‹ Abélard. Tome deuxièmeChapitre 4 sur 30 · EE · texte numérisé non relu

EE

Les monuments imprimés ont été soigneusement interrogés, et l'on vient delire tout ce que leurs réponses nous ont appris. Il semble qu'il ne resterait plus qu'à conclure, en tirant de ce long examen un jugement définitif. Mais un document précieux et inconnu est dans nos mains. Un manuscrit d’Abélard, dont l'existence même n'est indiquée nulle part, mais dont l'authenticité ne nous laisse aucun doute ‘, donne encore sur sa doctrine des lumières nouvelles, et surtout explique d’une manière certaine ce qui n avait été jusqu ici l’objet que d'inductions conjecturales, le jugement de ses contemporains. Notre analyse ne serait point conseiencieuse, si la crainte des longueurs nous empêchait de puiser à cette nouvelle source. C’est un ouvrage qui porte un titre modeste, Petites Gloses sur Porphyre; mais plus intéressantes et plus développées que celles qui ont été déjà imprimées, ces gloses éclaircissent autre chose que le texte de l’auteur grec, dans la version de Boèce; c’est un commentaire à la fois littéral et

* Ce manuscrit intitulé : « Glossulæ magistri Petri Bælardi super Por- « phyrium, » a été retrouvé par le savant M, Ravaisson , et nous en devons la communication à sa bienveillante obligeance. Nous ne saurions trop l’engager à le publier ; c’est un fragment précieux pour l'histoire de la philosophie. Le texte est difficile, quelquefois altéré ; il n’en a que plus besoin d'un éditeur tel que M. Ravaisson.

spirituel. Nous ne serions pas étonné que cet écrit, d'une rédaction elliptique et obscure, fût une œuvre de la jeunesse de l’auteur. Il y annonce qu'il le compose à la demande, non plus de ses élèves, mais de ses compagnons, disons le mot, de ses camarades, sociorum. L'aurait-il rédigé à cette époque intéressante, où maître de fait, écolier de nom, il suivait, en les discutant, les leçons des docteurs de la Cité, et répétait pour son compte et à ses pairs les lecons qu'il venait d'entendre avec eux, ne s'autorisant pour enseigner que de sa hardiesse, de son esprit et de son éloquence ?

Les premières pages de ce manuscrit nous apprennent qu’on peut ramener la science en général à la science du jugement et à la science de l’action. La première est celle de la théorie, la seconde est celle de la pratique. On peut bien agir et ne point savoir juger. Tel peut utilement employer à la guérison des infirmités humaines les vertus des simples, qui ne sait pas la physique, comme tel autre peut habilement instruire, sans être capable d'opérer ce qu'il enseigne. La philosophie est une science théorétique, Tous les savants n'ont pas droit au nom de philosophes. Il n'appartient qu'à ceux qui, s’élevant audessus des autres par la subtilité de leur intelligence, jugent ce qu'ils savent. L'homme doué de cette faculté est celui qui sait comprendre et peser les causes secrètes des choses; la recherche de ces causes est du ressort de la raison et non pas de l'expérience sensible !.

« Est scientia alia agendi, alia discernendi. Sola autem scientia discer- « nendi philosophia dicitur... Philosophos..… vocamus eos tantum qui subi-

La philosophie se divise en physique, en éthique et en logique’. La première spécule sur les causes des choses naturelles, la seconde est la maîtresse de la vertu, la troisième, que nous nommons indifféremment dialectique, est l’art de disserter exactement, c'est-à-dire de discerner les arguments qui servent à disserter, c'est-à-dire encore à discuter; car la logique n enseigne pas à se servir des arguments ni à les composer, mais à les distinguer et à les apprécier. Ceci est proprement la logique, le reste est la ratiocinative *. Or, les arguments étant composés

« litate intelligentix præeminentes in his quæ sciunt diligentem habent « discretionem. Discretus est qui causas occultas rerum comprehendere ac « deliberarc valet. Occultas causas dicimus ex quibus quæ res eveniunt maa gis ratione quam experimentis sensuum jiavestigandum. » — Cassiodore avait divisé la science en inspectiva et en actualis (De art. ac discipl., c. m).

