‹ Abélard. Tome deuxièmeChapitre 5 sur 30 · IL L · texte numérisé non relu

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y voient le concentualisme, que Brucker regarde comme une déviation de l'hypothèse d’Abélard. Ce conceptualisme est pour M. Cousin un nominalisme inconséquent; c'est presqu un réalisme pour M. Rousselot qui, ainsi que Buhle, croit Abélard plus près de Guillaume de Champeaux que de Roscelin. Caramuel, outrant la même idée, l'avait accusé d’avoir ressuscité le panthéisme ‘. Ainsi Abélard, au gré des critiques et des interprètes, au- rait parcouru tous les degrés de toutes les doctrines sur la question fondamentale de la scolastique; et peut-être ces jugements si divers ont-ils tous quelque vérité.

Voici, en effet, les principales propositions qui peuvent être extraites des fragments de controverse analysés dans ces ‘trois chapitres.

1° Les genres etles espèces ne sont pas des essences générales qui soient essentiellement et intégralement dans les individus, et dont l'identité n’admette d'autre diversité que celle des modes individuels ou des accidents; car alors le sujet de ces accidents, la substance de ces modes étant identique, tous les individus ne seraient qu'une seule substance, et l’humanité serait un seul homme. (Contre le réalisme. )

2° L’essence universelle n'existe pas davantage, comme fond semblable et sans nulle différence, en chaque individu; car alors chaque individu serait

‘ Johan Sarosb. Metal. 1. 11, c. xvu, — Salabert, Philosophia nominal. vindicata, præfat. — Brucker, Hist. cris. philos., t. Ill, p. 688-695. — Budd. Obser. select.,t. 1, obs. xv, p. 197. — Hise. littér., t, XV, p. 80. — Ruhle, Hist. de la phil., introd., sect. ur, p. 689. — Degérando., Hist. comp., t. IV, c. xxvt et xxvinr, p. 409,414, et 685. —— Rousselot, Études sur la philos. du moyen âge, 1, 1, p. 164 et 274, t. II, p, 24, 33, 48, 68 ot 98, etc

l'espèce. En d’autres termes, l'espèce n’existe pas à titre d'essence dans chaque individu, ni le genre dans chaque espèce; car alors toute espèce serait le genre , tout individu serait l'espèce. (Contre le réalisme. )

3° Le genre ou l’espèce ne peut être une essence proprement dite, c’est-à-dire une chose réelle; car l'espèce ou le genre se dit de l'individu. On dit : Socrate est homme ou animal; et une chose ne peut être affirmée d'une autre chose, car ce serait prétendre qu'une chose est une autre chose qu'ellemême. Res de re non prædicatur. (Nominalisme. )

4° Si les genres et les espèces ne sont pas des essences universelles tout entières dans chacun, ou identiques dans chacun, ce ne sont pas pour cela des mots, de simples voix; car l'essence du mot ou terme vocal n’est pas l'essence du genre ou de l’espèce. Le mot, en tant que mot, a des propriétés qui répugnent à la nature du genre ou de l'espèce. La définition du mot en lui-même ne peut être celle du genre ou de l’espèce en elle-même. (Contre le nominalisme. )

5° Ce qu'on peut dire, c'est que lorsqu'on nomme les genres et les espèces, lorsqu'on prononce, ou même que l’on conçoit les noms généraux , on pense et l’on veut penser une affirmation commune à plusieurs ; or ce qui s'affirme de plusieurs étant la définition de l’universel, il s'ensuit que les genres et ‘les espèces sont des noms d'institution humaine et que les universaux dépendent du langage. (Nominalisme.) |

6° Mais ce langage est l'expression de la pensée,

les universaux sont donc des pensées : ils signifient les conceptions par lesquelles l'esprit ramène les semblables à l’unité, en faisant abstraction de leurs différences. La conception des choses universelles est une des prérogatives de l’intelligence. (Conceptualisme. )

T° Ces concepts, recueillis de sensations diverses, ces unités intellectuelles représentent des choses qui ne sont pas, ou qui sont autrement dans la réalité que dans la pensée, puisque le concret diffère de l'abstrait, et ils ne décrivent les objets que tels que les veut l'esprit. (Nominalisme.)

