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CHAPITRE VIIL

DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD. — De Generibus el Speciebus. — QUESTION DES UNIVERSAUX.

La nature des genres et des espèces a donné lieu à la controverse la plus longue peut-être et la plus animée, certainement la plus abstraite, qui ait passionné l'esprit humain. Rien en effet ne ressemble moins à une question pratique, à une de ces questions mêlées aux intérêts du monde et aux affaires de la vie, que celle de savoir ce qu’il faut penser de la naturg des idées générales. S’il existe une chose qui paraisse une simple curiosité scientifique, c’est assurément une recherche dont il est difficile de faire saisir l’objet même à bien des esprits cultivés. Cependant la durée de la controverse est un fait historique. Elle a commencé avant le moyen âge, et elle s'est maintenue à l’état de guerre civile intel-

lectuelle, depuis le x1° siècle jusqu'à la fin du xv°, c’est-à-dire pendant plus de quatre cents ans. La chaleur et la violence même avec lesquelles cette guerre a été soutenue passe toute idée; et si le règne de la scolastique est à bon droit regardé comme l'ère des disputes, il en doit la réputation à la question des universaux.

Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique de cette unique question. C’est Abélard lui-même qui a dit : « Il semblait que la science résidät tout en- « tière dans la doctrine des universaux ‘. » Et l'un des hommes qui ont décrit avec le plus de vivacité et jugé le plus librement les querelles de ce temps, Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomption de certains docteurs , s'exprime ainsi :

« Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d’oraison , se tient et parle comme s’il savait tous les arts*; il vous apporte un système nouveau touchant les genres et les espèces, un système wmoonnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort il vient tout fraichement de découvrir dans les mystères d'Anistote; il est prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travañl a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que la maison de César n’en a usé à gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il.a été-versé plus d'argent que n'en a pessédé Crésus dans toute son opulence. Elle a retenu en effet si langtamps grand nombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ils n'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose ; et c’est pout-

æ Ab. Op., ep. 1, p. 6.

* Ces deux lignes sont ‘dans le texte deax vers dont Jean it qu'il ne se rappelle pas l’autaur :

.Gartio (aic):quisque dues posiquam scit jumgere parties, Sic stat, sic loquitur velut omnos noverit artes.

Policrat., Yib. VI, c. xu. — Voyez aussi Buddous, Obsero. select., XIX, t. VI, D. fil ‘OL 198. N

ètre que leur curiosité ne s’est pas contentée de ce qui pouvait être trouvé; car de même que dans l’ombre d'un corps quelconque la substance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligibles qui peuvent être compris universellement, maïs non exister univergellement , la substance d’une solide existence ne saurait être rencontrée. User sa vie en de telles recherches, c’est le fait d’un homme oisif et qui travaille à vide. Purs nuages de choses fugitives, plus on les poursuit avidement , plus rapidement ils s’évanouissent, Les auteurs expédient la question de diverses manières, avec divers langages, et quand ils se sont différemment servis des mots, ils semblent avoir trouvé des opinions différentes; c'est ainsi qu'ils ont laissé ample matière à disputer aux gens querelleurs..…. »

Ainsi parlait un écrivain qui faisait profession d’être de l’Académie, c’est-à-dire de douter un peu , et de s’en teniraux choses probables, tout en se donnant pour fermement attaché au grand Aristote, qu'il regardait comme l’auteur de la science du probabilisme, sans doute pour ayoir défini le raisonnement dialec: tique le raisonnement probable *. Jean de Salisbury n'estimait guère la question n1 les systèmes qu’elle avait enfantés; mais il était frappé de l'importance de fait d’une question qui avait donné plus de peine à conduire que l'empire romain. Il s’étonnait de la violence des disputes qu’elle allumait de son temps; et cependant il n'avait pas vu la querelle dégénérer en combat véritable, ni le pugilat et les armes employés à l’aide d’une thèse de dialectique. Il n’ayait pas vu de sang rougir le pavé de l'Université, si ce n’est quelquefois sous le fouet des maîtres, ni le pouvoir spirituel ou temporel déployer ses rigueurs, pour intimider ou punir le crime d’errer sur la nature des

4 Topic., 1,1.

li LIVRE IL

idées abstraites ‘. Mais il reconnaissait dans la question des universaux le thème éternel des bruyants débats du monde savant. « Là sont, » disait-il, «les « grandes pépinières de la dispute, et chacun ne « songe à recueillir dans les auteurs que ce qui peut « confirmer son hérésie. Jamais on ne s’éloigne de « cette question; on y ramène, on y rattache tout, « de quelque point que soit partie la discussion. On « croit se trouver avec ce peintre dont parle un poëte, « et qui pour toutes les occurrences ne savait d’aven- « ture retracer qu’un cyprès*. C’est la folie de Rufus « épris de Névia, de qui rien ne peut le distraire. « Il ne pense qu'a elle, ne parle que d'elle ; si Névia « n'était pas, Rufus serait muet*. C’est qu’en effet la « chose la plus commode pour philosopher est celle « qui prête le plus à la liberté de feindre ce qu'on « veut, et qui par sa difficulté propre et par l’inha- « bileté des contendants, donne le moins la certi- « tude. »

Voilà donc le fait bien établi; c'était un sujet infini, une source intarissable de disputes et de systèmes. C’était le seul problème, le premier intérêt, la grande passion; les docteurs en parlaient sans relâche, comme les amants ridicules de leur maîtresse.

‘ Metal. 1.1, c. xxiv. — Voyez les citations de Louis Vives et d'Érasme dans Dugald Stewart (Phil. de l'esp. hum., c. 1v, sect. m). Les réalistes et les nominaux se sont mutuellement accusés d’avoir fait brûler leurs adversaires sous prétexte d’hérésie.

* Policr., 1. VIL ce. xu.

3 ]] cite ici une épigramme de Coquus. Ce Coquus n’est pas autre que Martial, de qui une épigramme assez jolie contient ce vers :

…. Si non sit Nævia, mutus erit.

(L. I, ep. LXIX.)

Etnous-mêmes, ne revenons-nous pas continuellement à cette question des universaux ? Elle est toujours tellement près des autres questions dialectiques qu'on n'a pu, sans la rencontrer sur ses pas, parcourir le champ de la logique d’Abélard. Déjà nous savons comment elle s’est introduite dans le monde; comment elle était à la fois posée et compliquée par les antécédents du péripatétisme scolastique; comment enfin Abélard , intervenant entre deux opinions absolues , a pu rendre à l'opinion tierce qu'il a soutenue une importance toute nouvelle. Il ne l'avait pas inventée ; mais il l’a rajeunie et remise en honneur : elle a passé pour son ouvrage.

On a vu que la controverse des universaux avait sa racine dans l'antiquité‘. Aussitôt qu’elle naît, elle doit produire le nominalisme; car la première fois qu'on entre en doute sur la nature des idées

générales, ou qu'on se demande à quoi l’on pense

lorsqu'on prononce un terme général , il est naturel de se dire d’abord que l’être général n’existe pas et ne peut exister, puisque la sensation n’en a jamais perçu aucun, et que la raison ne peut concevoir comme réelle que l'existence individuelle ; ensuite, de conclure que la généralité n’est qu'une manière humaine de concevoir les choses ou de les exprimer (conceptualisme et nominalisme ). Le premier germe de cette doctrine nous est donné par l’histoire dans l’école de Mégare. Cette secte avait soutenu 4° que la comparaison est impossible, excepté du semblable à lui-même (Euclide) ; 2° qu’une chose ne peut être

‘ Voyez le c. u du présent livre, t. J, p. 344.

il Le

affirmée d’une autre ; puisqu'elle ne saurait lui être identique (Stilpon ); 4° que celui qui dit homme ne dit personne, puisqu'il ne dit ni celui-ci, ni eeluilà (Stilpon }'. On voit reparaître tous ces principes dans la scolastique du moyen âge; le second surtout seretrouve dans Abélard, qui ne savait peut-être pas que l'école mégarique eût existé; et ce n'est pas sans raison que les historiens de la philosophie placent le nom de Stilpon à l’origine du nominalisme. Cette origine, au reste, n’est pas faite pour lui ôter cette couleur de philosophie négative et ces apparences de tendance à l’éristique et au nihilisme que les critiques lui reprochent.

Zénon fut le disciple de Stilpon. Plus réservés que les mégariens, les stoïciens développèrent les mêmes idées, au moins dans le sens du conceptualisrhe, et n'échappèrent point au danger d'une logique plus ingénieuse que sensée. Aussi a-t-on imputé à leur influence tout ce que la scolastique présente de sophistique subtilité". Historiquement, de tels rapports seraient peut-être difficiles à prouver, quoique les analogies soient réelles; mais on se réricontre sans s’imiter.

Enfin, Aristote et Platon avaient établi chacun une doctrine originale; celui-ci, en atténuant et supprimant la difficulté de la question par l’attribu-

* Euclide, Tv dex rAe tapalolñe Adyoy &vhpet, Aéyuv Arai dE Guocay æbrév, # 8 avopoluy auvraabar, etc., Laert., L. I], c. x.— Stilpon. Etepov Erspou ph xarnyopioBar.…. Te Gv où Xdyor Étepor raura Erepx éote, xxÙ ôter Ta étTepa rexopiobxt &huv. Plutdreh., adv, Colot., xxif, xxttt.-—"Avñpse exit tè el0n, nai éheye Tôv Aéyovræ dvôpunoy élvar, mnôéva® oùrTe yap vrovOà eyeuv, oÙre révôè. Laert. , 1. 11, c. xn, 7,

* Brucker, Hist, crit. phil., t. 1H}, p. 569, 072, 719 et 904,

tion d’une existence réelle aux: types généraux des ehoses, aux idées invisibles, l’'exemplaire et l’objet des idées générales ; eelui-là, en adoptant le principe négatif, qu'iln ya rien en acte quisoituniversel, mais ex tempérant les conséquences de cet individualisme, soit par la théorie de l’existence en acte ‘et en puissance, soit par la distinction de la forme et de la matière, soit par l'admission des substances secondes et des formes substantielles. De là cependant deux doctrines : l’une, le réalisme idéaliste; l’autre qu’on pourrait appeler le formalisme, et qui, en conservant des traces de réalisme, pouvait mener aux conséquences avouées des conceptualistes et des nominaux. Ces deux grandes doctrines, protégées par des noms immortels, n'avaient jamais été complétement oubliées.

Depuis Aristote et Platon, il y avait done au moins deux opinions sur la question, qui n'avait pas toujours conservé la même forme -ni la même portée. Comme, parmi les idées, les unes sont des idées de choses sensibles, les autres des idées de choses insensibles, cette différence avait engendré celle des doctrines et produit les diverses solutions d’un problème unique. é

Dans l’antiquité, deux grandes écoles avaient pris parti contre les idées des choses sensibles, en révoquant en doute ces choses mêmes. La secte éléatique niait les choses sensibles, prétendant démontrer leur impossibilité rationnelle, et elle ouvrait ainsi la porte à toutes les sortes de scepticisme. Platon, sans aller aussi loin, osa n'attribuer qu’une réalité imparfaite aux choses sensibles, accusant ainsi la

sensation et les idées qu’elle suggère d’une certaine infidélité. Ce qui échappe aux sens lui avait paru plus réel que ce que les sens atteignent et manifestent.

