Préface à Cutter of Coleman Street, II, p
Sans doute, il pourrait trouver des raisons à son admiration; l'étude des Anciens prouve leur excellence : l’Iliade et l’Enéide sont des œuvres sublimes; la Poétique d’Aristote a doté l'art de règles éternelles. À quoi bon? Cowley donne ici le pas au senti-
ment sur la raison. En face des Anciens, son sens critique se tait; Ÿ il se fait humblement docile à leurs enseigements. Il suffit qu’une ë œuvre soit antique, et surtout virgilienne pour mériter tous les H éloges. Le salut de l’art réside à ses yeux dans l’imitation des È
classiques. Aussi, le voyons-nous mettre au pillage, comme l’avaient fait chez nous les poètes de la Pléiade, les trésors poétiques de la Grèce et de Rome; il compose une épopée virgilienne, de grandes odes inspirées de Pindare, des odes familières à la manière d’Anacréon et d’Horace. Il traduit de nombreux passages de ses poètes favoris, Virgile, Horace, Martial, et aussi Catulle, Claudien, Sénèque. Non content de les transposer en langue anglaise, il s’aventure sur leur propre terrain, il rivalise avec eux en vers latins, il leur emprunte leurs procédés, leurs mètres et leur style.
Et non seulement il prend aux Anciens leur art, il s’assimile aussi leur pensée. Sa philosophie de la vie paraît, à bien des égards, malgré sa sincérité profonde, une émanation de la sagesse antique. Nous avons pu la définir comme un épicurisme inspiré de Martial et d’'Horace. C'est à eux, souvenons-nous de ses Essais, qu’il emprunte ses règles de conduite, et c’est, si l’on peut dire, par leur bouche que bien souvent il exprime son idéal. Leurs paroles lui viennent si naturellement à l’esprit qu’il ne songe pas à se défendre contre leur tyrannie amicale. Il ne cherche pas d’expression personnelle pour ses idées, tant il sent qu’elles sont aussi les leurs.
Il a, en effet, pour certaines de leurs théories, le même respect que pour leur art. Il semble parfois abdiquer sa liberté de pensée, et renoncer à l’indépendance de la Raïson. S’il aime la nature, sans bien la connaître, c’est parce qu’ils l’aimaient. Il la voit par leurs yeux et il la célèbre avec leurs accents. Il est allé à Chertsey, de son propre aveu, les yeux bandés par la convention pastorale: il clame sa haïne de la ville, son mépris des honneurs et de l’argent, son horreur de la société des hommes, avec l’indignation emportée de Juvénal et de Perse, plus qu'avec la sienne propre. Car,
citadin, il a vécu à la ville, courtisan, il s’est accommodé de la fréquentation et de l’appui des grands, optimiste et doux par nature, il n’a pas l’âme d’un Alceste. Croit-il vraiment que le vice s’attache naturellement à la ville, comme l’innocence à la campagne, ou du moins le croirait-il de lui-même, si des maîtres qu’il ne songe pas à contreure ne venaient le lui affirmer? Il obéit, il répète, sans vouloir üiscerner, ni raisonner. Spectacle étrange, que cette abdication d’une intelligence si hardie par ailleurs, et qui nous permet de mesurer l’emprise des Anciens sur l’âme de Cowley. L'amour de l’Antiquité est chez lui une seconde naiure.
11 la découvre avec l’ardeur enthousiaste des grands humanistes de la Renaissance, il la transplante dans son œuvre avec le pieux respect de nos poètes de la Pléiade; il se délecte de ses légendes autant qu’un Marlowe. Mérite-t-il toutefois de figurer à côté de ces purs amants de l’Antiquité? Il a d’autres préoccupations que celles de la beauté antique. Proche du XVI: siècle par sa fougue, son humanisme est bien du XVII: siècle par son adaptation réfléchie. Cowley, nous nous en souvenons, n’admet pas l’art pour l’art, pas plus qu’en philosophie la métaphysique, parce que ce sont des doctrines sans aboutissement immédiat. Il considère instinctivement les choses sous l’angle de leurs applications possibles. L’artiste et le moraliste qu’il est, trouvent dans la littérature antique une mine infiniment riche, où puiser des formes d’art supérieures, et des pensées qui répondent à son idéal. Les admirer, les imiter, ne lui suffit pas. Il veut en tirer parti, les faire servir à ses fins propres. Comme Ben Jonson, il reste Anglais et chrétien. Son humanisme est une conquête.
