LES PIONNIERS DE L OUEST. — HISTOIRE DE LA FAMILLE LINCOLN
Au commencement du siècle, dans le comté de Hardin, vivait péniblement, loin de tout voisinage, au milieu des immenses solitudes et des forêts encore vierges du Kentucky i7 une humble famille de pion-
1 . Le Kentucky (mot indien qui signifie en tête de la rivière) est le second Etat qui fut admis dans l'Union depuis l'adoption de la constitution par les Etats primitifs.
11 faisait partie des possessions concédées à la Virginie; fut fondé en 1764 à Harrodsburg, organisé en territoire par la législature de la Virginie en 1789 et admis comme Etat dans l'Union en 1792, avec une constitution autorisant l'esclavage.
Sa capitale est Francfort. En 1860 il contenait \ ,155,684 habitants.
Sa superficie est de 37,0S0 milles carrés. (Le mille vaut
niers, aussi courageuse que pauvre. Pour habitation, une hutte de bois faite de troncs d'arbre enduits de terre glaise et de mousse, couverte en planches mal jointes, sans fenêtres, avec une porte seulement. Le mobilier était des plus simples : quatre ou cinq escabeaux boiteux, quelques pots, deux marmites, une daubière, un four et une façon de lit comme on en voyait autrefois dans les chaumières de nos campagnes les plus déshéritées.
Le mari s'appelait Thomas Lincoln. Né dans le comté de Rockingham (Virginie), il était resté orphelin à l'âge de douze ans.
C'était un homme illettré, mais une nature d'élite; simple et bon, très-pratique et excellent observateur. Des temps rigoureux et des malheurs sans nombre l'accablèrent partout , et il fit l'impossible , pendant sa jeunesse abandonnée, pour gagner son pain et rester honnête. Sa volonté et sa persévérance l'aidèrent seules à y réussir.
Venu dans le Kentucky en 1777, il avait épousé une femme nommée Mary Hanks. Tous deux appartenaient à la secte des Baptistes.
De leur union étaient issus trois enfants : une fille dont l'histoire ne rapporte rien, un fils mort pres-
1609 m.). Borné : au N., par l'Ohio, qui le sépare des Etats d'Ohio et d'Indiana, et au S., par l'Etat de Tenessee ; à l'E., par la Virginie, et au S -0., par le Mississipi. La partie orientale adossée au plateau des Apalaches, est montueuse et traversée par les monts Cumberland. C'est un pays agricole, qui produit des céréales et du tabac, et élève en grand le bétail (bêtes à cornes et à laine, chevaux et porcs).
que au berceau, et notre héros, Abraham Lincoln, né le 12 février 1809, qu'on appelait par abréviation A be tout court, nom qu'il a conservé toute sa vie, même arrivé à la première magistrature du pays.
L'honnête Abe, au delà de l'Atlantique, c'est Abraham Lincoln, président de la république des États- Unis
Les leçons que reçut Abraham, durant sa première enfance, furent très-élémentaires.
Si Mme Lincoln n'était point une intelligence cultivée, la nature l'avait douée de facultés remarquables. Un bon jugement, un esprit élevé, un cœur affectueux et droit, unis à une grande force de caractère et à une véritable piété, faisaient d'elle une femme exceptionnelle.
« Tout ce que je suis, tout ce que je voudrais être, a dit Lincoln lui-même, je le dois à ma mère ; sa mémoire soit bénie! »
Le père ne savait ni lire ni écrire, et il avait bien trop de peine à gagner le pain de chaque jour, pour s'occuper beaucoup de l'éducation de ses enfants. Toutefois, lui aussi, il les instruisait à sa manière, en leur racontant l'histoire de ces hardis pionniers du grand Ouest, qui ouvrirent aux Américains la route du Pacifique à travers le continent.
Longue et rude expérience ! Il ne fallait pas seule-
A. JOUAULT. 2
ment, par un incessant labeur, arracher à une naturesauvage les choses les plus nécessaires à l'existence; on avait à lutter contre les épidémies meurtrières qui accompagnent d'ordinaire les premiers défrichements, contre les bêtes féroces, contre les bandits et surtout contre les Indiens, invisibles ennemis, toujours présents à la porte du logis, quand s'absentait le chef de famille pour aller travailler dans les bois. La cabane restait alors sous la garde des femmes, dont le sangfroid, la présence d'esprit et quelquefois l'héroisme étaient du reste extraordinaires.
