The Garden, p
contente d'exposer lucidement, d’un ton égal et mesuré, l’idée qui l’intéresse. Et c’est bien cette allure lisse et unie, ce « monotone », qui fait le prix de sa meilleure prose, c’est-à-dire de celle des Essais.
Mais il n’est peut-être pas juste d’écraser le style de la préface de 1656 par comparaison avec celui des Essais, et si ce dernier, avec son aisance, la liberté mesurée. de ses rythmes, la limpidité de sa langue, nous paraît différer absolument de la pesanteur embarrassée de la préface, c’est à coup sûr que le talent de Cowley s’est développé, pendant ces dix ans, de façon surprenante, mais c’est encore, sans doute, pour une autre raison. Ce qui nous charme, dans la page que nous avons citée, c’est le ton et l’allure de la pensée, autant, sinon plus que le style; c’est l’art de l’essayiste. On ne saurait demander à l’écrivain, présentant un livre au public, de s'exprimer comme s’il s’adressait à un ami. Outre que les idées qu’il développe sont d’un tout autre ordre, il est tenu d’observer un certain décorum, de respecter, en un mot, les lois du genre. Et c’est bien la différence des genres qui accentue à l’excès, ici, la différence des styles. La comparaison de la préface de 1656 avec celle de 1663 fournit une base d’appréciation plus exacte 25.
Même dans les Essais, donc, se retrouvent les traits permanents de la prose de Cowley. Nous y apercevons toujours l’expression d’une pensée nuancée, qui s'accompagne de distinctions et de restrictions pleines de finesse. Son charme réside précisément dans cette fluidité, dans cette allure incertaine et un peu lente qui lui permet de déposer dans l’esprit du lecteur la pensée qu’elle porte. comme une rivière de plaine dépose, au cours de ses méandres, son limon fertile.
Mais la phrase, tout en conservant son allure fuyante, s’est dépouillée, épurée; elle semble avoir trouvé le secret de la mesure et de l’harmonie. Elle s’oriente vers l’idéal de précision élégante que le néo-classicisme atteindra. N’avons-nous pas vu Cowley louer, dans le livre de Sprat sur la Société Royale, la limpidité du style?
25. Il serait également injuste de comparer des lettres officielles, comme celles que Cowley écrivait, en 1659, au marquis d’Ormonde, forcément solennelles, alourdies de périodes allant jusqu’à l’emphase, et les quelques lettres familières qui nous restent, si vives, au contraire, et si alertes.
Lui-même, par la manière dont il recherche cet équilibre dans la clarté, est classique, tout au moins d’intentions.
Sa conception du style de la prose, toutefois, ne l’est pas “encore. M. Feuillerat a fait ressortir, à propos de Lyly, le demi-esclavage où la poésie tenait alors la prose. Sans vouloir comparer la prose poétique de l’auteur d’Euphues à celle de Cowley, nous pouvons dire que cette observation se vérifie pour ce dernier. En réalité, Cowley, en prose comme en vers, ne parle qu’une langue, n’a qu’un style. Pour le prouver, au risque de nous répéter, passons en revue, comme nous l’avons fait pour ses vers, les éléments constitutifs de cette prose. Les ressemblances sont teiles, d’ailleurs, que nous pourrons être plus brefs dans notre démonstration.
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La prose de Cowley puise aux mêmes sources, du point de vue du vocabulaire, que sa langue poétique. Tantôt elle prend aux expressions populaires leur verdeur concrète et leur vie, tantôt, au contraire, elle devient érudite et savante, donnant aux mots leur sens étymologique 27, empruntant leurs termes aux vocabulaires techniques 28. Parfois aussi elle s’adapte à la mode du jour, et
26. Par exemple : « To give the Devil (as they say) his right » (4 Discourse, p. 349, 1. 34); « and moved, as we say, every stone to fling at it » (Of Avarice, p. 437, 1. 10); « There’s no fooling with Life » (Of Procrastina- ÉLOTU D A2 25)
27. Les mots d’origine latine gardent leur sens primitif : « laborious » : pénible (Discourse…., II, p. 246, 1. 17); « reliques » : restes (Proposition, II, p. 258, 1. 36); « conversation » : fréquentation (Of Liberty, Il, p. 379, 1. 10: Of Solitude, II, p. 393, 1. 10; Of Obscurity, II, p. 399, 1. 22): « admirable » : étonnant (U/ Liberty, II, p. 379, 1. 22); « sollicitous » : soucieux (The Shortness of Life, II, p. 448, 1. 18); « impertinent » : sans raison légitime (Of Liberty, I, p. 383, 1. 20); « agreeable » : d’accord (Of Obscurity, p. 398, 18). etc.
