E. Gosse. Life and letters of Donne, II, p
13. T. S. Error. Homage to Dryden, p. 30. R. L. Megroz, dans un article sur The Wit and Fantasy of Donne (The Dublin Magazine, April-June 1926) attribue la vogue actuelle de Donne à l’union de « intellectual dissatisfaction with emotional fervour ».
œuvre on pourrait simplement prendre le contre-pied des œuvres contemporaines.
La perfection formelle n’est plus, pour lui, que l'accessoire, et l’art, dépourvu de valeur intrinsèque, doit soumission et obéissance à la pensée. Pourquoi, par respect pour une tradition désuèête, emprunter des images à une mythologie à laquelle nul ne croit plus ? Pourquoi s’obliger à suivre des lois factices d’harmonie et de régularité ? Par réaction contre le style « flamboyant » des Spensériens 14 il tire de lui-même sa langue et son style. La science, la philosophie médiévale, la logique et la rhétorique des Universités, la vie quotidienne, lui fournissent ses comparaisons, ses métaphores, ses procédés. Termes savants ou termes vulgaires lui sont également bons, pourvu qu'ils expriment fidèlement l’idée 15. Par réaction contre les poèmes rigides, il se tourne vers les formes brisées des strophes hétérométriques, et s’essaye au vers libre 16. Tous ses vers respirent l’ardeur de lPémancipation nouvellement conquise. Il ne veut pas se mentir à lui-même, il revendique la liberté d'exprimer directement ses idées et ses sentiments, et de les analyser sans entraves.
Il réussit ainsi à créer un art complexe, si libre dans son audace qu’il semble parfois anarchique, où une pensée tourmentée s’exprime laborieusement dans un chaos d'images surprenantes et de
14. L'expression est employée par GriErRsoN (The first half of the Seventeeñth Century, p. 153).
15. Notons qu’il n’y a dans sa langue, ni dans son style, aucun élément artificiel. Il utilise ses connaissances, celles des hommes cultivés de son temps. 16. Carew a très nettement marqué la révolution accomplie par Donne : « The Muses garden with Pedantique weedes O’respred, was purg’d by thee; the lazie seeds Of servile imitation thrown away; And fresh invention planted.…. »
. « Thou hast redeem’d, and open’d us a mine Of rich and pregnant phansie, drawne a line Of masculine expression...
La langue n’était pas assouplie :
. « Yet thou maist claime From so great disadvantage greater fame, Since to the lawe of thy imperious wit Our stubborne language bends, made only fit With her tough thick-rib’d hoopes to gird about Thy giant phansie, which had prov’d too stout For their soft melting phrases... »
(An Elegie upon the Death of Dr. Donne...).
rythmes heurtés; art inégal et difficile, passant sans transition du sublime au grotesque, qui captive et déroute à la fois le lecteur. »
Pour ses contemporains, cet art fut une révélation fulgurante et Carew a bien exprimé le sentiment général qui accueillit l’œu-
vre de Donne lorsqu'il s’est écrié : … ta flamme...
Committed holy Rapes upon our Will,
Did through the eye the melting heart distill,
And the deepe Knowledge of darke truths to teach, As sense might judge, what phansie could not reach.
Ils furent entraînés, presque malgré eux, à sa suite, et devinrent ses disciples, formant ce que l’on est convenu d’appeler « l’école métaphysique ».
Mais une œuvre subjective à ce point, dont tous les éléments culminent dans l’expression d’une personnalité, si elle offre beaucoup de tentations, offre encore plus de dangers pour les imitateurs. Donne n'est-il pas inimitable ? Et Cowley n’aurait-il pas pu dire de lui, comme de Pindare :
The Phoenix Donne is a vast species alone ?
C’est l’opinion de certains critiques qui se refusent à croire à l’existence d’une école distincte née de son influence, et considèrent Donne comme un isolé 17.