8° Ils ne sont pas pour cela vains et faux, ils sont la collection des caractères communs de certaines multitudes , ils sont eux-mêmes des notions collectives. (Conceptualisme. )

9° Ces notions collectives sont prises des caractères réels d'individus réels; ces concepts, sans être parfaitement identiques à toute la réalité, se fondent sur la réalité. (Réalisme. )

40° Pour connaître ce qu'il y a de réalité dans les universaux , il faut les étudier dans les réalités incontestées dont ils sont les collections; ces réalités sont les individus. En étudiant, en décomposant l’individu, on atteindra les éléments réels de l'espèce et du genre. (Problème de l’individuation. )

11° L'individu est composé de forme et de matière ; la matière de l’homme est l'humanité, la forme l'individualité. Celle-ci n’existe pas hors de l’individu, puisque dès qu'elle existe, elle le réalise; elle n’existe que combinée à la matière. La matière, qui peut également exister avec telle ou telle indi-

vidualité, n’existe cependant pas actuellement sans aucune ; elle se retrouve, non pas la même, mais analogue, non pas identique , mais semblable, dans tous les individus de même nature, et c’est sa similitude qui constitue toute l'identité de l'espèce, comme c’est la forme individuelle qui diversifie la matière de l’espèce. (Théorie de lindividuation. )

12° La collection de toutes les matières, de toutes les formes individuelles est une collection de réalités qui n'existent point par elles-mêmes isolément et séparément; elle n’en est donc pas, dans la réalité actuelle, exclusivement composée, de tellesorte que, composée de réalités, ou réelle dans ses éléments propres, elle n’y peut être réduite que par la pensée | et n'existe ainsi réduite qu’à l’état de conception et d'expression. (Conceptualisme réaliste.) |

43° L’individuation est le type de la constitution des espèces, de celle des genres; partout matière semblable en nature, mais numériquement diverse dans ses combinaisons avec la forme. Ainsi, dans les individus, la matière est l’espèce , collection des matières individualisées ; dans les espèces, la matière est le genre, collection des matières spécifiées ; dans le genre, la matière est un genre supérieur ou suprême, collection des matières généralisées.

14° À chaque degré, cette matière similaire, mais non pas numériquement identique, est le véritable universel, universel réel, en puissance réel à lui seul, en acte réel en combinaison. (Réalisme. )

45° Comment l’être que par la pensée nous concevons ainsi constitué est-il réellement et physiquement constitué? Les éléments, principes immé-

diats de tous les êtres, sont-ils dans la matière, sont-ils dans la forme; sont-ils à la fois matière et forme, et, dans tous ces cas, comment peuvent-ils encore être avec propriété appelés éléments ? Les particules plus ou moins simples conçues par l’analyse ne sont que des éléments improprement dits, des éléments provisoires. Ce sont des corps composants affectés de certaines propriétés non communes à tout composé. Le véritable élément de la matière du corps, c'est la pure essence, celle-là est proprement un universel, car elle est informe et indéterminée. Mais tout ceci n est dit et ne doit être entendu que des choses sensibles, et n’est pas applicable aux substances spirituelles dont la physique ne traitait pas. (Ontologie physique.)

46° Dans les substances corporelles , la pure essence, cet universel apte à toutes les formes, reçoit ces formes dans toutes ses parties, et ces parties, chacune ainsi composée, constituent un tout composé. Ce tout est successivement affecté de certaines formes qui le font passer à l'état de genre, d'espèce, d'individu. Mais, en même temps, ses parties sont affectées les unes de certaines formes, les autres de certaines autres, qui ne sont pas celles de la totalité, et qui font des parties élémentaires différentes de nature. (Physique ou ontologie. )

47° La forme, qui en se joignant à la matière, produit successivement le genre, l'espèce, l’individu, est en général la différence qui diversifie le semblable. C’est surtout à ce qui transforme le genre en espèce que s'applique ce nom de différence. La différence n’est pas une simple qualité, elle n'est

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pas non plus par elle-même une substance, cariln'y a point de substance sans matière. Elle est la forme simple, la forme proprement dite. La forme simple est celle qui constitue une nature. ( Idéalisme platonique. ) |

18° La matière de la substance est la pure essence, être en puissance, indéterminé pur, universel sans forme, et accessible à toutes les formes. L'essence de la substance, c'est d’être; elle n’a pas d'autre quiddité. (Idéalisme au point de vue logique, spinozisme au point de vue ontologique ; hégélianisme au point de vue de la doctrine de l'identité de la logique et de l’ontologie.) |

