William Thayer
Bryan, à cinq milles de Lexington : votre grand-père s'y trouvait alors avec quelques compagnons armés, retranchés derrière de fortes palissades. Le chef indien, dissimulant ses forces, lance en avant quelquesuns de ses éclaireurs, dans l'espoir de faire sortir les colons : mais ces vétérans du désert étaient trop familiarisés avec les ruses indiennes pour tomber dans le piège ; ils se doutèrent qu'un ennemi nombreux devait se tenir en embuscade aux environs du fort. Malheureusement, dans cette situation critique, l'eau vint à manquer : il fallait à tout prix s'en procurer. La source était à peu de distance, près d'un bouquet d'arbres et d'un fourré où l'on supposait que les sauvages s'étaient cachés; y envoyer des hommes, c'était les condamner à tomber immanquablement sous les balles, et la place n'aurait pas tardé à être prise d'assaut. On pensa que, les femmes allant à la source, les Indiens s'abstiendraient de faire feu, réservant leurs munitions pour un combat plus noble et plus utile. Les femmes acceptèrent sans hésiter, inconscientes de leur héroïsme, la tache périlleuse qui leur était confiée ; elles se rendirent à la source d'un air indifférent, comme si elles n'eussent soupçonné aucun danger, remplirent leurs vases et retournèrent au fort, sous la portée de cinq cents carabines braquées sur elles : pas une arme ne partit.
« Les rusés pionniers ne s'étaient pas mépris sur l'esprit indien. Le lendemain sommation leur était faite de se rendre, au nom de la Petite-Tortue, dont la bande entière se déployait au loin dans la plaine :
une fusillade bien nourrie fut toute la réponse de nos braves, et les Indiens renoncèrent à leur attaque.
« Peu de temps auparavant, trois petites filles, appartenant au fort de Boonshore, traversaient en canot la rivière du Kentucky. Au moment de toucher l'autre bord, quelques Indiens se précipitent des buissons dans la rivière, tirent le canot à terre, s'emparent des jeunes filles et les emmènent. Les pauvres enfants eurent grand'peur, et leurs cris retentirent vers le fort, qui entendit leur détresse. On accourut; mais, pendant qu'on se dirigeait vers le canot, les Indiens s'étaient enfuis avec les trois enfants. C'était aux approches de la nuit, il ne fallait pas songer à les suivre ; le lendemain seulement les gens du fort partirent en campagne pour les délivrer.
« Ils s'étaient mis de bonne heure en quête des prisonnières, et ne les rencontrèrent qu'après une course de 40 milles. On dut camper toute la nuit. A l'aube, craignant que les Indiens ne tuassent les jeunes filles dès qu'ils se verraient découverts, les colons firent feu les premiers, en prenant bien soin de ne pas toucher les enfants. L'attaque fut si soudaine que les Peaux-Rouges se sauvèrent, abandonnant leurs captives et leurs armes.
« Voilà comment on vivait au temps où votre grandpère entreprit la périlleuse besogne d'éclaircir le pays boisé pour y établir une ferme, n'ayant pour compagnons dans la forêt que sa hache et son fusil. Quatre ans s'étaient déjà passés, lorsqu'un soir il ne revint pas à la cabane. On se mit à sa recherche, et on ne
retrouva que son cadavre scalpé par les Indiens, au pied d'un arbre qu'il était en train d'abattre. Il avait dû être surpris, car sa hache avait disparu et son fusil chargé gisait dans l'herbe à quelques pas de lui. »
Quand il avait fini ce récit, Thomas Lincoln traçait le tableau de la triste situation dans laquelle la mort du chef avait laissé toute la famille.
« C'était notre protecteur, disait-il ; lui mort, où trouver du pain "? Que devenir en ce désert ?
« Votre aïeule travailla dur pour me nourrir, et mes frères et sœurs, mes aînés, s'en allèrent au loin afin de gagner leur vie où ils purent. Deux ou trois ans après, la pauvre femme étant accablée de misère, il me fallut partir aussi, et je vécus sans logis jusqu'à mon mariage. Alors je vins ici.
