Il fait descendre les dogmes et les mystères jusque sur les places publiques. Qui donc se lèvera pour

fermer la bouche de ce fourbe ? Il est prêt à se faire condamner encore, comme si la première condamnation ne suffisait pas. Que dis-je ? il est tranquille, car il se glorifie d'avoir pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome, et il invoque, pour défenseurs de ses hérésies, ceux-là mêmes qui doivent le juger et le condamner. N'y aura-t-il donc personne qui ressente les injures faites au Christ; qui aime la justice et haïsse l'iniquité (1) ? >

Le ton de ces dernières lettres témoigne de la blessure faite au cœur de saint Bernard par l'attitude d'Abélard. Chose étonnante ! ce grand apôtre, dont l'âme était toute trempée de tendresse et distillait ordinairement la douceur, s'abandonnait parfois à des violences de langage qui déshonorent les bonnes causes plus encore qu'elles ne les servent. Toutefois, ces sorties regrettables ne peuvent faire douter de la pureté et de la grandeur de ses sentiments. S'il fallait leur chercher une excuse, on la trouverait aisément dans le goût de l'époque, qui se complaisait trop au style imagé de la Bible, dans le zélé de saint Bernard et l'exaspération où l'avait jeté la conduite inexplicable d'Abélard, le peu d'espoir qu'il nourrissait de le voir se soumettre à la

(1) Ep. 143, 331, etc.

décision de TÉglise après sa fuite incompréhensible du concile, enân dans Téloignement qui faisait perdre à notre saint la modération qu'il gardait toujours en présence de ses adversaires. Tant qu'il avait pu entretenir Abélard de vive voix, sa parole avait conservé la mesure et le respect qui convenaient à leur commune dignité ; mais, à distance, son ton s'exaltait, comme s'il voulait devenir plus puissant et plus pénétrant. Que si son style perdait alors cette onction qui est son caractère habituel, il ne faudrait pourtant pas croire que son âme fût victime de la passion et s'abaissât jusqu'au sentiment de la haine. Rien n'est moins méchant que son indignation. Ses colères sont des colères de colombe ; elles n'ont pas de fiel. On pourra s'en convaincre le jour où Abélard reviendra à résipiscence.

Cependant, si légitimes qu'elles fussent dans leur principe, ces invectives qui étaient de nature à perdre l'abbé de Saint-Gildas dans l'esprit de ses juges, n'étaient pas des raisons. Une accusation en règle pouvait seule déterminer Rome à ratifier la décision du concile de Sens. Saint Bernard le comprit. Indépendamment de la triple relation qu'il écrivit pour le Pape, il composa à son intention, sous forme de lettre, un traité où il examine et discute quelques-unes des opinions d' Abélard. « Cette

128 ABÉLAKD

composition, dit Rémusat, a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. > On lui a cependant reproché de n'embrasser pas dans leur ensemble les doctrines du novateur ; mais, pour formuler ce blâme, il faut oublier qu'Abélard lui-même n'eut jamais, à proprement parler, un enseignement ni une méthode bien arrêtés, et par conséquent n'eut pas lui— même d'idées d'ensemble. Si tranchant, si absolu qu'il fût dans ses affirmations, le théologien improvisé se laissait pourtant égarer souvent par l'imagination. Il flottait au gré de l'inspiration du moment. De là ses fréquentes et inexplicables contradictions. De là surtout ses témérités de doctrine et ses erreurs involontaires. Saint Bernard pouvait-il se charger de trouver le fil qui dirigeait son esprit dans ces essais incohérents, dont il ne connaissait d'ailleurs qu'une partie ? Ce qu'il vit, et il vit bien, c'est que l'abus de la raison dans les questions de foi était la tendance, pour ne pas dire le caractère de la méthode d'Abélard. Aussi insiste-t-il particulièrement sur ce point à plusieurs reprises, dans le cours de sa lettre. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont il s'occupe avec quelque étendue. Dans la discussion sur la Trinité, il ramasse toutes les forces de sa dialectique pour vaincre son adversaire par l'arme même dont

SUITES Dtî CONCÎI.E DE SENS 129

celui-ci s'était servi, en touchant au dogme.

