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Pendant six ans, sa vie entière s'écoule dans le cadre de l’école. Les vacances n’existent pour ainsi dire pas, surtout pour un boursier comme lui. Il ne peut aller que rarement dans sa famille, pris dans l’engrenage rigide de l’existence monacale que la reine Elisabeth a tenu à régler elle-même.
Dans les statuts de l’école elle a tout prévu de la vie de ses boursiers, les suivant heure par heure, dans leurs jeux, comme dans leur travail. A tous les moments du jour elle leur assigne une tâche précise sous la surveillance, soit d’un maître, soit d’un élève des hautes classes qui joue le rôle de moniteur. Tous les détails de leur vie matérielle sont strictement réglés : il semble que la royale fondatrice (car on peut dire qu’elle mérite ce titre
autant qu'Henri VIII) ait voulu leur enlever toute initiative, toute cause de préoccupations autre que leur travail. À vrai dire, elle ne leur en a guère laissé le temps.
L'emploi du temps de chaque jour est lourdement chargé 9. A cinq heures, un des moniteurs réveille au cri de « Surgite » le dortoir où couchent les quarante boursiers. La prière est aussitôt récitée à genoux, puis chacun fait son lit, balaye la place qu’il occupe, et quatre des plus jeunes emportent les balayures. Deux par deux les boursiers descendent dans les cloîtres, pour procéder .à leur toilette, c’est-à-dire tout simplement pour se laver les mains et la figure.
A six heures, les town-boys arrivent, et toute l’école réunie par le maître en second, récite de nouvelles prières. Un moniteur passe ensuite dans les rangs pour examiner la propreté des mains et signaler les cas douteux, tandis qu’un autre note les absents. A sept heures, arrive le directeur. Tous les élèves récitent alors une leçon, généralement de grammaire, sous la conduite d’un des élèves appelé « custos », titre infâmant réservé à celui qui, la veille, s’est rendu coupable soit d’avoir parlé anglais (le latin étant la seule langue autorisée, même en dehors des classes et entre élèves), soit d’avoir fait trois fautes de mots en récitant une règle, ou trois fautes d'orthographe dans un exercice. L'heure suivante est consacrée au déjeuner et à la préparation de la classe de neuf heures. A neuf heures, le second maître prend les classes inférieures et le directeur les classes supérieures, dans la même salle que sépare en deux un immense rideau.
A onze heures, les exercices de la matinée sont clos par une prière. Puis, deux par deux, les boursiers vont au réfectoire. Pendant le dîner, l’un d’eux lit, d’abord un chapitre de l’Ancien Testament, puis un passage de manuscrit latin. En principe, les maîtres, le doyen et les prébendés, dînent au haut bout de la salle. En fait, ils s’en dispensent souvent.
A une heure, le travail reprend sous la direction du second maître. Le directeur revient à deux heures et s'occupe à nouveau
9. Nous avons tiré la plupart des détails sur la vie intérieure de l’école du livre de SARGEAUNT : Annals of Westminster School. Sargeaunt s'inspire lui-même d’un manuscrit ayant appartenu à Laud, où les coutumes et le programme d’études de Westminster, vers 1630, sont analysés en détail.
des hautes classes, avec une interruption à trois heures pour don-
ner aux élèves un peu de repos et leur permettre de se préparer aux dernières classes. A six heures, les boursiers prennent au réfectoire une légère collation. De sept à huit, les moniteurs remplissent le rôle de répétiteurs; et, à huit heures, les boursiers remontent au dortoir.
La journée est donc lourde d’enseignement, et il reste peu de temps pour faire les devoirs écrits, si peu que les élèves consciencieux, nous dit un contemporain, ne peuvent y arriver qu’en prenant sur leur sommeil, s’organisant pour veiller par petits groupes, pendant deux ou trois heures 10. Aussi ne réussissaientils pas toujours à se tenir éveillés pendant la classe, et le maître le reconnaissait si bien, qu’il accordait l’autorisation de dormir à leur place à ceux qui en faisaient la demande.
L'emploi des heures de classe est aussi minutieusement prévu par les statuts élisabéthains. Deux après-midis sont réservés : le vendredi aux punitions (le maître distribue devant toute l’école, les coups de verge mérités pendant la semaine), et le samedi toute l’école se rassemble également, mais cette fois pour écouter deux ou trois des meilleurs élèves, désignés par le maître, qui récitent un discours sur un thème donné.
Le reste du temps, les exercices sont de trois ordres : développement sur le sujet choisi par le maître, traduction des auteurs qui figurent au programme, étude de la grammaire 11.
Le soir, le maître indique un sujet que les élèves doivent développer pour le lendemain, en prose latine quand ils font partie des basses classes, en vers latins ou grecs à partir de la quatrième. Ces développements ou « thèmes » sont lus et examinés le lendemain matin. A ce travail préparé s’ajoutent des exercices improvisés du même genre, en présence du maître; ainsi les élèves acquièrent l'habitude de manier les langues anciennes, et, en même temps celle de rassembler des idées et de composer un développement : exercice d’une grande utilité pour les futurs élèves des Universités, où il joue un si grand rôle sous le nom de « declamation ».