« Si tu m'avais perdu, Abe, t*i aurais été forcé de quitter ta mère et d'errer au loin parmi les étrangers pour chercher ta vie. »
Ces récits remplaçaient dans la cabane les contes de Perrault et bercèrent la première enfance d'Abraham, le futur capitaine des volontaires de Salem, dans la guerre de l'Illinois contre le Faucon noir, le chef d'État auquel, en 1865, les représentants des dertribus indiennes expirantes viendront, à la Maison- Blanche, demander secours et protection.
LE PREMIER MAITRE D ECOLE. — EDUCATION RELIGIEUSE. — LES PASTEURS AMBULANTS.
La situation de la famille d'Abraham, moins misérable que celle de son grand-père, était loin d'être brillante. Thomas ne gagnait le pain qu'à la sueur de son front ; mais il était décidé à tous les sacrifices pour donner à son fils les bienfaits d'une instruction dont il sentait d'autant mieux le prix qu'il en avait été luimême privé.
Il n'y avait malheureusement dans le pays que des gens à peu près illétrés. Cependant un nommé Hazel, qui pouvait médiocrement lire, et ne savait guère au delà, recevait chez lui quelques enfants du voisinage auxquels, moyennant une faible rétribution, il enseignait sa modeste science.
Les parents d'Abraham, désireux qu'il apprît au moins à lire et à écrire, économisèrent assez sur leur pauvreté pour l'envoyer quelques semaines à cette humble école.
Quant aux livres, ils étaient rares et coûteux.
Toute la bibliothèque de la famille consistait en une Bible, un Catéchisme et un Syllabaire de Dilworth.
On prête aux parents d'Abraham une charmante conversation à propos de son entrée chez le professeur Hazel :
« Hazel ne peut pas grand'chose pour notre fils, dit Thomas, car lui-même n'en sait pas long.
— Toujours assez pour lui apprendre à lire, répond la femme.
— Oui, ajoute le mari, mais à une condition : c'est que cela ne durera pas plus de quelques semaines, car je n'ai guère le moyen de payer longtemps.
— Abe est laborieux et intelligent ; quelques leçons pour commencer suffiront, et je garantis, répliqua la mère, qu'il continuera seul; nous apprendrons ensemble.
— Mais après, qui lui enseignera à écrire? C'est aussi nécessaire pour lui que de savoir lire. Je connais par expérience, dit Thomas, ce qu'il en coûte d'être ignorant.
— La Providence nous viendra en aide ; ayons foi en Dieu, mon ami.
— Je ne dispute pas là-dessus, répliqua le bonhomme ; mais jamais la foi n'apprendra à notre pauvre Abe à écrire.
— Je n'en suis pas. sûre, reprit madame Lincoln. La foi peut nous ouvrir un chemin ; elle a tiré Daniel de la griffe des lions, elle peut enlever notre fils à celles de l'ignorance. »
Thomas sourit, ne répondit rien pour ne pas heurter les sentiments naïfs et pieux de sa compagne, et attendit que la Providence envoyât à son fils un professeur d'écriture. Ce qui, du reste, arriva.
Sous la pauvre cabane, Abraham reçut une forte éducation chrétienne, dont l'empreinte se retrouvera dans tous les actes principaux de sa vie politique.
Un pasteur éloquent de Brooklin, frère de l'auteur de YOncle Tom, le révérend Beecher Stove, avait, pendant la guerre civile, fait de sa chaire une véritable tribune, et chacune de ses prédications enfantait des défenseurs nouveaux à la cause de l'Union et de l'Emancipation. Autant se montrait de fougue et de passion chez l'orateur sacré, autant on trouvait de foi et de résignation chrétiennes dans les paroles du président Lincoln. Les rôles semblaient intervertis, et j'ai mainte fois entendu dire en ce temps-là :
« Les sermons de Beecher sont des messages, et les messages de Lincoln des prières. »
Les sentiments profondément religieux qui forment un des traits distinctifs de son caractère, Lincoln les devait non- seulement à sa mère, mais aussi à l'influence d'un des prédicateurs ambulants qui visitaient quelquefois la contrée, le pasteur Elkins.
Ces humbles missionnaires n'étaient pas des hommes de grande science. Ceux qui avaient fréquenté le collège, on les comptait; le plus grand nombre n'avait pas même hanté l'école.