Il ne veut pas, comme les poètes de la Renaissance, belléniser ou latiniser l'Angleterre, mais, au contraire, angliciser, moderniser, christianiser les productions de la Grèce et de Rome, pour les mettre à la portée de ses contemporains. Il veut faire profiter ceux-ci de tout ce qu’elles renferment de sagesse et de beauté, sans leur demander d’abjurer leur caractère d'hommes des temps modernes et d’Anglais. Nulle part on ne voit mieux le dessein de Cowley que dans sa tentative pour acclimater l’ode pindarique, et dans sa théorie de la traduction libre. Maïs on pourrait le retrouver aussi à la base de la Davidéide et des Anacréontiques.
Dans tous les cas, il veut enrichir le patrimoine artistique de son pays: il a moins le souci de permettre à ses compatriotes d'admirer et de comprendre directement les Anciens, que celui de leur fournir les moyens de créer une littérature plus parfaite de forme et plus riche de substance. Ses Essais même ne sont-ils pas, en un sens, une tentative pour leur offrir un agréable résumé de la sagesse antique ?
Son humanisme se met donc au service de la cause nationale. Il se met également au service de la religion chrétienne. Le christianisme, Cowley s’en rend bien compte, a creusé entre le monde moderne et les Anciens un infranchissable fossé 5. Nous savons quelle place tient la religion dans son œuvre et dans sa pensée. La Bible fait partout sentir son influence. L’esprit de la Réforme le domine, et lui inspire l’horreur du paganisme en littérature. Lorsqu'il regarde l’Antiquité à la lumière de sa foi, les fables gracieuses de la mythologie ne le séduisent plus, il ne voit plus dans les Anciens que des païens, et dans leurs œuvres que le produit de folles superstitions. Il regrette que des héros comme Brutus n’aient pas reçu la révélation de la Vérité, et leur égarement le remplit de pitié méprisante.
Mais, son admiration pour la perfection de l’art antique restant intacte, il rêve d’une fusion entre la beauté païenne et la vérité chrétienne. L'influence de la Réforme s’unit en lui à celle de la Renaissance, et la corrige. Le chrétien s’allie à l’érudit pour créer un art nouveau. Et nous le voyons chanter, avec les accents de Virgile (ou du moins qu’il voudrait tels), la glorieuse ascension de David vers le pouvoir, et célébrer sur le mode pindarique les miracles de Moïse en Egypte, le mystère de la Résurrection, ou la Passion du Christ. Son humanisme s’épanouit en poèmes chrétiens.
C’est dans cette fusion de l’art classique et de la pensée moderne que réside, en ce domaine, l’originalité de Cowley. Toute la Renaissance avait pris, comme il le fait, l'Antiquité pour modèle, mais avec l’idée de faire revivre la beauté antique pour ellemême. De nombreux poètes du dix-septième siècle commençant
ee La dernière strophe de l’ode sur Brutus exprime nettement cette idée Cor
avaient, par ailleurs, mis leur talent au service de leur foi, mais leurs Emblèmes et leurs narrations versifiées gardaient un accent médiéval. Dans la croisade contre la littérature d'inspiration païenne qui groupe les esprits sérieux du temps, aucun n’avait conçu le dessein hardi de combattre les Anciens avec leurs propres armes. Cowley est le premier à avoir délibérément transformé en hymnes chrétiens les odes et l’épopée classiques. Il a eu le mérite de dominer son humanisme, et malgré les liens si forts qui l’unissaient à lui, de ne pas en devenir l’esclave.
Même au plus fort de sa soumission aux règles de l’art antique, du reste, il ne renonce pas entièrement à son indépendance. Ses protestations de fidélité à Virgile ne l’empêchent pas d'introduire dans la Davidéide des stances lyriques. Lorsque, dans les Essais, il cite ou traduit les Anciens, il ne se fait pas faute de déformer la lettre, et même l'esprit du texte, pour l’adapter au thème qu'il développe; et nous savons quelles libertés il prend avec l’ode pindarique; le moderne, l’homme du XVII siècle, dictant ici ses préférences à l’humaniste au nom du principe de l’évolution du goût.