10. Philip HENRY, cité par SARGEAUNT. Op. cit., p. 42. 11. SARGEAUNT. Op. cit., p. 280.
A ce premier travail succèdent la traduction et l'explication des auteurs prévus par les statuts dans chaque classe 12.
Sur ces textes, les élèves doivent faire toute une série d’exercices qui ont pour but de leur donner une connaissance approfondie du latin et même du grec : non seulement ils traduisent l’auteur ancien en anglais, mais, partant de la traduction, ils doivent s'efforcer de reconstituer le texte; ou encore s’ils ont traduit un texte latin en anglais, ils doivent retraduire la traduction en grec. Les langues anciennes sont, en somme, enseignées comme des langues vivantes, et les enfants ainsi assouplis par ces gymnastiques mentales arrivent dans les hautes classes à faire avec la plus grande facilité des discours et des vers latins ou grecs.
Ii ne faut d’ailleurs pas oublier que la connaissance approfondie du latin est alors une nécessité absolue pour les personnes instruites. Les savants ne se servent pas d’une autre langue, et les écrivains comme Bacon l’emploient pour leurs ouvrages sérieux, considérant que l’anglais, langue vulgaire, n’est bonne que pour des œuvres de divertissement. Cowley entreprendra plus tard de transcrire en latin son épopée, et, voulant faire œuvre scientifique dans son traité de botanique, il ne songe pas à l’écrire en anglais. Dans la pratique même, le latin est d'usage courant, c’est le moyen universel de communication entre les différents pays. Enfin c’est la langue des théologiens, et les futurs étudiants des Universités qui, ne l’oublions pas, veulent en règle générale entrer dans les ordres, se doivent de l’écrire et de la parler correctement.
Dans cette intention, les élèves sérieux ajoutent à leur travail de classe un travail personnel. Non contents de puiser pour leurs discours en prose ou en vers dans les « Thesauri » et les « Flores poetarum », ils notent soigneusement dans leurs cahiers les ex-
12. En première année, les Disticha, de Dionysius Cato; l’'Exercitatio linguae latinae, de Vives; les Dialogues et Confabulationes Pueriles, de Corderius. En seconde, Térence, les fables d’Esope dans la traduction latine, les colloques d’Erasme et un recueil : Dialogi sacri. En troisième, Térence, Salluste, le choix de lettres de Cicéron par Sturmius, et les fables d’Esope, toujours en latin. En quatrième, Térence, Salluste, les Tristes d’'Ovide, -Cicéron : De Officiis; on commence le grec avec l’aide de la grammaire de l’ancien directeur Grant. Le premier auteur grec étudié est Lucien (Dialogues). En cinquième, Cicéron : De Amicitia, les Métamorphoses d’Ovide, Isocrate et Plutarque, En sixième, César, Tite-Live, Virgile, Démosthène et Homère.
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WWESTMINSTER SCHOOL. 1629-1636 27
pressions qui les frappent au cours de leurs lectures, les tour-
nures qui leur paraissent particulièrement heureuses, et qu'ils introduiront ingénieusement dans leurs devoirs : si bien que les œuvres des écrivains de l’Antiquité se transforment pour eux en greniers d’abondance d’expressions. L'idéal est d’imiter à la perfection le style d’un Virgile ou d’un Horace. Cowley, arrivé à la maturité, s’exercera, de l’aveu même de son biographe, à pasticher ainsi ses poètes préférés : dans les deux premiers livres de son De Plantarum Libri Sex il se propose Ovide et Tibulle comme modèles, dans le troisième et le quatrième Catulle et Horace, dans le cinquième et le sixième les Géorgiques de Virgile 13.
Mais cette étude des auteurs est secondaire aux yeux de beaucoup de maîtres d'école. La doctrine officielle de l’enseignement place au-dessus de tout l’étude de la grammaire. Il s’agit pour les élèves, nous dit l’auteur d’un manuel contemporain, « de réciter par cœur toutes les règles usuelles et nécessaires pour analyser les règles grammaticales, de donner la signification, l’emploi et l’ordre de ces règles, d’en montrer les exemples et d’en faire l’application, ce qui, étant bien assimilé, rendra tout le reste du travail facile et agréable » 14.
Dans tout ceci, la faculté qui s’exerce au premier chef, est la mémoire. Tout se récite. Les élèves doivent porter en eux, fidèlement retenu, l’enseignement qui leur est donné. La grammaire est l’essentiel de cet enseignement, ou plutôt elle forme une science autonome. Elle est indépendante de l’étude des textes et réduit la littérature à n’être plus qu’un réservoir d'exemples, elle devient une fin en elle-même. Conception héritée du Moyen-Age et fixée par la célèbre grammaire de Lily qu’'Henri VIII a rendue obligatoire en 1540 dans les écoles, en même temps que le « Prayer book ». Le livre est en usage à Westminster, et constitue la base de l’examen d’entrée à l’Université : Cowley, nous le verrons, en pâtira. Mais, dès le seizième siècle, une théorie opposée se fait jour, prétendant s’appuyer non plus sur la mémoire, mais sur l'intelligence des enfants. Les grands humanistes Thomas Eliot et Roger Ascham veulent en effet que l’étude des au-