‹ Abélard. Tome deuxièmeChapitre 6 sur 30 · AL · texte numérisé non relu

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chaque unité sujet a son unité forme, c’est-à-dire sa semblable dans une autre essence, puisque la forme est aussi une essence : il suit qu’il y a plus d'unités que de semblables; or, il doit y avoir autant de semblables que d'unités. Mais si l’on ajoute les semblables des unités formes, qui, étant essences, doivent aussi avoir chacune la leur, il se trouve qu’il y a plus de semblables que d'unités; et le tout donne un résultat absurde. Car il s’ensuivrait qu’il y a plus d'unités que d'unités, et plus de semblables que de semblables. Tout cela est un non-sens.

Les autres ne veulent point admettre d’essences hors de la substance; ceux-ci seront obligés de dire, et peut-être avec raison, que les vertus, les vices, les couleurs ne sont pas quelque chose. C’est aux sages d'en juger, dit notre anonyme, et il passe outre.

Mais il ajoute qu’il n'y a plus qu’une troisième opiniou; c’est celle qui entend que certaines formes soient des essences, et certaines autres non. « Ainsi « le veulent Abélard et les siens, qui portent la clarté « dans l’art dialectique, parce qu’au lieu de l’em- « broailler, ils le scrutent avec le soin le plus scrupu- « leux'. Pour eux, les seules formes qui soient des « essences sont certaines qualités* qui sont dans les « conditions suivantes. 4° Il faut qu’elles soient dans « le sujet, en telle sorte que le sujet ne suffise pas

t « Sicut Abælardus et sui, qui artem dialecticam non obfuscando, sed a diligentissime perscrutando dilucidant. » ( P. 496. )

* Quasdam qualitates. Qualités duit être entendu ici largement, à la manière moderne , dans le sens de modes en général, et non dans le sens téchniqué d'éspèces de la catégorie de qualité.

« pour qu’elles existent. Par exemple, le sujet suffit à « l'existence des quantités. 2° Qu'une disposition de «parties ne soit pas nécessaire à leur existence, « comme il faut une disposition de parties, réci- « proque entre les parties du doigt pour qu’il soit « courbé, commune au sujet et au siége pour qu'un « homme soit assis. 3° Qu’elles n’existent pas dans le «sujet, grâce à quelque objet extrinsèque, en sorte « qu’elles ne puissent exister seules, comme la pro- « priété qui consiste pour un homme à posséder un « bœuf ou un cheval. 4° Que pour les écarter, il ne « soit pas nécessaire d'ajouter une substance au su- « jet, comme pour écarter l’inanimation, il fautajou- «ter au sujet une substance, l’âme. »

Voilà les quatre conditions auxquelles une qualité ou plutôt un attribut du sujet est non-seulement une forme, mais une essence, d’un seul mot, une forme essentielle.

Get exposé remarquable montre que, loin d’être nominaliste, ou même conceptualiste à la manière des modernes, Abélard admet qu'il y a essence et réalité même hors de la substance, n’entendant par ce dernier mot que le substrat du sujet individuel, En outre de la substance, il admet quelque chose qui n'est pas le simple accident. La substance étant la matière, c'est-à-dire ici le fond de l'être, il faut à ce fond une forme pour qu'il ait une nature spéciale; cette forme qui en fait l'essence est elle-même une essence. Toutes les formes ne sont pas dans ce cas. La forme essentielle est celle-là seulement que le sujet ne produit pas de lui-même , et qui n'a besoin pour être, d'aucune disposition, d'aucun objet étran-

ger, pour s’anéantir, de l'addition d'aucune substance.

La différence spécifique est une forme essentielle, mais elle ne forme de véritables espèces que dans la catégorie de la substance, sans être elle-même une espèce de cette catégorie. Aux divers degrés de cette catégorie sont les divers degrés de l'être véritable, par lesquels la substance, être en puissance, arrive à l’être en acte. Ces degrés forment la gradation des essences. |

Un dernier jugement sur cette doctrine.