Mais les idées des choses non sensibles ne sont pas toutes de même espèce, parce que les choses non sensibles ne sont pas toutes de même nature. Toute doctrine qui les confond et les enveloppe dans une proscription commune, manque de justesse et de pénétration. Peut-être Épicure, peut-être Démocrite ont-ils mérité ce reproche. L’injustice ou l'ignorance pourraient seules l’adresser à cet Aristote qui a tant méprisé Démocrite. Certes il a reconnu comme réelles bien des choses non sensibles, et linvisible eut souvent la foi de l’auteur de la Métaphysique, de celui qui disait qu’il n’y a de science que de l’universel'. Mais quel invisible, s’il y en a plusieurs ? Quelles sont les distinctions à faire parmi les idées des choses non sensibles ?

D'abord , les idées sensibles ou souvenirs des individus donnent naïssance immédiatement à deux sortes d'idées. La première se compose des idées des qualités perçues dans les individus. Ces idées, souvenirs de sensations, une fois qu'elles sont détachées de ces souvenirs, ne représentent plus rien de réellement individuel, ni qui soit accessible aux sens en dehors des individus; elles sont donc, à larigueur et prises isolément, des idées de choses non sensibles, quoiqu'’elles soient les souvenirs ou conceptions des modes sensibles que l'expérience nous

1 Analyt. post., 1, xxx. — Met., XI, 1v ot vr.

témoigne dans les individus. Conçues en ellesmêmes et séparément, elles représentent les qualités abstraites de tout sujet, et c'est pour cela qu’on les appelle communément idées abstraites. La seconde classe d’idées de choses non sensibles à laquelle donne lieu le souvenir des choses sensibles, est celle des idées des qualités en tant que communes aux individus semblables, lesquelles qualités, considérées dans les êtres qui les réunissent, servent à distribuer ceux-ci en diverses collections. Ces collections sont les genres et les espèces. Les idées de ces collections sont des idées de choses non sensibles, quoique d’une part ces collections comprennent tous les individus accessibles aux sens, et que de l’autre ces idées soient les souvenirs des qualités observées chez les individus que les sens ont fait connaître. Mais, d’un côté, le genre ou l’espèce comprennent tous les individus, et nul ne peut avoir observé tous les individus. De l’autre, les idées de genre ou d'espèce font abstraction des individus, pour résumer ce qu'ils ont de commun; et ce qu'ils ont de commun ne peut être perçu par les sens hors d'eux-mêmes. Les idées de genre et d’espèce ne sont donc ni des souvenirs directs de sensations, ni seulement des souvenirs de sensations, quoiqu’elles contiennent des souvenirs de sensations. Elles comprennent plus que les sens n’en ont vu. | Ainsi, même pour ceux qui n’admettent pas d’autres éléments dans les idées abstraites ou de qualité et dans les idées universelles ou de genre et d'espèce que la sensation rappelée, décomposée, généralisée, ces idées renferment quelque chose de non senti et

quelque chose de non sensible. Elles ne sont pas de pures idées des choses sensibles. Il y a dans les idées de genre et d'espèce, non-seulement l'idée abstraite de qualité; mais encore une induction qui conclut de l’expérience à l'existence des qualités semblables dans les individus réels ou seulement-possibles, autres que ceux qu'on à pu observer; et cette induction s'appliquant ou pouvant s'appliquer à ce qu’on n’a jamais vu, à ce qu on ne verra jamais, à ce qu’on ne saurait voir, il s'ensuit que, dans ces idées, il y a déjà la conception de l’invisible.

Une psychologie un peu sévère y verrait bien autre chose, et dans la formation des idées de genre et d’espèce, dans celle des idées abstraites, dansla notion même des individus observés, elle déméêlerait et constaterait bien d'autres idées, fruits de l'intelligence, etqui ne correspondent à rien d’individuel ni de sensible. Telles sont les idées d’être, de substance, d’essence, de nature, etc. Telles sont encore eelles de cause, d'action, etc. Là encore se trouveraient des idées de choses non sensibles, dont la théorie de l’abstraction, telle que nous venons de la rappeler, ne suffirait pas à expliquer l’origine. Pour la production de ces idées, des philosophes ont admis une sorte d'induction particulière; et, dans tous les cas, comme elles ne sont pas des idées de pures qualités ni de genre et d'espèce, ce sont des idées abstraites d’une nouvelle classe, idées encore plus abstraites, c'est-à-dire encore plus éloignées des réelles substances individuelles, que les autres idées placées jusqu'ici hors du cerole des idées sensibles.

Enfin , il est des choses substantielles et réelles

| DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. 44 qui ; bien qu’inaccessibles aux sens, sont Pobjet de la pensée. Dieu n'est pas une qualité, un genre, une espèce; c’est le nom et l’idée d’un être déterminé, réel, et pouftant imaccessible aux sens. L'âme est aussi le nom d’un de ces êtres dont Pexistence individuelle peut étre conçue et affirmée, quoique aucüne sensation ne }ä manifeste. Le monde n'est pas non plas une idée abstraite, ni un genre, ni une espèce, c'est un tout réel et même individuel qui n’est que concu, et dont le nom exprime une idée beaucoup plus large que le souvenir d'aucune sensation.

Il suit que les idées des choses non sensibles peuvent se diviser ainsi : 4° Idées d'êtres déterminés ét substantiels , inaccessibles aux sens, Dieu, une âme, etc. 2° Idées de choses inaecessibles aux sens, mais qui ne sont pas aussi nécessairement conçues comme des substances , force, cause, nature, essence, etc. 3° Idées de touts dont quelques parties ou quelques propriétés seulement sont accessibles aux sens, le ciel, l’espace, le monde, etc. 4° Idées de collections ou de touts partiels dont les éléments individuels ne sont. pas tous perçus, le plus grand nombre en étant seulement conçu, règne inorganique, système des plantes, etc. 5° Idées des collections fondées sur une essence commune ou plutôt idées d’essences génériques ou spéciales; c’est proprement l’idée de genre et d’espèce. 6° Idées de qualités ou modes plus où moins voisins ou éloignés des attributs essentiels ; ce sont les idées abstraites proprement dites.

Toutes ces idées, que la grammaire appelle indistinctement abstraites, sont dans le langage et dans

LS

l'esprit humain. YŸ sont-elles toutes au même titre ? Doivent-elles être rangées sous le même nom et sous la même loi?

Quelques philosophes l'ont pensé; mais leur autorité n'est pas grande. Le sensualisme a toujours incliné vers cette erreur; l'idéologie pure y tend. Cependant tous les sectateurs éclairés de l'idéologie ou du sensualisme s'en sont jusqu'à un certain point préservés. Celui qu'on leur donne habituellement pour chef, bien qu'il ne puisse être confondu avee eux, Aristote, n'a nié ou méconnu aucune classe d'idées de choses non sensibles. Il les admet et les emploie toutes; mais il ne les range pas toutes sur la même ligne. Seulement, ne reconnaissant d’existence que l'existence déterminée, il semble avoir refusé la réalité aux objets propres et directs des idées qui ne sont pas individuelles. Mais ces idées en elles-mêmes, il les a tenues pour réelles, pour vraies, pour valables, et les conceptions pures de l'esprit humain n’ont nulle part joué un plus grand rôle que dans le péripatétisme.

Quatorze siècles après lui, on ade nouveau examiné le fond de ces idées ; et d’abord on a mis hors de question les idées de substances invisibles, comme Dieu, ange , âme, et les idées de qualités proprement dites, de celles qui n’existent réellement que dans les

sujets individuels, comme les adjectifs blanc, rouge,

dur , etc., et les substantifs abstraïts qui y répondent. Les premières de ces idées sont des êtres’, les se-

* Les premières n’ont pas été constamment et sans exception mises hors du débat, et nous voyons dans Abélard qu’une secte, observant que Dieu ne

condes des accidents. Il est resté : 1° Les idées de certaines choses non sensibles qui sont comme les conceptions nécessaires de l'esprit ( substance , essence , cause , etc. ), attributs les plus généraux des choses, analogues aux catégories ou prédicaments des aristotéliciens. 2° Les idées de certaines qualités essentielles qui sont la base et la condition des essences; ces idées, difficiles à exprimer, sont les formes essentielles du péripatétisme et de la scolastique. 3° Les idées des essences qui sont le fondement des genres et des espèces ; cesont les universaux proprement dits. 4° Les idées des touts qui sont ou les collections d'individus autres que les genres et les espèces, ou des composés déterminés de parties formant ensemble une unité de conception.

Toutes ces idées ont un caractère commun : elles sont désignées par des noms généraux, ce qui fait qu’elles peuvent toutes être appelées des universaux. Sur elles toutes, la querelle des universaux pouvait à la rigueur s'élever , car toutes étaient atteintes dans leur réalité objective immédiate par le principe qu’il n’y a de réel que l’individu. Cependant c’est sur la troisième classe d'idées que la querelle a surtout éclaté. Voici pourquoi. Si l’on décompose le genre ou l'espèce, on trouve des réalités incontestables, lorsqu'on arrive aux individus. Cependant la conception du genre ou de l’espèce n’est pas celle des individus; qu’est-elle donc ? On ne peut lui refuser toute réalité, puisqu'elle comprend les individus qui sont réels, et cependant, comme elle n’est pas la concep-

pouvait être ni accident, ni espèce, ni genre, ni forme, etc., soutenait qu’il n’était rien. Voyez ci-après 1. JII, c. u.

tion même des individus qui sont seuls réels, elle est la conception de quelque chose qui n’est pas réel. Ainsi les idées de genre et d'espèce n'ont point de réalité immédiate, quoique médiatement elles soient fondées sur des réalités. De là des équivoques et des difficultés sans nombre. Les autres idées non sensibles dont les objets se résolvaient moins facilement en réalités, offraient un caractère plus évident d’abstraction; c’étaient ces idées scientifiques d’étre, d'essence, de cause, au lieu que les idées des genres et des espèces avaient une face changeante qui piquait la euriosité et embarrassait la subtilité.

Or done, tandis que les universaux avaient été assez généralement pris pour des conceptions formées en conséquence plus ou moins éloignée de l'existence d'individus réels, deux opinions presque absolues se produisisent au moyen âge. D'un côté, la doctrine de Platon, imparfaitement connue, qui attribuait aux idées universelles des types primitifs et des essences immuables, devint l’affirmation directe de l’existence d’essences universelles subsistant dans les genres mêmes et les espèces; ce fut là le réalisme. D'un autre côté, la doctrine aristotélique, portant que la substance proprement dite est nécessairement particulière , et qu'il n'y a point d'existence universelle, quoique les universaux soient les conceptions générales de réalités individuelles, s’exagéra à ce point de ne plus même les admetine à titre de conception, et outrant le prineipe du sensualisme , elle les réduisit à de purs noms, meræ voces , flatus vocis. Ce fut là le nominalisme.

Roscelin, et probablement Jaau le Sourd, son

DE LA PHILOSOPHIE D’ABÉLARD. 15 maître , fraita de noms et de mots, non-seulement les genres et les espèces , mais tout ce que l'idéologie appelle idées abstraites. Comme il n’admit que les individus, il nia les touts et les parties ; les touts, en tant que formés d'individus , les parties, en tant que n'étant pas des individus entiers ; de sorte que pour lui des individus réels composaient des touts imaginaires , et des parties imaginaires composaient des individus réels. Ces excès amenèrent l'excès de réalisme où tomba Guillaume de Champeaux , du moins au témoignage d'Abélard. I soutint qu’une seule et même essence existait dans tous Îes individus, dont la diversité dépendait tout entière de Îa variété des accidents. Dans cette doctrine, la diversité des sujets des accidents semble s’anéantir, et comme toutes les espèces, aussi bien que les individus, comme tous les genres, aussi bien que les espèces, tombent sous la loi commune de la conception d’essence, eette doctrine , si elle a été fidèlement représentée, aurait réduit l'univers à ces termes : unité de substance , diversité de phénomènes.