Tous croyaient à une vocation de Dieu et déployaient, dans l'exercice de leur apostolat, une ardeur infatigable et un désintéressement sans bornes.
Ils voyageaient sur de mauvais chevaux, semant chaque jour de place en place la parole de l'Évangile, couchant à la belle étoile, si la nuit les surprenait en route loin de toute habitation.
Deux anecdotes empruntées à Milbrun donneront une idée exacte de la vie des pasteurs de l'Ouest au commencement de notre siècle.
Un de ces prédicateurs, qui traversa tout le nordouest du territoire, homme long, mince et chétif, avec une physionomie séduisante et un regard plein de douceur, fort aimé de toutes ses ouailles, reçut en présent d'un riche propriétaire un titre de trois cent vingt acres. Le prédicateur était extrêmement pauvre, et il avait été longtemps avant de gagner à peine de quoi conserver et son âme et son corps 1 . Il parut heureux de ce riche cadeau, et partit le cœur pénétré de reconnaissance. Mais au bout de trois mois il avait changé d'avis, et, rencontrant un jour son bienfaiteur :
a Voici, Monsieur, lui dit-il, votre titre que je vous remets.
— Pourquoi? dit son ami surpris; n'est-il pas en règle ?
— Ce n'est pas cela.
— Ne serait-ce pas une bonne terre?
— Elle est plus fertile qu'aucune autre.
— Croyez-vous que je regrette mon cadeau ?
— Je n'ai pas la moindre raison de douter de votre générosité.
1. Expression que l'on retrouve souvent chez les écrivains baptistes et puritains.
— Alors, pourquoi ne pas la garder ?
— Eh bien ! Monsieur, dit le prédicateur, vous savez que je suis très-amateur de musique, et mon livre de chant contient un hymne qui est un des plus grands soutiens de ma vie. Je n'ai pas été capable de le chanter de tout mon cœur depuis que je suis propriétaire. Et il se mit à chanter :
« Je ne possède pas un pied de terre, ni chaumière « dans le désert : pauvre homme errant, je loge en «. passant sous les tentes du ciel, et je vais et je viens « joyeux, jusqu'à ce que je puisse atteindre mon « Ghanaan. Là est ma maison et mon véritable patri- « moine ; là est mon trésor, là mon cœur, comme « aussi mon séjour éternel. »
— Reprenez votre titre, ajouta-t-il; je préfère mon hymne. »
Il y avait un autre prédicateur de la classe des pionniers, passionné pour sa mission, que ni faim ni dénûment ne pouvaient rebuter. Il était plus instruit que la plupart des prédicateurs des alentours.
Longtemps il eut pour lit le flanc nu et glacé d'une montagne, ses oreilles étaient assourdies par les hurlements des loups. D'autres fois il était assez heureux pour rencontrer une roche creuse , où il se blottissait, trouvant là un bon abri contre la pluie ou la gelée.
Un jour, qu'il était assis pour dîner à la table d'un trappeur, l'assistance fut effrayée par de terribles cris poussés vers la porte de la cour. On se lève et l'on voit un grand chat sauvage s'élancer sur le plus jeune
des enfants. Saisissant un fusil accroché au-dessus de la porte, le prédicateur l'épaule et fait feu. Le coup avait porté juste, mais il était trop tard : l'enfant n'existait plus.
Cette même année, le missionnaire eut, corps à corps avec un ours, une lutte dont il sortit vainqueur, après avoir plongé son couteau dans les poumons de l'animal, juste assez à temps pour ne pas être étouffé dans une mortelle étreinte.
Durant douze mois, au milieu de tels accidents, il traversait à pied et à cheval quatre cents milles, -prêchait quatre cents fois, et trouvait au bout de l'an, en comptant ses recettes, — chaussettes de fil, habits de laine, chemises de coton et menue monnaie d'argent, — que son salaire s'élevait à la valeur de 1.9. dollars et 10 cents (60 francs 50 cent.).
Il persévéra quand même , gagnant en savoir et en influence, devint docteur en théologie et fut fait président d'une université. Il est connu dans l'histoire sous le nom de Henry Bidleman Bascom ' .