Il nous semble néanmoins difficile de nier qu’il existe un groupe de poètes dont l’œuvre rappelle, dans ses grandes lignes, les tendances et les formes de celle de Donne. Il y a certes entre l’œuvre du maître et celle des adeptes tout l’écart qui sépare l'original de l’imitation. Ce qui était spontané chez Donne devient chez eux le fruit d’un labeur conscient. Là où il apercevait un affranchissement des formules traditionnelles, ils voient des règles, nouvelles sans doute, mais impérieuses autant que les anciennes. Il y a chez eux une imitation délibérée de son art, qui crée bien, vers le milieu du siècle, une convention et une école « métaphysique ». Les poètes de ce groupe peuvent différer par leurs aspi-
LAC par exemple E. Dowpen. New studies in Literature, p'A92%et F. E. Schelling. English Literature during the lifetime of Shakespeare, p. 377.
rations et l’ensemble de leur œuvre. Les uns, comme Crashaw, Herbert, Vaughan ou King, exhalent dans leurs vers leur ferveur religieuse, les autres sont poètes de cour et royalistes comme Cleveland et Cowley, républicains comme Marveil 18. Certains sont sensuels et mystiques, comme Crashaw, ou obéissent, comme Cowley, au bon sens. Quels que soient les sujets qu’ils traitent, quelles que soient les différences que nous constations entre leurs goûts et leurs tempéraments, ils n’en possèdent pas moins en commun un certain nombre de tendances qui donnent à leurs œuvres, sous leur diversité de surface, une unité foncière.
Comme Donne, ils adoptent une attitude avant tout intellectuelle. Ils considèrent toutes les questions du point de vue de l’abstraction. Ils réduisent tout en concepts, qu’ils analysent avec [a même ingéniosité raffinée. Herbert transporte dans la poésie religieuse l’introspection subtile et les états d’âme que Donne avait introduits dans le lyrisme amoureux. Crashaw chante la joie de l’amour divin, mais a l’air de penser, encore plus que de sentir, Sa passion mystique, faisant pour les émotions ce que Donne avait fait pour les idées. Les procédés qu’ils emploient sont ceux de Donne, ils tirent d'eux-mêmes leurs images et s’appliquent à les condenser ou à les développer en conceits. Et, sans doute, le conceit épigrammatique de Crashaw n'est-il pas identique à celui de Cowley, mais ils ne diffèrent pas de nature. Ils recherchent toujours l’éclat, la surprise. Tous ces poètes sont, à des degrés variables, et avec plus ou moins de bonheur, les disciples conscients de Donne. Si leur pensée et leurs soucis nous semblent différer de ceux du Maître, c’est moins par indépendance à son égard, que parce qu’ils appartiennent à une génération postérieure, et l’évolution fatale des esprits suffit à expliquer beaucoup de ces différences.
De tous ces poètes, aucun ne nous paraît plus proche de Donne que Cowley, encore qu’il soit un des plus éloignés dans le temps, et nous sommes de l’avis de ceux qui voient en lui le dernier représentant de l’esprit métaphysique 19. Il a le tempérament
18. Nous n’aspirons pas à donner ici une liste complète des poètes métaphysiques mais seulement indiquer les noms les plus représentatifs. 19. C’est l’opinion de Grierson. Metaphysical Lyrics of the Seventeenth Cen-
tury, p. 66.
« métaphysique », l'inquiétude de comprendre, la soif d’analyse. Son intelligence rompue, comme celle de Donne, aux gymnastiques dialectiques, se complaît dans la poursuite des idées, et par les méandres subtils du « wit » aboutit au conceit. La poésie métaphysique chez lui n’est pas seulement une acquisition voulue, une concession faite à la mode du jour — concession désastreuse qui nous aurait privés d’un grand poète, comme le voudrait Southey 20.
Que cette sorte de poésie correspondait à un besoin de sa nature, c’est ce que la lecture de ses premières œuvres nous permet d'affirmer. On ne saurait prétendre, assurément, qu’elles soient proprement « métaphysiques ». Par tout ce qu’il suppose d’intellectualité et de culture, le genre métaphysique est inaccessible à l'enfance. Mais on peut trouver dans les Poeticall Blossomes et dans Sylva le germe de la poésie de la maturité. Les épithètes y sont recherchées 21, les images curieuses 22, les distinctions subtiles s’allient à la phraséologie traditionnelle 23, les mots s’opposent brusquement 24 ou sont violemment rapprochés 25, les hyperboles abondent 26. Les réalisations de l’homme s’ébauchent dans l’œuvre enfantine. Dans cette orientation vers le subtil et le rare, nous trouvons les promesses du conceit futur. Déjà les