I. La Société
Sans jamais traiter la question de la hiérarchie sociale d’une manière suivie, il nous laisse entrevoir à plusieurs reprises son opinion sur les différentes classes. Sans doute, lorsqu'il consacre un poème à quelque grand seigneur 1, ne pouvons-nous pas espérer trouver une exposition sincère de ses idées sur l’aristocratie; il est lié par les lois du genre, et les exigences de son rôle de protégé le condamnent à admirer et à flatter. Les louanges succèdent aux louanges, démesurées comme lorsqu'il attribue à Lord Falkland le monopole de l’esprit, ou déclare que sir Henry Wotton a tout vu et tout appris, dépassant les bornes même du ‘ savoir 2. Ces éloges n’ont d’autre intérêt que de nous montrer Cowley se pliant aux nécessités de son rôle. Ils sont dictés, ou par
1. Il peut paraître surprenant que nous n’examinions pas ici les passages où il parle du roi : mais le roi ne fait pas partie de la société à proprement parler, il est au-dessus, et les opinions que Cowley exprime à son sujet nous paraissent rentrer plutôt däns le cadre de ses vues politiques que dans celui de ses idées sociales.
2. To the Lord Falkland (I, p. 19, v. 30). On the Death of Sir Henry Wootton (I, p. 20, v. 23). Cf. aussi Upon the Death of the Earl of Balcarres
(I, :p; 414,-st.72).
la reconnaissance pour des bienfaits réels, ou par le désir de s’attirer les faveurs nécessaires des grands.
En fait, la Cour, séjour de l'aristocratie, lui apparaît comme un lieu de perdition où la pureté est exposée à tant de dangers qu’elle ne résiste que rarement aux assauts du vice : Mrs. Anne Whitfield, qui, belle, reste chaste, « bien que » vivant à la cour, est pour lui un prodige 3. Cowley est trop foncièrement bourgeois pour ne pas être choqué par la liberté d’allures des grands de son temps; il est aussi trop respectueux de l'intelligence pour ne pas voir la frivolité de leur luxe et la pauvreté intellectuelle qui se dissimule sous des dehors somptueux. Le portrait de l’homme de cour qu’il trace en 1636 exprime sa pensée sincère. Le courtisan est, à ses yeux, un mannequin bien habillé, bien peigné, et son extérieur brillant ne suffit pas à masquer son manque de sérieux 4.
Il est d’ailleurs caractéristique que, lorsqu'il loue les grands, il s’évertue à mettre en lumière les traits par lesquels ils se distinguent de la majorité, c’est-à-dire les qualités d'intelligence ou de cœur. Ce qu’il admire dans Sir Henry Wotton, ce n’est pas son rang, mais son aptitude à comprendre les mœurs et à apprendre la langue des pays où l’appelle sa carrière de diplomate. Il décerne à Lord Falkland, le mécène de Great Tew, le titre de prince du savoir. Lord Broghill mérite le respect et la reconnaissance de tous pour la protection qu’il accorde aux hommes de lettres 5.
De parti pris, Cowley néglige l’aspect mondain de l’existence des grands seigneurs pour ne retenir que leur valeur personnelle. Il les dépouille de leur grandeur pour les juger en tant qu’hommes. Privant leurs actes divers du respect auquel ils semblent avoir droit, il les analyse en eux-mêmes, et il ne craint pas de comparer l'hospitalité d’un prince à l’industrie d’un aubergiste. L’un et l’autre reçoivent à leur table des étrangers, le mode de paiement seul diffère : l’aubergiste demande à ses clients de l’argent, le prince de l’adulation, ou, selon les termes de Cowley, « je ne sais
3. An Elegie on the Death of Mrs. Anne Whiffield (II, p. 54, v. 24).