Car la raison de Cowley veille toujours, et, même quand elle paraît courbée sous le principe d’Autorité, elle cherche à garder une certaine liberté d’allures. Elle n’y réussit que d’une manière bien imparfaite sur le terrain de la poésie. Nous l’avons vue plus heureuse en d’autres domaines.
Nous savons au nom de quelle théorie Cowley légitime son rationalisme. D’un côté l’art, en tant que mode d’expression, lui apparait immuable, toujours semblable à lui-même. Il existe « sub specie aeternitatis ». Car l’esprit de l’homme, qui le crée de toutes pièces 6, ne change pas; un cerveau, il y a deux mille ans, valait un cerveau d’aujourd’hui. L'art n’est donc pas susceptible de progrès. L'idéal a été fixé, la perfection atteinte une fois pour toutes par les Anciens. Leurs règles doivent être les
6. Rappelons-nous la classification des sciences au début de la Proposition (II, p. 245).
nôtres. Chercher ailleurs, c’est vouloir s’égarer. D’autre part, l’homme ne cesse de conquérir le monde, Nous déchiffrons peu à peu l’énigme de l’univers, et l’œuvre d’une génération n’est qu’une étape vers un progrès plus grand. Le passé ne saurait engager l'avenir. Il lui transmet les résultats acquis, puis disparaît. Le respecter aveuglément, se laisser lier par lui, c’est, de gaieté de cœur, se condamner à piétiner sur place. Or, l’homme doit aller de l’avant, et, dans cette marche vers les horizons nouveaux, il ne doit avoir qu’un guide : La Raison.
Et nous voyons le culte de la Raison transformer Cowley l’humaniste en révolutionnaire. Il s’insurge contre la grande idole des siècles précédents, contre Aristote. La philosophie et la science médiévales lui paraissent puériles, et il acclame l’avènement d’une philosophie et d’une science nouvelles, fondées sur la connaiïissance précise et l’examen rationnel des faits. Echappant à l’emprise de la tradition, il fait siennes les idées les plus audacieuses de son temps. Ses maîtres sont à peine ses aînés. À Falkland, il prend son idéal de religion claire, modérée, tolérante, et le loyalisme clairvoyant de sa politique; Hobbes lui transmet l’amour d’une philosophie positive logiquement ordonnée; il puise chez Bacon et chez Harvey sa conception de la science expérimentale. Sur tous ces points, il se montre comme le précurseur du XVIII siècle, et non plus comme l'héritier du XVI‘. Alors que beaucoup de ses contemporains vivaient du passé, il aperçoit le germe naissant des temps modernes. Nous connaissons par les controverses que suscitèrent les premiers travaux de la Société Royale la résistance passionnée à laquelle se heurta la science à ses débuts. Le « New Learning », dans sa lutte contre la routine des siècles, semblait à certains esprits le commencement de l’anarchie. D’autres, par contre, en nombre plus restreint, comprenaient la nécessité de l’avênement d’une ère de Raison, et Cowley partage avec eux le mérite d’avoir perçu l’orientation nouvelle. Il les dépasse par la netteté de sa perception. Son originalité consite sur ce point à avoir exprimé clairemeni ce que la plupart sentaient obscurément. Par sa Proposition et son Ode à la Société Royale, il a contribué dans une large mesure à développer et à affermir le rationalisme hésitant, et nous pouvons voir en lui un des hommes qui ont le plus activement préparé l’œuvre du XVIIT siècle.
Son œuvre proprement littéraire porte, elle aussi, la double empreinte du passé et du présent. Par bien des traits elle rappelle la période élisabéthaine, par d’autres, elle annonce, et permet la venue de Dryden. La poésie de Cowley possède une valeur de signe. Il nous semble possible d’y distinguer trois étapes. Ses premiers maîtres ont été Spenser et Ben Jonson: mais Cowley ne tarde pas à les abandonner pour se soumettre au génie impérieux de Donne; parvenu à la maturité, il semble se ranger aux côtés des néo-classiques : Denham et Waller.
