‹ Abraham CowleyChapitre 368 sur 429 · PR TT MO D · texte numérisé non relu

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sure où il collabore à l’œuvre entreprise par Waller et Denham. Ne peut-on pas dire qu’il y a également contribué en tant que successeur de Donne ?

Si la poésie métaphysique est un aboutissement, c’est aussi un point de départ. Elle prolonge l’époque élisabéthaine, et, bien qu’un nouvel objet la préoccupe, elle garde l’ardeur et l’enthousiasme qui caractérisent cette période. Donne est contemporain de Shakespeare, Crashaw reste foncièrement élisabéthain de tem-pérament, et Cowley lui-même, dans son amour du complexe, du rare, de l’inattendu, porte l'empreinte de ce passé. Mais, par son changement d’orientation, elle annonce une oscillation prochaine du rythme psychologique qui régit l’esprit humain; elle répudie la sensibilité, ou du moins la refoule au rang d’accessoire, pour instaurer le règne de l'intelligence, et si elle garde sa place à l’imagination, elle l’arrache à ses vagabondages.

Dans la poésie de Donne l'intelligence n’impose sa loi qu'après

une lutte intense, où les éléments vaincus tentent sans cesse de

prendre leur revanche; on y respire une atmosphère de violence. Mais dans l’œuvre de Cowley son pouvoir est solidement assis. Qu'elle écoute la voix de la mesure, qu’elle se dépouille de son goût alexandrin pour l’étrange et apprenne la vertu de la simplicité dans la clarté, et cette poésie ne diffèrera pas essentiellement de celle de Dryden. Que le « jugement » remplace « l’esprit », et nous aurons le néo-ciassicisme. Cette évolution, qui s’amorce chez Donne, mais au prix de quelles difficultés, fait, avec Cowley, un pas décisif. Avec lui s’ouvre l’ère de la poésie calme, de la création lucide et raisonnée. Sa poésie, déjà, n’est presque plus lyrique. L’habitude de l’analyse critique des idées la conduit vers l’éloquence, et des préoccupations oratoires la dominent.

En ce sens, les poètes métaphysiques, et Cowley plus que tous les autres, préparent le classicisme. Leur rôle est assez semblable à celui des précieux. Ces derniers raffinent les mœurs et le langage, eux exaltent la vie de l'esprit et assouplissent l'intelligence. Après les uns comme après les autres, le classicisme n’aura plus à faire qu’un simple travail d'épuration et de choïx.

Ainsi la poésie métaphysique trouve sa place dans l’évolution de l’histoire littéraire. Ce n’est pas une excroissance monstrueuse,

poussée sur l’époque élisabéthaine comme une verrue gigantesque, ce n’est pas l’œuvre arbitraire d’un génie. Pour qu’elle s’impose aux esprits comme elle l’a fait pendant près d’un siècle, malgré son hermétisme, et les efforts d'interprétation qu’elle réclame du lecteur, il faut qu’elle ait correspondu à une réalité profonde.

Elle exprime, en fait, l’aspect intellectuel de ce grand mouvement européen incarné en Italie par le marinisme, en Espagne par le gongorisme, en Allemagne par le style baroque, en France par la préciosité, en Angleterre même par l’euphuisme. Elle représente, à un moment donné, le courant principal de la littérature anglaise, elle est l’expression poétique d’un moment de la vie nationale, de cette période troublée où la foi est ébranlée et la souveraineté royale attaquée, période de conflits intimes et publics : trouble elle-même et chaotique, elle nous montre l’intelligence inquiète, tâtonnant d’idée en idée, à la recherche de l'équilibre. L’époque entière est « métaphysique », et l’on a pu aller jusqu’à dire que la guerre civile elle-même était « une guerre métaphysique » 35. Avec la Restauration et le retour de la stabilité dans tous les domaines, la lutte vers la lumière (dont la poésie métaphysique est en quelque sorte l’expression littéraire) connaît une issue victorieuse; les problèmes politiques et religieux sont pour un temps résolus. Le néo-classicisme prend forme. Dryden, tout en réagissant contre les excès de la manière métaphysique, continue son œuvre, et dégage la règle qu’elle cherchait.