Eatre ces deux systèmes absolus, Abélard crut trouver la vérité en prenant un milieu. 11 produisit une doctrine qui, sans être neuve pour Île fond, l'était par quelques détails et quelques expressions, et qui a été tour à tour appelée le conceptualisme ou confondue avec de nominalisme. En effet, une analyse exacte la réduirait peut-être au premier de ces systèmes, lequel lui-même penche vers le second. Cependant il est plus diffice qu’on ne croît de bien déterminer la doctrine d’Abélard; nous essaierons de le faire, après l'avoir exposée ; mais de son temps

16 LIVRE IL même, il ne nous paraît pas qu on l'ait bien jugée, et comme il combattait vivement le réalisme, ou plutôt dans le réalisme les essences générales, il fut compté tout simplement avec les nominalistes.

Voici le jugement de deux contemporains trèséclairés, tous deux versés dans les sciences de leur siècle, et dont aucun ne partageait, même à un faible degré, les préjugés et les passions qui persécutèrent Abélard ; tous deux appartenaient à ce qu’on pourrait appeler, sans trop forcer les mots, le parti libéral dans l’Église. L'un, Othon, évêque de Frisingen, fils d’un saint, mais oncle de l’empereur Frédéric Barberousse, avait étudié la dialectique à l’école de Paris, et il a excusé les opinions théologiques qu’on reprochait à Gilbert de la Porrée d’avoir empruntées d'Abélard. L'autre, Jean de Salisbury, évêque de Chartres, ami des lettres, amateur trèsinstruit de la dialectique , et qui a écrit sur la-philosophie avec beaucoup d'esprit, avait suivi les lecons d’Abélard; il l’admirait, il l’aimait, et il a presque dit de lui que pour égaler les anciens il ne lui manquait que l’autorité ‘. Tous deux n'ont vu dans Abélard qu'un nominaliste.

« Abélard , » dit Othon, « eut d'abord pour pré- « cepteur un certain Rozelin qui, le premier de notre « temps, établit dans la logique la doctrine des mots « (sententiam vocum)... Tenant dans les sciences « naturelles pour la doctrine des mots ou des noms, « Abélard l’introduisit dans la théologie *. »

Jean de Salisbury se plaît à raconter l’histoire des

* Metal., 1. I, c. 1v.

* De Gest. Frider. 1, 1.1}, c. xuvu. — Cf. Brucker, t. III, p. 685.

écoles de son temps et à rattacher toutes leurs prétentions et toutes leurs dissidences à la question des universaux ; par deux fois il a exposé avec détail les solutions diverses qu'elles en avaient données. Nous avons cité une bonne partie de ce qu'il dit dans un de ses ouvrages, prenons dans un autre une citation plus longue et qui paraîtra curieuse !.

« Tous cependant ici veulent pénétrer la nature des universaux, et cette question des plus hautes, d’une recherche si difficile, ils s'efforcent, contre l'intention de l’auteur (Porphyre), de la résoudre.

«L'un donc fait tout consister dans les mots, quoique cette opinion ait aujourd'hui disparu presque entièrement avec Roscelin, son auteur *.

« Un autre ne voit que les discours (sermones iniuelur), et y ramène de force tout ce qu'il se souvient d’avoir lu quelque part touchant les universaux *. C’est dans cette opinion que se laissa surprendre le péripatéticien palatin, notre cher Abélard, qui a laissé beaucoup de sectateurs et de témoins de cette doctrine, et qui en conserve encore quelques-uns. Ce sont mes amis; quoique, à vrai dire, Ja plupart du temps ils contraignent et torturent la lettre des auteurs au point que le cœur le plus dur en aurait pitié. Ils tiennent pour monstrueux qu’une chose s’affirme d’une chose , quoique Aristote soit l’auteur de cette monstruosité et qu’il dise très-souvent qu’une chose s'affirme d’une chose, ce qui est bien connu de tous ceux à qui

ses ouvrages sont familiers, s'ils veulent être de bonne foi,

« Un autre s’attache aux concepts (in intellectibus), et dit que les genres et les espèces ne sont que cela *?. Le prétexte est pris de

1 Metal., 1. I, c. xvu.

* Dans le Policraticus, Jean de Salisbury s’exprime ainsi : « Il y a eu des « gens qui disaient que les genres et les espèces étaient les voix elles- « mêmes ; mais celte opinion a été rejetée et a promptement disparu avec « son auteur. » (L. VII, c. x.)

* « Ilen est cependant encore qui sont surpris sur leurs traces {des no- « minalistes), quoiqu’ils rougissent d’épouser ouvertement l’auteur ou le « système , et qui, s’attachant aux noms seuls, assignent au discours tout co « qu'ils sonstraient aux choses et aux conceptions. » (Id., ibid.)

* « D'autres considèrent les conceptions, et affirment que c’est elles qu’il « faut voir sous Îles noms des universaux. » (Id., ibid.)

Cicéron et de Boèce, qui citont Aristote comme l’auteur de cette doctrine que les genres et les espèces doivent être regardés comme des notions. &« La notion, » disent:ils, « est une connaissance dé chäque chose, qui résulte de la perception antérieure de sa forme et qui a besoin d’être éclaircie. » Kt ailleurs : « La notion est une certaine intelligence et une conception simple de l’âme. » Ainsi tous les textes sont détoufhés pour que le concept ou "À notion embrasse l'univergalité des universaux.

« De ceux qui tiénnent pour les choses, les Sinionse aussi sont nombreuses et diverses.

« Ainsi celui-ci, de ce que tout ce qui est un est en nombre (sn numero est, a l'existence numérique), conclut que la chose universelle est une en nombre (existe en unité numérique) ou n’est absolument pas ; mais comme il est impossible que les substantiels ne soient pas, dès que ce dent ils sont les substantiels existe, nos gens recueillent finalement les universaux pour les unir en essence aux individus *. Dans ce système de la répartition des états *, on a pour chef Gautier de Mortagne , et l’on dit que Platon est individu en tant que Platon, espèce on tant qu'homme, genre en tant qu’animal, mais genre subalterne, et en tant que substance, genre suprême ou des plus généraux (generalissimum). Cette opinion a compté quelques défensoeurs, mais il y a longtemps que personne ue la professe plus.

« Celui-là soutient les idées ; rival de Platon , imitateur de Bernard de Ghartres, il dit que hors d’elles rien n’est espèce ou genre; or, l'idée est , suivant la définition de Sénèque , l’exemplaire éternel des choses de la nature, et comme ces exemplaires ne sont ni sujets à la corruption, ni altérés par les mouvements qui meuvent les individus, et qui, se succédant presque à chaque moment, les font écouler sans cesse différents d’eux-mèmes, ils doivent être proprement et vérilablement appelés les universaux. Én effet, les choses individuelles sont jugées indignes de l'attribution d'un nom substantif; jamais stables, toujours fugaces, elles n’attendent mème pas l'appellation, car elles changent tellement de qualités, de temps, de lieux et de propriétés de mille sortes, que toute leur éxistente parält, non un état durable, mais une transition mobile. Nous appelons être, dit Boèce, ce qui ni n’augmente paf la Lension ni ne diminue par la rétraction,

! « Se saisissant dos sensibles et autres individus, ct reconnaissant qu'ils « ont stuls l'être véritable, il les fait passer par différents états, au moyen « desquels il constitue dans les individus mêmes ct ce qui est le plus géné- « sal et de qui est le plus spécial (l'universol et lo singulier), » (Id., ibid.) * Partiuntur status, (1., ibid. }

mais se conserve toujours soutenu par l'appui de sa propre nature : ce sont les quantités, les qualités, les relations, les lieux , les temps, les habitudes, et tout co qui se trouve en quelque sorte faire un avec les corps. Les choses jointes aux corps paraissent changer, mais demeurent immutables dans leur nature; ainsi les espèces des choses demeurent les mêmes dans les individus passagers, comme dans les eaux qui coulent, le courant en mouvement demeure un fleuve; car on dit que c’est le même fleuve, d’où ce mot de Sénèque, étranger pourtant à ce sujet : MNuus descendons et ne descendons pas deuc fois dans le même fleuve. Or ces idées, c’est à-dire les formes exemplaires, sont les raisons (définitions) primitives des choses, elles ne reçoivent ni accroissement ni diminution; stables et perpétuelles, tout le monde corporel périrait qu’elles ne pourraient mourir. Le nombre entier des choses corporelles subsiste dans ces idées, et ainsi que me semble l’établir Augustin dans son livre sur le libre arbitre, comme elles sont toujours, il a beau arriver que les choses corporelles périssent, le nombre des choses n’en augmente ni ne diminue. Ce que ces docteurs promettent est grand sans doute et connu des philosophes amis des hautes contemplations, mais, comme Boèce et beaucoup d’autres auteurs l’attestent, rien n'est plus éloigné du sentiment d’Aristote, car lui-même, on le voit clairement pur ses livres, est très-souvent contraire à ce système. Bernard de Chartres et ses seclaleurs ont pris beaucoup de peine pour mettre l’accord entre Aristote et Platon; mais je pense qu’ils sont venus trop tard et qu'ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui toute leur vie se sont contredits.

« Aussi un autre, pour exprimer Aristote, attribue-t-il, avec Gilbert, évêque de Poitiers, l’universalité aux formes natives , et il g'évertue pour expliquer leur uniformité ‘. Or la forme native est l'exemple de l’original ?, et elle ne s’arrête pas dans l'esprit de Dieu, mais elle est inhérente aux choses créées ; elle s'appelle en grec eïdos, étant à l’idée ce que l'exemple est à l’exemplaire ; sensible dans une chose sensible, elle est conçue insensible par l’esprit, singulière aussi dans les singuliers, mais universelle dans tous.

«ll y en a un qui, avec Joslen, évêque de Soissons, attribue l’universalité aux choses rassemblées en une et la refuse aux individus. Mais quand de là il en à fallu venir à l'explication des autorités ,

‘ «Il en est qui, à la manière des mathématiciens, abstraient les formes «a et rapportent aux formes tout ce qui se dit des universaux. » (/d., ibid.)

* Exemplum originalis; il vaut mioux lire probablement cxcmplum originale.

à AR

il souffre grande douleur, ne pouvant, dans beaucoup de passages, supporter la grimace du texte indigné.

« Il est quelqu'un enfin qui appelle à son aide une nouvelle langue , faute d'être assez habile dans la langue latine; car lorsqu'on lui parle de genres et d'espèces, tantôt il dit qu'il faut entendre par là des choses universelles, tantôt il explique que ce sont les manières des choses. Où a-t-il trouvé ce nom? Dans quel auteur cette distinction? Je ne le sais, si ce n’est dans les glossaires ou dans le langage des modernes docteurs; mais je ne vois pas ce qu'ici ce mot veut dire, s’il ne signifie ou la collection des choses de Joslen, ou la chose universelle, ce qui d’ailleurs répugne à recevoir ce nom de mantère. Et ce nom, l'interprétation ne le peut ramener qu’à ces deux sens : la manière est ou le nombre des choses ou l’état permanent de la

chose.

