PRÉFACE
en Amérique, la curiosité éveillée par le nom de Lincoln va croissant, et dans tous les ouvrages qu'elle fait naître, on trouvera le récit détaillé de la vie de ce grand homme. Sa vie vaut d'être étudiée plus profondément qu'on n'a pu le faire dans cet opuscule, surtout pour ceux qui aiment la liberté par la loi.
Brand Whitlogk.
Bruxelles, 15 janvier 1919.
L'histoire de la vie de Lincoln, d'une si parfaite unité, et frappant l'imagination comme quelque antique tragédie, a été dite et redite, et sera redite éternellement. La hutte de bois dans laquelle il est né, la hache qu'il mania dans la forêt, le long aviron sur lequel il se penchait en conduisant son radeau sur la rivière, la branche de sapin à la lueur de laquelle, à minuit, il faisait ses études, sont les rudes symboles des forces qui lui servirent à faire laborieusement sa propre carrière. Arpenteur et législateur, avocat de campagne parcourant sa circonscription, orateur politique en plein vent ou en congrès, rival inlassable de Douglas, et enfin Président, objet du
choix heureux d'un nouveau parti, son histoire est caractéristique dans ces Etats où, à cette époque, tout homme pouvait se faire une semblable carrière. Mais pour Lincoln, elle ne finit pas ici. Il entre à la « Maison Blanche » à l'heure où, alors que les ambitions réalisées tombent en cendres, la nation se divise, où une crise soulève le pays et menace Fancienne cause de la liberté. Nous le voyons devenir le sage leader de cette vieille cause, le conducteur triste et bon d'une grande guerre, le libérateur de toute une race, et non seulement le sauveur d'une république, mais encore le créateur d'une nation, et puis, à l'heure même du triomphe, le héros de la tragédie pour laquelle la destinée l'avait assurément marqué.
L'histoire en sera contée un jour par quelque grand poète, et ce sera alors l'épopée de l'Amérique.
Il était dans sa nature de prendre peu d'intérêt à ses ancêtres. Dans les courtes notes autobiographiques de 1859, il mentionne les Lincoln de Massachusetts, mais il ne savait pas que par eux il descendait de ces Lincoln venus d'Angleterre vers 1635. Les généalogistes remontent jusqu'à cet Abraham qui, au Kentucky, fut tué en 1786 par les Indiens. Cette tragédie disloqua la famille. Thomas, le fils cadet, n'avait que dix ans. Il ne savait même pas lire. Il travailla comme il put, devint charpentier, et, en 1806, épousa sa cousine Nancy Hanks, dont la jeune figure touchante fut longtemps enveloppée de légende. On sait maintenant qu'elle était la fille de Joseph Hanks et de sa femme Quaker, Nannie Shipley, qui était elle-même sœur de Mary, mère de Thomas Lincoln.
A Elizabethtown, ils eurent une fille. Alors,
ils allèrent dans une ferme sur le Big South Fork de Nolin Creek, à trois milles de Hodgensville, où se trouvait le Comté de Hardin, actuellement Comté de La Bue. Et là^ dans une cabane, le 12 février 1809, naquit leur second enfant. Ils le nommèrent Abraham, en souvenir du vieil Abraham, son grand-père, qui avait été tué par les Indiens. Lorsqu'il fut âgé de quatre ans, son père s'en alla à Knob , Creek, puis, en 1816, abandonna sa clairière et partit pour YIndiana. Il arpenta un lopin de terre à Pigeon Creek, près de Gentryville, Comté de Spencer, et construisit une hutte de troncs d'arbres bruts, sans plancher, fermée de trois côtés; le devant, ouvert, protégé seulement par des peaux d'animaux. Ils demeurèrent là toute une année. Puis Thomas et Betsy Sparrow vinrent les rejoindre ainsi que Dennis Hanks, et bâtirent une cabane de bois. La vie était dure ; mais Abraham pouvait jouer, et quelquefois chasser, avec son cousin Dennis ; cependant, il avait pour cela le cœur trop sensible, et, après avoir un jour tué un dindon sauvage, il se promit — comme il put le dire en 1860,— qu'« il ne tirerait jamais
sur un plus gros gibier ». Cependant, malgré l'abondance du gibier, la chère était pauvre, et un jour à table, après que le bénédicité eût été prononcé devant les pommes de terre coutumières, le jeune garçon leva la tête avec cette expression qui, plus tard, annonçait chez lui une drôlerie, et déclara : « Je les appelle des « bénédictions » rudement pauvres ! »
En 1818, une épidémie sévit dans la région. La maladie, appelée « maladie du lait », était fort redoutée. Thomas et Betsy Sparrow en moururent ; puis la femme de Thomas Lincoln tomba malade à son tour; elle vécut encore une semaine, appela les enfants auprès de son lit de peaux et de feuilles, leur dit d'aimer leur prochain et d'adorer Dieu, puis mourut. Il n'y eut pas de cérémonie à ses funérailles qui furent des plus misérables, et Thiver, qui couvrit la tombe au milieu de la forêt où Thomas Lincoln avait déposé sa femme dans le fruste cercueil fait par lui-même, tomba sur ce foyer désolé. Les enfants sans mère grelottaient dans une cabane sans plancher, et la tristesse de tout cela, le mystère de la mort, la solitude de la forêt, firent une