Faut-il admettre, en effet, ce vaste et incohérent ensemble de doctrines dans la tête d’un seul homme, et la philosophie d’Abélard est-elle le chaos? Nous ne le pensons point. Sans doute, les nécessités de la polémique l’entraînent parfois à des assertions peu conciliables entre elles, et l'esprit de la dialectique, qui, jouant avec les mots comme avec des signes d’algèbre, perd souvent de vue la réalité, a pu souvent lui dicter des raisonnements qui sont de pures formes logiques, sans application et sans valeur pour la science des choses. Mais il nous paraît cependant que la cohérence se rétablit entre ses idées, si l’on y rétablit l’ordre, et si l’on distingue les points de vue successifs dans lesquels il s’est placé pour considérer la question. Ces distinctions, il ne s’en rendait peut-être pas bien compte; cet ordre, il n’aurait peut-être pas su l’établir par lui-même. La méthode était inconnue aux philosophes de cet âge , et celui-ci en aurait eu grand besoin puur éclaircir et justifier

l’éclectisme qu'il a porté dans la discussion des universaux. Réfutant tout, empruntant de tout, Abélard me paraît en effet avoir procédé en éclectique.

Pour lui, ce qu’il y a de vrai du nominalisme, c’est, non que les universaux sont des voix, mais qu'ils existent comme universaux par le langage et expriment des conventions de l'esprit.

Ce qu’il y a de vrai du conceptualisme , c'est que l'esprit conçoit les objets qu'il a perçus, en ramène la diversité à l’unité par les ressemblances, et recueille dans les individus la pensée commune qui est le genre et l'espèce.

Ce qu'il y a de vrai dans l’individualisme de Roscelin, c’est que la réalité en acte est toujours particulière, et que la substance proprement dite n’est jamais en fait universelle.

Ce qu'il y a de vrai dans le réalisme, c "est que les genres et les espèces sont des collections formées d'individus réels en vertu de leur réelle communauté de nature.

Ce qu'il y a de vrai de la doctrine de l'indifférence, c'est qu il existe dans tous les individus d’une même nalure un élément commun, la matière, ce nondifférent ou ce semblable dans tous, diversifié par les formes individuelles.

Ce qu'il y a de vrai dans la doctrine des essences universelles, c'est que cette matière, semblable dans tous les êtres, et qui ne diffère que numériquement, est par la communauté de ses caractères, par l'identité de ses effets, un universel réel, quoiqu'il ne soit jamais séparé d’une forme qui le particularise.

Ce qu'il y a de vrai dans l’idéalisme', c’est que la forme qui n'est ni matière, ni genre, ni substance, est cependant l'élément réel et formateur de l’essence, et subsiste avec un caractère de détermination, une constance d'efficacité qui suppose une permanence supérieure aux changements et aux accidents successifs de la malière sensible; tandis que la matière première ou la pure essence, base primitive de toute matière postérieure, subsiste comme quelque chose de durable, d'identique, d'indéterminé, d'inaccessible aux sens en dehors des formes, et partant d'incorporel, mais d’accessible à toutes les formes et de nécessaire indistinetement à toutes les choses existantes.

Voilà en substance ce qu’Abélard a recueilli dans tous les systèmes qu'il a critiqués; c’est bien là un éclectisme, seulement l’auteur n’en a pas une conscience distincte, il ne l’établit pas systématiquement; on y rencontre même cà et là des lacunes ou des incohérences, car un esprit qui pèche par la méthode et par l'observation psychologique ne s’élève pas toujours, malgré ses efforts, à l’éclectisme et s'arrête au syncrétisme. Cependant il y a plus que de la sagacité, il y a de l’étendue d’esprit dans ce travail de conciliation de toutes les doctrines sur les universaux, et de plus, on y peut entrevoir et dégager une idée originale qui en distingue et carac-

* J'entends par ce mot la doctrine qui donnait une certaine existence à des êtres indéfinissables qui n'étaient ni abstraction, ni substance spirituclle, ni substance sensible, et que la scolastique était sans cesse portée à réaliscr ; doctrine qu'on peut également appeler un platonisme altéré, ou un aristotélisme imparfait.

térise l’auteur entre tous les chefs d'école qu’il a soumis à sa pressante inquisition.

