‹ Abraham CowleyChapitre 2 sur 429 · LEZ · texte numérisé non relu

LEZ

Nous avons entrepris de définir ici la nature de l’œuvre de Cowley. Nous l’avons donc étudiée avant tout en elle-même, pour déterminer les traits positifs qu’elle présente, et apprécier sa valeur propre. Mais, ayant la préoccupation constante de préciser l’étendue et les limites de son originalité, nous nous sommes efforcé par ailleurs de mettre en lumière, autant que cela nous a été possible, les influences ou les réactions qui ont suscité cette œuvre, les mouvements d’idées qu’elle représente ou qu’elle prépare. Nous l’avons donc également étudiée en fonction de la période dont elle est issue.

Cette double enquête, menée à travers les diverses périodes de la vie de Cowley et les aspects multiples de son talent, nous à permis de répondre, en pleine connaissance de cause croyonsnous, à la question que nous nous étions posée au départ, et d’expliquer, avec plus de précision qu’on ne l’avait peut-être fait jusqu'ici, les raisons de sa grandeur et de sa décadence.

Un certain nombre de critiques ont été avant nous attirés par ce problème, mais aucun ne lui a encore consacré tout un livre. Des études fragmentaires, ou des jugements d’ensemble limités aux dimensions forcément restreintes d’introductions ou d’articles de revue, laissaient le champ libre à un examen approfondi et complet de la personnalité et de l’œuvre de Cowley.

Sa vie nous est connue dans ses grandes lignes, et nous possédons sur la plupart des événements importants qui la jalonnent des précisions suffisantes; mais, dans le détail, des lacunes subsistent. Nous en avons comblé quelques-unes, d’autres risquent de ne l’être jamais. k

Le premier coupable est Cowley lui-même. Dans son œuvre, il ne nous donne sur sa vie que de rares indications, nous parlant presque toujours de lui avec une réserve ou plutôt une négligence extrêmes, par brèves allusions qui laissent notre curiosité inassouvie.

Il semble que Thomas Sprat, inscrivant la vie de Cowley en préface à la première édition d'ensemble des œuvres de son ami, aurait pu et dû nous fournir sur celui-ci des renseignements complets et précis 1. Confident du poète, choisi par lui comme exécuteur testamentaire, il se trouvait exceptionnellement bien placé pour remplir cette tâche. Nous lui devons, en fait, presque tout ce que nous savons de la vie de Cowley, mais ce qu’il nous en laisse ignorer reste considérable. Son amitié et son instinct oratoire l’ont malheureusement amené à écrire, selon le mot de Samuel Johnson, une oraison funèbre plutôt qu’une biographie 2. Il a visé moins à nous documenter sur Cowley qu’à nous remplir d’admiration pour lui, et, le cas échéant, à le défendre envers et contre tous les critiques. Il indique les étapes principales de l’existence de son héros, mais les faits précis, les dates, la multitude d’humbles détails qui nous seraient si utiles pour arriver à connaître l’homme, se dissimulent soigneusement sous le manteau fleuri de son éloquence. La noblesse du ton, l’élégante harmonie de la phrase donnent au récit un grand intérêt littéraire, maïs, par tout ce qu’elles entraînent de sacrifices, elles lui font perdre beaucoup de sa valeur biographique, et nous réduisent sur de trop nombreux points aux hypothèses.

S’il s’est ainsi refusé à nous laisser pénétrer dans l'intimité de Cowley, c’est que, selon lui, le public n’a pas le droit de tout con-

1. T. Sprar. An Account of the Life and Writings of Mr. Abraham Cowley, written to Mr. Martin Clifford. (Nous utilisons, pour cette biographie, l’édition des œuvres de Cowley publiée en trois volumes, en 1707, par J. Tonson.)

Page 1