! Ou naturelle, morale ct rationnelle. Cette division de la philosophie était vulgaire alors. Saint Augustin qui croit qu’elle vient de Dieu méme et qu’elle est une image de la Trinité, dit qu’on l’attribuait à Platon. C’est ca clfet ainsi qu'Apuléc divise la philosophie de Platon, ou, comme il dit, le . dogme de Platon. La méme division se retrouve dans Sextus Empiricus et dans Macrobe. Elle fut accréditée par Alcuia et Raban Maur.(S. Augustin, De Civit. Dei, 1. XI, c. xxv. — Apul., De Dogm. Vlat., 1.1, —Macrob., In Somn. Scip., 1. I, c. xvu. — Alcuin, Opusc. iv, De Dialect., c. 1. — Raban Maur, De Universo, 1. XV, c. 1. — Johan. Saresb. Policrat., 1 VII, ce v; et Mecal., LIT, c.u. ):

* a Est logica, auctoritate Tullii, diligens ratio disserendi, id est discretio « argumentorum per quæ disseritur, id est, disputatur. Non enim est logica « scicntia utendi argumentis sive componendi ca, sed discernendi ct dijudia candi veracitcr de eis .. Duæ argumentorum scicentiæ : una componendi, « quam dicimus ratiocinativam , alia autem discernendi composita, quam « logicam appellamus. — » L'auteur cite ici les Topiques de Cicéron , qu'il connaissait par le Commentaire de Boëce. (Bocth. Op, p. 157.) — Voici comment s'exprime Cicéron :

a Quam omnis ratio diligens disserendi duas habeat partes, unam inve- « niendi, alteram judicandi, utriusque princeps, ut mihi quidem videtur, « Aristolcles fuit. Stoici autem in altcra claboraverunt , judicandi enim vias a diligenter persecuti sunt, ca scicntia, quam dialccticen appelant. » ( Top., I.) Bède adopte cette définition de la dialectique entenduc en

96 e LIVRE IT.

de propositions, et les propositions d’expressions, dictiones, la logique doit commencer par étudier d'abord les oraisons simples, puis les composées. De là toute la division de la Logique d’Aristote, de là aussi l'introduction de l'orphyre, qui conduit aux prédicaments du premier.

Ce préambule amène Abélard à l’examen de l’ouvrage de Porphyre. Ce n'est pas une glose littérale, une simple interprétation du texte, mais une exposition et souvent une critique des principes reçus, particulièrement de quelques opinions de Boèce; tout cela suivant que les divisions du Traité des cinq voix ramènent les questions sous la plume du subtil commentateur. |

Nous n'extrairons de cet ouvrage que ce qui est relatif à notre sujet et peut éclaircir les points jusqu'ici demeurés obscurs.

La grande question que Porphyre indique en débutant, et qu'il écarte soudain, arrête Abélard, et il est presque obligé de la traiter seulement pour la poser. Toutes les opinions sur les universaux se prévalent, dit-il, de grandes autorités. Lorsque Aristote paraît définir l’universel en disant que c’est ce qui se dit du sujet ou l'attribuable à plusieurs ; lorsque Boèce dit que la division des genres et des espèces

général ; celle d’Alcuin , que nous avons citée , en diffère peu , et elle a été répétée textuellement par Raban Maur. (Voy. ci-dessus, t. J, p. 311, et Rab. Maur., De Instit. cleric., }. II, c. xx.) Au reste c’est la définition que Ramus tirait des Topiques de Cicéron pour l'opposer à celle d'Aristote , qui définit la logique la science de la démonstration. ( Barth. Saint- Hilaire, préf. de la trad. de l'Organon, t. 1, p. cvin, ct Prem. anal., t.1,p. 1.)

« Unusquisque se tuetur auctoritate judice, » Nous. avons vu que Jean do Salisbury dit la même chose. Voy, e. ncte, vin,

repose sur la nature, tous deux semblent penser (et bien des citations pourraient être fournies dans le même sens) qu’il exisie des choses universelles. D’autres cependant n’admettent que des conceptions universelles, mais d'accord sur ce point seulement, ils se divisent aussitôt et rapportent ces conceptions aux choses, à la pensée ou au discours, et toute la dissidence reparaît. Abélard cite à l'appui de chacune des trois opinions de nombreuses autorités, dont un grand nombre ont été déjà produites, et qu'il serait trop long de rappeler.

Le premier système est celui de l'existence des choses universelles. Il est plusieurs manières de l'établir.

Suivant l’une, il y a naturellement dix choses générales ou communes, ce sont les dix catégories; de ces universaux primitifs proviennent les choses générales qui sont essentiellement dans les choses individuelles, grâce à des formes différentes. Ainsi, l'animal , qui, de nature, est substance, est, comme substance animée, sensible dans Socrate ou dans Brunel’, tout entier dans l’un comme dans l’autre, sans autre différence que celle des formes. À ce compte, l’universel serait attribuable à plusieurs, en ce sens qu'une même chose serait en plusieurs, diversifiée uniquement par l'opposition des formes, et conviendrait ainsi aux individus soit essentiellement ; soit adjectivement *. .