Peut-être, en condamnant absolument l'opinion

qu'il réfute, ne tient-il pas assez compte des

protestations de bonne foi qu'Abélard a semées

dans ses ouvrages. Mais les protestations même

les plus vives pouvaient-elles atténuer l'efifet

pernicieux d'une erreur doctrinale longuement

déduite et persévéramment soutenue? Qu'un

fidèle se trompe en matière de dogme, saint

Bernard acceptera ses excuses, si elles lui

paraissent sincères; mais qu'un théologien

s'égare, maintienne ses explications erronées et

proteste malgré cela de la pureté de sa foi, c'est

ce que le saint abbé ne peut accepter, et ce que

l'Eglise, d'ailleurs, n'accepte jamais. Abélard

avait beau se défendre de la pensée de l'hérésie,

ses écrits s'élevaient contre lui pour dénoncer

non pas son cœur et sa volonté, mais au moins

son esprit et son enseignement. Sa théorie de la

Rédemption, par exemple, ne pouvait pas plus

que son essai sur la Trinité échapper à la

censure. Dans l'examen et la réfutation qu'il en

fait, saint Bernard prend sur son adversaire

une remarquable supériorité, et montre une

connaissance de la théologie bien autrement

profonde que ceUe de l'illustre professeur de

Sainte-Geneviève et du Paraclet. Parfois, dans

le feu de la discussion, il s'anime jusqu'à rencon-

130 ABÉLA.RD

trer les accents de la plus haute éloquence, et Ton ne saurait dire lequel est plus convaincant, dans cette longue argumentation, de son esprit ou de son cœur. On sent qu'en touchant à ce mystère, Abélard Tarait blessé à la prunelle de l'œil. Le saint abbé clôt sa lettre en remettant toute l'afifaire entre les mains de celui qui est armé par Dieu pour détruire toute hauteur rebelle à la science de Dieu et pour soumettre toute intelligence à l'obéissance du Christ. « On trouve, ajoute-t-il, dans ses autres écrits, plusieurs autres propositions également mauvaises ; mais, ni le peu de temps dont je dispose, ni l'étendue d'une lettre ne me permettent de les réfuter. D'ailleurs, je ne vois pas que ce soit nécessaire ; elles sont d'une fausseté si évidente, que les raisons les plus communes de notre foi suffisent pour les détruire. Cependant j'en ai fait un recueil que je vous adresse (1). >

Ce recueil, qui comprenait quatorze passages extraits des ouvrages d' Abélard, a été retrouvé au Vatican, par Jean Durand, et placé par Mabillon, dans son édition des œuvres de saint Bernard, en tète de la lettre précédente^ II suffisait pour éclairer le Pape et les cardinaux

(1) Ep. 190. seu Tract, ad Innocent, de Erroribus Abœlardi.

et pour déterminer la conduite qu'ils devaient tenir à l'égard de l'accusé.

Abélard, de son côté, ne demeurait pas inactif. NoTis ne connaissons pas les suppliques qu'il envoya sans doute au Pape et à ses amis de Rome, pour leur signifier son appel. Peut-être sont-elles détruites ; peut-être quelque bibliothèque les compte-t-eUe encore parmi ses manuscrits. Son indignation éclata d'aborî dans une profession de foi, dont Othon de Frisingue nous a conservé le commencement, et qui était plutôt propre à empirer sa situation qu'à lui ménager la faveur de l'orthodoxie. Nous n'avons une idée de son contenu que par les allusions et les citations d'un auteur inconnu qui le réfuta avec une impitoyable rigueur (1). Cet anonyme composa une véritable dissertation, en trois livres, qu'il dédia à Hugues, archevêque de Rouen, et où il raconte qu'il fut jadis lié avec Abélard par la plus étroite familiarité, mais qu'il est obligé maintenant de dénoncer

(1) Nous considérons cette profession de foi comme la première en date après le concile de Sens, parce qu'elle fut écrite abirato, (CL Histoire littéraire^ tom. XII, p. 135. Othon de Frising. de Gest. Frid,, lib. I, cap. xlix. Rémusat. Abélard, tom. I, p. 233.) L'auteur qui la réfute (9st un abbé de moines noirs, que Tissier {Biblioth. Cisterc, iv, 238) a pris à tort pour Guillaume de Saint- Thierry.