Nous voyons même Cowley jouer sur l’étymologie des mots qu’il emploie : le nom de tyran n’est pas déshonorant : « Even Jupiter himself (your Juvans Pater) is so termed.…. », « and first he (Cromwell) found the common-wealth (as they then called it} in a ready stock of about 800 m. pounds, he left the common-wealth (as he had the impudent raillery still to call it) some two millions and an half in debt » (Discourse.., II, p. 353, 1. 25, et p. 368, L. 1 Cf. aussi sur le mot « hypocrite », préface à Cutter of Coleman Street, II,
28. Par exemple « schiomachy » (Discourse…., II, p. 353, 1. 225); « Ali-
s’incorpore des expressions des langages élégants, le Français et l'Italien 29. Elle garde sa préférence pour les termes abstraits pleins de solennité 30, et mélange volontiers l’abstrait et le concret 31.
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Ses images comportent les mêmes éléments de variété : antiques ou modernes, livresques ou vécues. Sans parler des citations qui forment la trame même des Essais, les souvenirs de l’Antiquité païenne et de l’Antiquité chrétienne abondent, souvent mélés 32, Quelques allusions à l’histoire et à la géographie nous rappellent l’homme d’étude que fut Cowley 33. Mais nous retrouvons au premier plan l’observateur de la civilisation et des mœurs de son temps. La nature continue à l’intéresser, surtout dans la
mony » (Of Avarice, I], p. 437, 1. 37); « formality » (Of Greatness, II, p. 433, 1. 35) ; tout un passage en termes héraldiques (Of Agriculture, II, p. 404, 1. 3); « laveer », terme nautique (Of Liberty, II, p. 379, 1. 29).
29. Nous trouvons des « banditos » (Discourse, II, p. 356, 1. 17), des « virtuosos » (1bid., p. 342, 1. 8), des « mosquitos » (au sens de mosquées) (Jbid., p. 369, 1. 11), des « magnificos » (Of Liberty, IL, p. 383, 1. 25), des « grandios » (Of Greatness, Il, p. 430, 1. 5), et des expressions telles que : « Cap-a-pe » (The Dangers of an Honest man, II, p. 443, 1. 4); « haut-goust » (Discourse, II, p. 371, 1. 39); « pour faire bonne bouche » (Of Liberty, II, p. 386, 1. 17); « valet de chamber » (Of Greatness, II, p. 431, 1. 39); « le jeu ne vaut pas la chandele » (The Danger of Procrastination, II, p. 453, 1. 18); « à corps perdue » (Of Myself, II, p. 459, LL 10; « equipage » (Discourse…., II, p. 356).
30. Citons au hasard : « intrinsical » (Of Liberty, II, p. 385, 1. 40), « immanity » (Ibid., p. 379, 1. 29), « medium » (Jbid., p. 381, 1. 34), etc.
31. Ainsi « contraries » veut dire : adversaires (The Dangers of an Honest man, II, p. 445, 1. 10), « capacities » : les gens intelligents (Discourse, 11 p.303, 1/6):
32. Cf. dans la Préface de 1656, les souvenirs littéraires, qui prennent normalement la forme de citations : sur Horace (p. 6, 1. 38; p. 8, 1. 22, 27), sur Ovide (p. 7, 1. 27), sur Martial (p. 8, 1. 36), sur Thémistocle (p. 455, 1. 16), sur Virgile (p. 10, 1. 10, 17); et, mêlés à eux, une allusion à saint Paul (p. 7, 1. 4). Dans le Discours sur Cromwell, les exemples tirés de l’histoire ancienne (I, p. 351, L. 4; p. 359, 1. 8; p. 360, 1. 24; p. 365, L. 24; p. 366, 1. 4) et de la Bible (IL, p. 364, 1. 36; p. 367, L. 6), de la Bible et de l’Antiquité mêlés (Jbid., II, p. 367, 1. 12, 29). Dans les Essais nous trouvons côte à côte Cicéron et saint Paul (Of Liberty, Il, p. 380, 1. 1), Pindare et saint Mathieu (The Shortness of Life, II, p. 448, 1. 29...) et nous passons naturellement de Virgile à la Bible (The Garden, II, p. 421, 1. 1..., 1. 12).
