‹ Abraham BosseChapitre 29 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Autres Scènes de mœurs. — La Vie à Paris sous Louis XIII. — La Galerie du Palais. — Un Quartier à la mode. — Abraham Bosse et Corneille. — Les Cris de Paris. — Professions et métiers.

Revenons à un autre genre de sujets, en nous remettant à observer, dans l’œuvre de notre graveur, les scènes de mœurs, les types de la société française. On entrevoit, à partir d’une certaine période du règne de Louis XIII, comme un courant qui s’était formé, et qui portait les artistes et les écrivains vers l’étude des « modernités » de l’époque, des réalités de la rue, et enfin des aspects familiers de la France et de Paris. Plus d’un poète, plus d’un peintre voulaient déjà, dans une tentative d’émancipation dont le but nous paraît, à nous, des plus louables, échapper aux réminiscences de l'antiquité, à limitation de l'étranger, et créer des productions vraiment nationales, en s'inspirant du milieu qui les entourait.

Ces essais, quelque hardis qu’ils fussent, devaient avorter, par la faute même de ceux qui s’y étaient livrés, par l'impuissance et les défaillances qu'ils avaient montrées, et surtout par l’évolution inévitable du goût et des idées. La poésie familière, la poésie de mœurs a pourtant donné, çà et là, sa formule, d’abord dans les comédies de Corneille, tout imprégnées de couleur locale, puis dans quelques œuvres d'auteurs peu connus, dont le style est bas et commun, et qui, néanmoins, n'étaient pas dénués d’esprit ni de verve. Le Bibliophile Jacob a réuni sous ce titre, Paris ridicule et burlesque, quelques spécimens de ces ouvrages, la Chronique scandaleuse, de Claude Le Petit, le Tracas de Paris, de François Colletet, la Foire Saint-Germain, de Scarron. Ces poèmes, ces satires à l’allure abandonnée et triviale, correspondent aux gravures de Callot et d'Israël Silvestre, où nous voyons revivre, avec tant de fermeté ou de précision, certains traits significatifs de la physionomie du vieux Paris.

Les pièces de Corneille sont faites, à coup sûr, pour exciter autre-

1. Paris ridicule et burlesque, au XVIL siècle, par Paul Lacroix, le Bibliophile Jacob. Ad. Delahays, 1850.

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ment notre intérêt que les strophes faciles d’un ouvrage bouffon. Une de ces comédies, la Galerie du Palais, jouée en 1634, sans être un des chefs-d’œuvre de l'illustre auteur du Cid, nous offre, dans plusieurs passages, des documents extrêmement précieux sur les mœurs du commencement du xvue siècle. Or, par une coïncidence qui peut s’expliquer par le succès même de cette œuvre, Abraham Bosse nous a donné une gravure qui semble compléter la pièce de Corneille. Un parallèle piquant va ainsi nous être offert entre le poète et le graveur.

Située au milieu de la Cité, à côté du Palais de Justice, la Galerie du Palais, qu’on appelait aussi la Galerie du Palais-Marchand, était en plein dans le grand mouvement de circulation qui avait lieu à cette époque, entre les deux rives de la Seine. Elle était devenue, à partir du règne de Henri IV, comme un centre vivant et animé. Tout change vite dans une capitale : Richelieu fit construire le Palais-Cardinal, et la nouvelle galerie, qui fut construite aux abords, et qui devait plus tard, en s'étendant, prendre le nom de Palais-Royal, remplaça, dans la faveur du public, celle du Palais. Quoi qu’il en soit, pour revenir à la Galerie qui nous occupe, elle n’avait, sous Louis XIII, qu’une concurrence à craindre, celle de la place Royale. L’historien de Paris, Sauval, est tellement émerveillé de cette place qu’il déclare que rien de pareil n’existait dans l’ancienne Rome. Il aurait pu en dire autant de la Galerie du Palais, dont l’aspect était fort original. Elle était garnie de boutiques de bois, contiguës les unes aux autres, et dans lesquelles étaient disposés les objets de luxe, les nouvelles modes, les chefs-d’œuvre de l’industrie, dentelles et bijoux. Elle était, en outre, occupée par les libraires, qui y

tenaient, eux aussi, leurs nouveautés.

FE .... . Messieurs, je fais des livres; On les vend au Palais. . . ...

avait dit Regnier, dans sa deuxième satire. Ce quartier avait été spécialement dévolu aux libraires, par ordonnance royale. Plusieurs même avaient leur étalage jusque sur les degrés de la Sainte-Chapelle.

Dans sa gravure, Abraham Bosse représente trois boutiques, lingerie, mercerie et librairie. Un gentilhomme s’est arrêté pour considérer les livres nouveaux; la femme du libraire lui présente la Marianne, la comédie de Desmarets, pendant que le Barbin au petit pied lui murmure avec complaisance l'éloge de l’ouvrage. D’autres livres sont étalés, çà et

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là, sur le tapis fleurdelisé qui couvre le comptoir du marchand. Auprès de la boutique du mercier, un cavalier et une dame examinent des éventails; le marchand saisit une boîte où on lit ces mots : Éventails de Bosse !. Un gentilhomme et sa femme passent rapidement devant la troisième boutique, qui paraît abandonnée. La lingère en mauvaise humeur déploie, en effet, inutilement une pièce de linge brodé, et pendant que son mari refait mélancoliquement ses paquets, elle se plaint des chicaneurs qui encombrent la galerie et éloignent les chalands.

La Galerie du Palais était, comme tout endroit très fréquenté, un lieu de rendez-vous et de rencontres. Nous nous en doutons bien un peu, pendant que nous lisons les vers explicatifs, jetés au bas de la gravure d'Abraham Bosse : |

Tout ce que l’art humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie, Et tout ce qu'ont d’appas la grâce et la beauté Se découvre à nos yeux dans cette galerie.

Ici, les cavaliers les plus adventureux

En lisant les romans s'animent à combattre,

Et de leurs passions les amants langoureux Flattent les mouvements par des vers de théâtre.

Ici, faisant semblant d'admirer devant tous

Des gants, des éventails, des rubans, des dentelles, Les adroits courtisans se donnent rendez-vous, Et, pour se faire aimer, galantisent les belles...

Les personnages que Corneille a mis en scène présentent, chose curieuse, de notables ressemblances avec ceux qui sont reproduits par Abraham Bosse. Laissons de côté l'intrigue de cette pièce, qui n'offre pour nous qu’un intérêt restreint. Après avoir vu passer les galants seigneurs, les dames de qualité qui fréquentent la galerie, nous entendons -le dialogue des marchands dans leurs boutiques :

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