On peut donc voir dans la poésie métaphysique une aspiration confuse au classicisme. La rupture d'équilibre au profit de l’intelligence, qui s’étaie dans l'œuvre de Dryden, s’annonçait déja chez Donne, et s'affirme nettement chez Cowley. Le passage, d’ailleurs, s’est fait par une évolution progressive. Ne voyons-nous pas les mêmes hommes aller de l’un à l’autre sans rupture brusque ? Davenant, après avoir été l’élève de Lord Herbert of Cherbury, devient l’émule de Waller; Dryden ne se dégage que peu à peu de sa formation première. Cowley lui-même voit coexister en

35. L’expression est de Grierson. Metaphysical lyrics, p. 58. Cf. sur l’éloquence métaphysique de la chaire : SPINGARN. Critical Essays of the Seventeenth Century, I, p. 37-44.

lui les deux tendances. Car il vient d'adopter l’ode pindarique, expression suprême de l'esprit métaphysique, au moment même où ses préfaces, et certains de ses poèmes, font de lui un champion du néo-classicisme.

C’est, en effet, vers 1650 qu’il compose son poème à Davenant, son ode à Hobbes, et probablement son ode sur Wit 36: puis vient sa préface de 1656. Dans ces divers écrits les idées qu’il exprime apparaissent conformes au nouvel idéal classique. Il conçoit la poésie, nous nous le rappelons, comme le résultat d'un labeur patient de l’intelligence, accompli dans le calme et le détachement, une œuvre où les différentes parties s’enchaînent suivant les lois d’une raison supérieure, où tout doit être compréhensibie et explicable. Il proscrit l’extravagance des sujets et des ornements, l’exercice immodéré de l’imagination, l’étalage de la sensibilité, et prêche le devoir du choix et de la mesure. Toutes les règles qui vont régir l’art classique se trouvent ainsi résumées à l’avance, et Cowley fait vraiment figure de précurseur.

Il est remarquable qu’il ait exposé ces idées lors de son séjour en France, et l’on ne peut s'empêcher de penser que c’est au contact des milieux littéraires français qu’il a élaboré ou du moins précisé sa doctrine. Bien que le classicisme fût encore loin d’avoir produit tous ses chefs-d’œuvre, ses principes n'étaient plus sérieusement contestés en France vers 1650. La prédication de Malherbe avait produit son effet, et même les dissidents comme Saint-Amant l’acceptaient dans l’ensemble. Paris vivait dans une atmosphère classique 37. Cowley en a sûrement subi l’influence. Dans quelle mesure, il est difficile de le dire. L'absence totale d'indications sur ses rapports avec les milieux littéraires français nous interdit toute affirmation précise. Nous savons, par contre, qu’il a connu. en France même, des Anglais dont le nom est lié à la naissance du classicisme d’outre-

36. To Sir William Davenant, p. 42. To Mr. Hobs, p. 108. Of Wit, p. 16. 37. Cf. sur ce point le livre de Bray. La Formation de l’Idéal classique en

France.

Manche. Rappelons-nous ses rapports avec Davenant, Hobbes et Waller, les liens d'amitié qui l’unissaient à Denham, et nous ne nous étonnerons pas que ce soit justement à cette époque que son classicisme latent se cristallise en théories conscientes.

Mais il est douteux que l’orientation de son œuvre ait été profondément modifiée par l'influence des milieux français ou celle de ses amis anglais. Nous ne trouvons pas trace d’action directe 58. Ce que l’on peut admettre, c’est que ses tendances néo-classiques ont été favorisées par l’ambiance parisienne, et qu’il a puisé, dans | le commerce d'hommes comme Hobbes et Waller, un encouragement de plus à affirmer ouvertement ses idées. Il n’est pas nécessaire, au fond, de faire intervenir des facteurs étrangers pour expliquer cet aspect de son œuvre. Elle portait en elle-même le germe de son développement, et rien d’essentiel ne lui a été apporté du dehors. La meilleure preuve que son classicisme n’est pas un emprunt, mais exprime bien sa pensée propre, c’est la forme originale qu’il revêt. Il est sincère, mais il reste partiel et se nuance de réserves.

L’adhésion de Cowley aux principes néo-classiques ne pouvait, a priori, faire de doute. Il y avait en lui un fond solide de raison qui l’orientait naturellement vers l’ordre, vers la règle intelligible, et tout autant vers les solutions moyennes, écartées des excès de toute nature. Nous en avons eu la démonstration constante lorsque nous avons étudié le contenu de son esprit. C’est la raison qui détermine ses convictions religieuses et politiques, sa théorie de la sagesse, ses vues sur l’éducation, son amour pour la philosophie positive et la science expérimentale. Il n’est pas étonnant qu’elle impose ses lois à la création littéraire.