1. Dans le roman des Pionniers de Cooper, Louise Grant raconte ainsi la vie de son père à ses débuts comme ministre méthodiste :
« Mon père a passé bien des années, comme missionnaiie, dans les nouveaux établissements du pays; ses ouailles étaient pauvres ; plus d'une fois nous avons manqué de pain ; nous n'avions pas le moyen d'en acheter et nous n'osions pas en demander, de peur de déshonorer ses saintes fonctions. Combien de fois l'ai-je vu s'éloigner de sa famille souffrante, en proie à la faim et à la maladie, et qui perdait son unique consolation en le voyant partir ! Où allait-il? remplir des devoirs que les malheurs domestiques ne pouvaient le déterminer à négliger. Oh ! combien il doit être difficile de cher-
Le pasteur Elkins était un missionnaire aussi dévoué que les précédents; il aimait beaucoup les Lincoln et venait visiter la famille aussi souvent que ses devoirs le lui permettaient. Son attention avait été particulièrement attirée par le jeune Abraham auquel il avait prédit qu'il serait un jour, — non pas président de la République, — mais un excellent pionnier. C'était le plus bel éloge qu'on pût faire de lui dans la contrée.
DEPART POUR L INDIANIA. — ABRAHAM COMMENCE SA VIE DE PIONNIER. — LA CABANE ET LE MOLLIN.
Vers la fin de 4815 l'entreprise de Thomas Lincoln avait relativement prospéré. Autour de sa cabane quelques acres défrichés, labourés et ensemencés par ses mains donnaient chaque année des récoltes satisfaisantes. L'union et la paix régnaient sous son modeste toit ; il avait la meilleure des femmes, ingénieuse
cher à consoler les autres quand on a le cœur abreuvé de l'amertume de tous les chagrins. » (Traduction de Befaucompret.)
ménagère, épouse dévouée, mère vigilante ; son fils Abraham grandissait cnaque jour en sagesse et en science, affectueux et obéissant, déjà très-fort en lecture : et pourtant le pionnier n'était pas satisfait de sa condition. Il voulait abandonner cette ferme si péniblement édifiée, émigrer dans une autre contrée. Non qu'il fût difficile à contenter ou que le goût du changement et de la spéculation, si commun chez les Américains, se fût emparé de son esprit : il avait une autre raison. LeKentucky était un pays à esclaves, où le travailleur libre vivait non-seulement sans grand profit, mais aussi sans considération ; voilà pourquoi Thomas Lincoln résolut d'aller s'établir dans l'État voisin 1, où l'esclavage était inconnu.
En effet, dans les travaux qui ne demandent que de la force et peu d'intelligence, pour les cultures du riz, du coton, du tabac, pratiquées dans les grandes plantations et pour lesquelles la bête de somme rendrait
1 . L'Indiaria a été fondé à Vincennes par des Français venus du Canada, vers l'an 1730. Organisé en territoire le 7 mai 1800, on en a distrait depuis le Michigan en 1805 et l'IUinois en 1809.
Une constitution l'ut adoptée le 29 juin 1816, et l'État admis dans l'union le 11 décembre de la même année.
L'état d'Indiana est situé entre les états d'Illinois, à l'ouest, et d'Ohio, à l'est. Il toucne au nord-ouest au lac Michigan et est séparé au sud par l'Ohio de l'état du Kentucky.
L'Ohio, la rivière Blanche (White river), affluent du Wabash, et le Wabash sont les principaux cours d'eau qui arrosent ce pays plat, couvert de bois et de prairies et entièrement agricole.
La capitale est Indianapolis, la population était de 1,350,488 habitants en 1860.
Superficie : 33809 milles carrés.
autant de services que l'homme, le nègre coûtant moins cher que le blanc, que pouvaient taire les gens pauvres n'ayant que leurs bras et leur courage pour subvenir à leur besoins ? On les accueillait mal chez les propriétaires et le peu qu'on en occupait çà et là et par intervalles vivaient dans une si profonde misère que les nègres eux-mêmes, bien soignés, bien vêtus, bien nourris et faisant peu de besogne, n'avaient que de la pitié et même du mépris pour ces pauvres hères , ces pauvres diables de blancs (poor white trash), comme ils les appelaient.
