Abraham Cowley
Le public anglais d'aujourd'hui, même la partie la plus cultivée de ce public, ne connaît guère Abraham Cowley que de nom, et la critique, même la plus sympathique, est unanime à le considérer comme un écrivain de second plan, dont l'intérêt est surtout historique.
Si pourtant nous avons entrepris de l’étudier, alors que tout semblait devoir nous en décourager, si même nous l’avons fait avec un détail que d’aucuns pourront trouver disproportionné à son importance, c’est qu’il présente un des cas les plus curieux de l’histoire littéraire anglaise.
Avant de connaître l’oubli, il a été loué à l’égal des plus grands. Ses contemporains ont vu en lui le prince des poètes du siècle; ils l’ont déposé à sa mort dans l’abbaye de Westminster, auprès de Chaucer et de Spenser; l’inscription de son tombeau rappelle qu'ils le considéraient comme « le Pindare, l’'Horace, le Virgile de l’Angleterre ». Et ne croyons pas que ces titres retentissants soient une vaine flatterie. Milton lui-même l’estimait autant que Spenser et Shakespeare.
Un renversement si complet du verdict de l’opinion pose donc une question qui, par elle-même, aurait suffi à nous attirer. Comment un écrivain peut-il passer d’un tel degré de gloire à une telle obscurité ? Comment toute une génération a-t-elle pu se tromper à ce point sur la valeur d’une œuvre ?
Mais le cas Cowley devient plus particulièrement intéressant du fait de l’époque où le poète a vécu. Ce milieu du dix-septième siècle si trouble et si complexe, où les plus graves questions, politiques et religieuses, reçoivent dans la lutte un commencement de solution, où la pensée scientifique prend conscience d’elle-même,
où l’art, enfin, s'oriente en hésitant vers une formule nouvelle, se trouve représenté avec une fidélité surprenante par la personnalité et par l’œuvre de son poète préféré. Si sa génération l’a tant aimé, c’est qu’elle se retrouvait en lui. À travers Cowley nous atteignons un des moments les plus captivants, un des plus importants aussi, de l’histoire du génie anglais.
Ce qui nous a attiré vers Cowley, c’est, en somme, un double problème : d’une part celui de sa valeur intrinsèque et de sa valeur représentative, c’est-à-dire des causes réelles de son succès, et, de l’autre, celui des vicissitudes de sa réputation. Dans le présent travail nous étudions la première question, nous avons consacré un ouvrage spécial à la seconde.