« Et il ne manque pas de gens qui ne considèrent que les états

des choses et disent que les états sont les genres et les espèces. »

Cette exposition des systèmes est intéressante, quoique l’on pût en contester l'exactitude”. Ainsi il serait difficile de démontrer les titres des partisans de Joslen, ou même de ceux de Gautier de Mortagne, si leurs opinions sont bien rendues, à se voir classer parmi les réalistes, les uns n'admettant d'universalité que la totalité collective, les autres réunissant dans chaque individu tousles caractères et tousles degrés de généralité et de particularité. De même, nous n'acceptons pas sans examen le jugement sur la doctrine d'Abélard. Mais nous le prenons comme un fait, et nous voyons que le premier en date des historiens dela philosophie du xnr‘ siècle, plaçantentrele conceptualisme que lui-même professait et le nominalisme de Roscelin, Abélard le Palatin, assigne au dernier une doctrine intermédiaire qui, procédant de l’un et

t Voyez la critique qu’en a faite Meiners. (De Nomin. ac Real. init. — Soc. Going. Comment, t. XII, pars u, p. 31.)

conduisant à l’autre, a pu être successivement confondue avec tous les deux. On s'explique comment des historiens postérieurs, entre autres Brucker, ont pu distinguer de la doctrine d’Abélard le conceptualisme, qui, disait-il, s’écartait un peu de son hypothèse *; tandis que d’autres ont fait du conceptualisme l'hypothèse même d’Abélard et sont parvenus à l’en faire passer pour le créateur.

Quoi qu'il en soit, prenons pour convenu ce point historique, Abélard a été jugé du parti des nominalistes ; et, selon Jean de Salisbury, il ne s’est distingué d'eux qu’en ce qu'il imputait à l’oraison ce qu'ils attribuaient aux simples mots. Cette opinion n'aurait, suivant le même auteur, séduit Abélard que parce qu’elle était la plus facile à comprendre. Jl aimait mieux, en effet, soutenir une idée puérile, une doctrine d'enfant, que se rendre obscur avec une gravité de philosophe, et, suivant le précepte de saint Augustin, il sacrifiait au désir de se faire entendre, serviebat intellecturi rerum”. Nous avouons que cette fois il n’y aurait pas réussi avec nous, et la nuance de nominalisme qu’on lui attribue nous paraît insaisissable*. On verra dans l'exposé donné par luimême si ses sentiments ont été bien fidèlement

‘ Nominales, deserta paulo Abælardi hypothese..… conceptuales dicti sunt., Brucker, Hist. crit. phil., t. III, p. 908.

* Johan. Saresb. Mesal., 1. AIX, c. 1.

* Aucun auteur n’avait encore réussi à s’expliquer les expressions de Jean de Salisbury, et à bien saisir la distinction qu’il met entre Abélard et Roscelin. ( Voyez entre autres Morhoff, Polyhist., t. 11, L 1, ©. xur, $ 2. — D. Stewart, Phil. de l'esp. hum., c. 1v, sect. ut, et not. H.) Nous serions dans la même incertitude, sans le manuscrit que nous analysons au chapitre x.

représentés; lui aussi il a énuméré et discuté tous les systèmes contemporains, et, mettant le sien en regard, il s’est peint lui-même autrement que ses peintres; mais il n'est pas très-facile à reconnaître. Ses traits ont déjà été esquissés. ln parlant de la division, il nous a dit ce qu'il pensait du tout et de ses parties, et là, ce qu’il pensait n’était pas le nominalisme. En traitant des conceptions, il a profondément distingué l'intelligence de la sensation, et attribuant à la première la conception des choses dont, sans elle, nous n'aurions qu’une image, il a montré l'intelligence suscitée et secondée par les sens, mais produisant spontanément ses idées qui, pour être valables, n'ont pas besoin, comme la sensation, de se rapporter à des réalités individuelles. Les universaux, pour être les notions de quelque chose de plus et d'autre que les réalités individuelles, ne sont donc des idées ni fausses, ni greuses, ni vaines, et ils peuvent être valables et solides, sans supposer des essences générales dont la conception est toujours équivoque et gratuite. Là, 1l s’est montré conceptualiste, mais sans trace de scepticisme : il n'a donc pas été vrai nominaliste. Voici maintenant un traité spécial sur la question. Il est dans nos mains, du moins en grande partie, sous ce titre : De Generibus et Speciebus'. Je suis porté à croire que ce titre n'est pas le véritable, ou qu’il n'indique pas complétement le sujet de l'ouvrage,

{ P. Abælardi fragmentum sangermanense de Generibus et Speciebus. Ouvr. inéd., p. 507-b50. M. Cousin, qui a publié ce morceau précieux et inconnu, l’a découvert à la bibliothèque du Roi dans un manuscrit du fonds de Saint-Germain-des-Prés. (Introd., p. xiv et xviij.)

qui probablement embrassait toute la question. Ainsi les six ou sept premières pages roulent sur le tout; elles sont sans doute un débris d’une portion d'ou vrage dirigée contre la doctrine de Roscelin sur le tout et les parties. On peut supposer qu'une autre portion du livre traitait des formes. Un fragment d'un manuscrit récemment publié nous apprend, ge que témaignait déjà plus d’un passage de la Djaleatique, que les formes aussi (les attributs constitutifs el essentiels ) étaient défendues par Abélard contre les aiteintes du nominalisme, et ce fragment, rédigé par un de ses partisans, pourrait bien contenir des passages recueillis littéralement à ses leçons, ou ex= traits de ses écrits‘, Il n’est pas impossible que de nouvelles recherches dans les bibliothèques un peu riches en manuscrits de l’époque, nous valussent Le fraité entier ou quelque édition d'un autre traité eur la question qui avait le plus exercé son esprit et signalé son enseignement, On verra que nous avons pu nous-même consulter sur ce sujet un manuscrit d’Abélard que ne mentionne aucun catalogue.

Mais enfin, comme les genres et les espèces sont l’origine et le fond véritable da la question, et comme nous possédons sur ce point un fragment étendu , étudions-le d’abord dans tous ses détails. Il commence ainsi* : |

« Sur les genres et les espèces , les opinions sont différentes, Les uns, en effet, affirment que les genres et les espèces ne sont que les mots, lesquels sont généraux ou partieuliers, et ils ne leur aggignent aueune place parmi les choges ; les autres, au contraire, disent

4 Cousin, Fragm. philos. , t. 111, Append. 1x, p. 494, : # Ouvr. inéd., De Gener. et Spes. , p. 618-518.

qu’il y a des choses générales et des choses spéciales , d’universelles et de particulières, mais ceux-ci mêmes se divisent entre eux : quelques-uns disent que les singuliers individuels (les individus) sont espèces et genres, genres subalternes et genres généralissimes (prédicaments), considérés de telle ou telle façon ; d’autres, au contraire, imaginent certaines essences universelles qu’ils croient être lout entières essentiellement dans chaque individu. »

Ce bref exposé sépare d’abord le nominalisme et le réalisme, puis dans le réalisme distingue deux opinions : l’une, qui n’admet que des individus, voit dans les individus des universaux considérés et restreints d'une certaine manière et plus ou moins particularisés ; c’est l'opinion que Jean de Salisbury prête aux partisans de Gautier de Mortagne. L'autre admet, indépendamment des individus, des essences universelles qui résident entièrement en chacun d'eux, et c’est l'opinion, l’opinion première et foncière de Guillaume de Champeaux.

Abélard entreprend l'examen de ces opinions, en commençant par la dernière, dont il donne le développement.

« De toutes ces opinions, recherchons ce qui peut raisonnablement subsister, et d’abord enquérons-nôus de cette pensée qui se pose ainsi : l’homme est une certaine espèce, chose essentiellement une, à laquelle adviennent certaines formes, et elles font Socrate. Cette même espèce ou chose est de la même manière informée par les formes qui font Platon et les autres individus de l'espèce homme. Il n'y a pas en Socrate, hormis ces formes énformant celte matière pour faire Socrate, quelque chose qui ne soit en même temps informé en Platon par les formes de Platon ; et cette pensée, on l’applique des espèces aux individus et des genres aux espèces. |

« Mais, s’il en est ainsi, qui peut faire que Socrate ne soit pas en même temps à Rome et à Athènes? En effet, où est Socrate, là est aussi l’homme universel qui a dans toute sa quantité reçu la forme do la socratité, car tout ce que. reçoit la. chose ‘universelle elle le

garde dans toute sa quantité ‘. Si donc la chose universelle affectée tout entière de la socralité est dans le même temps à Rome tout entière en Platon, il est impossible que dans le même temps n’y soit pas la socralité, qui contenait l’essence tout entière ; or, partout où la socralité, est dans un homme, là est Socrate, çar Socrate est l’homme socratique. Un esprit raisonnable n’a rien à opposer à cela ?.

« Autre conséquence. La santé et la maladie ont leur fondement dans le corps de l’animal, la blancheur et la noirceur dans le corps seulement. Que si l’animal qui existe tout entier dans Socrate est affecté de maladie, ce tout, puisqu'il reçoit dans toute sa quantité tout ce qu’il reçoit, n’est nulle part au même moment sans la maladie ; or ce même tout est dans Platon, il devrait donc y être malade, mais il ne l'y est pas. De même pour la blancheur et la noirceur relativement au corps. À cela, qu’on ne croie pas échapper en disant : Socrate est malade, l'animal ne l’est pas. Car si l’on

* C’est cette proposition qui fait je nerf de l'argument ; aussi M. Cousin Va-t-il attaquée, et il a fait remarquer que plus d’une substance, le moi par exemple, peut prendre plusieurs formes, mais successivement, et en étant tout entière dans chacune de ses manifestations, ne pas les garder à toujours ni s'identifier avec elles. Cela est vrai; mais le moi n’est pas universel, il est au contraire une individualité rigoureuse, et ses manifestations ou modes ne sônt pas des formes essentielles. La proposition d’Abélard : « L’universel (l'essence universelle) contracte et retient dans sa totalité tout ce qu’elle reçoit, » est vraie hypothétiquement, c’est-à-dire dans l’hypothèse de Guillaume de Champeaux, et si l'essence universelle est intégralement dans chaque individu. Elle devient fausse, si l’on admet que l'essence de l'espèce n’est pas identique , maïs semblable dans chaque individu ; mais ce n’est plus là, suivant Abélard, la supposition du réalisme absolu. (Cousin, Introd., p. cxxxv).) |

# Aristote en juge comme Abélard: «Il est impossible, selon nous, « qu'aucun universel, quel qu’il soit, soit une substance. Et d’abord , la « substance première d’un individu, c’est celle qui lui est propre, qui n’est « point la substance d’un autre. L’universel, au contraire, est commun à « plusieurs êtres; car ce qu'on nomme universel, c’est ce qui se trouve, « de la nature, en un grand nombre d'êtres. De quoi l’universel sera-t-il « donc substance? il l’est de tous les individus ou il ne l’est d’aucun; « et qu’il le soit de tpus, cela n’est pas possible. Mais si l’universel était « la substance d’un individu, tous les autres seraient cet individu, car « l'unité de substance et l’unité d'essence constituent l’unité d’être. D'ail- « leurs la substance, c’est ce qui n’est pas l’attribut d’un sujet; or, l’uni- « versel cst toujours l’attribut de quelque sujet. » (Hétaph., Vi, xu, P. 49 du t. II de la trad.)

accorde que Socrate est malade, on accorde que l'animal l'est aussi dans l’inférieur ‘. Ceux-là ne font pas attention à l’universalité qui prétendent qu’en disant que l'animal n’est pas malade dans l’universalité, quoique malade dans l'inférleur, ils n’entendent point qu'il n'est pas malade dans cet accident. Ils pourraient l'entendre, au contraire, et dire qu'il n’est point malade dans la singularité: ou s'ils entendent que l'animal dans l'universalité, c'est-à-dire l'animal universel, n'est pas malade, ils se trompent, dès qu'il est malade dans l'inférieur, l'animal universel et l'animal dans l'inférieur étant une même chose 2,

« Ils ajoutent : l'animal universel est malade, mais non en tant qu'universel. Qu'ils s'entendent s'ils peuvent. Car si en disant : l'animal n’est pas malade en tant qu'il est universel, ils entendent que ee qui est universel ne lui confère pas la maladie ; c'est comme s'ils disaient : en tant que singulier, il n'est pas malade, car ce qui est singulier ne fui donne pas la maladie davantage. Si en disant : en tant qu’universel, il n’est pas malade, ils veulent dire : retranchez ce qui est universel, il n'est pas malade ; alors il n’est jamais malade, puisqu il est toujours universel. Et de même , si vous retranchez ce qui est singulier, parce qu’auçun singulier n est malade en tant et parce qu’il est singulier. Ainsi nous avons deux fois en {ant que de la manière suivante : en lant qu'il est universel, l'animal n'est pas malade en tant qu'il est universel,

« S'ils ont recours à la ressource de l’état ? et qu'ils disent : l'anis mal, en tant qu’il est universel, n'est pas malade dans l'état uni. versel, qu’ils expliquent ce qu'ils veulent dire par ces mots : dans l'état universel. S'agit-il de la substance ou de l’aocident? Si de l'aecident, nous accordons que rien n'est malade dans eet aecident ; si

4 L’inférieur est le degré métaphysique immédiatement au-dessous du précédent ; l'inférieur dy genre, c’est l’espéce. Ici, c'est l'homme et l’homme individuel.

