LA LINGÈRE
De vrai, bien que d’abord on n’en vendit que peu,
A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu. Je n’en pourrai fournir, autant qu'on m'en demande. Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, Découvre moins le fard dont un visage est peint,
Et donne, ce me semble, un meilleur lustre au teint, Je perds bien à gagner de ce que la boutique,
Pour être trop étroite, empêche la pratique.
À peine y puis-je avoir deux chalands à la fois.
Je veux changer de place avant qu'il soit un mois; J'aime mieux en payer le double et davantage
Et voir ma marchandise en un bel étalage.
(Acte [, scène IV.)
Vers la fin du quatrième acte, nous assistons à une scène toute différente. Une querelle s’est élevée entre la lingère et son voisin le mercier, qui, peu capables de conserver dans leur langage le vernis qu’ils doivent à la fréquentation de la bonne société, s’empressent de se jeter de gros mots à la face. Voilà, esquissée à grands traits, une résurrection de la vie réelle, de la vie mercantile et mondaine de Paris. Avant d'admirer les tragédies de Corneille, nous aimons à relever ces tableaux de mœurs; de même après avoir traversé les intérieurs paisibles d'Abraham Bosse, il ne nous déplaît pas de jeter un coup d’œil sur un quartier à la mode, qui nous a paru pittoresque, bruyant et accidenté.
Abraham Bosse ne s’en est point tenu à cette estampe; nous lui devons une suite, d’un caractère tout à fait populaire, qu’il a gravée en collaboration avec Michel Lasne, les Cris de Paris. Sans doute il n’est pas le seul artiste de cette époque qui ait traité cette série de sujets. La donnée était en faveur, et il nous serait facile de citer certaines pièces, gravées par Brebiette, ou publiées par des anonymes, avec la marque de Mariette et de Le Blond. Mais Abraham Bosse devait trouver que cette suite lui convenait, plus qu’à tout autre. Il a fait dénler devant nous les types des gens qui vivent de la rue, qui battent le pavé et qui se sont voués aux métiers de gagne-petit, aux ouvrages et aux besognes de
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misère. Nous voyons passer tour à tour, dans ces gravures bien parisiennes, tous ceux dont les appels aigus et les onomatopées perçantes troublent de bonne heure le sommeil de la capitale. Combien de ces types ont disparu! Que d’humbles professions qui n’ont plus leur raison d’être aujourd’hui! Voici le crieur d’eau-de-vie, qu’on entendait avant l’aube, et qui allait répétant au seuil des maisons : « A la bonne eau-de-vie pour réjouir le cœur! » François Colletet a décrit ce petit marchand, dans le Tracas de Paris :
Mais escoute un peu, je te prie, J'entends les crieurs d’eau-de-vie, Et je crois, raillerie à part,
Cher amy, qu'il est déjà tard.
Vois-tu comme chacun se presse, Et la jeunesse et la vieillesse, Afin de boire de cette eau
Qui brûle estomach et cerveau... !
Nous avons plus loin le marchand de vinaigre, roulant ses tonnelets sur une brouette; puis viennent le cureur de puits, le porteur d’eau, le ramoneur, le marchand d’oublies, le revendeur d’huîtres criant : A la barque! Nous revoyons, colportant des paquets de mort-aux-rats, l'Espagnol des grandes guerres, le soldat orgueilleux, qui, invalide et perclus, explôite, comme il peut, pour vivre, les rues de nos villes. Il porte des cadavres de rats suspendus à sa noble rapière, amère dérision du sort; l’image d’un rat est peinte sur un mouchoir qu’il tient au bout d’un bâton, en guise de drapeau. Comparez ces Cris de Paris avec ceux qu'Edme Bouchardon a retracés. Rapprochez l'artiste du temps de Louis XIIT et celui qui vivait sous Louis XV; étudiez les types saisis par l’un et par l’autre; c’est un travail qui offre son intérêt. Sous le feutre que porte l’ouvrier comme le gentilhomme, aussi bien que sous le tricorne qui caractérise une autre époque, nous retrouvons les mêmes physionomies bien françaises et bien plébéiennes. C’est le même va-et-vient des petits commerces de hasard, des fruitiers, des laitiers, des débitants d’objets de toutes sortes, qui rôdent et courent à travers la rumeur d’une capitale.
Abraham Bosse se surpasse dans la représentation de ces personnages. Ils se dressent ou se profilent sur un fond de rue, sur un arrière-plan
1. Paris ridicule et burlesque, par Paul Lacroix, le Bibliophile Jacob.
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aux lignes atténuées; ils se détachent avec un puissant relief, entourés de larges ombres noirâtres. Chaque type est tracé avec une singulière maîtrise; l'artiste a fait preuve d’une observation scrupuleuse; les portraits, qu’il a dessinés avec tant de soin, deviennent inoubliables.
Une autre galerie de physionomies, traitées avec non moins de puissance, nous fait voir de près certaines professions et certains métiers. Nous pénétrons dans les boutiques; nous contemplons les étalages, les accessoires du négoce, les clients de choix, les chalands qui entrent et sortent. Nous sommes chez le cordonnier, chez le barbier, chez le chirurgien; nous retrouvons l’apothicaire, que d’autres gravures, très hardies ou très naïves, nous ont montré à l’œuvre. Ne nous plaignons pas d’avoir ici de nouveaux aperçus de la vie réelle. Une autre face du tiers état, du peuple qui travaille, se présente devant nous. Et autour du commerce, dont les affaires grandes ou petites ne peuvent échapper aux discussions et aux procès, le profil de l’homme de loi n’est pas oublié. Nous apercevons le procureur dans son étude, recevant gravement les présents des parties; gravure typique qui nous annonce les traits satiriques, les allusions mordantes des Plaideurs.