Nous craignons l’ennui des redites, et cependant nous ne pouvons nous refuser un dernier mot sur une question qui a fait presque toute la renommée philosophique d’Abélard, et peut-être tout le malheur de sa théologie. Il nous est à cœur de faire bien saisir sa pensée et la nôtre, et de fixer le caractère définitif de sa doctrine.

Suivant les meilleures autorités, ce caractère est, à tout prendre, celui du nominalisme. Faut-il souscrire à ce jugement? Non, Abélard ne fut pas nominaliste, s’il faut, pour l’être, croire avec Roscelin qu'il n’y a dans le genre et l’espèce que des noms, et que rien n’est réel dans l'individu que l’individualité; s’il faut croire que les qualités, pour n’être pas matériellement, objectivement séparables des substances individuelles, ne sont que des mots; s’il faut croire que les parties, quand elles ne sont pas des individus , sont aussi verbales, aussi vaines que les espèces et les qualités; s'il faut croire enfin que hors du langage aucune abstraction n’est rien.

Mais il fut nominaliste, si, pour mériter ce titre, il suffit de n'être pas réaliste, s’il suffit d'ignorer ou de rejeter la doctrine platonicienne des idées, s’il suffit de ne pas admettre des essences générales subsistant essentiellement soit hors des individus, soit intégralement et distinctement dans les individus, et de regarder qu'entre Dieu, l’âme et les individus, il n y a de numériquement réel que des conceptions, qui sont des faits et non des êtres; s’il suffit enfin d'imputer aux facultés et aux besoins de l'esprit

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humain l'existence de genres, de qualités, d’abstractions de toute sorte, posées séparément et indépendamment des sujets effectifs qui ont donné naissance à ces créations intellectuelles.

La plupart des philosophes nos contemporains auraient, je crois , de la peine à se défendre de penser comme lui sur ce dernier point, et seraient fort embarrassés d'attribuer une existence distincte à aucune des abstractions de cette nature. Cependant beaucoup d’entre eux se défendent du nominalisme et donnent tort à Abélard dans sa grande controverse; ils ne lui accordent d’avoir eu raison que contre les abus du réalisme. Si nous pressons bien leur pensée, nous avouerons qu'elle nous échappe, et nous osons soupçonner que celle d’Abélard aurait bien pu leur échapper en partie.

Certes, M. Cousin ne confond point Abélard avec Roscelin ; il veut bien accorder que le grossier paradoxe contre l'existence des parties était trop au-dessous de ce grand esprit. Il reconnaît que le nihilisme à peu près avoué des nominalistes absolus était étranger à sa pensée, mais il laisse entendre qu’en dernière analyse ce nihilisme aurait bien pu devenir, à l'insu d'Abélard, le produit net de sa théorie, et il ne voit dans le conceptualisme qu'un nominalisme tempéré, sinon déguisé.

Voici toutefois son principal spament : « Le « principe de l’école réaliste est la distinction en « chaque chose d’un élément général et d’un élément « particulier. Iei les deux extrémités également fausses « sont ces deux hypothèses : ou la distinction de t l'élément général et de l'élément particulier portée

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«jusqu'à leur séparation, ou leur non-séparation « portée jusqu’à l'abolition de leur différence, et la « vérité est que ces deux éléments sont à la fois dis- «tincts et inséparablement unis. Toute réalité est « double... Le moi... est essentiellement distinct « de chacun de ses actes, même de chacune de ses « facultés, quoiqu'il n’en soit pas séparé. Le genre « humain soutient le même rapport avec les individus « qui le composent; ils ne le constituent pas, c’est « lui, au contraire, qui les constitue. L'humanité « est essentiellement tout entière et en même temps « dans chacun de nous... L’humanité n'existe que « dans les individus et par les individus, mais en « retour Îles individus n'existent, ne se ressemblent « et ne forment un genre que par le lien de l'huma- «nité, que par l'unité de l'humanité qui est en « chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous fe- « rions au problème de Porphyre : nôrepoy ywpiord «(yévn) ñ êv voïs œisônroïs. Distincts , oui; séparés, « non; séparables, peut-être; mais alors nous sor- « tons des limites de ce monde et de la réalité « actuelle :. »