* Un même, idem. C’est l'expression technique. L’essense universelle est un universel réel (illud universale) on un méme (neutralement) qui, idan tique dans tous les individus , n’est diversifié que par les fvrmes auxquelles il est combiné. Il faut se familiariser ayec cette expression,

3 C'est là proprement le mot introduit, suivant Jean de Salisbury, par Gautier de Mortagne. Selon ce dernier, universal on individuel était une même substance À différenis états ou à différents degrés ; au fond, cette doctrine abandonnait le réalisme; mais elle semblait, au contraire, en adopter le

prinçipe, en roettant l'universel au premier rang et 6n la conservaht jusque dans l'individu.

de la substance, c'est de la substance animal ou d’une autre; si d’une autre, nous accordons encore que l’animal n'est pas malade dans une substance autre que lui-même; si de la substance animal, il est faux alors que l'animal ne soit pas malade dans l’état universel, puisque c’est l’animal en soi qui a la maladie. Je ne leur vois donc pas non plus ce refuge.

« De même, toute différence qui advient au genre le plus prochain constitue l’espèce , ainsi fait la rationnalité dans l'animal. Aussitôt, en effet, que la rationnalité touche cette nature, celle d'animal, aussitôt l'espèce est produite, et la rationnalité trouve en elle son fondement. Elle affecte donc l’animal tout entier, puisque tout ce que le genre reçoit, il le reçoit dans toute sa quantité ; mais de la même manièré, l'érrationnalité affecte en même temps l’animal tout entier ; ainsi deux opposés sont dans un même de la même manière (in eodem secundum idem). Et qu'ils ne disent pas : il n’est point inconvenant ! que deux opposés soient dans un même universel, parce qu’à cela Porphyre se récrie, niant que dans un même universel, soient des opposés : 1! n’a pas ces opposés, dit-il en parlant du genre, our il aurait simulianément des opposés dans un méme. Et à cet endroit il ajouts : Ni de choses qui ne sont pas il ne se fera quelque chose, ni les opposés ne sont en un méme *. Et qu'ils ne croient pas Se sauver en disant que là Porphyre ne tient pas pour absurde que deux opposés soient dans un même, pourvu qu'ils ne soient pas actuellement con

* # -Inconveniens .en scolastique signifie ce qui. répugne ou ce qui est contradictoire , l'absurde logique.

# En traitant de la différence, Porphyre dit qu’elle est ce dont l'espèce surpasse le genre. En ellet; il faut bien que l’homme (espèce) ait de plus que l'animal la rationnalité ; ear si l’animal avait la rationnalité , que resterait-il pour en distinguer l'espèce P il faudrait que l'animal eût également l’irrationnalité, puisqu'il y a des espèces sans raison, c'est-à-dire que l’animal aurait toutes les différences à la fois; ce qui ne se peut, car il en aurait simultanément d’opposées. Et Porphyre ajoute : « Nec enim omnes opposia tas habet; namque idem simul habebit oppositas, » et plus bas : « Neo « ex his quæ non sunt aliquid fiet, nec in eodem simul opposita erunt. » C'est du moins ainsi que se lit le passage dans la seule version de Parphyre que nous Croyons qu’Abélard ait eue sous les yeux. (Boeth., in Porph. a se transl., 1. IV, p. 6.) Cependant il cite les deux passages en des termes un peu différents, et qui traduisent plus exactement le texte : Oùre dt ruoas ras àvriremuéves Éyer” énel ro aûrd due ÉEer rx kyruxclueva...……. oÙre dE ox Bvroy ru yeverar , oÙre rù hvrexcluesa ua mepu +6 adro éorar. (Isag.; A1. )

stitutifs de la chose dans laquelle ils sont ‘. Sur ce pied-là, il ne serait pas contradictoire que le blanc et le noir fussent dans un même, puisqu'ils ne le constituent pas.

« Il y a plus de simplicité dans ce que disent quelques-uns, que les différences adviennent bien au genre, mais n’ont pas leur fondement dans le genre; car on dit que ce qui est par soi est ce qui se sert à soi-même de sujet ?. Mais je réponds que l’espèce a été faite du genre et de la différence substantielle , et comme dans la statue l’airain est la matière et la figure est la forme, de même le genre est la matière de l’espèce , dont la différence est la forme. C’est là la matière qui reçoit la forme. Ainsi, dans l'espèce constituée, le genre soutient la forme, car une fois constituée, l'espèce est composée de matière et de forme, c'est-à-dire de genre et de différence ; et ainsi nous revenons au même point, et la différence a son fondement dans le genre.

« Mais ils disent : la rationnalité a bien son fondement dans la chair, qui est un genre en dehors de l'espèce et non un genre de l'espèce homme. Ils admettent donc deux impossibilités : la première, c'est que le genre soit hors de l'espèce et de ses individus, malgré ce que dit Boèce : La similitude des espèces diverses , laquelle ne peut étre que dans les espèces et leurs individus, constitue le genre“; la seconde, c’est qu’une chose soit existante dans l'espèce, et que la même chose au même moment soit le genre hors de l'espèce, et que cette chose (corps ou chair) ne soit pas seulement le genre.

? Porphyre dit en effet au méme endroit : « Potestate quidem habet omnes « differentias sub se, actu vero nullam. Le même a bien toutes les différen- « ces en puissance, mais aucune en acte ; » c’est-à-dire que l'animal peut être l'animal sans raison comme l'animal raisonnable , mais qu’il ne saurait être actuellement l’un ct l’autre, non plus que l’un ou l’autre, sans cesser d'être le genre. C’est bion en effet de la différence constitutive que parle ici Porphyre ; mais le raisonnement d’Abélard n’en est pas moins plausible.

* 11 faut ajouter pour éclaircir la thèse : « Et le genre n’est point le sujet « fondamental de la différence , car il serait l’espèce ; donc, n'étant pas sujet « fondamental , il n’est pas par soi, per se. »

Boeth. /# Porpk. a se transl., |. 1I, p. 56. — L’artifice de l’objection est de substituer le corps à l'animal et la chair au corps, pour en faire le fondement de la raison. Car le corps n’est pas le genre de l'espèce homme, et la chair est unc espèce du corps. De cette manière, l’homme étant la raison incarnéc et non plus l'animal rationnel, n'est plus une espèce composée de Ja différence pour forme et du genre pour matière. Abélard n’a pas de peine à montrer que cette composition est arbitraire et contraire aux règles de l'art.

« De plus, si la forme a son fondement dans l’espèce (et elle l'aurait, si elle ne l’avait dans le genre et si la rationnalité était l’humanité même , en dehors de l'espèce composée alors d'humanité et d’animalité), elle a son fondement dans une chose constituée d’ellemême et du genre, et c’est ainsi le constitué même qui sert do fondement au constituant; d’où il suivrait que l'intelligence peut disjoindre la forme et le fondement. C’est, en effet, un pouvoir de l'esprit que de conjoindre les disjoints et disjoindre les conjoints ; mais quel esprit aurait le pouvoir de séparer la ralionnalité et l’homme , la rationnalité étant renfermée dans l’homme ?

« La rationnalité est quelque chose, elle doit donc être contenue dans un des membres de la grande division d’Aristote : « Les choses ou sont dites d’un sujet et ne sont dans aucun sujet, ou sont dans un sujet et ne sont dites d'aucun sujet, ou sont dites d’un sujet et sont dans un sujet, ou ne sont ni dans un sujet ni dites d'aucun sujet !. » Ils choisiront, je pense : Elle est ce qui se dit d'un sujet et est dans un sujet. Car la rationnalité est dite d’un sujot, quand on dit celle rationnalité: elle est dans un sujet, qui est l’homme. Que si elle est dans l’homme ou dans un sujet, elle n'y esi pas comme une certaine parlie , mais en sorte qu’il luë soil impossible de subsister sans ce sujet méme: car c’est ainsi qu’Aristote définit étre dans un sujet; mais elle est partie formelle de l’homme, elle est donc partie, et il faut lui chercher un sujet dont elle ne soit point partie.

« Mais, diront-ils, la rationnalité est dans l’homme comme dans un sujet, et elle n’est pas en lui comme partie intégrale ; c'est là seulement ce que n’a pas voulu Aristote. À cela je protesle, et je dis : L'animal est dans l’homme comme en un sujet, et il n’y est pas comme partie intégrale. S’ils disent que la dernière partie de la défnition ne lui convient pas, savoir : en sorte qu'il lui soit impossible de subsister sans ce sujet même, vu qu'il est possible que l'animal soit sans l’homme et sans les autres inférieurs, non pas actuellement, bien entendu, mais en général; dites-leur la même chose de la rationnalité, car, suivant eux, quand même la rationnalité ne serait dans aucun, elle subsisterait dans la nature. » |

Expliquons ce raisonnement. Si la rationnalité est

1 C’est la grande division des choses établie au commencement des Catégories d'Aristote, IF, et dans Boèce, In Prædic. Arist., 1. 1, p.119. La division d'Aristote n’est indiquée dans Abélard quo par les premiers mots de son texte, ce qui semble prouver que nous n'avons pas un ouvrage achevé, mais le canevas d’un ouvrage , ou un mémorial d'arguments sur la question.

oh

dans le sujet homme comme une partie qui en peut être séparée, qu'est-ce que le sujet homme séparé de cette partie ? ce n'est plus l'homme. Si l'on objecte qu’elle en est partie formelle et non intégrale, on peut répondre qu’alors l'animal aussi est dans le sujet homme et n’en est point partie intégrale; pourtant de l’homme retranchez l'animal, que restera-t-il ? Si l'on dit que l'animal ne peut être dans le sujet homme comme la rationnalité, parce qu’il est possible de l'en séparer sans qu'il cesse de subsister, attendu que l’animal peut subsister sans l'homme, ceux qui font de la rationnalité une essence subsistante n’en doivent-ils pas dire la même chose? 11 faut donc admettre que la rationnalité et l’animalité sont dans le sujet homme de la même manière et sont également nécessaires pour le constituer, et que la rationnalité n’est pas plus que l’animalité une essence subsistante en dehors de l'animal humain.