33. Guy Fawkes (Discourse, II, p. 365, 1. 15), Louis XIII (Of Greatness, II, p. 430, 1. 25), le pic de Ténériffe (bid., p. 433, 1. 16), Charles V (Préface de 1656, p. 6, 1. 20).
mesure où elle mène à l’histoire naturelle et à la science 34, et c’est l’homme qui le captive, dans ses activités diverses 35.
Autant que par leur variété, ces images se racleteonl par leur abondance. Il n’y a guère de phrase un peu importante qui n’en contienne. Elles forment, semble-t-il, le complément nécessaire et l’idée, et l’accompagnent de leur commentaire concret. Rappelons-nous le « style orné » de Lyly, de Shakespeare, des autres Elisabéthains 36, et nous trouverons la source de ce besoin d'images qui possède Cowley. Oui, sa prose est encore proche de la poésie. On pourrait dire que son intelligence crée et organise la pensée, mais que c’est son imagination qui l’exprime. L'image jaillit spontanément de l’idée, et la souligne par son appel concret à nos sens. Ecoutons Cowley protester, dans la préface à sa Proposition, contre la souveraineté d’Aristote. Certes, il ne veut pas, dit-il, rabaïisser le mérite de ce dernier.
But it were madness to imagine that the cisterns of men should afford us as much, and as wholesome waters, as the Fountains of nature...
Ce n’est pas la lecture des livres, mais l’observation directe du monde qui permet le progrès :
34. Quelques observations : sur les hannetons qui vous volent maladroitement au visage (Of Liberty, Il, p. 382, 1. 25), les pies qui volent tout ce qui brille (Of Avarice, II, p. 436, 1. 31), viennent peut-être de sa propre expérience; mais d’autres : sur les autruches qui avalent et digèrent les objets les plus inattendus (Of Avarice, Il, p. 436, 1. 28), sur les plantes qui se détournent les unes des autres par une antipathie mystérieuse (Of Myself, II, p. 456, 1. 11), sont évidemment puisées dans une histoire naturelle, selon la tradition établie par Lyly. Notons aussi une allusion aux plantes artificielles que fabriquent les alchimistes (A Discourse, II, p. 359, 1. 40) où nous trouvons une preuve de la curiosité scientifique de Cowley, beaucoup plus que de son amour de la nature.
35. La liste complète de ces images serait fort longue. Citons-en quelquesunes : sur les pièces fausses (Préface de 1656, I, p. 5, 1. 25), le mélange des vins (bid., 1. 33), la banqueroute (bid., p. 8, 1. 25), le théâtre (Of Liberty, II, p. 384, 1. 14), le jeu (The Danger of Procrastination, II, p. 452, 1. 27), les charlatans (Of Liberty, II, p. 380, 1. 13); les voleurs (Of Solitude, II, p. 393, 1. 29), la médecine (Of Obscurity, IL, p. 398, 1. 37; Discourse, p. 362, 1. 29), les sorcières (Préface de 1656, p. 4, I. 24), les enfants bâtards (ibid. p. 4, 1. 9), ou venus avant terme (Jbid., p. 9, 1. 13), le navire dans le calme ou dans la tempête (Of Solitude, II, p. 392, 1. 30; The Danger of Procrastination, IL, p. 453, 1. 20), l’armée (The Dangers of an Honest man.…., II, p. 443, 1. lCEPRe Danger of Procrastination, II, p. 454, 1. 27...).