CHAPITRE V N
Les Anacréontiques forment comme un collier de perles menues, également jolies. Mais l’œuvre de notre poète comprend aussi des poèmes disparates, nés d’occasions diverses, et de valeur très inégale : ce sont les pièces de circonstance, composées par Cowley sur les personnes ou les choses qui, à des titres divers, retenaient son attention.
On pourrait diviser ces poèmes en deux groupes, suivant qu'ils célèbrent les vivants ou pleurent les morts. Mais la différence entre éloges et élégies est toute de surface, les mêmes règles les régissent, les mêmes procédés y sont appliqués. Plus réelle serait 1 une distinction établie d’après l’attitude de Cowley. La plupart | s'adressent à de grands personnages ou à leur famille : ils nous montrent Cowley dans son rôle de poète courtisan. Parfois aussi il consacre son chant à des hommes qu’il a connus et appréciés,
à ses amis, et l’accent devient alors sincère et spontané.
La première classe de poèmes est malheureusement la plus nombreuse. De son premier à son dernier recueil, elle forme un courant ininterrompu de poésie officielle. Il débute dans ce genre comme élève de Westminster, puis il continue comme étudiant de Cambridge, et, dès lors, sa réputation de poète lui fait un devoir de ne pas s’interrompre. Toutes les occasions importantes exigent de lui un nouveau poème 1.
Les règles du genre lui ont été inculquées à l’école : ses poèmes
1. Dans Sylva: On His Majesties returne out of Scottland, IL, p. 46 (1633); To the Duchesse of Buckingham, p. 52; An Elegie on the Death of Mris Anne Whitfield, p. 54; An Elegie on the death of John Littleton.…., p. 55 (1635).
Dans Miscellanies: To the Lord Falkland... I, p. 19 (1639); On His Majesties Return out of Scotland, p. 22 (1639); On the Death of Sir Henry Wotton, p. 20 (1639); On the Death of Sir Anthony Van Dyke, p. 24 (1641).
sur Lord Carleton, sur son cousin Clerke le montrent: et ses dernières productions en ce domaine, telles ses élégies sur K. Philips où sur Balcarres, prouvent qu’il leur est toujours resté fidèle.
Son point de départ lui est naturellement fourni par les qualités personnelles de la personne qu'il exalte, vivante, ou dont il déplore la mort. Mais la manière dont il tourne son compliment importe plus que la matière elle-même. Tout d’abord, il recherche des comparaisons éclatantes qui lui permettront, tout en flattant, d’étaler son savoir. L’Antiquité lui est une source inépuisable : pour décrire l’érudition de Clerke par exemple, il assemble les grands noms de Solon, de Virgile, de Cicéron. Son poème à Williams repose tout entier sur le parallèle qu’il établit entre Cicéron et son ancien protecteur 2. Il ne recule pas devant lhyperbole, et les compliments les plus invraisemblables sont monnaie courante chez lui : il assure la duchesse de Buckingham que ses vertus et sa beauté lui auraient jadis valu d’être déifiée, et Littleton, pour avoir péri en voulant sauver son frère mériterait d’être rangé parmi les saints 3.
Nous pourrions considérer les exagérations de ces poèmes de jeunesse comme un manque enfantin de mesure. Mais nous les retrouvons, encore accrues peut-être, dans des pièces comme l’ode où il célèbre, en 1660, la Restauration du roi : il y voit non seulement le retour à la paix et à la liberté, mais un retour à l’existence bienheureuse du paradis (strophe 2), et il rend méconnaissables, à force de flatteries imméritées, le roi et la famille royale :
Dans Verses Written upon severall Occasions : Ode. Upon occasion of a copy of Verses of my Lord Broghills, p. 406; Upon the Death of the Earl of Balcarres (1659), p. 413; Upon Dr. Harvey (1657), p. 416; On the death of Mr. K. Philips (1664), p. 441; Ode. Upon his Majesties Restoration and Return (1660), p. 420; On the Queens repairing Somerset House (1664), p. 433.
2. Cf. An Elegie on the Death of my loving Friend and Cousen, Master Richard Clerke.…., II, p. 41, et : To the Bishop of Lincoln, I, p. 28.
3. To the Duchesse of Buckingham, IL, p. 52, et : An Elegie on the Beath of John Littleton.…. II, p. 55 :
Oh, how had this begot Idolatrie, If you had liv’d in the Worlds infancie, When mans too much Religion made the best Or Deities, or Semi-Gods at least ?
et:
… Had he beene thine, o Rome, Thou wouldst have called this death a Martyrdome, And Saynted him...