132 ABÉLABD

SOU ancien maître à la vindicte publique. Il l'accuse d'être conduit par les furies et d'avoir comparé saint Bernard à Satan transformé en ange de lumière ; et il prend avec vivacité la défense du saint abbé contre le pamphlet calomnieux qui noircit sa réputation (1).

Personnellement, l'abbé de Clairvaux ne se sentit pas atteint par les attaques de son aggresseur ; il laissa courir sa profession de foi et n'y répondit pas.

Revenu d'un premier mouvement de colère, Abélard eut bientôt compris la nécessité de renoncer à l'aigreur de la polémique pour conserver l'estime des esprits modérés, assez nombreux encore, qui avaient été jusque-là ses sincères admirateurs et ses fidèles amis. D'ailleurs, une sorte de révolte ouverte contre les actes du concile de Sens seyait mal à un enfant soumis de l'Église catholique. La lettre qu'il adressa à Héloïse est la preuve et l'expressioa du changement qui s'opéra alors dans ses sentiments. Une raison puissante le poussait à formuler cette nouvelle profession de Foi.

Héloïse avait attendu avec impatience et in-

(1) Est-il bien certain d'aiUeurs que cette apologie d' Abélard ne doit pas être placée avant les opérations du concile? Nous avons suivi Texemple de tous les historiens d' Abélard qui la placent après le concile.

quiétude l'issue du concile; elle dut frémir d'horreur contre saint Bernard à la nouvelle de la condamnation de son époux* Par respect pour l'afifection de celle qui avait totyours uni son sort au 8ien> Abélard ne pouvait laisser peser sur lui, ne fût-ce qu'un instant, le soupçon d'hérésie ou de rébellion contre l'Église. n ^avoya donc à l'abbesse du Paraclet et à ses filles une apologie profondément chrétienne et qui prouve une fois de plus que ses erreurs avaient leur principe plutôt dans son esprit que dans son cœur. Il est touchant de l'entendre confier ses peines et les amertumes dont son âme est abreuvée, au cœur qui seul au monde peut^tre partageait pleinement ses joies et ses tristesses :

« Héloïse, ma sœur, toi, jadis si ohére dans le siècle^ ai^ourd'hui plus chère encore en Jésus^hristi la logique m'a rendu odieux au monde* Us disent» en effet» ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse est pei^di» tion» que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli grandement dans la science de Paul. C'est, il me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi ; je ne veux pas à ce prix être philosophe, s'il faut me révolter contre Paul. Je ne veux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ. Car il n'est

pas SOUS le ciel d'autre nom que le sien, ea qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ qui règne à la droite du Père : des bras de la foi je l'embrasse opérant divinement des choses glorieuses dans le sein d'une Vierge. Et pour que toute inquiète sollicitude, tout ombrage soit banni du cœur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci : J'ai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son Église. Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots : Je crois dans le Père, le Fils et Saint-Esprit, Dieu un par nature et vrai Dieu qui contient la Trinité dans les personnes, de façon à conserver toujours l'unité dans la substance. Je crois que le Fils est en tout co-égal au Père, savoir en éternité, en puissance, en volonté, en opération. Je n'écoute point Arius qui, poussé par un génie pervers ou même séduit par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la Trinité, enseignant que le Père est plus grand, le Fils moins grand, oubliant ainsi le précepte de la Foi : « Tu ne monteras point par des degrés à mon autel (1) ; » car il monte par degrés à l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinité une priorité et une postériorité. J'atteste que le Saint-Esprit est

(1) Exode, XX, 26.

consubstantiel et co-égal en tout au Père et au Fils, quand, dans mes livres, je le désigne si souvent du nom de divine Bonté. Je condamne Sabellius, qui, attribuant au Père et au Fils la même personne, avança (jue le Père avait souffert la passion, d'où est venu le nom de Patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils de l'Homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux natures. C'est lui qui, après avoir souffert toutes les conditions attachées à son humanité et la mort même, est ressuscité, est monté au ciel et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les péchés sont remis par le baptême, que nous avons besoin de la grâce pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont régénérés par la pénitence.