Ceux qui faisaient fortune ne devaient leur prospérité qu'à des moyens peu avouables. Ils montaient une échoppe près de la case des nègres, avec un assortiment de petits articles de ménage , de toiles peintes, de fichus voyants dont la vente n'était qu'un prétexte couvrant une autre industrie. En réalité, ils recelaient les objets que les esclaves volaient à leurs maîtres et donnaient en échange du tabac et du whisky.
Ajoutez à ce personnel les vagabonds et les mendiants, et vous aurez une idée de ce que pouvait être la grande masse de la population blanche dans un Élat à esclaves, population dégradée par le vice et la misère, objet de mépris pour les esclaves et de haine pour les maîtres.
Thomas Lincoln était d'une nature trop supérieure pour se complaire toujours en un pareil milieu; aussi, malgré les hésitations de Mme Lincoln et les avis contraires de leur ami le pasteur Elkins, il annonça par-
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tout son intention de quitter le pays et mit sa ferme en vente. Il ne s'agissait plus que de trouver un acquéreur et surtout un acquéreur solvable, ce qui n'était pas chose facile en ce temps-là.
Au mois de juillet 1816, un sieur Golby se présenta pour acheter la ferme, et les deux parties tombèrent d'accord sur le prix, qui fut fixé à trois cents dollars. Trois cents dollars ! après des années de labeur et de privations, voilà ce que représentait la propriété de Thomas Lincoln ; la maison et les terres, tout ce qu'il possédait en un mot : pour quinze cents francs! Si encore Colby avait payé en espèces! mais l'argent était rare ; le tabac, le sucre, le coton, servaient de monnaie; Colby n'avait, lui, récolté que du maïs, dont il avait fait du whisky, et il ne put offrir en espèces que 20 dollars et le reste du prix en cette marchandise funeste d'un placement facile d'ailleurs, dans un pays où déjà l'ivrognerie commençait à sévir. C'était à prendre ou à laisser. Thomas craignit de ne pas retrouver l'occasion de vendre une propriété qui le forçait à vivre sous un régime odieux, et il accepta l'offre.
« Colby est un brave homme, disait Lincoln à sa femme, une fois le marché conclu, et je m'étonne de le trouver si satisfait de venir s'établir dans le Kentucky; on voit bien que l'esclavage ne le trouble pas. ■»
Madame Lincoln n'avait consenti qu'à contre-cœur; elle le fit comprendre à son mari.
« Il est bien heureux, mon ami, répondit-elle, que tout le monde n'ait pas vos scrupules, car le Kentucky
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deviendrait bientôt un désert. Enfin que la volonté de Dieu et la vôtre soient faites ! »
Les préparatifs du déménagement ne furent pas longs. Le père, aidé d'Abraham, construisit en quelques jours un de ces bateaux plats que nous appelons chalands, sur lequel il chargea le whisky, quelques meubles et ses instruments aratoires. Puis, ayant embrassé sa femme et ses enfants, le pionnier descendit seul l'Ohio, à la recherche d'un nouvel emplacement sur lequel il pourrait planter sa tente.
Gomme la laitière de la fable, le brave homme comptait déjà ce qui lui rapporterait en écus la vente de son whisky, et comment il en emploierait le prix en semences, en bétail, en outils. Mais à moitié chemin le bateau chavire, et la cargaison tombe au fond de l'eau. Heureusement quelques bûcherons travaillaient sur la rive, qui lui vinrent en aide. Ils repêchèrent trois des barils contenant la moitié du whisky, une partie des outils et du mobilier, remirent à flot le frêle esquif, et le courageux Lincoln continua à descendre la rivière jusqu'à Tompson Ferry, sur la rive droite. Il était dans l'Indiana, sur la terre libre qu'il avait désirée. Il s'agissait maintenant de pénétrer à travers les terres.
Un nommé Posey, qui possédait un paire de boeufs, moyennant l'abandon que Lincoln lui fit de son ba-
teau, s'engagea à le conduire, lui et ce qui restait de la cargaison, à 18 milles dans l'intérieur du comté de Spencer. Voilà nos hommes en route ; mais que de peines pour avancer ! Il fallait le plus souvent se frayer un chemin avec la hache, et plusieurs jours furent dépensés à ce pénible travail.