Si l’on s'arrête au langage, elle se défendra mal. La distinction de la matière et de la forme ne s’est pas soutenue in terminis. Qu'est-ce qu'une forme essentielle, ou du moins quelle sorte d’être est cela ? Le mode d’existence en est pour le moins aussi difficile à concevoir que celui des idées de Platon. Aristote ne peut sauver l'existence de ses formes qu’à l’aide de la distinction de la puissance et de l'acte; mais de l’être en puissance, cela se résout au vrai dans les conditions de l'être, par conséquent dans les conceptions de l'esprit. Des conceptions de l'esprit fondamentales, nécessaires, primordiales, qu'est-ce autre chose que des idées éternelles ? On peut dire, à mon sens , contre Aristote tout ce qu ila dit contre Platon, et l’on voit que les modernes sont plus conceptualistes qu'Abélard.

Cela veut-il dire que les modernes sont nominalistes ?

Écartez le langage de notre scolastique, et vous trouverez peut-être que sa doctrine serait aujourd’hui exposée dans ces termes. L'expérience ne manifeste,

l'intelligence ne conçoit que des êtres individuels, comme étant en pleine possession de l'existence. Les genres, les espèces ne sont, au positif, que des collections d'individus; dans l'individu, le sujet de l'existence est la substance; toute substance est individuelle ; elle est substance, c'est-à-dire qu’elle est l’un et l'être, pour dire comme les Grecs. Mais quel un, mais quel étre est-elle? Elle est telle et non pas telle. Ce qu'elle est ainsi, c’est ce qu’on appelle son essence. La substance, considérée en elle-même, par abstraction ou en puissance, n'a pas d’essence; mais en acte ou en réalité, mais dès qu’elle existe, elle a ou plutôt elle est une essence. Point de substance sans essence. Tout ceci répond à la théorie de la matière et de la forme.

L’essence, pour l’esprit qui ne fait que concevoir la substance et ne la connaît pas, se représente comme une qualité. Quid n'est connu que comme quale, mais est conçu comme quid. L’essence est-elle donc pour cela la qualité en général , ou se composet-elle de toutes les qualités du sujet de l'existence ?

Comme substance, ce sujet est un, lui, et pas un autre, c’est là l’individualité ; comme essence, il est de telle ou telle nature. Cette nature déterminée ne se détermine pour nous que par les qualités que nous percevons ou induisons dans le sujet ; mais ces qualités diverses ne peuvent être ni confondues entre elles, ni rangées sur la même ligne : elles sont toutes réelles, mais il en est de constitutives, il en est d'accessoires, et parmi les constitutives, les unes sont communes à un plus grand nombre d’êtres, les autres à un nombre moindre. Il y en a d’universelles,

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c'est-à-dire de communes à tous les êtres; il y en a de tellement particulières qu’elles sont exclusives. Entre ces deux extrêmes se placent divers degrés ; à ces degrés correspondent de certains groupes de qualités constitutives ; les qualités constitutives sont dites essentielles en ce qu'elles constituent l'essence.

Les qualités sont donc essentielles ou ne le sont pas. |

Lorsque l'esprit embrasse tous les êtres dans leur universalité, il leur trouve un certain nombre de caractères communs; ces caractères sont plus que des modes, plus même que des attributs. Si nous les appelons attributs ou modes, c’est par un besoin de notre esprit, qui ne connaît directement les êtres que par leurs qualités; mais ces attributs improprement dits sont plutôt des conditions ou des principes d'existence déterminée. C'est par eux que les êtres sont des êtres.

Dans cette universalité des êtres, des différences apparaissent, c’est-à-dire des attributs différents, et cependant communs encore à plusieurs, mais en plus petit nombre. Les plus communs après les conditions universelles constituent les essences plus générales. Entre ces caractères communs, on distingue encore de certaines différences, et l’on conçoit des essences moins générales; ainsi d'essences en essences, on arrive à l'essence la moins générale, à savoir la substance individuelle; mais cette substance individuelle porte encore des caractères communs à bien d’autres

substances individuelles, elle a de nombreuses ressemblances. De même que la considération des différences nous à fait descendre de l’universalité des

êtres à l’individualité de l'être, la considération des ressemblances nous ferait remonter de l’individualité à l’universalité.