Quant à la résurrection de la chair, pourquoi enparlerais-je ? puisque vainement je me glorifierais d'être chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour. Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne crains pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Charybde, je n'ai pas peur des chants mortels des sirènes. Si la tempête vient, elle ne me renversera pas ; si les vents soufflent, ils ne m'agiteront pas,

196 ABitÀED

car je iais fondé Jinr la pierFa inébranlabla ^) . » On aime à entendre de pareils aceeais sortir de la boucha d'Abélard. Cette déclaration était rexpression noble et ferme d'nne toi eonvain^r eue et pouvait lui gagner la bleBYeillance des esprits non préreniu. Toutefois elle était insufr flsante pour quiconque était au courant de «e9 erreurs. Abélard s'imaginait volontiers que son Credo se conciliait avec lee explications ^'il avait données des mystères de la religion. Son ignorance, tranchons le mot, la fausseté de son esprit lui servait d'excuse. Mais, il £a«t bien le reconnaître, cette déclaration ne rétracte pour le fond aucune des opinions qu'on lui reprochait, à part la théorie sur la grâce et le libre arbitre. «Il n'est, dit Rénmsat, ni le premier ni le seul qui, pour rest^ dans Tunité, ait profité d'une communauté de laa* gage 6n1a*e ses adversaires et lui^ scms tenir compte des idées diverses que des esprits différents attachent aux mêmes mots (2). » On ne flétrirait jamais assez un tel procédé, s'il provenait de l'hypocrisie ou servait de tacti* que ; mais le caractère d'Âbélard étant connUt sa conduite est correcte et échappe k la critique. Il est curieux de voir comment cet homme

(1) Apolog. ad Heîoïss.

(2) Abilard^ tom. !••, p. 231.

SUITES DU CdfCHj: DE SENS 137

se fait illii6io&, lorsqu'il déclare qu'il n'a pas peur du ehant mortel des sirènes. La dialectique était une fatale sirène dont les chants exerçaient toujours sur lui un funeste empire. Appelé à expliquer dans une chaire publique le dogme de la Trinité ou celui de la Rédemption, il n'eût pas manqué de retomber dans ses premiers errements. Plaignons cette faiblesse incurable du génie qui provient d'une mauvaise formation première et d'une préparation à l'enseignement hâtée et trop présomptueuse ; mais louons sans réserve ce courage qui portait Abélard à lutter, par respect pour sa foi, contre les séductions de sa propre raison.

L*illu8tre professeur veut rester catholique, et il condamne volontiers toutes les erreurs condamnées par l'Église, au risque de flétrir ses propres envisages. Dans cette apologie qu'il adresse à Héloïse, il semble qu'il ait déjà fait un pas pour se rapprocher de la vraie doctrine catholique. Cette disposition n'est-elle pas pour l'avenir un gage de la soumission plus entière de son esprit, et surtout n'est-elle pas déjà une marque de sa parfaite bonne foi? Qui ne comprend qu'avec de pareils sentiments il ait cru pouvoir affronter à Rome le regard de ses juges et se laver entièrement de l'accusation d'hérésie ?

138 ABELABD

Ayant ainsi tranquillisé son épouse, il prit sans retard le chemin de la Ville éternelle. Il recevait sur sa route l'hospitalité dans les monastères. Or, passant par la Bourgogne, il vint un soir demander un asile pour la nuit à l'abbé de Cluny.

La maison de Cluny, située non loin de Maçon, était alors la plus célèbre abbaye des Gaules. Fondée au X* siècle par Bemon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume I*', duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne, elle était depuis longtemps une pépinière de grands hommes. EUe avait fourni à l'Église des évêques et des Papes pour la terre, et des saints en grand nombre pour le ciel. Avec le temps, et à la suite des richesses, des abus s'étaient glissés dans la règle, et le relâchement s'était introduit dans la discipline. Mais la réforme de Citeaux et de Clairvaux avait arrêté par son influence rivale ce mouvement de décadence. A l'abbé Pons de Melgueil, de triste mémoire, mort à Rome excommunié, avait succédé dans le gouvernement du monastère un abbé célèbre par ses vertus, son talent, et surtout par son aménité et par sa douceur.

Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des seigneurs de Montboissier, en Auvergne, et que l'Église honore sous le nom de Pierre

le Vénérable, savait joindre, dans ses relations avec ses moines et avec les étrangers, à une grande fermeté de caractère un grand esprit de conciliation et de tolérance. Uni à saint Bernard par les liens d'une profonde estime et d'une sincère amitié, il avait dû combattre avec force les reproches trop vifs que celui-ci avait adressés à son ordre ; mais il n'en avait pas moins gardé pour 4c l'ami de son cœur » l'admiration et, ce qui vaut mieux, l'affection qu'il lui avait vouée dès longtemps. Sa grande âme était inaccessible aux mesquines passions de la jalousie et de la rancune. Il avait pris pour devise cette belle sentence : « La règle de Saint- Benoît est subordonnée à la règle de la charité. > Et de cette devise il faisait la règle de sa vie. Toute sa science du gouvernement des âmes consistait à les aimer.

Tel est l'homme à qui s'adressait Abélard fugitif. Avec quelle bonté il fut accueilli par Pierre le Vénérable, on le devine aisément. Le pieux abbé lui demanda quel était le but de son voyage. Abélard lui répondit que, persécuté par la haine de ses ennemis et chargé du nom d'hérétique dont il avait horreur, il en avait appelé à la Majesté Apostolique et qu'il voulait se réfugier sous sa protection. Pierre le Vénérable approuva son dessein et lui assura que Rome, le

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refuge de l'étranger etda pèlerin, ne manquerait pas de Ini rendre justice et, au besoin, de lui accorder miséricorde .

Mais ce voyage de Rome ne devait pas s'effeetuer. Pendant son séjour à Cluny, Âbélard appMt la décision que le Pape avait prise à son égard, et la condamnation qui l'atteignait daus ses écrits et même dans sa personne. Cette nouvelle avait de quoi l'atterrer. Elle ne fut pas d'abord officielle et elle n'arriva sans doute à Oluny, comme elle se répandait partout, que sous la forme d'une rumeur publique. Le fait était-il vrai? Abélard dut en douter longtemps. S'il était vrai, que s'était-il passé à Rome?

Les lettres de saint Bernard au Pape et aux cardinaux avaient produit leur effet. Les propositions qu'il avait soumises au Saint-Siège et qui étaient tirées littéralement des livres d'Abélard, étaient articulées avec une telle précision que le doute n'était pas possible sur leur sens et leur portée. Innocent II convoqua pourtant et consulta le Sacré Collège ; mais la réponse des évêques et des cardinaux fut telle qu0 l'abbé de Clairvaux pouvait l'espérer. Les disciples et les amis d'Abélard se levérent-ils pour défendre sa cause? Nous l'ignorons. On le condamna sans l'entendre et, sept semaines environ après le concile de Sens (16 juillet 1141),

SUITES J)V <XmCILE DE SENS 141

iMBOcemik adressait à ses Ténérables trèfw Henri de Seoic, Sao^soH de Reims, et à leurs suffiragants, et à son très cher fils en Jésus-Christ Bernard abbé de Clairvanx, un Rescrit daté de Latran, qui contenait la condamnation d'Âbélard et de ses docMnes. Après un préambule sur TuBité delà foi et l'infaillibilité du Saint-Siège, le Pape déclare qu'il a, sur Tinspection des lettres et des articles à lui déférés par le concile de Sens, reconnu avec douleur, dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes li^^ies et de nouveaux dogmes pervers con- Is^ires à la foi catholique. Il a horreur de Taudace des téméraires qui profanent les sacrés mystères; il rappelle avec complaisance la défense faite après le concile de Gfaalcédoine par l'empereur Marcien de très chrétienne méçaoire, à tout clerc, militaire ou laïque, de traiter publiquement des questions de fol chrétienne déjà laranchées par TÉglise. La peine des sacrilèges doit être appliquée aux contempteurs de cette loi, et si le violateur est un clerc, il sera rejeté des rangs du clergé (1). Abélard s'est rendn passible de ce rigoureux châtiment. Le Pape se félicite qu'au moment où se raniment

(1) Ep. 144 et Note de Mabillon sur ce décret de Marcien.