Ce système exige que les formes aient si peu de

1 In Brunello.

# Essentialiter vel adjacenter, s'agit du réalisme proprement dit, de celui de Guillaume de Champeaux. Voy. c. vi, p. 24.

JL 7

rapport avec la matière qui leur sert de sujet, que dès qu'elles disparaissent , la matière ne diffère plus d'une autre matière sous aucun rapport, et que tous les sujets individuels se réduisent à l’unité et à l'identité. Une grave hérésie est au bout de cette doctrine; car avec elle, la substanoe divine, qui est reconnue pour n admettre aucune forme, est nécessairement identique à toute substance quelconque ou à la substance en général. Or, cette conséquence est fausse. Les philosophes tiennent que la substance divine n’est passible d'aucun accident, et comme, suivant les définitions admises, la substance en général est sujette à tous les accidents, il faut bien que la substance divine diffère de toute substance; et cependant il faut aussi qu'elle soit substance. La nature de Dieu a été enseignée au monde le jour où le Seigneur a dit à la Samaritaine : « Dieu est esprit. » (Jean, IV, 24.) Et tout esprit est subatance!.

Et non-seulement la substance de Dieu, mais la substance du Phénix, qui est unique, n’est dans ce aystème que la substance pure et simple, sans accident, sans propriété, qui, partout la même, est ainsi la substance universelle. C’est la même substance qui est raisonnable et sans raison, absolument comme la même substance est à la fois blanche et assise; car être blanc et étre assis ne sont que des formes apposées, comme la rationnalité et son contraire, et puisque les deux premières formes peuvent notoirement se trouver dans le même sujet, pourquoi les deux secondes ne s’y trouveraient-elles pas également ?

Omnis spiritus substantia est.

Est-ce parce que la rationnalité et l'irrationnalité sont contraires ? Elles ne le sont point par l'essence, car elles sont toutes deux de l'essence de qualité; elles ne le sont point par les adjacents (per adjacentia), car elles sont, par la supposition, adjacentes à un sujet identique. Du moment que la même substance convient à toutes les formes, la contradiction peut se réaliser dans un seul et même être, et alors comment dire qu'une substance est simple, une autre composée, puisqu'il ne peut y avoir quelque chose de plus dans une substance que dans une autre? Comment dire qu'une âme sente, qu'elle éprouve la joie ou la douleur, sans le dire en même temps de toutes les âmes, qui sont une seule et même substance ? On voit qu’Abélard a parfaitement développé le reproche que Bayle adresse au réalisme de conduire à l'identité universelle’.

La seconde manière de soutenir l’universalité des choses, c’est de prétendre que la même chose est universelle et particulière ; ce n’est plus essentielle ment, mais indifféremment que la chose commune est en divers. Nous connaissons ce système, c’est celui de l'indifférence : ce qui est dans Platon et dans Socrate, c’est un indifférent, un semblable, indiferens vel consimile. Il est de certaines choses qui conviennent ou s accordent entre elles , c’est-à-dire qui sont semblables en nature, par exemple en tant que corps, en tant qu'animaux; elles sont ainsi universelles et particulières, universelles en ce qu’elles sont plusieurs en communauté d’attributs essentiels,

4 Dict. crit., art, Abélurd.

particulières, en ce que chacune est distincte des autres. La définition du genre (prædicari de pluribus, s’attribuer à plusieurs) ne s'applique alors aux choses qu’elle concerne qu’en tant qu’elles sont semblables, et non pas en tant qu'elles sont individuelles. Ainsi les même choses ont deux états , leur état de genre, leur état d'individus, et, suivant leur état, elles comportent ou ne comportent pas une définition différente.

Mais c’est là ce qui n’est pas soutenable. La définition qui veut que le genre soit ce qui est attribuable à plusieurs, a été donnée à l'exclusion de l'individu. Ce qu'elle définit ne peut en soi être à aucun titre, en aucun état, individu. Dire qu’une même chose tour à tour comporte et ne comporte pas la définition du genre, c'est dire que cette chose est, comme genre, attribuable à plusieurs, mais que, comme genre aussi, elle ne l’est pas, car un individu qui serait attribuable à plusieurs serait un genre; par conséquent l'assertion est contradictoire, ou plutôt elle n’a aucun sens. Les auteurs disent que cette proposition : L'homme se promène, vraie dans le particulier, est fausse de l'espèce. Comment maintenir cette distinction , si une même chose est espèce et individu? Dira-t-on que l'universel ne se promène pas? c'est apparemment l’universel, en tant qu’universel, en l’état d'universel; soit, mais le particulier, en tant que particulier, ne se promène pas davantage. Se promener n'est pas plus une condition ou une propriété du particulier que de l’universel; le particulier peut, comme l'universel, être conçu sans la promenade. L'universalité, la particularité,

la promenade appartiennent, ou, pour parler le langage de l'école, sont adjacentes au même sujet, et s’il se promène, il se promène universel et particulier; la distinction de Boèce est inapplicable *.