Et d’autre part, cette acceptation d’un art rationnel est l’aboutissement normal de son évolution poétique. Parti, sous l’influence de Spenser, de la poésie imaginative, il était arrivé, guidé par Donne, à une poésie où l’imagination s’allie et se subordonne à l'intelligence. Et c’est logiquement qu'il conclut, dans ses considérations théoriques, à la nécessité d’une poésie où l'intelligence,

38. En matière littéraire du moins, car nous avons vu l'influence précise exercée par Hobbes sur ses théories politiques.

se débarrassant de tout ce qu’elle contenait encore de trouble et d’anormal, consacrerait le règne de l’idée pure. Déjà il s’oriente vers les genres que cultivera le XVII: siècle. Ses odes à l'esprit, à la Société Royale, ses méditations pindariques sur le destin, la vie, la gloire, annoncent les poèmes sur des thèmes abstraits dont le classicisme s’est montré si féru, et dont Pope, avec l’Essay on Man, a donné le modèle. Son style même, par l’amour de l’antithèse et de la symétrie, sa versification, avec la place qu'elle fait au distique héroïque, préparent directement, sinon l’œuvre de Pope, du moins celle de Dryden.

Ainsi Cowley portait en lui, incontestablement, les germes du classicisme. Mais si l’atmosphère n’avait pas été favorable, si les Waller, les Hobbes, les Denham, ne l’avaient pas soutenu, il n’aurait sans doute pas su les développer, et formuler de iui-même une théorie dont l’importance à l’origine du mouvement néo-classique est indéniable.

Ces influences n’ont pas réussi, en tous cas, à faire de lui un pur classique. Son œuvre poétique reste métaphysique jusqu’au bout. Certes, une évolution se marque dans les derniers poèmes : dans ceux qu’il publie en 1663, et surtout dans ceux qui accompagnent ses,Essais. Ses odes Of Liberty, The Garden, l’ode To the Royal Society, ont une noblesse d’allure, une dignité d’expression et une régularité d'harmonie supérieures à tout ce qu'il avait produit jusqu'alors. Ce n’est pas sans raison que Dryden les appelle « les meilleures de ses poésies et les plus correctes » 39. Ses audaces de pensée et de style s’atténuent. Mais assagie, clarifiée, sa manière métaphysique persiste; il recherche toujours la nouveauté de l’idée, il écrit toujours en conceits, il n’atteint pas la « correction » parfaite de la forme. Il ne la désire pas; il continue de croire au fond de lui-même à un idéal arbitraire de la beauté et de l’esprit, à un univers poétique dont l’essence résiderait dans l'originalité, l’outrance, et, en donnant au mot son sens littéral, la métaphysique. La grande mission des classiques, en Angleterre comme en France, sera de corriger cette conception en montrant la beauté supérieure des choses simples et claires, les droits de la réalité, la vertu du bon sens.

39. DryDEN. À Discourse concerning the Original and Progress of Satire (cité dans Ker. Op. cit., II, p. 19).

Sa versification appelle la même remarque. La distique héroïque trahit, dès la Davidéide, c’est-à-dire dès 1642 environ, son instinct de régularité, mais aussi son désir de variété. Ses derniers distiques, trait bien significatif, ne marquent aucun progrès, aucune volonté de progrès vers la régularité absolue.

Il a appris à aimer la clarté. Il loue Sprat de la pureté de sa prose :

His candid stile like a clean stream does slide, mais il ajoute immédiatement après :

And his bright Fancy all the way Does like the sun-shine in it play... 40.

L’imagination, créatrice de variété, conserve ses droits même en prose, et l'amour du « wit » et de tout ce qu’il implique de libre invention, subsiste en lui. On a employé, pour définir la poésie néo-classique, le terme « restrictive poetry ». Cowley n’entend pas se restreindre. I] résiste d’instinct à la tyrannie naissante.

Partagé entre les goûts de deux époques, il hésite. Il ne se rallie que partiellement à la doctrine néo-classique. Si, théoriquement, il lui est tout acquis, dans la pratique, il reste attaché à la poésie métaphysique et aux libertés anciennes. Peut-être, avec le temps, eût-il évolué. En Angleterre, au lendemain de la Restauration, les circonstances commençaient à peine d’être favorables au classicisme. Dryden lui-même en était à sa période « métaphysique ». L'influence du milieu venant en aide à son instinct de règle, Cowley aurait sans doute progressivement renoncé à sa première manière, et il aurait pris place aux côtés de Dryden. Mais, en 1667, il était encore trop tôt. Son classicisme reste: un compromis; il n’existe chez lui, pourrait-on dire, qu’à l’état de tendance.

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