Ou notre méprise est grande, ou cette objection se réduit à ceci : les différences qui séparent les hommes des autres animaux sont réelles, ou, ce qui revient au même, les ressemblances qui unissent les hommes et manquent aux autres animaux, comme celles qui leur sont communes avec les autres animaux, sont également réelles. Il y a donc une nature humaine, l’idée de la nature humaine n’est point

* Ouvr, inéd., introd., p. cxxxvi.

une hypothèse, une chimère; elle est fondée sur des réalités, et puisqu'il y a des réalités au fond des idées de cette sorte, c’est-à-dire au fond des idées de genres et d’espèces, il y a un certain réalisme.

Cela est vrai , si le réalisme signifie cette opinion même, savoir que les idées de genres et d'espèces, loin d’être des fictions ou de pures conditions subjectives de notre pensée, sont l'expression intellectuelle de faits positifs et certains. Ce réalisme-là n’est que le contraire du scepticisme et de l'idéalisme. Sur ce point, le sens commun est réaliste. Mais, qu’on nous permette de le dire, ce n’est pas là le réalisme. Le réalisme était plus hardi. Les idées de genres et d'espèces, étant fondées sur des faits réels, peuvent être appelées des idées réelles, et en ce sens il est tout simple de dire abréviativement que les genres et les espèces sont réels. Mais sont-ils en eux-mêmes des réalités, c’est-à-dire quelque chose d’autre que, d’une part, les faits réels manifestés dans les individus, de l’autre, les conclusions légitimes que nous induisons de ces faits réels, généralisations nécessaires de l'intelligence. Le réalisme est allé jusqu'à regarder les idées de genre et d'espèce comme correspondant objectivement à des essences, ontologiquement distinctes des individus dans lesquels elles se manifestent.

Sans doute, l'objection de M. Cousin ne va pas si loin; c'est une réserve générale en faveur du platonisme; c’est surtout l’expression d'une louable crainte de donner accès ou prétexte au scepticisme. Mais ce n’est en définitive qu’une réclamation incontestable en faveur de la vérité de l’idée d'essence.

Oui, il y a dans les êtres individuels autre chose que de l’individualité. On peut, on doit dire sans subtilité : il ny a que des individus, et il y a quelque chose de plus que des individualités. Ainsi, bien qu'il n'existe en fait d'humanité que des hommes, il est une essence qui s'appelle la nature humaine. Mais la nature humaine ne se réalise que dans les individus; dès que l'essence arrive à l'existence, elle s’individualise. L’être en puissance peut être général, l'être en acte est individu.

Or maintenant, cette réalité des faits sur lesquels se fondent les idées de genre et d'espèce, cette vérité de l’idée d'essence, Abélard l’a-t-il niée? Le conceptualisme est-il condamné à la nier? je ne le pense pas. Pour la nier, encore une fois, il faudrait dire : il n'y a que des individus, et ils n'existent qu’en tant qu'individus. Or il est possible que le nominalisme ait dit cela, mais ce n’est point ce qu'a dit Abélard. Il y a en effet deux hypothèses également fausses, la séparation de l’essence et de l’individu, et l’abolition de leur différence. Le réalisme est tombé dans la première, et le nominalisme dans la seconde. Mais Abélard n’a rien fait de cela; ce n’est certes pas lui qui abolit la différence. Il n’a nié comme faits aucun des fondements de la distinction des genres et des espèces. Suivant lui, les seules unités sensibles, les seules essences distinctes et réelles sont en effet des individus; mais dans l’individu humain, il ya ce qui est commun à tous les animaux, c’est la matière ou le genre; il y a de plus ce qui distingue les hommes des animaux et ce qui est commun à tous les hommes: c’est la différence

DE LA-PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. 127 spécifique ou la forme essentielle de l'humanité : de là l'espèce. La matière et la forme sont les éléments réels de l'humanité. D'où il résulte que la distinction des genres et des espèces est réelle, et l’on voit que loin de méconnaître les caractères communs qui décèlent et constituent dans les individus une essence ou une nature spéciale, Abélard réalise, sous le nom de forme essentielle, cet élément intégrant et constitutif sans lequel il n’y aurait qu'une matière indéterminée, ou des fragments infinis en nombre, sans liaison , Sans caractère assignable, une création sans ordre, qui échapperait à la raison humaine.