C'est comme cette autre distinction, par laquelle il refuse aux accidents le caractère d'attributs essentiels. L'individualité résultant de formes accidentelles ne saurait être l’attribut essentiel d'une substance susceptible d’universalité; cependant cette substance, cn tant que particulière , distincte de ses semblables, est essentiellement individuelle, violation manifeste de la règle de logique qui porte que « dans un même, « l'affirmation de l'opposé exclut l'affirmation de « l’autre opposé. » Lorsqu'on dit que le genre est attribuable à plusieurs, on parle ou d'attribution essenlielle (prædicari in quid), ou de toute autre; s’il s’agit d'attribution essentielle, comme on le nie après l’avoir affirmé, elle cesse d’être essentielle, ou elle emporte avec elle son sujet; s’il s’agit d'attribution accidentelle (in adjacentia), la définition n’est plus exacte, elle ne convient plus à tout genre. Il y a des genres qui n'ont pas d'attribution adjective. Veut-on parler d'attribution soit essentielle, soit autre, d’attribution en général, la blancheur est dans ce cas, elle s'affirme essentiellement d'elle-même et adjectivement de Socrate : la blancheur est blanche et Socrate est blanc, elle s'affirme donc de plusieurs, et comme elle satisferait à la définition du genre, la blancheur serait un genre.

Enfin on s’y prend d’une troisième manière pour

* De Interpret., ed. sec., p. 338-347. — Voy. aussi ci-dessus, c, vint, p. 26.

soutenir que les universaux sont des choses’. Voulant expliquer la communauté, l'on dit qu'entre la chose universelle et la chose singulière est une différence de propriété, la propriété qui consiste à être universelle, la propriété qui consiste à être singulière. L'animal, le corps est universel, et n’est pas seulement quelque animal ou quelque corps; mais dire : animal est universel, revient à dire : il y a plusieurs choses qui sont chacune individuellement animal; quand animal se dit d’un seul, on entend qu'un seul, un être déterminé est animal.

La difficulté est toujours de faire cadrer ce système avec la définition du genre. Il faut que la propriété d'être attribuable à plusieurs sépare l’universel de l'individuel; or, on vient de dire que de plusieurs choses chacune est individuellement animal; le nom individuel d'animal serait-il donc le nom de plusieurs? l'individu serait-il attribuable à plusieurs ? Cela ne se peut. Mais comme animal ne peut plus se dire de plusieurs, mais de chacun, il n’y a plus de genre, ou plutôt tout est renversé, c’est l'individu ou le non-universel qui prend la place de l’universel, c'est ce qui ne peut s'affirmer de plusieurs qui s'affirme de plusieurs, et c'est une pluralité où chacun s'affirme de plusieurs que l’on appelle l'individu. Ce système, qu'Abélard explique mal, nous paraît au fond un véritable nominalisme, qui ne peut être considéré comme admettant la réalité des universaux qu'en ce qu’il attribue les universaux comme noms particuliers à des individus réels. 11 consiste à établir

1 Voy. ec. vin, vers la fin,

que lorsqu'on affirme que ceci est un animal, on entend simplement que cet être déterminé est substance animée , sensible, soit qu'il ait ou n’ait point de semblables , et puis, qu'après avoir reconnu ce caractère particulier dans plusieurs individus déterminés, on dit de plusieurs qu'ils sont des animaux, c’est-à-dire que l’on fait collection d'individus, ayant tous et chacun pour caractère particulier l’antmalité, et qu’ainsi c’est une propriété de chacun d’être animal, une propriété de plusieurs d'être : animaux : voilà la propriété de l’universel et la propriété du particulier. Ce système, qui semble un système de pur sens commun, serait, el non sans raison, traité de nominalisme par les modernes; mais Abélard le classait dans le réalisme, parce que de son temps le nominalisme ne consistait pas à fonder les noms généraux sur la réalité exclusive des individus, mais à dire littéralement que les universaux ne sont que des mots.