Thomas Lincoln a raconté plus tard que jamais en sa vie, pourtant si difficile, il n'avait traversé d'aussi rudes épreuves.
A cinq ou six milles de l'endroit vers lequel il se dirigeait en quelque sorte d'instinct et sur les données très-vagues qu'il avait pu recueillir des bûcherons qui l'avaient sauvé, il arriva avec son guide devant l'habitation d'un fermier qui leur offrit un cordiale hospitalité et tous les rafraîchissements que contenait son humble logis. Cet homme connaissait admirablement le pays. Il indiqua à Thomas Lincoln un lieu qui devait être très-favorable pour un nouvel établissement et offrit même de l'y accompagner. C'était une joie pour les colons de ce temps-là de voir arriver dans leurs alentours de nouveaux hôtes pour agrandir leurs relations et donner un peu de mouvement à leur vie solitaire de pionniers. Ils étaient toujours disposés à prêter assistance aux derniers venus et même à partager avec eux les minimes ressources que leur avait procurées un travail opiniâtre.
M. Lincoln, satisfait d'avoir atteint le but de son voyage, fut encore plus enchanté de l'emplacement que M. Wood (c'est le nom de son hôte) venait de lui roconmiunder et dont la commodité dépassait toutes
ses espérances. Il n'apprit pas non plus sans une grande satisfaction qu'il aurait quelques autres voisins, une famille Neele vers l'est à environ deux milles et deux autres à six ou huit milles au nord. M. Wood se chargea de lui garder son petit mobilier, et, pendant que Posey retournait à Tompson Ferry avec son attelage, Lincoln regagna à pied son domicile par un chemin plus direct, au sud-est, qu'il voulait étudier pour ramener sa famille avec moins de difficultés.
Je vous laisse à penser quelle fête au logis quand il fut de retour, les mille questions auxquelles il fallut répondre : le récit du naufrage, le voyage à travers les bois, l'hospitalité de M. Wood, et les espérances que donnait la contrée choisie. On se mit tout de suite en route. Il ne restait dans la cabane que des couvertures et quelques vêtements, et sous un hangar trois chevaux. Sur l'un on plaça les couvertures, qui servirent de selle à Mme Lincoln et à sa fille; Abraham, gardien de la garde-robe, monta le second; le père suivait avec le troisième, tantôt chevauchant, tantôt allant à pied.
Le voyage dura sept jours et ne fut pas sans fatigues ; mais, pas plus qu'au chef de la famille, le courage et la force ne manquaient à la mère ni aux enfants, et ils arrivèrent sans encombre chez leur plus proche voisin, M. Neele, qui leur offrit momentanément l'hospitalité.
« Prends ta hache, mon fils, dit un matin Thomas Lincoln ; nous allons bâtir noire cabane. »
Au bout de deux jours l'habitation n'était pas tout à fait terminée, mais elle pouvait déjà abriter la famille.
Après le gîte, il fallait songer à la table. On avait bien du blé, principal élément de l'alimentation, mais le moulin le plus voisin était à près de vingt milles. Ils en improvisèrent un très-primitif : un grand trou creusé dans un tronc d'arbre avec un fer rouge et un pilon grossièrement taillé. Ce moulin servit néanmoins plusieurs années à la famille. Un four et une daubière constituaient, dans la cabane, toute la batterie de cuisine. Leurs autres ustensiles étaient restés au fond de l'Ohio.
Une des principales ressources était la chasse. Le gibier abondait dans la contrée ; le tir au dindon surtout était un des rares divertissements familiers aux nouveaux planteurs. Après avoir employé la cognée pour se loger et se chauffer, les gens prenaient le tusil afin de chercher de quoi se nourrir et se vêtir.
On mit de bonne heure un fusil entre les mains d'Abraham, qui devint rapidement un excellent tireur. Ce fut sa première et peut-être sa seule récréation.
Tout cela ne lui faisait point oublier l'étude.
Durant les longues soirées de ce premier hiver de lTndiana, on voit Abraham continuer à se perfec-
tionner dans la lecture, travaillant à la lueur du foyer, car les pionniers de ce temps-là n'avaient pas le moyen de brûler de l'huile!