L'extrait qu'on vient de lire contient une polémique assez vive contre la théorie générale de l'existence propre des essences génériques ou spéciales, distinctes des individus et cependant résidant identiquement et intégralement dans les individus. La pensée principale d'Abélard , c’est que cette théorie établit, entre les éléments constituants des êtres, des rapports qui ne rentrent plus dans les cadres de l'ontologie logique; ils ne sont plus, en effet, matière et forme, genre et différence. Ou bien il faut admettre des essences hiérarchiques, entre lesquelles, du moment quon les tient pour réelles et subsistantes, on ne sait plus quelles relations assigner, car où est le rapport ontologique possible entre une

Fe DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. #1

substance universelle et une substance individuelle? Ou bien il faut n’attribuer l'être proprement dit qu'aux substances universelles et réduire les différences tant spécifiques qu'individuelles à de simples accidents, et c'est encore une extrémité incompatible avec la nature des êtres. Mais la théorie peut prendre encore d'autres formes, employer d’autres arguments, et Abélard en parcourt rapidement tous les points de vue, sans marquer toujours les divisions naturelles de l'argumentation; il passe sans transition d'une idée à une autre idée, d’une objection à une réponse, et quelquefois il ne fait qu'indiquer le raisoñnèment, tandis qu'ailleurs il lé développe avec complaisance. Son ouvrage ressemble à un recueil de notes destinées à l’enseignement ou à la-controverse.

Trois objections détachées qui ne rentrent pas dans l’argumentation précédente, s'offrent encore à lui , et il les pose brièvement en ces termes :

« 4° Tout matérié est constitué complétement par sa forme et sa matière; or la matière de Socrate est l’espèce homme, la forme est la socralité, et cela suffit pour le constituer. — Mais Socrate est aussi composé d'éléments, tout corps étant composé des quatre éléments; s'ils les dissolvent, ils ne peuvent dire comment les éléments viennent se réunir dans Socrate, car ou ce sera la matière, ou une partie de la matière, ou la forme, ou une partie de la forme. Or si ce n’est rien de tout cela, un esprit raisonnable ne voit pas comment ce peut être là. Quoique la maison soit constituée par le mur , le Loit, le fondement et la forme, cependant nous disons qu’en composition elle est de bois et de pierres, ce’qui peut être en effet, parce que le bois et la pierre sont les parties des parties de la maison.

« à° Les genres et les espèces, étant des choses, sbnt ou créateur ou créature : s'ils sont créés, le créateur a été avant la créature; ainsi Dieu à été avant la justice et la force, qui sont sans aucun doute en Dieu et autre chose que Dieu; donc Dieu aurait été avant

d’être juste et fort. — Mais quelques-uns disent que la division de créateur et créature n'est pas complète, ils préfèrent celle d’engendré et d’inengendré ‘. Soit, et alors les universaux sont dits inengendrés et partant coéternels, auquel cas, chose criminelle à dire, l’âme ne serait point soumise à Dieu, étant coéternelle à Dieu et n’ayant ni origine ni créateur. Socrate est composé de deux coéternels à Dieu; toute création n’est qu’une conjonction nouvelle, car la matière et la forme sont deux universaux , et en cette qualité elles sont coéternelles à Dieu. La fausseté est manifeste.

« 3° Enfin il me vient encore cette objection : c'est une même essence ({ l'essence animalité) qui fait, avec la rationnalité, l’homme, avec l'irrationnalité, l’âne; comment se fait-il que d’une seule essence deux contraires en fassent deux? Si la nature permettait que le blanc et le noir fussent à la fois dans le même doigt, cela ne ferait pas deux doigts. Mais il y a mille choses qui ne peuvent se concilier avec cette folie, et nous les développerions en objection, si l'on n’en avait dit assez. »

Jusqu'ici, Abélard n'a combattu que la théorie des essences universelles résidant essentiellement dans les individus; c'est la doctrine qui, suivant son récit, dominait dans l’école épiscopale de la Cité, lorsqu'il y parut à son tour et contraignit Guillaume de Champeaux à se rétracter. Voici les termes dont il se sert :

« Mon précepteur Guillaume, archidiacre de Paris, ayant changé son ancien habit, se convertit à l’ordre des clercs réguliers... Mais sa conversion ne le fit renoncer ni à la ville de Paris, ni à l'étude habituelle de la philosophie. Dans le monastère même où il s'était transporté pour cause de religion, il tint immédiatement école à sa manière accoutumée. Alors moi, revenu à lui pour l'entendre professer la rhétorique, entre autres essais de discussion, je le forçai, par les arguments de controverse les plus évidents, à changer ou

‘ La division de toutes choses en créateur et créature était fort connue, et avait été mise en valeur par Scot Érigènc. En l’employant contre le réa lisme, comme on lui donnant la forme de la division en engendré et inengendré, Abélard argumente contre le système des idées éternelles, ct par conséquent contre Bernard de Chartres et au fond contre lc platonisme.

plutôt à détruire son anciënne doctrine des universaux. Son système touchant la commuünauté des universaux était d'établir que la chose totale et identique résidait essentiellement et simultanément dans chacun des individus, en sorte qu’il ne s’y trouvait aucune diversité dans l'essence, mais seulement une variété causée par la multitude des accidents. Or, voici comment il amenda cette doctrine : il dit désormais que la chose identique l'était, non pas essentiellement, mais indifféremment, et comme c'est sur ce point des universaux que s'élève toujours la question capitale entre les dialecticiens..… lorsqu'il eut ainsi corrigé ou plutôt forcément abandonné sa doctrine , son enseignement tomba dans un tel délaissement qu’à peine l’admit-on depuis lors à professer la dialectique, comme si la totalité de l’art consistait dans cette question des universaux *. »

La dialectique d’Abélard est le commentaire de ce récit. Nous venons d'y lire le résumé de l'argumentation par laquelle il força Guillaume de Champeaux à modifier sa thèse. Il va le poursuivre maintenant dans sa nouvelle position. C'est la doctrine qu'il appelle doctrine de l'indifférence, sententia de indifferentia, et qu’au début il a représentée comme n'’admettant dans les individus que des universaux différemment considérés. On va voir comment il l'a développée; ici nous analysons au lieu de traduire*.

Rien absolument n’existe que l'individu. Mais l’individu différemment considéré est et l'espèce, et le genre, et ce qu'il ya de plus général ( genre suprême). Socrate, quant à sa nature accessible aux sens, est un individu, parce que ce qui lui est propre ne se retrouve tout entier dans aucun autre homme. La socratité ne donne pas un autre homme que Socrate. Mais l’idée de Socrate ne contient pas toujours tout

4 4b. Op., ep. 1, p. 6.

3 Id., Gen. et Spec., p. 518-522.

3h LIVRE II.

ce que désigne ce nom; oubliant Socrate, l’intelligence quelquefois ne considère en lui que ce qui caractérise l'homme, savoir l’animal rationnel mortel, et voilà l'espèce. Car c’est un nom qui peut être attribué à des êtres, divers quant à l’existence , les mêmes quant à la nature; ce qui s exprime dans le langage de la scolastique par ces mots : c'est un prédicable de plusieurs en quiddité de même état; prédicable (prædicabilis), ce qui peut s'affirmer d’un sujet; de plusieurs (de pluribus), de choses numériquement différentes ; en quiddité ( im quid ), comme prédicat ou attribut essentiel; d’un méme état ( de

eodem statu ), occupant avec une nature semblable le

même degré de l'échelle ontologique :.

Puis, si l'intelligence écarte la rationnalité, et ne considère que ce que désigne le mot animal , Socrate en cet élat devient genre. Enfin, si délaissant toutes formes , nous ne considérons en Socrate que la substance, alors l'individu ou Socrate devient ce qu'il y a de plus général, ou généralissime, pur prédicament. Et comme vous pourriez objecter que le propre de Socrate en tant qu'homme ne se retrouve pas plus en plusieurs que le propre de Socrate en tant que Socrate , puisque l'homme socratique n’est en aucun autre homme que Socrate, tout comme Socrate luimême; on vous l'accorde avec cette restriction : Socrate, en tant que Socrate, n’a rien de commun qui se retrouve identique dans un autre; mais en tant qu'homme, il a beaucoup de choses communes qui

* Nous retrouvons ici encore Îles idées de Gautier de Mortagne; mais il paraît qu’elles n'étaient qu’une traduction du système modifié ou du second système de Guillaume de Champeaux dont la subtilité était très-inventive.

se retrouvent dans Platon et les autres individus. Car st Socrate est homme, Platon est homme comme lui, mais non essentiellement comme lui, c’est-à-dire, en même essence que lui. On peut raisonner de même de l’animal et de la substance. Or, ce quelque chose de commun qui se retrouve ou ne 8e retrouve pas ailleurs que dans l'individu , suivant que l’on considère l'individu d'une manière ou d’une autre, c’est précisément ce qu’on appelle le non-différent ou plutôt l’indifférent (indifferens).

Cette doctrine de l'indifférence se réfute par l'auto rité et par la raison.

L'autorité, c’est Porphyre. Il dit : « Les choses les « plus générales sont au nombre de dix; les plus spé- « ciales sont en un certain nombre, maïs non pas « infini; les individus sont en nombre infini ‘, » Or, dans le système en question, les individus, en tant que substances, sont les choses les plus générales et cessent d'être en nombre infini.

On répond précisément par la non-différence. Oui, dit-on, les genres les plus généraux sont infinis en nombre essentiellement, c’est-à-dire que les genres les plus généraux comprennent des essences en nombre infini. Mais si on les compare, elles se confondent par tout ce qu'elles ont de commun, de nondifférent, d'indifférent, et alors elles ne sont plus que dix , les dix genres les plus généraux : ce qu'on exprime en disant que ces mêmes genres sont en nombre infini par l'essence et seulement dix par l'indifférence. Par exemple, autant d'individus de

‘ Isagog. M, et Boeth., In Porph., 1. Il, p. 75.

substance, autant de substances et par: conséquent autant de genres les plus généraux; et cependant tous ces individus se réduisent à un seul genre le plus général, la substance, parce que sous ce rapport ils ne diffèrent point, endifferentia sunt.

Mais Porphyre dit encore que la collection de plusieurs en une nature est l'espèce, et plus nombreuse, elle est le genre‘. Cela peut-il se dire de l'individu ? Socrate communique-t-il sa nature à Platon ? L'homme de Socrate, l'animal qui est en lui, est-il en un autre qui ne soit pas Socrate, en quelqu'un hors de Socrate? Comment donc, si les individus sont le genre, peuvent-ils mettre leur nature en commun ?

On vous répondra, en recourant à l'indifférence - (ad indifferentiam currentes), que Socrate, en tant qu’'homme, rassemble (colligit) Platon et tous les autres hommes, puisque, sous ce rapport, il est l'essence indifférente de l'homme, et par conséquent de tous les hommes. Ainsi, comme essence indifférente, Socrate est Platon.

Mais voici toujours Porphyre : « Le genre est ce « qui s'affirme de plusieurs différents en espèce, « l'espèce ce qui s'affirme de plusieurs différents en « nombre ?. » Et alors, comme Socrate, en l'état d'animal, est un genre, il est inhérent à plusieurs espèces différentes; en l'état d'homme, il est une espèce, et il appartient à plusieurs qui diffèrent numériquement. Or, comment soutenir que l'animal ou

* Porph. ibid., ct Bocth., p. 16.

* Porph. ibid., et Boeth., 1, 1}, p. 60 et 72.

l'homme qui est Socrate, soit inhérent à un autre que lui-même ?