Abélard oppose et semble préférer à ces doctrines un système dont nous avons déjà entendu parler, mais qui jusqu'ici nous était inconnu. On a vu que Jean de Salisbury signale par deux fois une doctrine qui rapporte tout aux discours (sermonibus), et il ajoute que son Abélard chéri s'y est laissé prendre :. Quelle était cette doctrine ? Les auteurs se sont posé cette question et n’ont pu la résoudre. Nous-même, nous nous sommes longtemps demandé en quoi elle pouvait différer du pur nominalisme, extrémité qu’Abélard s’est montré si jaloux d'éviter. Cependant

* Voyez ci-dessus, c. vu, p. 17, et le c. 1x.

40h LIVRE IL

le texte de Jean de Salisbury est formel, et il est encore confirmé par des vers peu connus, mais trèsexpressifs. Un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford contient une épitaphe d'Abélard, dans laquelle, après de grandes louanges, on lit :

Hic docuit voces cum rebus significare,

Et docuit voces res significando notare; Errores generum correxit, ita specierum.

Hic genus et species in sola voce locavit,

Et genus et species sermones esse notavit.

Significativum quid sit, quid significatum , Significans quid sit, prudens diversificavit. Hic quid res essent, quid voces significarent, Lucidius reliquis patefecit in arte peritis.

Sic animal nullumque animal genus esse probatur. Sic et homo et nullus homo species vocitatur *.

C'est bien là, du moins sous un de ses aspects, la doctrine d’Abélard, telle que nous allons la connaître; mais comment l'existence des choses universelles, dès qu'elle réside dans les discours, sermones esse, peut-elle n'être pas entièrement nominale ? Le manuscrit, dont nous avons donné plus haut un extrait, va cependant nous offrir l’expression de cette doctrine qu'il trouve plus conforme à la raison, sermont vicinior, et qui, n'attribuant la communauté ni aux choses ni aux mots, veut que ce soient les discours qui sont singuliers ou universels. Aristote, au dire d’Abélard, paraît l'insinuer clairement, quand il définit l’universel ce qui est

‘ Rawlinson, dans son édition des Lettres, donne l'épitaphe d’où ces vers sont extraits, avec ce titre : « Epitaphium, ex M. S. in Bibl. Oxon. ex « Godfrid priore cecclesis S. Swithuni, Winton. » (P. Abæl, et Helois. epistol., 1 vol. in-8°, Lond. 1718.)

né attribuable à plusieurs, quod de pluribus natum est prædicari*. C’est une propriété avec laquelle il est né, qu'il a d’origine, a nativitate sua. Or quelle est la nativité, l'origine des discours ou des noms? l'institution humaine, tandis que l’origine des choses est la création de leurs natures. Cette différence d'origine peut se rencontrer là même où il s’agit d'une même essence. Ainsi dans cet exemple : Cette pierre et cette statue ne font qu'un, l’état de pierre ne peut être donné à la pierre que par la puissance divine, l’état de statue lui peut être donné par la main des hommes.

Or, du moment que l’'universel est d’origine attribuable à plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont universels. Car ce n’est pas le mot, la voix, mais le discours, sermo, c’est-à-dire l'expression du mot, qui est attribuable à divers, et quoique les discours soient des mots, ce ne sont pas les mots, mais les diseours qui sont universels. Quant aux choses, s’il était vrai qu'une chose püût s'affirmer de plusieurs choses, une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui répugne. Voilà bien ce que nous disait Jean de Salisbury, qu'aux yeux de l'école d’Abélard l'attribution d’une chose comme prédicat à une autre chose était une monstruosité. On peut se rappeler que l'école mégarienne l'avait dit formellement : « Une chose ne peut être affirmée d’une autre °. » |

Il est assurément fort difficile aux modernes de

* Boeth., De Inter Ps ed. sec., p. 338. — On lit dans Aristote : Aëyos xx 0c= dou 6 éni nue népuxe xxOnyopetaôæ:. Hermen., VII. * Voy. ci-dessus, c. vi, p. 478, c. vin, p. 17, 56 et 70.

saisir une distinction entre ce système et le pur nominalisme, et nous savons que certains contemporains d'Abélard n’en ont découvert aucune. Quant à lui, il en trouvait une cependant. La doctrine de Roscelin était plus que du nominalisme; elle ne portait pas d’ailleurs ce nom; c'était la doctrine des voix, sententia vocum. Les premiers nominaux furent appelés vocauæ (vocales). Abélard tenait expressément à les charger de cette opinion absolue que les universaux n'étaient que des voix, ou que les voix étaient les universaux.