En effet, il y a ici, pour le répéter encore, deux écueils à éviter : l’un, le réalisme absolu qui absorberait l'individu dans l'être universel, et que je n'hésiterais pas à nommer, avec Bayle, un spinozisme non développé; l’autre, un nominalisme radical qui serait au fond un individualisme absolu. La formule de cette doctrine serait : « Il n'existe que

« des substances distinguées par des accidents pro-

«pres. » Alors les caractères de l'animal, ceux de l’homme ne seraient que des accidents fortuits de ces fragments, ou plutôt de ces agrégats isolés que nous appelons individus. C'est fictivement et vainement que notre esprit comparerait et assimilerait ces accidents, et qu'il se formerait ainsi des classes. Ces classes, conceptions gratuites, n'auraient de réel que leurs noms, et nous ne céderions, en les formant, qu'à un penchant, à une fantaisie de notre esprit. Au fond, il n’y aurait que des substances et des accidents. Est-ce là le conceptualisme d’Abélard ? nullement; il a répété jusqu'à satiété que de la

substance en général à l'individu il y a des degrés, ct que ce n’est point par les simples accidents que l'on peut combler la distance. Il s'est emparé d’une idée aristotélique , la distinction de la matière et de la forme, sans l’une ou l’autre desquelles il n'existe rien, et il a posé comme réalités, comme éléments nécessaires de l'être, la matière (genre); la forme spécifique (différence , espèce ); enfin la forme propre (individu )}; mais toutes ces choses ne sont séparables qu'en puissance.

Un contemporain, et probablement un disciple d’Abélard, a décrit dans quelques fragments précieux la vraie doctrine de son maître. 1l l’a ramenée avec raison à un seul point, la forme. C’est la place et le rôle qu'Abélard donne à la forme, qui font le caractère et la valeur de son système. Nous la résumerons une dernière fois d’après cel interprète anonyme.

Un principe a été posé : « Tout ce qui est est ou « substance ou accident. » Ce principe est faux. Il exprime une division qui ne suffit pas, comme on dit en logique, c’est-à-dire qui n’embrasse pas toute la réalité. Si elle était complète, en effet, il faudrait que la rationnalité, qui apparemment n’est pas substance, füt accident. Accident, son absence ou sa présence dans l'homme serait indifférente, et par conséquent l’homme réduit à l’animal sans raison serait encore un homme. La division exprimée par le principe ne serait donc plausible qu’à la condition d'entendre l’accident d’une manière large, et de

‘ De Incellectibus, in fine, p. 494

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. 129 donner ce nom à tout ce qui est attribut de la substance à un titre quelconque. Alors la forme, le propre seraient des accidents; mais il faudrait toujours distinguer parmi ces accidents, et l’on serait obligé de désigner certains d’entr'eux par le nom presque contradictoire d'accidents essentiels.

Telle serait la rationnalité. Elle est mieux distinguée, quand on dit qu'elle est une forme. La forme, c’est l'accident ou mode dont le retranchement, — je parle le langage aristotélique , — corrompt la substance dont elle est un des constituants; c’est-à-dire fait sortir une substance de {a classe où elle est placée pour la faire passer dans une autre. Retranchez . la raison à l’homme, l’homme est corrompu , lisez dénaturé ; il n’est plus que l’animal. En langage moderne, il perd son essence.

Ceci amène et éclaire la question suivante : les formes sont-elles des essences ? |

Les uns veulent qu’elles soient universellement des essences. Soit, mais alors, comme Socrate est un, ce qu’ils ne peuvent refuser d'accorder, il a l'unité. L'unité de Socrate est une, elle a donc l'unité pour forme substantielle, et celle-ci une autre, et ainsi à l'infini. On s’en tire en admettant je ne sais quelle réciprocité, nescio quam reciprocicationem. L'unité de Socrate est la forme de celle de Platon, celle de Platon la forme de celle de Socrate; c’est-à-dire qu’on ne peut éviter ou qu’une seule et même essence soit la forme individualisée de plusieurs, ou qu’elle soit réciproquement ce qui reçoit et ce qui donne la forme. Enfin, toutes lés formes étant des essences, chaque individu, un par lui-même, a son unité, ou

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