142 ABÉLARO

les anciennes erreurs déjà flétries, Dieu ait donné à rÉglise de France des enfants dignes de leurs pères, et d'illustres pasteurs jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique. « En conséquence, ajoute-t-il, si indignes que nous soyons du siège de Pierre à qui il a été dit : « Confirme tes frères »; après avoir pris conseil de nos frères les évêques et les cardinaux, nous condamnons par Tautorité des saints canons les articles recueillis par vos soins, ainsi que tous les dogmes pervers de Pierre et leur auteur luimême ; et nous imposons à Pierre, comme hérétique, un perpétuel silence ; nous estimons, en outre, que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans le lien de l'excommunication (1). »

Une seconde lettre donnée le lendemain de la précédente et portant la même suscription, était ainsi conçue : « Par les présents écrits, nous mandons à Votre Fraternité de faire enfermer séparément, dans les maisons religieuses qui paraîtront le plus convenables, Pierre Abélard et Arnaud de Bresce, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler lés livres de leur erreur partout où

(l)Ep. 144.

ils seront trouvés. » Et à cette lettre était annexé l'ordre suivant : < Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à ce que la lettre même (sans doute le rescrit principal) ait été, dans le colloque de Paris qui est très prochain, communiquée aux archevêques (1). »

Innocent III fit, en outre, brûler publiquement les ouvrages d'Abélard dans l'église de Saint-Pierre à Rome (2).

Ainsi se consommait la justice de l'Eglise, ce que d'autres ont appelé son iniquité. La sentence du concile de Sens était ratifiée dans toute sa teneur ; et, qui plus est, défense était faite au professeur, comme hérétique, de tenir désormais école. Cette note d'hérésie qui est extrêmement grave, et qui le paraît d'autant plus qu'Abélard prétendait pouvoir justifier de son orthodoxie, n'allait pas cependant, qu'on veuille bien le remarquer, jusqu'à condamner la conscience du théologien, en ce sens qu'il fut déjà, bon gré malgré, formellement hérétique ; elle n'atteignait directement que ses erreurs de doctrine et sa conduite extérieure. Elle mettait le dépôt de la foi à l'abri de toute atteinte, et préservait de la tentation d'une imitation dangereuse les fidèles

(1) Oth. Frising., loc. cit.

(2) Gauf . ^ Vita Sti Bernardi^ loc. cit.

411e son ipéikie sMaÀt pu fasciner ou sa coâduite èfitrl^ér. Mais, d'aatre part, comme sa personne draiéurait toujours par elle-même un^e m^iaee pour renseignement catholique, le Saini^Si^é estima que la force seule saurait réduire sa» langue au silence et sa plume au rcrpos; et la réclusion lui parut l'unique moyen à employer pour obtenir ce nécessaire résultat* Si les protes* tations antérieures d'Abélard étaient feintes et hypocrites, elles allaient être démasquées et se oonyertir eU une révolte avouée, mais secrète, et, par suite, peu nuisible; si elled étaient sin* céres, elles allaient éclater plus solennellement et devenir plus au&entiques par une acceptation résignée de la peine que la justice de l'Église avait jugé bon de lui in&ger, et par une rétractation publique de ses erreurs et de sa conduite passées^

Cependant» en préseUce d'un procédé aussi sévère^ l'esprit knoderne s'irrite et^ s'il ne va pas jusqu'à proférer un blâme, il se pose au moins deul: graves questions qui concernent l'une là doctrine, l'autre la p^sonne d'Abélard.

Abélard, dit^n, affichait son orthodolie ; il niait avoir professé les erreurs qu'on lui attribuait. L'Église était-elle un meilleur juge que lui-même du sens qu'il attachait à l'expression de ses idées? Remarquons tout de suite qu'au

SUITES BU COVmLE DE SENS 145

moyen âgé le doute sur ce point ne rint à Fesprit de personne. L'Église n'est pas, en fait de doctrine, établie juge des pensées et des intentions d'an auteur, mais elle est juge des mots qui les expriment, pris dans leur sens obvie. Elle n'eut donc pas à s'occuper, pour formuler son jugement contre l'enseignement d'Abélard, de la bonne foi du théologien. La distinction du fait et du droit en matière dogmatique n'était pas alors inventée ; et ce serait faire injure au caractère aujourd'hui bien connu d'Abélard, que de Jui reprocher de n'avoir pai$ su recourir, pour échapper à la condamnation qui frappa sa théologie, à cette misérable subtilité qui déshonora plus tard le Jansénisme aux abois.