C'est ainsi que les êtres se représentent à l’esprit humain, qui en forme et en ordonne la conception. Mais ces classifications, qui sont certainement conçues, ne sont-elles que des conceptions ? L'affirmative serait la réponse insensée du scepticisme. Ne lui en déplaise, ces classes sont certainement fondées sur des faits réels. Ni l'observation, ni la raison qui les a reconnues, ne nous forgent des mensonges. Mais ce n’est pas tout que de porter sur des faits réels; les conceptions des essences, plus ou moins communes, plus ou moins particulières, donnent lieu à une distinction fondamentale. 11 en est qui, sans être illusoires, n’ont rien d'essentiel; il en est d’essentielles. Celles-ci reposent sur les caractères dominants dont l'ensemble forme dans notre pensée la nature des êtres. Ces différences fonda-

mentales révèlent et constituent les véritables es- sences, ou les grandes et naturelles divisions de l'ensemble des êtres. Ces différences sont assez nombreuses; mais dans le nombre on doit distinguer celles que voici. Dans l’ensemble des êtres accessibles aux sens d’abord se montrent certains caractères généraux, communs à tous, et auxquels participe toute la masse inorganique, substance confuse qui ne se distingue de ce qui est plus général qu’elle que par l'attribut qui la rend sensible et que Descartes a nommé l'étendue. Si vous en retranchez la masse inorganique , vous aurez le règne organique (espèce dont l'être étendu est le genre); si vous en

adulte tout l’être inanimé, il vous reste l’être animé (le genre animal); si vous retranchez ce qui, parmi les animés, n'a pas la raison, il vous restera l'animal raisonnable ou l'homme (espèce humaine ); et si, dans la totalité des animaux raisonnables , vous distinguez substance par substance, vous avez l’individu. Or, parler ainsi, c’est concevoir qu'il y a une essence déterminée par chaque groupe d’attributs communs, une nature étendue, une nature organique, une nature animale, une nature humaine, une nature individuelle. On appelle aujourd’hui nature ou essence, ce qu'au temps d'Abélard on appelait genre ou espèce, matière ou forme; mais le fond des idées n'a pas sensiblement varié.

Et lorsqu'il essaie, pour profondément distinguer l'espèce de tout le reste, de déterminer à quelles conditions la forme est une essence, il entreprend un travail difficile, et il fait plus que les philosophes modernes qui se sont bien hasardés (non pas tous) à reconnaître qu'il y a telle chose que l'essence, mais dont aucun ne s’est aventuré à dire ce que c’esi. Ajouter, comme Abélard , que les essences véritables ne se rencontrent que dans la catégorie de la substance, et que la forme spécifique est en dehors de toute catégorie, et surtout n’est à aucun titre dans celle de la qualité, c'est assurément traduire, avec l'exactitude scientifique de son art, cette pensée, que les qualités essentielles sont irrévocablement distinctes des qualités accidentelles, et que les essences ne sont pas de pures conceptions.

Nous avons peut-être passé la mesure dans cette exposition de la doctrine d’Abélard sur les univer-

saux. C’est qu'elle nous paraissait encore incom- plétement connue, faute d'avoir été complétement restituée. Il en est en effet de cette doctrine comme de presque toutes les opinions de son auteur; elle a disparu avec lui. {1 y a peu de philosophes, dont le nom ait été plus célèbre et les doctrines plus oubliées. Le temps n'a respecté que sa gloire. Soit que l'envie, le despotisme ou la peur aient détruit ou laissé se perdre ses livres, soit que ceux qui ont profité de ses idées aient pris soin d'en dissimuler l'origine, cet homme, qui eut tant de disciples, n’a pas laissé d’école, et quoiqu’on ne puisse douter qu’il n’ait exercé une influence prédominante sur l’enseignement, sur les études, sur la destinée de la philosophie, il n’a point fondé de philosophie. D'innombrables sectes ont aussitôt après lui couvert le sol gaulois, et l'on n'a plus parlé de lui que comme on parle d'un brillant météore qui éblouit et qui s'éteint. 1]'y a de l'injustice dans cet oubli, et lorsqu'au xnr° siècle on voit la querelle des universaux se perpétuer, mais aussi s’éclaircir et s’étendre, on peut aisément retrouver plus d’une idée, plus d’un raisonnement qui vient d’Abélard, ou que ses successeurs ont laborieusement découvert après lui au lieu de le lui emprunter. On sait que les réalistes et les nominaux se ravirent alternativement le crédit et l'influence, et que la puissance des uns et des autres, celle des premiers surtout, prit souvent les formes de la tyrannie. On tient en général qu’Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin furent réalistes, et leurs partisans venaient s’allier à Jean Dans Scot lui-même, lorsqu'il fallait combattre les

