‹ Abraham LincolnChapitre 4 sur 33 · Que tel soit toujours le sort des tyrans t · texte numérisé non relu

Que tel soit toujours le sort des tyrans t

Ce fut d'abord une stupeur générale, et, comme il arrive souvent, quelques spectateurs crurent à une scène nouvelle intercalée dans la pièce. Mais les cris poussés par madame Lincoln et par miss Harris nous firent bientôt pressentir la triste vérité. Quel spectacle dans cette loge! Le corps de Lincoln gisait inanimé ; son crâne brisé laissait filtrer la cervelle ; à ses côtés, l'arme du meurtrier, pistolet à un seul coup. Je renonce à décrire le tumulte épouvantable qui suivit. Tout cela n'avait pas duré une minute et demie ; la douleur et la rage mordaient la foule au cœur, et les cris de vengeance se mêlaient aux sanglots, pendant qu'on transportait du théâtre dans une maison voisine, pour lui donner les premiers soins, et de là à la Maison-Blanche, le grand citoyen qui avait, avec tant de sagesse, de fermeté et de patriotisme, conduit à la vraie liberté le peuple américain, mais qui, comme Moïse, ne devait point entrer dans cette nouvelle terre promise rêvée depuis cinquante ans par le parti républicain : l'Union sans l'Esclavage.

Le rapport des médecins ne laissa bientôt plus de porte ouverte à l'espérance. A minuit tous les membres du cabinet étaient réunis autour du président inanimé, ainsi que MM. Summer, Golfax, Farnswoorth, Curtis, Oglesby et quelques amis personnels. On espérait au moins que le mourant reprendrait un instant ses sens, pour avoir la consolation de lui dire un suprême adieu. Mais rien. A sept heures vingt minutes du matin, le 45 avril 1865, Abraham Lincoln expi-

rait sans avoir repris connaissance, assassiné par l'acteur John Wilkes Booth, fils d'un acteur anglais fixé depuis longtemps en Amérique, où il s'était acquis une grande réputation que le plus détestable des crimes a rendue odieusement impérissable.

Telles sont les circonstances dans lesquelles j'ai rencontré et connu Abraham Lincoln. Depuis ce temps, fidèle à sa mémoire, j'ai voulu faire revivre ce martyr, mort si tristement sous mes yeux après avoir accompli la plus grande œuvre du xixe siècle.

Sur sa carrière parlementaire et sa vie politique les documents abondaient : depuis le jour ou il entre à la législature de l'Illinois jusqu'à son avènement à la première magistrature des États-Unis, l'homme et le citoyen se présentent en pleine lumière à l'observation du biographe.

Mais de quels rangs sortait-il? quels avaient été ses débuts? que devait-il à son éducation et aux circonstances? La première partie de son existence reste encore un peu dans l'obscurité; dans les récits des auteurs américains, la légende se mêle trop souvent à l'histoire, et, si je n'avais eu la bonne fortune de puiser à des sources intimes, je n'aurais pas la conscience d'avoir reproduit avec toute la vérité possible la jeunesse de mon héros.

Bien que ce livre ait été spécialement écrit pour les

lecteurs des bibliothèques populaires, les exemples et les enseignements qu'il contient n'en sont pas moins dignes d'être retenus et médités par tous ceux qui songent à l'avenir de notre chère France : on y verra que les grandes vertus privées appliquées à la politique sont des instruments plus efficaces que le génie pour faire triompher en ce monde la justice et la liberté.

Paris, le 7 novembre 1875.

Page 1