La seconde question concerne la personne même du novateur. Le plus grand génie du XIP siècle condamné à la réclusion, s'écrie-t-on, quelle tyrannie ! Or, qu'a fait l'Église ? Si elle fmppa directement l'enseignement et la conduite d'Abélard, elle n'atteignît qu'indirectement sa personne, par suite de la nécessité où elle était d'arrêter la propagation de ses erreurs. Mais encore, dit-on, cette condamnation indirecte était-elle légitime? Pour quiconque admet ce, qu'on appelle aujourd'hui la liberté de penser et surtout la licence de parler, elle fut incontestabtemest une violatiojt du droit individuel ; mais

U suffit de reconnaître à l'Église une autorité doctrinale infaillible, la mission de conserver le dépôt de la foi, et un droit de coercition sur ses membres coupables, pour approuver la conduite du pape Innocent II.

Cette condamnation qui choque tant nos idées et nos habitudes modernes, fut alors acceptée par la plupart des esprits sans étonnement et sans révolte. Une seule voix fit entendre des paroles de désapprobation. Pierre Bérengér n'eut pas plutôt connu la décision de Rome, qu'il prit la plume pour venger son maître. Malheureusement il déshonora sa fidélité au malheur par la violence de son langage. L'écrit qu'il lança dans le public est moins une apologie d'Abélard qu'un pamphlet contre le concile de Sens, contre le pape Innocent II, et particulièrement contre saint Bernard. C'est un tissu de calomnies, relevé parfois par un véritable talent satirique, mais assaisonné ordinairement de puérilités, de citations ridicules, de plaisanteries ignobles, qui bravent même l'honnêteté de la langue latine. Il est triste de voir avec quelle audace un partisan d'Abélard refait, devant des témoins aussi bien sinon mieux informés que lui, l'histoire de la condamnation de son maître, et dénature les faits, afin de se procurer^le triste plaisir de jeter l'insulte et la boue à la face de ses adversaires.

Nous ne le suivrons pas sur le terrain de ses calomnies. Qu'il nous suffise d'examiner ses critiques exagérées ou impertinentes. Après s'être moqué de la prétention constante de saint Bernard à n'être qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'avoir étudié, quoiqu'il écrivît avec beaucoup d'art et de recherche, l'apologiste lui rappelle avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, et lui déclare qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite vis-à-vis d*Abélard. Puis vient une peinture intérieure du concile, où les pontifes sont représentés ivres comme de vrais pots, pleins de vin comme des pourceaux, endormis pendant que le lecteur débite les propositions à condamner, et à peine réveillés de leur sommeil léthargique, lorsqu'ils prononcent leur jugement. Saint Bernard présidant une orgie! quelle basse plaisanterie (1)! Mais passons.

Abélard effrayé se réfugie dans l'asile du jugement de Rome. «Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine, je veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie; J'en appelle à César. Mais Bernard l'abbé, sur le bras du-

(1) Nous avons fait remarquer plus haut qu'il ne pouvait être question, dans cette peinture de Bérenger, de la téasM publique du concile.

quel 96 l'eposait la multitude des Pères, i^e dit pas comme le gouverneur qui teuait saint Paul . dans les fers : < Tu en as appelé à César, tu iras à César ; > mais : « Tu en as appelé à César, tu n'iras pas à César. » Il informe, en effet, le Siège apostolique de tout ce qui a été lait« et aussitôt un jugement de condamnatiou de la cour de Rome court dans toute rÉglise gallicane. Ainsi est condamnée cette bouche» temple de la raison, trompette de la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur ! absent,^ non entendu,, non convaincu. Que dirai-je?

Que ne dirai-^je pas Bernard?.,. Il voulait»

disent les, fauteurs de l'abbé, corriger Pierre, Homme de b^en, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'une foi intacte, pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais^tu le caractère du blasphème éternel t Et si tu cber^ chais à enlever à Pierre l'amour du peuple, comment t'apprêtais -tu à le corriger î De l'ensemble de tes actions il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle. C'est une beUe parole que celle du prophète: € Le juste me corrigera en miséricorde (1), > Où manque, en effet, la miséricorde,

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