nominaux. Peut-être que ceux-ci auraient succombé, si Occam n eût glorieusement relevé leur drapeau, et, donnant au système l’ordre et la clarté, n’eût décidément rétabli leur influence, reconnue enfin et assurée par la protection du pouvoir politique. Les maîtres de l’école de Paris, Jean Gerson et Pierre d’Ailly, furent nominaux :.

Il est remarquable que cette doctrine, quoique tolérée souvent, et parfois protégée par l'Église, lui redevenait de temps en temps et comme périodiquement suspecte, au point d’être persécutée par le saintsiége, et qu'elle s'allia maintes fois avec une manière libre de penser, soit sur les matières de théologie, soit au moins sur les doctrines de la cour de Rome. L'esprit d’Abélard, à travers beaucoup de transformations, se reconnaît et s'aperçoit encore dans les écoles gallicanes , et, osons le dire, dans la philosophie nationale.

La science moderne peut, en général, être regardée comme nominaliste. « La secte des nomi- » naux , » dit Leibnitz, «est la plus profonde des « sectes scolastiques, et celle qui s accorde le mieux « avec la méthode de la philosophie réformée de nos «jours. » Descartes ne place point « hors de notre

‘ Albert. Magn., De Intellect. et intelligib., 1. 1, c. n. — Metaph. comment. 1v. — M. Rousselut prouve assez bien qu’Albert était moins réaliste que cunçaplualiste à la manière d’Abélard. (Études sur la philvs du moyen âge, t. 11, c. x1v, p. 210 et suiv. ) Il est muins heureux, lorsqu'il essaie la même démonstration à l’endruit de saint Thomas. ( Ibid., p. 256 et 265.) Saint Thomas, sur la question des idées, incline au platonisme. { Summ. theol., pars 1, quest. v, 1v, et Laxxxv.) Le réalisme de Scut ne peut être nié. ( Rousselot, t. III, c. xvus, p. 13 et suiv. — Meincrs, De nom. et real, init, ouv. cit., p. 87. — Salabert, Philos. nom. vind., præfat., S v.)

« pensée toules ces idées générales que dans l’école «on comprend sous le nom d'universaux. » Locke et son école ont professé le nominalisme conceptualiste; Hobbes, Berkeley, Hume, le nominalisme pur; et, sur ce point, les Écossais, surtout Dugald

Stewart, ont enchéri sur les opinions de Locke, eux

qui se séparent de lui si volontiers'. Le concepiualisme est peut-être le vrai nom de la doctrine de Kant, et ce n’est qu'après lui que la philosophie allemande a pris ces formes alexandrines qui la rapprochent du réalisme du moyen âge. La doctrine de l'identité absolue, qui ne distingue plus l’ordre de la connaissance de l’ordre de l'existence, efface au supprime toute controverse sur les universaux, en confondant l'être et la pensée, le particulier et le général, le fini et l'infini. M. de Schelling s’est fait gloire de renouveler le spinozisme qu’on imputait au réalisme pour l'accabler; Hegel a courageusement érigé les degrés logiques en phases de l'être, et professé que toute pensée réalise, au point que l'être n'est pleinement réel qu'autant et en tant qu'il se pense”. Pour Hegel, toute opposition entre les différents, que dis-je! entre les contradictoires, n'est qu une passagère apparence. Mais il faut convenir que

* Leibnitz, In Nisol. præfat., edit, Dutens, t. IV. Nouv. Essais, |. INT, c. in, 6. — Descartes, Les Principes, 1° part., $ 59. — Locke, De l’Entend. hum., 1. TI, ©. m, $ 6 et suiv., et c. vr, 6 7 et suiv. — Reid, Essais sur leg facultés de l'esprit humain, ess. V, c. vi. — D, Slewart, Philos. de l'esprit humain, c. iv, sect. n, ni et iv.