He who had seen the noble British Heir, Even in that ill disadvantageous Light, With which misfortune strives t’'abuse our sight: ù He who had seen him in his Clowd so bright :
He who had seen the double Pair Of Brothers heavenly good, and Sisters heavenly fair, Might have perceiv’d (methinks) with ease, (But wicked men see only what they please) That God had no intent t’extinguish quite The pious King's eclipsed Right (st. 8).
Il s’agit bien de l’application délibérée d’un principe.
Nous ne comprenons plus aujourd’hui comment ces flatteries démesurées pouvaient être acceptées par leurs destinataires. Cowley, cependant, en adoptant ce ton grandiloquent, ne fait que se mettre au diapason de ses contemporains, et son Ode sur la Restauration, par exemple, n’est pas plus ridicule que les autres pièces de vers publiées à cette occasion 4.
Mais la flatterie personnelle a toujours quelque chose d’éphémère; pour lui assurer une valeur poétique durable, il convient de l’amplifier en faisant appel à un thème de portée universelle. Aussi voyons-nous Cowley, dans ses élégies, avoir communément recours aux idées générales sur la destinée humaine, la mort fatale, ou à des considérations esthétiques, littéraires, scientifiques, philosophiques 5. Voici, par exemple, le début de l’élégie sur Balcarres :
Tis folly all, that can be said By living Mortals of th’immortal dead, And l’m afraid they laugh at the vain tears we shed. Tis as if we, who stay behind In Expectation of the wind Should pity those, who pass’d this strait before, And touch the universal shore.
Cette conception du poème de circonstance chez Cowley reste
4. Cf. les innombrables poèmes de circonstance du temps, en particulier ceux de Waller, de Marvell, de Denham et de bien d’autres en 1660.
5. Cf. les élégies sur Sir Henry Wotton, II, p. 40; sur R. Clerke, IL, p. A1 ; sur Mrs. Anne Whitfield, II, p. 54; sur Balcarres, I, p. 413; sur Van Dyke, I, p. 24; sur K. Philips, I, p. 441, et les poèmes à Broghill, p. 406, à Orinda, p. 404, à Harvey, p. 416, à Hobbes, p. 188, à Scarborough, p. 197, à la Royal Society, p. 448.
constante. Il n’évolue pas à cet égard, et les différences que l’on pourrait relever entre des œuvres de dates éloignées sont toutes superficielles. Elles proviennent surtout de l’habileté technique croissante avec les années, et de l’emploi qu’il fait, après 1660, de l’ode pindarique. Les principes restent inchangés, et les mêmes traits se retrouvent dans Sylva et dans Verses Written upon severall Occasions 6. La convention les domine également. S'il laisse parfois deviner ses goûts, par l'orientation de sa louange et le choix de ses héros, ce n’est que d’une manière fort indirecte. La plupart du temps, l’emphase creuse, et le faux pathétique dominent, et rares sont les passages où se montre sous un jour favorable l’allure oratoire de son talent 7. Faisons une exception en faveur de la pièce adressée à la reine sur la restauration de Somerset House. Cowley décrit le palais et ses alentours avec une élégante précision qui rappelle le célèbre poème de Denham sur ‘Cooper’s Hill. Maïs ce n’est ià qu’un heureux accident.
Bien différents nous paraissent les poèmes où Cowley déplore la disparition d'êtres qui lui sont chers. Nous n’en possédons malheureusement que deux, l’élégie sur Hervey, et celle sur Crashaw 8. Nous y découvrons un Cowley inconnu, un Cowley tendre et passionné, aux élans sincères sincèrement exprimés. Gosse a remarqué avec raison qu'il n’y avait guère que deux sujets capables d’enflammer Cowley : la poésie et l’amitié 9. Dans ces deux poèmes d'amitié nous trouvons, en effet, une intensité d'émotion que l’on chercherait en vain ailleurs. On sent que Cowley est
6. Cf. le même emploi des développements généraux (le poème sur Mrs. Wbhitfeld et celui sur Balcarres, brodent sur le même thème : la mort est une délivrance), mêmes analyses élogieuses de personnalités (Wotton le linguiste, Orinda la poétesse), mêmes artifices de rhétorique (le : « If I should say » dans la pièce à la duchesse de Buckingham se retrouve dans le : «If you will say » de celle à Balcarres), etc.
7. Comme exemples de périodes D ice on peut citer la première partie de l’élégie sur Mrs. Whitfield (11, p. 54), ou la strophe 5 de l’ode sur la Restauration (I, p. 423).
8. On the Death of Mr. William Hervey, I, p. 32, et: On the Death of Mr. Crashaw, I, p. 48.