En voici deux exemples, demeurés légendaires dans la contrée :
Peu de temps après que le grand-père d'Abraham se fut établi dans le Kentucky, un Peau-Rouge, armé d'un fusil et d'un tomahawk, entre dans la cabane d'un M. Daviess, afin de piller et d'emmener la famille prisonnière. Madame Daviess, seule avec ses enfants, ne perd pas contenance. Devinant les desseins de l'Indien, elle l'invite à boire et place devant lui sur la table une bouteille de whisky. Celui-ci, pour remplir son verre, pose à terre son fusil; la femme saisit l'arme, couche en joue le misérable et le menace, s'il bouge, de lui faire sauter la cervelle. Le Peau-Rouge laissa échapper la bouteille, s'assit sur un escabeau et promit de se tenir coi. Madame Daviess le garda dans cette posture jusqu'au retour de son mari.
Dans une autre circonstance, à peu près vers le même temps, la maison d'un M. Merrill est attaquée
nuitamment par quelques Indiens, et le malheureux pionnier sérieusement blessé ou moment où il se présentait sur le seuil. Les sauvages croyaient pénétrer facilement dans l'intérieur ; mais madame Merrill avait brusquement fermé et barricadé la porte. Ils y pratiquent alors une ouverture avec la hache. La courageuse femme, blottie dans une encoignure, attendait, une pioche à la main, entourée de ses enfants qui poussaient des cris déchirants ; son mari gisait à ses pieds, tout sanglant, mais sans avoir encore perdu entièrement connaissance.
Un Peau-Rouge s'introduit à moitié dans la chambre ; elle lui assène un coup mortel, tire à elle le cadavre, le repousse dans un coin et attend. Croyant l'entrée forcée, un second agresseur se présente triomphant et subit le même sort ; puis un troisième, un quatrième : alors les assaillants reconnaissent leur fatale erreur, et deux d'entre eux, ivres de rage, essayent de descendre par la cheminée. Madame Merrill ne veut pas quitter son poste, dans la crainte d'une surprise ; elle ordonne à ses enfants de vider dans le foyer le contenu d'une paillasse. Quelques minutes après, la flamme et la fumée précipitaient dans la chambre les deux Indiens à demi suffoqués, et M. Merrill, se relevant dans un effort désespéré, les assommait à coups de pioche. Le reste de la bande prit la fuite.
L'histoire des épreuves qu'avait traversées la famille Lincoln n'était pas moins émouvante, et quand Thomas arrivait à la mort de son père assassiné par
les Peaux-B.ouges, il continuait généralement par ces récits 1 :
« Votre grand-père était né dans le comté de Rockingham (Virginie), qu'il quitta pour suivre la fortune de Daniel Boone, quand ce hardi chasseur de la Caroline du nord vint avec quelques compagnons explorer les solitudes de ce qui porte aujourd'hui le nom de Kentucky. Ces hommes d'aventures menaient, au milieu de nos forêts luxuriantes, la vie du chasseur et du trappeur, demandant à leurs carabines la subsistance de chaque jour, passant la nuit dans les plantations de cannes, tour à tour poursuivant les Indiens ou poursuivis par eux, prisonniers aujourd'hui, libres demain, obligés à une infatigable vigilance pour se défendre contre les hostilités des naturels qui opposaient une résistance désespérée à toute entreprise sur leurs domaines.
« Poutiac, le grand chef, avait succombé dans la lutte, mais la Petite-Tortue, le fameux chef Miami, était toujours présent dès qu'il y avait quelque coup à porter à la race détestée des Visages-Pâles. C'était un orateur passionné , un guerrier intrépide , au visage hautain, aux manières nobles, et déployant dans sa toilette le luxe le plus insensé : il portait aux oreilles et au nez au moins vingt onces d'ornements d'argent.
« Il se présente un jour, — en août 4782, — à la tête d'une bande de sauvages, devant la station de