* 1! est remarquable, en cflet, que les objections dirigées par Bayle contre l'universale a parte rei des sculastiques, et contre la confusion de l’attribut et de la substance dans Spinoza, soient précisément les idées dunt s’empars Hegel pour édifier sa doctrine. (Voy. Bayle, art. Abélard, et stilpon. — Hegel, Gesch. der Philosophie, t. III, p. 168. )

rien plus qu’une telle doctrine n’a été jusqu'à ces derniers temps contraire aux méthodes en honneur depuis deux siècles, et l’on peut dire qu'en général l'esprit du nominalisme est celui de la philosophie moderne, quoiqu'il s’y trouve souvent éclairci et tempéré par des idées étrangères aux nominaux du xu° siècle, et qui le préservent ou le délivrent des excès et des erreurs, infaillible châtiment de toute doctrine absolue. | |

Abélard a donc triomphé; car, malgré les graves restrictions qu’une critique clairvoyante découvre dans le nominalisme ou le conceptualisme qu’on lui impute, son esprit est bien l'esprit moderne à son origine. Il l'annonce, il le devance, il le promet. La lumiëre qui blanchit au matin l'horizon est déjà celle de l’astre encore invisible qui doit éclairer le monde.

En parlant ainsi, je n'éviterai pas l'accusation de nominalisme. Je ne demande qu'à la restreindre dans les limites suivantes.

L'essence est réelle ; il n’y a point d'existence sans essence; mais l’essence ne se rencontre réellement que dans l'être déterminé, parce que l'être n'existe que déterminé. Cependant la détermination n’est pas une chose absolue; elle est susceptible de plus ou de moins. La matière étendue, par exemple, est la conception de l'être percevable, la plus indéterminée, ou, si l’on veut, la moins déterminée que nous puissions former. Quand nous divisons la matière ou la voyons divisée, ses divisions sont des parties qui sont quelquefois appelées individus, et qui devraient plutôt s'appeler fragments, car ces parties ne

DE LA PHILOSOPHIE D’ABÉLARD. Au

méritent proprement ce nom d'individus qu autant qu’elles sont, comme divisions, l'œuvre de la nature, ou, pour parler plus hardiment, un tout de création divine, qui ne peut en général être divisé sans changer de nature. Quoi qu’il en soit, l'être va toujours se déterminant davantage. Ces déterminations successives divisent. réellement l’universalité de la'substance, et comme ces divisions correspondent à des substances, unes, distinctes, d’origine naturelle, l’universalité de la substance est dans le fait, est actuellement la totalité des substances.

Chaque substance a une essence, c’est-à-dire une nature stable qui se reconnaît à ses attributs permanents et invariables, et nous avons raison de croire à l'essence. Ainsi, pour prendre l'exemple toujours cité, il y a une essence qui s’appelle légitimement la nature humaine. Elle ne peut être confondue avec aucune autre, ni produite de toutes pièces par aucune opération humaine, ni modifiée dans ses éléments constitutifs, sans être détruite. Substantialis differentia abesse non potest, quin corrumpal.

L'idée d'essence est une idée nécessaire de l'esprit humain, et l’idée d'essence est vraie et légitime, non-seulement fondée sur quelque chose de réel et d'objectif, mais conforme dans une certaine mesure à cette réalité objective, parce que les idées nécessaires expriment les conditions mêmes de la réalité. Mais pour être conforme à la réalité, cette idée ne lui est point adéquate, parce que notre connais-

! De Intellect., p. 492,

sance, certaine dans ce qu’elle a de nécessaire , est toujours et nécessairement incomplète. x

L’essence est une condition de l'être. Mais cette condition qui ne peut être ni éludée, ni altérée, ni reproduite à volonté, cette loi qui n'est expliquée par aucun phénomène naturel, par aucune des forces connues ou appréciables, ou même supposables de la nature, est un des témoignages les plus certains à mes yeux de l'intervention d'une puissance et d'une intelligence suprêmes. Pour exister, il faut que l'essence ait été conçue et voulue. C'est par là que je l'élève au-dessus même de ce qu'il y a de plus élevé en ce monde, les idées nécessaires de la raison humaine. C'est en ce sens que je suis prêt à reconnaître le dogme platonicien, et à nommer l’essence une idée de Dieu.

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