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Spenser, Jonson et Donne ont présidé à la formation de Cowley. S'il est vrai que ces trois grands noms représentent les influences qui ont déterminé la physionomie littéraire de la première moitié du XVIl° siècle, l’œuvre de Cowley nous offre l’image fidèle de son temps 7.
Spenser, il nous l’a lui-même confié, se trouve aux sources mêmes de son génie poétique, et ses deux premiers poèmes Pyramus and Thisbe, Constantia and Philetus, avec leur amour des belles légendes chevaleresques, la douceur mélodieuse de leur expression, la recherche marquée d’un rythme harmonieux, résonnent comme un écho malhabile de son chant. Beaucoup plus tard, nous percevons dans les strophes lyriques où il essaie sa virtuosité, surtout dans son emploi de l’alexandrin final, la trace des mètres spensériens.
Mais des différences trop profondes le séparent de son premier maître pour qu’il lui soit longtemps fidèle. Spenser est avant tout un imaginatif et un sensuel. Il se meut dans un monde enchanté de visions que son imagination plastique anime d’une vie de rêve. Il se plaît à chanter la splendeur des sons, des couleurs et des formes. Il a le culte de la Beauté et de l’'Harmonie. Cowley l'intellectuel ne pouvait demeurer son disciple. Le Vrai l’attire, plus
7. Cf. sur ce point F. E. Scmezuinc. The English Lyric, p. 76, et Barrett WaNpeLc. The Temper of the Seventeenth Century in English Literature, p. 122.
que le Beau, le monde sensible existe à peine à ses yeux. Il ne voit dans l’univers que l’homme, et, dans l’homme, seul l’esprit l’intéresse. Les points de contact entre le maître et l'élève étaiént, dès l’origine, tout extérieurs, et même l’harmonieuse mélodie qui avait charmé les sens du poète-enfant était, au fond, étrangère à sa nature.
Les liens qui l’unissaient à Ben Jonson étaient infiniment plus forts. Jonson et Cowley appartiennent à la même famille d’esprits, et l'identité de leur culture et de leurs goûts renforce les
affinités de leurs tempéraments. Aussi voyons-nous sans étonne-
ment Jonson servir de modèle à son cadet. Il inspire sa comédie The Guardian, et c’est sans doute lui qui lui révèle l’art de la poésie de circonstance. Les courtes pièces du recueil de 1636, par leur emploi habile de l’antithèse, par leur composition soignée, et la fermeté de leur dessin montrent en Cowley un élève appliqué du grand Ben. Il lui doit aussi assurément une bonne partie de ses théories littéraires. Mais il est difficile de déterminer avec quelque exactitude cette influence de Jonson, du fait de la similitude de leurs goûts personnels et de l’identité des sources où ils puisent.
Ils diffèrent au reste, sur des points importants. Ben Jonson est trop purement « classique » pour Cowley. Il a, en toutes choses, pris parti. Aucun conflit ne vient le troubler, aucune complexité n’obscurcit son œuvre. C’est un parfait serviteur de la Raison. Or, nous savons la lutte incessante que Cowley doit livrer pour se libérer du joug du passé. Bien qu’il soit engagé sur la route du classicisme, il reste en lui un fonds trouble qui se complait aux subtilités des raisonnements tortueux. Il a sans doute hérité cette tendance de la dialectique médiévale dont il a fait à l’Université le long apprentissage; elle a, en outre, été renforcée en lui par l'habitude des raffinements sentimentaux des Pétrarquisants, comme par les recherches de langage de Lyly et des admirateurs d'Euphues. Jonson ne manque certes pas de finesse, et l’on a pu remarquer avec raison que son chef-d'œuvre « Drink to me only with thine eyes. » a pour fondement deux conceits 8 Mais
8. Cf. R. M. ALDen. The lyrical Conceits of the metaphysical Poets, p. 197.
il n’a pas le goût « métaphysique » de la subtilité pour elle-même. Or, Donne le possède à un degré éminent, et c’est vers lui que Cowley se tourne comme vers son maître véritable. Ses œuvres principales : la Davidéide, The Mistress, les Odes pindariques, et tous les poèmes de cette période centrale de sa vie, sont écrits sous le signe de Donne.
