CHAPITRE II
Longtemps Cowley se présente à nous comme poète pur, et ce n’est que peu à peu, vers le milieu de sa vie, qu'il se révèle prosateur. C’est dans les préfaces du volume de 1656 (préface générale, et préface aux Odes pindariques) que, pour la première fois, nous apparait sa prose. Vers 1659, il écrit son Discours sur Cromwell, vers 1661 sa Proposition pour fonder un collège des sciences, en 1663, sa Préface à Cutter of Coleman Street, et surtout, entre 1660 et 1667, il compose ses Essais. Or, ces dates sont celles de sa maturité, et, dans l’espace de ces dix ou douze ans, l’évolution s’est trouvée forcément restreinte. Il existe une prose de Cowley dont les traits permanents se retrouvent aussi bien dans les premières préfaces que dans les derniers essais 1.
Cette prose de Cowley, tous les critiques ont pris l'habitude de la juger par opposition à son style poétique, et de l’exalter, en rabaissant d’autant ce dernier. A les entendre, il semble que l’une est l’antithèse absolue de l’autre, et que Cowley a véritablement parlé deux langues : ils voient dans sa poésie le symbole des artifices mensongers de la convention, et dans sa prose le symbole de l’aisance simple et sincère. Y a-t-il vraiment tant d’écart entre les deux ? Nous ne croyons pas, quant à nous, qu’une étude attentive les montre séparées par une différence de nature, et qu'il suftise, pour les expliquer, de les opposer. Si nous les comparons, nous nous apercevrons tout de suite qu’elles ont nombre d’éléments communs; les différences ne nous apparaîtront qu’au-delà des ressemblances, et nous serons surpris de voir comment l’œuvre du prosateur et celle du poète s’éclairent mutuellement.
En prose, comme en poésie, sa phrase, du point de vue stricte-
1. Cf. l’étude méthodique des éléments de la prose de Cowley par William Minto (4 Manual of English Prose Literature, biographical and critical. Designed mainly to show Characteristics of Style, London, 1872). Nous sommes d’ailleurs loin d’être toujours d’accord avec ses conclusions.
ment grammatical, est correctement et clairement bâtie. Les constructions qui nous paraissent anormales, telles que l’emploi du pronom personnel au cas possessif comme antécédent d’une proposition relative 2, du cas possessif en « his », du double génitif 3, ou encore le passage grammaticalement inexpliqué du singulier au pluriel, l'emploi du verbe au singulier avec deux sujets 4, sont rares, et n’obscurcissent pas le sens.
Dans l’ensemble, la phrase de Cowley, considérée sous l'angle du style, oscille entre deux extrêmes. Lorsqu'il veut résumer sa pensée d’une manière frappante, il cherche à lui donner la brièveté dense de la fermule. Sur l’état social favorable à l’éclosion de
l’œuvre d’art il dira : « A warlike, various, and a tragical age, is
best to write of, but worst to write in » 5. Du mauvais poète religieux : « He is so far from elevating of Poesie, that he only abases Divinity » 6. De l’avare : « He is a slave to Mammon without wages »… « He’s a guardian Eunuch to his beloved Gold » 7. Des illégalités du gouvernement de Cromwell : «He shut up the Law it self close Prisoner…. » 8.
Au contraire, pour développer l’idée dans sa plénitude, il lui donne l’ampleur de la période. Nous en trouvons maiïint exemple dans le Discours sur Cromwell 9. Mais ses Essais, sur un ton plus familier, en renferment aussi un grand nombre :
As far as my Memory can return back into my past Life, before I knew, or was capable of guessing what the world, or glories, or busi-