CAREW. An Elegie on the Death of Dr. Donne, v
31. Nous aurions tort de voir là un retour vers l’artificiel, nous connaissons la sincérité de l’humanisme de Cowley. Sa culture classique lui rend, au fond, la mythologie aussi familière et réelle, que sa culture théologique, pour Donne, la scolastique médiévale.
aujourd’hui, par des images scientifiques auxquelles nous sommes mieux préparés. Il la rend, en somme, à la fois plus banale et plus moderne, et son originalité réside dans la découverte de cette formule inattendue de compromis.
Ne peut-on se demander, dès lors, si son œuvre ne représente pas la poésie métaphysique mieux que celle même de Donne — si du moins on croit comme nous le faisons que cette poésie correspond à une réalité objective, et n’est pas l’apanage de Donne seul ? Donne la découvre, et, avec la foi enthousiaste du néophyte, la porte à ses limites extrêmes. Venu plus tard, Cowley ne connaît pas ses émerveillements. Il trouve la poésie métaphysique toute formée, il l’adopte sans trouble, et l’adapte avec une joie plus sage. Sa raison intacte lui dicte les adoucissements nécessaires. Il la ramène vers la mesure. Même lorsqu'il réduit son originalité en lui intégrant les sources traditionnelles de poésie, il la rapproche de la normale. Et il nous semble qu’il l’aide à se définir selon son orientation profonde. S’insurgeant contre les excès de l’imagination et de la sensibilité élisabéthaines, Donne avait d’un seul coup voulu soumettre la poésie à l'intelligence. Le lyrisme amoureux aussi bien que les hymnes religieux avaient dû se plier chez lui à la tyrannie de la pensée. Mais cette révolution accomplie, ne l’oublions pas, par un élisabéthain, garde encore des traces profondes de l’ancien régime. L’intellectualisme retentit des cris de la passion, et l’imagination, qu’elle puise aux austères sources médiévales ou dans le réalisme de la vie quotidienne, lui impose souvent sa fougue. Avec Cowley, l’intellectualisme triomphe. La passion est éliminée, et l’imagination, maîtrisée, devient la servante docile de l'intelligence. L'intelligence elle-même se transforme. Car, chez Donne, elle semble procéder plus par intuitions que par raisonnements; elle part des données immédiates de la conscience, et doit, pour s’exprimer, avoir recours à l’image. L'idée est sentie autant que comprise 32. L'intelligence de Cowley est, elle, rationnelle; elle s'appuie avant tout sur la logique. Nous assistons chez lui au triomphe de la Raison. C’est l’aboutissement légitime de la réforme de Donne.
32. N’avons-nous pas vu M. Bergson traduire en métaphores et en comparaisons poétiques une pensée dont le raisonnement ne pouvait atteindre la délicatesse nuancée ? L’intelligence de Bergson s'apparente à celle de Donne.
Et au point de vue purement formel, les Odes pindariques de Cowley ne représentent-elles pas le but vers lequel devaient s’acheminer les audaces métriques de Donne? Il est bien curieux, comme on l’a remarqué 33, que Donne, après avoir expérimenté par trois fois le vers libre, ne s’y soit pas tenu et se soit contenté de la longue strophe hétérométrique. Nul mètre ne pouvait cependant
lui donner une indépendance comparable 34. Le vers libre, la stro-
phe libre semblaient être les instruments tout désignés d’une poésie où l’idée, imposant à la forme ses lois, ne souffrait pas d’entraves. C’est ce que Cowley a eu le mérite de comprendre et de mettre en pratique dans ses Odes pindariques. Et le choix de cette forme poétique, comme l’emploi fréquent qu’il en a fait, indique, à notre avis, autant que n’importe quel trait de sa pensée ou de son style, qu’il possédait vraiment l’instinct « métaphysique » et qu’il a su, non sans indépendance, poursuivre l’œuvre commencée par Donne.
Les Odes pindariques marquent l’apogée, maïs aussi l’extrême limite de la poésie métaphysique. Ne prendre pour guide et pour contrôle que l’inspiration lyrique, c’est volontairement côtoyer l'anarchie. Les disciples « pindariques » de Cowley l’ont bien montré à leurs dépens. Leurs excès devaient fatalement amener une réaction dans le sens de la règle. Ce fut la réaction néoclassique.
Mais, tout en s’opposant à l’esprit métaphysique ainsi poussé à l'extrême, le néo-classicisme ne continue-t-il pas son œuvre ? Les néo-classiques ne renient-ils pas Donne et son école, comme chez nous Boileau a renié Ronsard ? On s’accorde à reconnaître que Cowley a contribué à l’avènement de l’ordre nouveau dans la me-