Alors on vous dira que sans doute Socrate en aucun état, c'est-à-dire à quelque degré ontologique qu'on le place, n'appartient essentiellement à personne qu'à lui; mais que dans l’état d'homme, c'est-à-dire considéré comme espèce homme, on peut dire qu'il est inhérent à plusieurs, parce que plusieurs lui sont inhérents, comme non différents de lui, comme indifférents. De même, si on le prend comme animal. Ici on se heurte contre l'autorité de Boèce : « L'espèce n’est pas autre chose qu’une pen- « sée collective qui se recueille de la ressemblance « substantielle d'individus qui diffèrent numéri- « quement. Le genre cst une pensée tirée de la res- « semblance des espèces ‘, » Or, ceci ne s’accorde pas avec la doctrine en question ; Socrate, comme homme, est une espèce qui n'est pas recueillie de plusieurs, n'étant pas dans plusieurs; et de même pour Socrate pris comme animal. Faut-il donc admettre que Socrate comme homme se recueille et de soi-même et de Platon et des autres; que tout individu soit, en tant qu’homme, recueilli de lui-même ? mais cela est ridicule. Ce n’est pas l'individu qui rassemble les autres individus ou les autres espèces ; c'est l'inverse. « Les genres et les espèces ne sont « pas les concepts d’un seul individu, » dit Boèce*, « mais sont la collection ou la conception commune « qu'opère l'intelligence de tous les individus. » Dire

‘ Boeth., In Porph., 1. I, p. 56.

? Id., In Prædic., lib. 1, p. 129,

que Sacrate comme homme est une espèce, c’est donc dire que l'espèce est la collection d’un individu.

Après l'autorité, que dit.la raison ? Si tout individu humain, en tant qu'homma, est une espèce, on peut dire de Socrate : « Cet homme est une « espèce ; or Socrate est un homme; donc Socrate «est une espèce. » Le syllogisme est régulier ".

« J'argumente. 4° Si Socrate est une espèce, Socrate est un universel; 2° s'il est un universel, il n’est pas un singulier; 3° s’il n'est pas un singulier , il n'est pas Socrate. On résistera à la seconde conséquence , car dans ce système tout universel est un singulier, tout singulier est un universel diversement considéré. Je réponds : La substance est ou universelle ou singulière, C'est là, je pense que personne ne le nie, une division suivant l’accident *. Or, comme dit Boëce dans le livre des Divisions, « oelles-ci ont cette règle commune que tout ce qui est ainsi divisé doit l’être en opposés *, » En sorte que si nous divisons le sujet par les accidents, nous ne disions pas : Parmi les corps, les uns sont blancs, les autres doux, parce qu'il n'y a pas opposition, mais parmi les corps, les uns sont blanos, d'autres noirs, d'autres ni noirs ni blanos. Voici, d'après cela, comment il faudrait s’y prendre pour nier que cette division « Toute substance est ou universelle ou singulière, » soit suivant l'accident : il faudrait dire qu'il n‘v a pas plus d'opposition entre universel et singulier qu'entre blanc et doux.

« Ils disent, eux, que Boèce n’a paint parlé de toutes les divisions suivant l’accident, mais des régulières; si vous leur demandez quelles sont les régulières, ils répondent : celles auxquelles la règle s’applique. Voyez quelle est leur impudence! lorsque l'autorité dit si clairement, en parlant des divisions selon l'accident : Celles-ci ont toutes celle règle commune, etc., ils prétendent faussement que cela n'est pas dit universellement. Mais Îls ne tiendront pas là, car làdessus précisément , sur l'universel et le singulier, l'autorité les contredit : aucun universel n'est singulier et auaun singulier n'est universel, Boèce, en parlant de cette division : « La substance est ou

4 C’est lo syllogisme du premier mode de la première figure (Prem. Analyt. 3, av, p. 12, . 1] de la trad. de M. B. St.-Hilaire.)

* Voy. ci-dessus, c. vi, t. I, p. 436.

5 Boeth., De Divis., p. 648.

universelle ou singulière , » dit dans son commentaire sur les Catégories : « Il ne se peut que l'accident prenne la nature de la substance, ni la substance celle de l'accident... ni la particularité, ni l’universalité ne passent l’une dans l’autre, car l’universalité peut être affirmée de la particularité, comme animal de Socrate ou de Platon, et la particularité accepte l'attribution d’universalité, mais non en sorte que l’universalité devienne particularité, ni que ce qui est particulier devienne universalilé ‘. » Universalité et particularité, ces noms sont pris pour l’universel et le particulier, les exemples nous l’apprennent, témoin celui d'animal et de Socrate, A ceci, rien ne peut être opposé de raisonnable.

« Cependant ils ne se tiennent point tranquilles et ils disent : « Aucun singulier, en tant que singulier, n’est universel, et réciproquement ; mais quand il est universel, le singulier est universel, et réciproquement. » Contre cela, voici les paroles que je dis. Aucun singulier en tant que singulier paraît avoir ce sens : aucun singulier demeurant singulier n’est universel demeurant universel; ce qui est conséquemment faux, car Socrate demeurant Socrate est homme demeurant homme. La proposition pourrait encore avoir ce sens : ce qui est le singulier ou la singularité ne confère à aucun singulier d’être universel, ou bien elle enlève à l’homme singulier l’universalité; ce qui est complétement faux entre Socrate et l’homme, car en Socrate ce qui est Socrate implique l’homme et n’interdit à aucun singulier d’être quelque chose d’universel, puisque, suivant eux, tout singulier est universel.

« De même, s'ils disent : Socrate, en tant qu'il est Socrate, c'està-dire dans toute la propriété qui lui vaut d’être désigné par le nom de Socrate, n’est pas l’homme en tant qu'homme, c’est-à-dire en toute cette propriété que désignent ces mots c'est un homme ; voilà qui est encore faux, car Socrate désigne l’homme socratique , et en lui l’homme ou ce que signifie le nom d' homme.

« Enfin s'ils disent : Socrate , dans toute cette propriété qui motive la désignation par le nom de Socrate, n’est pas uniquement ce que signifie homme, que pourront-ils conclure de là?... Qu’un autre se - Charge d’en juger. »

D'après le principe de __—— que l'espèce est composée du genre et de la différence substantielle, comme la statue de l'airain et de la figure, la ma-

‘ Boeth., In Prœdic., 1. 3, p. 120.

tière, ainsi que la différence, est une partie de l'espèce. L'espèce elle-même en est le tout définitif. Ces deux parties sont donc corrélatives, et opposées l’une à l’autre; et comme un père n’est pas le père de soi-même, mais d'un autre, un tout est le tout d’autre chose que lui-même, le tout de ses parties ; et la partie est partie, non pas d'elle-même, mais du tout qui n’est pas elle.

Mais si l’homme et sa matière ne font qu'un (ce qui arrive dans la doctrine ici combattue; là où l'espèce même n’est que le genre diversement considéré, l'espèce homme n’est essentiellement que le genre animal), si, l'espèce étant un tout composé de sa matière et de sa différence, l'espèce homme ne fait qu’un avec sa matière animal, l'espèce sera un tout composé de lui-même et d’un autre, ce qui est impossible. En d’autres termes, si l'espèce homme et l'animal, son genre, ne font qu'un même, comme tout genre est inhérent à son espèce, le même est inhérent au même, ce qui ne peut être. Que ce qui est soi puisse être inhérent à soi, c'est ce qui ne saurait se comprendre, dit Boèce :.

De cette discussion du réalisme, il résulte que les choses générales ne sont pas, à proprement parler, des choses ; et si elles ne sont pas des choses, il semble, d'après une antithèse fort usitée, qu’elles sont des mots. On concoit donc que pour avoir contesté aux choses générales leur réalité, Abélard ait été accusé

‘ « Testante Boelhio super Topica Tullii in commentario, libro primo. » (P. 769.) Voilà une preuve qu’Abélard connaissait le commentaire de Boëce sur les Topiques de Cicéron.

d’avoir soutenu le nominalisme. L’imputation n’est pas exacte, si l’on entend par nominalisme la doctrine ainsi appelée dans l'histoire. 11 faut distinguer en effet entre ceux qui, par forme de réfutation et pour convaincre leurs adversaires d'erreur, disent aux ennemis du réalisme que, si les universaux ne sont pas des essences, alors ils ne sont que des mots; et ceux qui établissent volontairement et dogmatiquement que les universaux sont et doivent être des noms. L'allégation des premiers est une critique, une conséquence extrême tournée à crime, une accusation. Celle des seconds est une doctrine avouée. Les premiers entendent que les choses qui ne sont que des idées ne sont que des mots, des sons de la voix. Les seconds prétendent que les universaux ne sont pas même des idées, mais des mots sans idées, des noms sans objet même intellectuel. Cette distinetion assez subtile et qui, je crois, avait été négligée, doit être présente à qui veut bien apprécier les opinions et les hommes que cette controverse a mis en scène. Ainsi, il est bien permis de soutenir encore qu'Abélard a été nominaliste , si l'on entend par là que du concepiualisme qu'on lui attribue au nominalisme il y a si peu de distance qu'on ne veut pas s’y arrêter; mais il serait historiquement faux de dire que la doctrine d’Abélard ait été le nominalisme, et qu'il n’ait fait que répéter Roscelin. C'est à peu près ainsi qu'on prétend quelquefois, du point de vue d’un catholicisme rigide, absolu, que dès qu’un homme est gallican il est janséniste, et dès qu'il est jansénisie , protestant. Et cependant 1l y aurait mensonge à prétendre que le gallicanisme, le jansénisme,

et le protestantisme ne soient pas des doctrines et des sectes profondément distinctes.

Attendons-nous donc à voir Abélard, abandonnant le réalisme comme vaincu, porter la guerre sur le terrain du nominalisme *.

« Abordons, dit-il, l'opinion qui veut que les genres et les espèces ne soient que des mots universels et particuliers, prédicats ou sujets, ct non pas des choses.

« Il faut d’abord citer l'autorité qui affirme que ce sont des choses. « L'espèce, » avons-nous vu dans Boèce ?, « n’est qu'une pensée recueillie de la similitude substantielle d'individus numériquement dissemblables; le genre est une pensée recueillie de la similitude des espèces. » Or, qu'il regarde ces similitudes comme des choses, c'est ce qu’il montre un peu plus haut ouvertement on disant : « Il y a de telles choses dans les êtres corporels et dans les sensibles; l’intelligence en conçoit au delà des objets sensibles *. » Le mème Boèce dit encore : « Puisque les premiers genres des choses sont au nombre de dix, il fallait nécessairement que ce fût aussi le nombre des mots

‘ De Gener. et Spec., p. 522-524.

* Boeth., In Porph., p. 56. ;

3 Le passage se trouve peu de lignes avant le précédent. On pourrait contester qu'il ait positivement dans l’auteur primitif le sens qui lui est ici donné , et qu'il signifie que les généralités sont des choses. Boëce vient de dire que les objets des conceptions générales diflérent do ces conceptions, puisque celles-ci représentent ces objets comme s’ilf existaient en euxmêmes, tandis qu’il n’en est rien ; et il so fait cette objection: si ces conceptions sont inexactes, clles sont fausses, et alors il est inutile de s’en occuper. Mais il répond qu'il arrive sans cesse à l’entendement de considérer les choses autrement qu'elles ne sont, sans tomber dans le vain ni dans le faux. Ainsi l’entendoment détache d’une chose une propriété qu’il considère en elle-même, c’est-à-dire autroment qu’elle n’est dans la réalité, et il réussit aiasi à la mieux connaltre. « Il y a donc de telles choses dans les ob- « jets corporels et sensibles. Elles so conçoivent en dehors des sensibles, « pour que leur nature puisse être pénétrée et leur propriété comprise. » Le latin dit: « Sunt igitur hujusmodi res in corporalibus atque in sensibili- « bus rebus. Intelliguntur autem præter sensibilia, ut eorum natura perspici « et proprietas valeat comprohendi. » N’est-il pas évident qua le mot res est employé là pour exprimer ce dont on parle, et parce que le langage est involontairement réaliste ?