Donne est un Elisabéthaïin 9. Il est ardent, exalté autant que ses contemporains: La passion anime son œuvre d’une vie intense, et l'imagination l’illumine de ses éclairs 10. Mais il applique sa véhémence à de nouveaux objets, et il fait de ses dons un usage contraire, à tel point qu’on a pu l’appeler « l’anti-Spenser » 11. Son exaltation traduit, non la joie, mais l’inquiétude de vivre. L’angoisse a remplacé l’allégresse. A l’opposé du monde de Beauté où se complaisaient dans un sensualisme à demi païen les lyriques charmeurs, les Spenser, les Sidney, Donne découvre l'univers tourmenté des âmes, un chaos d’incertaines croyances, de doutes et de craintes, où résonnent comme un glas les sombres avertissements de la Bible. Sous l’influence de l’individualisme et du scepticisme philosophique de la Renaissance, la pensée médiévale s’effrite. L'esprit de libre examen bat en brèche le dogmatisme des Thomistes. À la certitude succède la recherche inquiète de la Vérité. Donne est la victime de ces luttes. Toute sa vie est une aspiration vers l’absolu, et le relatif qui l’entoure lui est une ‘orture... « I find nothing without perplexities » s’écrie-t-il par
9. Ici encore nous ne prétendons pas expliquer Donne, maïs nous devons, pour définir la position de Cowley par rapport à lui, dire quelques mots de la nature de son œuvre.
10. C’est le premier trait que note Carew dans son Elégie sur Donne. Il nous manquera toujours, lui dit-il :
. « the flame Of thy brave soul, that shot such heat and light As burnt our earth, and made our darkness bright. » (An Elegy upon the Death of Dr. Donne, Dean of St.-Pauls, v. 14... The Poems and Masque of Thomas Carew..., edited by Joseph Woodfall Ebsworth, London, 1893, p. 111).
11. E. Lecouis. Spenser, p. 221. Cf. sur toute cette question P. LeGours.
A. Marvell, pp. 45-65.
fant du langage. Il pourrait le dire de tout le reste 12. Le doute ne représente pas pour lui, comme pour Montaigne, un séjour de “epos nonchalant, une source de délicates jouissances, maïs plutôt la souffrance de l’effort impuissant.
Aussi aspire-t-il à connaître l’essence des choses. Il veut comprendre, il s'efforce d’écarter le voile trompeur des apparences, et il scrute l’esprit humain avec une âpre lucidité. Il fuit les chemins tracés, tout ce qui a l’air facile et banal. Il tente d’arracher aux choses leur mystère, et nous croyons voir un inquisiteur, tour à tour violent et sarcastique, toujours impitoyable dans son désir d’arracher des aveux. Il utilise en virtuose les ressources de la dialectique. Idées et sentiments sont par lui dépouillés des associations traditionnelles qui les enveloppent, et disséqués fibre par fibre. Son arme est moins le lyrisme que la rhétorique, son attitude moins celle d’un poète que d’un philosophe.
C’est cependant un grand poète. Car ses analyses ne sont jamais froides ni impersonnelles. Il déchiffre le monde, scrute l’esprit humain, sans jamais, pour ainsi dire, sortir de lui-même. Son individualité puissante ne s’efface pas derrière les problèmes les plus abstraïits, mais les domine, et les transfigure en thèmes lyriques. La pensée n’est pas séparée, chez lui, du sentiment, mais, au contraire, la fusion du plan intellectuel et du plan sentimental est parfaite. Suivant l’heureuse formule de T. S. Eliot « a thought to him was an experience » 13,et l’on pourrait ajouter, sans se tromper, qu’il pense ses émotions. D’où les résonances étranges de sa poésie, le courant de vie ardente qui traverse ses spéculations métaphysiques, et ses conceits les plus extravagants, l’accent de sincérité qui donne à l’œuvre entière l’allure d’une mystérieuse confession.
Cette entière sincérité caractérise aussi son art. Il écrit comme si personne avant lui n’avait écrit, il ignore délibérément toutes les règles et les conventions qui gouvernaient alors la poésie. II crée dans un splendide isolement. Si bien que pour définir son