II. - Morale pratique
Ce n’est pas, au reste, pour aboutir à une simple définition de la vertu qu’il en précise le concept; c’est bien plutôt pour en tirer une règle de conduite. Les spéculations abstraites le retiennent seulement en tant qu’elles peuvent influer sur sa vie. La philosophie de Cowley est, pourrait-on dire, une philosophie appliquée. Elle se conforme en cela aux tendances profondes de Ia pensée nationale. En bon Anglais, il se préoccupe toujours d’utiliser ses connaissances pour des fins pratiques. Ii fait partie de la grande lignée des utilitaires, et il déclare à deux reprises sa défiance un peu méprisante de la métaphysique 20. Il ne s'intéresse qu'aux problèmes immédiats : à l’éducation, à la science, à l’art, et par dessus tout au problème moral, c’est-à-dire à l’art de vivre.
Cowley s’est posé très tôt le problème de la vie heureuse, et il en a tout de suite aperçu la solution. Nous sommes frappés, devant Sa vie agitée, de la constance de ses vues. L’idéal qu’il s'attache à justifier dans sa dernière œuvre est celui qu’il a découvert étant encore enfant. À tel point que dans l'essai Of Myself, écrit après 1660, il lui est possible de citer le passage essentiel de À Vote, composé avant 1636, sans avoir à y rien changer 21.
Il y définissait ainsi ses vœux : vivre caché, dans une situation humble, mais à l’abri du besoin; s’entourer d’amis choisis et de
20. « I love not Philosophy merely notional and conjectural » (Of Obscurity, p. 399). Les matières qu’enseigne l’Université sont utiles et bonnes : « Except onelÿy metaphysick which I do not know whether it be anything or no » (Of Agriculture, p. 404).
21. Of Myself, I, p. 456. À Vote, IX, p. 48. Le même thème est développé dans The Wish (1647), I, p. 89.
Cent LE AT NS A ET 5 CR
la compagnie des livres: habiter une maison modeste, un jardin
où l’art s’effacerait devant les beautés naturelles; mener ainsi une vie vertueuse, toute simple, conduisant droit au bonheur. Ecoutons le implorer Jupiter :
This onely grant me : that my meanes may lye Too low for envie, for contempt too high.
Some honour I would have, Not from great deeds, but good alone, Th'’ignote are better than ill knowne,
Rumor can ope the grave.
Acquaintance I would hug, but when’t depends Not from the number, but the choyse of friends.
Bookes should, not businesse, entertaine the light, And sleepe, as undisturb’d as death the night. My house a cottage more Then palace, and should fitting be For all my use, no luxurie.
My garden painted ore With natures hand, not arts; and pleasures yield, Horace might envie in his Sabine field 22.
Ni le ton, ni les idées n’ont changé lorsque, au moins dix ans plus tard, il reprend le même thème : il voudrait fuir la ville, ruche affairée et bourdonnante, être propriétaire d’une petite maison, d’un grand jardin; avoir un petit nombre d’amis, beaucoup de livres. Et il ajoute forcément, car le poème fait partie du recueil The Mistress, une maîtresse assez jolie et extrêmement bonne 23. Dans ses Essais, nous retrouvons une conception de la vie plus développée, müûrie, mais toujours la même sur les points essentiels.
Cet idéal si précocement formé (Cowley n’a pas dix-huit ans lorsqu'il écrit À Vote), il ne l’a pas trouvé en lui; même s’il ne nous en avait pas indiqué la source, nous la soupçonnerions, mais il nous la confie dans son essai Of Myself, à propos du passage qu’il vient de citer :