. DE LA PHILOSOPHIE D’ABÉLARD. h3

simples qui se diraient des ohoses simples ‘. » Mais eux, par les genres , ils expliquent qu'il faut entendre les manières *. Aristote dit dans le Pari Hermeneias : Parmi les choses, les unes sont universelles , les autres particulières *. Mais pour expliquer ce passage, ils disent : « Les choses, c’est-à-dire les mots. » Quand je parle d’animal, dit Boèce, je désigne une substance qui s'affirme de plusieurs. Que cette autorité énonce par là qu’il y a des choses universelles #, quand

1 Boeth., In Prædic., p. 114.

* Ces diverses citations étaient probablement devenues trivialeë dans la controverse , et ici Abélard fait très-succinctement allusion aux interprétations diverses que Îles divers systèmes en donnaient pour n'en point être embarrassés. Nous savons par Jean de Salisbury qu'il y avait des gens qui par los mots de genres et d'espèces entendaient tantôt les choses universelles, tantôt la manière des choses, rerum maneriem. C’est probablement ce qu'Abélard appelle ici manerias. En Lout cas, le mot paraissait nouveau et obscur à l’auteur du Meçalogicus, qui trouvait qu'il ne devait signifier que la col'ection des choses ou la chose universelle, et que cependant il ne pouvait par l’étymologie exprimer que le nombre des choses, ou l’état dans lequel la chose demeure telle, salis permanet. Ce dernier sens était probablement le véritable, et nous sommes volontiers de l'avis de Brucker, qui croit qu'il exprime la demeure des choses dans le sein des chosos universelles, diapové Téiv Gvrav ; et cette expression aurait ainsi élé conduite peu à peu à un sens approchant du sens moderne , {« manière d'étre. « Je ne sais où l’on a trouvé ce mot, dit Jean de Salisbury. » Ce qu'il faut remarquer au reste, c'est que cette doctrine des manières, l'auteur du Metalogious la olasse dans le réalisme , et Abélard avec plus de raison dans le nominalisme. (De Gen. et Spec., p. b?8. — Johan. Saresb., Metal., 1.11, c. xvn. — Brucker, Hist. crit. phil., 1. I, p. 909 ).

* Hermen., VII. — Bocth., De Interp., ed. prim., p. 838. — Il semble qu'Abélard avait encaro une autre version du De Interpretatione que la version de Boëce, car il cite ainsi la phrase d’Aristote : « Rerum aliæ sunt « universales, aliæ sunt singulares, » ct il y a dans la version de Boëce : a Sunt hæxG rerum universalia , illa vero singularia. » Les termes cités par Abélard sont conformes à la version de Pacius (édit. de Duval., t. I, p. 56), qui fui-même avait probablement suivi quelque traduction antérieure. Dans tous les cas, si la citation a quelque valeur, elle la doit au mot rerum , et il est, dans le grec, r&v npeynérur.

* Je ne trouve pas cette citation dans Boëce. L'édition d’Abélard renvoie à l'ouvrage de ce dernier sur les Catégories, p. 131. A cette page on cherche en vain les termes cités, maïs j'y lis ainsi qu'aux pages voisines, que les substances secondes sc disent des substances premières , mais qu'elles sont moins substances que celles-ci, et qu’elles sont plus ou moins universelles , tandis que les substances premières sont individuellés,

kb LIVRE IL.

il ajoute : « S'affirmer de plusieurs, ce qui est la définition de l’universel, » que ce soient des choses prises comme prédicats et comme sujets, Boèce le reconnaît en disant : « La proposition prédicative énonce que la chose qu'elle pose comme sujet doit prendre le nom de la chose qu’elle pose comme prédicat'. » Ne pouvant résister raisonnablement à des autorités aussi claires, ils disent que les autorités mentent, ou bien, cherchant à les interpréter, ils font comme ceux qui ne savent pas écorcher, ils coupent la peau. »

Mais alors ni les genres ni les espèces, tant universelles que singulières, tant prédicats que sujets, ne sont des mots; tout cela n’est rien du tout, car ils tiennent, comme leur adversaire, que ce qui est successif ne peut aucunement composer un tout constant; or les mots sont successifs, les choses et les espèces ne peuvent donc pas composer des touts, elles ne sont rien; aussi dit-on que l'autorité a menti et non qu'elle s’est trompée.

En outre, comme la statue est matériellement d'airain, et que la figure est sa forme, l'espèce a le genre pour matière et pour forme la différence. Or tout cela ne saurait s'appliquer aux mots; les mots n'ont ni forme ni matière. L'animal est le genre de l'homme, mais un mot n’est nullement la matière d'un autre mot, car de quel mot ou dans quel mot serait-il? Du mot animal ne se fait pas le mot homme; dans le premier n'est pas le second.

Mais on prétend que tout cela est façon de parler figurative. Dire que le genre est la matière de l’espèce, reviendrait à dire que la signification du genre est la matière de la signification de l'espèce. Mais puisque le système est que rien n'existe que les indi-

‘ De Syll. hyp., p. 607.

vidus, et que les mots tant universels que particuliers ne désignent au fond que des individus, homme et animal signifient la même chose, et par conséquent on peut dire, en renversant les termes : la signification de l'espèce est la matière de la signification du genre. Si l’on accorde cela, et on y est bien forcé, qu’on se défende contre Boèce, qui montre que la différence du genre au tout gît en ceci que le genre est la matière des espèces et les parties la matière du tout ‘. Que si les espèces sont la matière des genres comme les parties du tout, le genre et le tout ne diffèrent plus, ils se confondent.

Enfin, la signification du genre ne saurait être la matière de la signification de l'espèce , car le genre et l'espèce sont une même chose dans le système de l'indifférence, et un même ne reçoit pas de forme pour se constituer lui-même. « Mais, » dit Boèce, « le genre ayant reçu la différence se transforme en espèce*. » Un même n'est point partie de lui-même, car si le même était à la fois tout et partie, le même serait opposé à lui-même.

Voilà tout ce qu’Abélard dit du nominalisme ; mais c'est le cas de rappeler ce que nous aurions bien fait peut-être de reporter ici, l'examen approfondi auquel il s’est livré de l’objection prise du tout et des parties *. 11 faut y remonter, si l’on veut bien connaître toute sa polémique contre Roscelin; nous n'en revoyons ici qu’une faible trace.

‘ Boeth., De Div., p. 640.

3 Jd., ibid.

5 Voy. Dialect., pars V, p. 460 et seqq. et De Gen. et Spec., p. 617, et dans le présent ouvrage, c. vi, t. I, p. 454.

Cette réfutation du nominalisme est en effet brève et superficielle, et quoi qu'en dise l’auteur, elle est plutôt fondée sur des autorités que sur la raison.

Un des arguments les plus forts est assurément celui-ci, un mot (animal) ne peut être la matière d'un autre mot (homme). Mais qui ne voit que c’est décider la question par la question ? Si l'espèce n'est qu'un nom, c'est-à-dire rien qu’un nom, il n'y a pas lieu d'appliquer à ce rien les conditions de l'être et de lui supposer une matière et’ une forme. Ce n’est qu'à ceux qui regardent.le genre ou l'espèce comme quelque chose, que cette question doit être posée, et elle ne peut embarrasser le nominaliste qu'aulant qu’il conserve de la déférence pour l'autorité qui a dit que le genre est la matière de l'espèce et l'espèce celle de l'individu. C’est donc une objection d'autorité et non de raison; Or, comment supposer que celui qui a pleinement et sciemment adopté la théorie du nominalisme ne soit pas déjà résolu à se peu soucier des autorités ?

L'autre argument, pris encore de l'autorité, plus fort par les mots que par le fond, c’est que, d'après les maîtres, tout est substance ou accident, et que les genres et les espèces, n’étant pas des accidents, sont des substances. Et en effet, Aristote les met au nombre des substances. Mais ce sont des substances secondes, celles qui s'affirment des premières, celles qui leur sont attribuées ou prédites. Elles sont substances, parce qu’elles font connaître les substances premières. Elles les manifestent, elles montrent ce que c’est, elles les donnent. Qui ne voit que l'emploi du mot de substance dans cette occasion

ne décide rien quant à la réalité substantielle des universaux; et qu’au contraire il ne semble leur être attribué qu'une réalité dérivée de celle des substances premières, c’est-à-dire individuelles? Les substances premières ou individuelles sont vraiment substances, en ce quelles sont prises pour sujets (ünoxere) de toutes les autres choses; les substances secondes ou universelles sont encore substances, parce qu’elles sont prises comme attributs (xærnyopeïra *) des substances premières ou individuelles: Evidemment, c’est ici la théorie de ce principe des nominalistes, la substance est essentiellement individuelle. Je n’en conclus pas qu’Aristote ait soutenu la thèse des nominalistes, si ceux-ci, en disant que les universaux ne sont que des mots, entendaient qu'ils sont chimériques et vains. Aristote au contraire les fonde sur des réalités, puisqu'il les attribue aux substances mêmes, et en fait ainsi des substances par attribution.

L'intervention constante de l’autorité dans les débats scolastiques en constitue la plus grande difficulté. Cette autorité est à la fois absolue et contradictoire. 1] faut l'avoir pour soi ou la tourner pour soi, multiplier les citations conformes, interpréter les citations contraires; travail aussi épineux que stérile. C’est l’incohérence des textes quia produit dans la présente question la multitude et la diversité des systèmes , et nous acceptons cette remarque judicieuse de Jean de Salisbury : « Dans cette question, dit-il,

Magno se judice quisque tuetur ;

1 Categ., V,

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h8 LIVRE IL.

« et chacun, d’après les paroles des auteurs qui ont « indifféremment mis les noms pour les choses et les « choses pour les noms, construit sa doctrine ou « plutôt son erreur‘. » C'est ainsi que la controverse devient souvent une véritable question de mots; et chose curieuse, Jean de Salisbury qui à spirituellement discuté et en partie réfuté les systèmes, tombe à son tour dans l'erreur qu'il signale, lorsqu'il produit le sien. Car se proposant de soutenir que les genres et les espèces ne sont rien, il en induit qu'ils ne sont pas des noms, puisque les noms sont quelque chose‘. Évidemment, l’équivoque sur le sens du mot étre est ici, comme dans toute cette question, la racine de la difficulté. Aristote n’est pas irréprochable en cela; il s’est servi de l’étre avec une liberté, une indifférence, qu’il fallait remarquer, si l’on ne voulait pas tomber dans de fréquentes méprises en le lisant et le citer contradictoirement. C’est ce qui est arrivé aux scolastiques; ils se combattent tous, et cependant tous professent Aristote : Siquidem omnes Aristotelem profitentur *.

Que de peines Abélard se serait épargnées, si, aussi hardi qu’il était présomptueux , il se fût fié à son orgueil, et si, rejetant les textes, il n’eût, pour résoudre un gênant problème, écouté que sa propre raison !

* Policr., 1. VIL, c. x.

* Metalog., 1. II, c. xx, 3 Jbid., c. xix.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. h9

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