Soit que les adversaires de Roscelin eussent méconnu sa doctrine , soit que ce fût un esprit violent, capable d'adopter par réaction et de soutenir par entêtement un paradoxe grossier, il faut bien savoir qu'on lui a de son temps communément imputé un nominalisme hyperbolique, un système invraisemblable qui choque le sens commun, et qui, hors des sensations des choses individuelles, ne voit de réel dans les genres et les espèces que des sons. Sa doctrine, telle qu’on la représente, est quelque chose de plus étroit, de plus forcé qu'aucun nominalisme postérieur. En soutenant ce qu il a soutenu, en met-

* On nc trouve ces noms de réalistes et de nominaux que vers le milieu du xu° siècle. (Johan. Saresb., epist. coxxvr. — Metal., 1. II, co. x. — Gautofred. a S. Vict., Carmina, Hise. lit. , 1. XV, p. 82.) La distinction catre les deux opinions était même plutôt exprimée par celle de Dialectica in re et Dialectica in voce. (Heriman., restaur. abb. S. Martin Tormnac. Spicilog., t. IE, p. 889. — Fragm. hist. franc. a Reg. Roberto; Bulœus , Hist. univ. par., 1. 1, p. 443. — Voy. aussi plus haut, c. n1, p. 66, 67.) On a appelé plus tard les nominaux verbales, formales, connotistæ. (Morhof. , Polyhist., t. Il, 1. Il, c. xt, p. 73.)

* Cf. Meiners, De nomin. ac real. init., Soc. Gotting. Comment., t. XII, part. JE, p. 28. — Salabert, Philos. nomin. vindicat., p. 12.

tant les discours à la place des voix, Abélard croyait done se séparer réellement de Roscelin. Quoique, dans les grammaires, les voix, voces, soient quelquefois mises pour les mots ou vocables, cependant ce nom désigne surtout dans le mot le son vocal plutôt que la pensée ou la chose exprimée. Abélard attache donc un grand prix à distinguer le discours ou l’oraison, sermo, c’est-à-dire l'expression ou le mot en‘tant qu'expressif, de la simple voix, et il croit dégager une vérité importante en n’attribuant l’universalité qu’au discours. Or, ici le discours étant surtout considéré comme expression de l’idée, il s'ensuit que la doctrine qui nous occupe est plus encore le conceptualisme que le nominalisme.

Mais Abélard se fait des objections. Comment l'oraison peut-elle être universelle, et non pas la voix, quand la description du genre convient aussi bien à l'une qu’à l’autre ? Le genre est ce qui se dit de plusieurs qui diffèrent par l'espèce; ainsi le décrit Porphyre'. Or, la description et le décrit doivent convenir à tout sujet quelconque; c’est une règle de logique, la règle De quocumque*, et comme le discours et les mots ont le même sujet, ce qui est dit du discours est dit des mots. Done, comme le discours, la voix est le genre.

Cette proposition est incongrue, non congruit; car la lettre étant dans le mot, et par conséquent s’attribuant à plusieurs comme lui, il s’ensuivrait que

* Isag. IL, et Boeth., In Porph., 1. 11, p.60. Cette définition est empruntée aux Topiques, 1. I, c. v,S 6.

* De quocumque prædicatur descriptio et descriptum. Voy. ci-dessus , e. vi, p. 477.

108 LIVRE IT, la lettre est le genre. C'est que, pour que la description ou définition du genre soit applicable, il faut qu’on l’applique à quelque chose qui ait en soi la réalité du défini, rem definiti ; c’est la condition de l’application de la règle De quocumque , et ici cette condition n'existe pas. Le mot ne contient pas tout le défini, il n’en a pas toute la compréhension, et il n’est attribué à plusieurs, affirmé de plusieurs, prædicatum de pluribus , que parce que le discours est prédicable, est sermo prædicabilis, c'est-à-dire parce que la pensée dispose des -mots pour décrire toutes choses. | D'ailleurs, à soigneusement examiner la définition du genre, ou du moins ce qu'on appelle ainsi, elle n’est pas une définition, car elle ne signifie pas que le genre soit ce qui s’attribue à plusieurs, mais seulement que le genre est attribuable à plusieurs: On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant un mot, un mot est le genre. Seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le sens qu on a entendu lui donner. Ce n’est pas l’essence du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs; le son vocal qui constitue le mot est toujours actuel et particulier à chaque fois qu’on le prononce, et non pas universel; mais c’est la signification qu'on y attache qui est générale, en d'autres termes, c’est la pensée du mot ou la conception ; toutefois Abélard ne se sert pas de ces dernières expressions, mais il permet qu'on dise que le genre ou l'espèce est un mot, est vow, et il rejette les propositions converses; car si l’on disait que le mot est genre, espèce, universel, on attribuerait une essence

individuelle, celle du mot, à plusieurs, ce qui ne se peut. C’est de même qu'on peut dire : Cet animal ( hic status animal) est cette matière, la socratité est Socrate, lun et Pautre de ces deuæ est quelque chose, quoique ces propositions ne puissent être renversées.

Abélard explique ainsi comment, lors même que l'on 8e tait, lorsque les noms des genres et des espèces ne sont pas prononcés, les genres et les espèces n’en existent pas moins. Car, lorsque je les nomme, je ne leur confère rien, seulement je témoigne d’une convention antérieure, d’une institution préalable ,: qui a fixé la valeur du langage.

Ces développements achèvent d'assurer les caractères du nominalisme à la théorie d'Abélard; mais ce qui prouve cependant qu'elle est quelque chose de plus, c’est qu'après l’avoir exposée, procédant à la détermination des questions écartées par la fameuse prétermission de Porphyre, il examine à sa manière la validité des concepts généraux, et résout cette question comme il l’a déjà résolue dans le De Intellectibus'. 11 décide que, bien que ces concepts ne donnent pas les choses comme discrètes, ainsi que les donne la sensation, ils n’en sont pas moins justes et valables, et embrassent les choses réelles. De sorte qu'il est vrai que les genres et les espèces subsistent, en ce sens qu'ils se rapportent à des choses subsistantes, car c'est par métaphore seulement que les philosophes ont pu dire que ces universaux subsistent. Au sens propre, ce serait dire qu’ils sont sub-

‘ Voy. ci-dessus , t. E, ç, vir.

stances, et l’on veut exprimer seulement quelesobjets qui donnent lieu aux universaux, subsistent. Les doutes que ce langage figuré a fait naître sont la seule source des difficultés qui semblent arrêter Porphyre'.

Abélard réduit ces difficultés à de simples questions de mots. Ainsi pour lui le dissentiment entre Aristote et Platon venait seulement de ce que le premier pensait que les genres et les espèces subsistent par appellation dans les choses sensibles, ou servent à les nommer en essence, appellant in se, et que cependant ils sont hors de ces choses, en ce sens qu'ils correspondent à des concepts, purs de toutes formes accidentelles sensibles, ou, comme on dirait aujourd'hui, à des idées abstraites qui ne donnent pas les objets sous une détermination percevable; tandis que Platon voulait que les genres et les espèces fussent non-seulement conças, mais subsistants hors des sensibles, parce que les formes accessibles aux sens ont beau manquer aux sujets, ceux-ci n'en peuvent pas moins, en tant que conçus, être soumis à de véritables jugements, et se soutiennent à titre de conceptions de genres et d'espèces. « Ainsi, » dit Abélard après cetie trop

* Abélard s'attache ainsi à interpréter les expressions de Porphyre, on plutôt prétées par Boëce à Porphyre, en telle sorte qu’il dévature parfois la question , et prouve qu'il connaissait très-imparfaitement le caractère et la portée qu’elle avait dans l'antiquité entre Aristote et Platon. Ainsi il veut que ces mots : sive in solis nudis intelleatibus posita sint, signifient : les universaux résultent-ils des seuls concepts indépendamment de la sensation, c'est-à-dire, désignent-ils la chose sans quelque forme sensible ? IT se prononce pour l'affirmativo, et eeci est admissible. Mais il entend sive corporalia sint aut incorporalia, comme s’il y avait : sont-ils discrets ou non ? et il admet qu’ils sont discrets ou corporels dans le sens figuré. Voy. t. I, c. u, p. 346. ;

sr onu 7 mi + ie roles des ES |

ne — nm

médiocre explication, « la différence n’est pas dans « le sens, quoiqu’elle semble se montrer dans les « termes. » Voilà comme il comprend le grand débat sur l'existence des idées, ouvert comme un abîme entre l'Académie et le Lycée. Au reste, je ne sais si l’on trouverait aisément dans quelque philosophe du xvin* siècle une appréciation. plus juste ou plus profonde.

Quoi qu'il en soit, ce nouveau fragment de la

‘ philosophie d’Abélard nous la montre sous un jour

nouveau, et lui restitue le caractère que lui attribue la tradition historique. Nous venons de le voir nominaliste, non pas à la manière de Roscelin, tel du moins qu’il le représente, mais dans le sens où l’on a coutume de prendre ce mot, et les historiens sont plus qu’excusés d’avoir mêlé Abélard à ceux qui n'ont reconnu qu'une existence verbale aux universaux. Cependant ce serait là une expression incomplète de sa doctrine. 1l est évident, par tous les extraits que nous avons donnés, que, s'il rapportait au langage les genres et les espèces, c'était au langage en tant qu'expression choisie et convenue d’une pensée humaine ‘, et par conséquent, il est à proprement parler conceptualiste. Puis, le conceptualisme ne lui suffit pas, car lorsqu'il traite de la différence, de la forme, de la manière enfin dont se produisent lesohjets des universaux, on voit bien qu’il n'entend pas se borner à dresser une échelle intellectuelle; ce sontles noms des genres et des espèces, et nonlesètres,

1 Dialect., p. 351. — Theolog. Christ, p. 1317 et 1320. — Glossulæ sup. Porph., ci-dessus, p. 104. — Voy. aussi le chap. in, t. I, p. 895.

US

bases des conceptions, des genres et des espèces, non la nature de ces êtres, qu'il traitè d’abstraction ; et il y a dans toute sa philosophie une distinction toujours présente entre la logique et la physique. Dans la logique pure, les universaux ne sont que les termes d’un langage de convention. Dans la physique, qui est pour lui plus transcendante qu’expérimentale, qui est sa véritable ontologie, les genres et les espèces se fondent sur la manière dont les êtres sont réellement produits et constitués ‘, Enfin, entre la logique pure et la physique, il y a un milieu et comme une science mitoyenne, qu'on peut appeler une psychologie, où Abélard recherche comment s’engendrent nos concepts, et retrace toute cette généalogie intellectuelle des êtres, tableäu ou symbole de leur hiérarchie et de leur existence réelle *. On conçoit donc que les historiens et les critiques se soient quelquefois mépris en exposant et classant sa doctrine. Elle est complexe et ambiguë, et présente plus d’un aspect à qui la veut observer. Elle n’est pas la seule, au reste, qui sur cette question soit difficile à saisir, et l'incertitude avec laquelle on a de tout temps caractérisé sur ce point les sectes et leurs chefs, est un fait remarquable. Ainsi nous avons vu Abélard et Jean de Salisbury rattacher la même doctrine, l’un au nominalisme, l’autre au réalisme*. Le dernier, qui dédaigne les nominaux, en sépare Abélard, et lui reconnaît cependant une doctrine qui se distingue malaisé-

* De Gen. et Spec., p.688, etci-dess., c. v, t. IT, p. 431, et la fin du c. 1x, * De Intellectibus, p. 487, et le ch. vu du présent ouvrage. 3 Voy. ci-dessus, ce. vit, p. 18 ot 35.

ment de la leur. Pour son propre compte, il s’indigne qu'on réduise les universaux à des noms ou à des pensées, et il les considère, d'après Aristote, dit-il, comme des fictions de la raison, comme des ombres de la réalité, se déclarant en cette matière, non pour la doctrine la plus vraie, mais pour la plus logique ‘. Geoffroi de Saint-Victor, qui montre le dernier mépris pour les nominaux, attaque le réalisme dans Gilbert de la Porrée, qu'il place au même rang qu Abélard, et traite d’insensés les disciples d'Albérie, le plus ardent adversaire du nominalisme. Pierre Lombard , qui passe pour l'élève d’Abélard, ce chef des nominaux, est appelé le prince des réalistes. Amaury de Chartres, condamné au concile de Paris pour avoir renouvelé les erreurs d’Abélard, avait soutenu des idées empreintes du réalisme particulier de Scot Érigène, et Brucker les rattache au platonisme, tandis que Buddée les dérive d’Aristote. Ce même Brucker, d'accord avec Jean de Salisbury, traite de réaliste Joslen de Soissons, que Dom Clément soupçonne de nominalisme, et lorsque plus tard Guillaume Occam argumentait contre le réalisme, il semblait quelquefois réfuter Abélard. 1] ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait quelque variation, quelque obseurité dans le jugement que l'histoire de la philosophie porte de la doctrine définitive du maître d'Héloïse. Un grand nombre, avec Othon de Frisingen, l’assimilent à la doctrine de Roscelin. D’autres

1 Metalog., 1. M, c. xvu et xx. — Policrat.,1l. VII, ce. x. — Meiners a trèés-bien montré que Jean de Salisbury se contredit sans cesse. (Ouvr. cit, Soc. Gott. Comment, 1. XI], pars 1], p. 33.—Potersen, Joh. Saresb, En theticus , in comm., p. 104.)

Page 1