impression sinistre sur le garçon sensible qu'était Lincoln. Mais là-bas, en Kentucky, vivait une veuve, Sarah Buck John s ton, dont Thomas Lincoln avait été jadis amoureux. Il alla lui faire la^cour et, en décembre 1819, ils se marièrent. Les meubles qu'elle apporta — parmi lesquels figure « une commode de noyer estimée 50 dollars » — embellirent la cabane, et la vie reprit dans la famille augmentée des trois enfants qu'elle avait amenés. Cette ménagère maternelle habilla les tristes petits Lincoln avec les habits de ses propres enfants, et pour la première fois ils connurent le luxe d'un lit de plume. Miracle encore plus surprenant, elle inspira à Thomas l'idée de faire un plancher, de raccommoder les portes, de percer des fenêtres, et de plâtrer les fentes dans les murs de la cabane. Elle avait ce qui manquait à la pauvre Nancy Hanks : la force nécessaire à un rude labeur. C'était une « femme très grande, droite comme un Indien, blonde, au teint sain, belle, spirituelle, loquace et fière ». Et entre elle et le jeune Abraham naquit cette affection qu'il devait conserver toute sa vie. Elle disait qu'il
était le meilleur fils qu'une femme eût jamais eu. Thomas Lincoln avait peu de déférence pour les études dans les livres, (« book learning ») et, ne pouvant intéresser Abraham à la charpenterie, il le mit en apprentissage chez un voisin. Abraham alla à Fécole, comme il dit, par courtes périodes (« by littles »),et à peine une année en tout. Mais il apprit à lire, à écrire,, et à calculer jusqu'à la règle de trois, devint un calligraphe excellent et corrigea, paraît-il, l'orthographe et la prononciation du nom de la famille qui, dans la région, était « Linkhern » ou « Linkhorn ». Sa seconde mère l'encouragea à étudier chez lui, et il lut « tous les livres dont il entendait parler dans un rayon de cinquante milles », — YEnglish Reader de Marray, la Bible, les Fables d'Esope, Robinson Crusoë, The Pilgrim's Progress, une Histoire des Etats-Unis et la Vie de Washington par Weems. Il avait emprunté ce dernier ouvrage à Josiah Crawford, et une nuit, par suite d'une négligence, le livre fut taché et abîmé par la pluie. Crawford le fit travailler au fourrage, pendant trois jours, à 25 cents par jour, pour payer le volume, et en
revanche le jeune garçon lui décerna le sobriquet de « Blue Nose » (nez bleu), surnom qui lui resta.
De ces livres, Abraham Lincoln copiait des extraits avec de l'encre tirée de la racine des broussailles et à l'aide d'une plume de vautour. Quelquefois, il faisait ses calculs avec du charbon de bois sur une pelle à feu, en bois également, et qu'il rabotait pour la rendre blanche et propre lorsqu'elle était couverte de chiffres. Il étudiait à la lueur du feu et se levait à l'aube, avec son livre. Il lisait tout, même le Code de l'État d'Indiana, et s'il n'en a pas appris le contenu par cœur (car absurdement la légende est allée jusqu'à l'affirmer), il doit avoir étudié ainsi la Déclaration d'Indépendance et la Constitution des États-Unis. Il se hissait sur un tronc d'arbre et haranguait les travailleurs aux champs, racontant des drôleries même à cette époque, mimant de façon étonnamment réaliste le dernier pasteur qui, allant de place en place, était venu prêcher à cet endroit. Il écrivait aussi des articles sur la Tempérance, sur le Gouvernement et sur la Cruauté envers les animaux. Il ne pouvait
supporter la malveillance, et la malveillance n'étant pas inconnue parmi ces gens insouciants il se faisait ainsi des amis, même de Fivrogne du village à qui il sauva la vie un soir en le sortant d'un fossé. Il essaya de la poésie et de la satire, — pas toujours du meilleur goût, — pour se venger de Blue Nose Crawford et de la famille Grigsby qui ne l'avaient pas invité à un mariage. Naturellement, il assistait aux séances du tribunal à Boonviile, faisant quinze milles à pied pour suivre les petites comédies et les tragédies qui s'y déroulaient. Un jour, il fut assez téméraire pour féliciter un avocat pour sa défense dans une affaire d'assassinat, et longtemps après, à la Maison Blanche, le plus grand des Présidents dit à cet avocat : « J'ai pensé que si j'arrivais jamais à faire un discours aussi bon que le vôtre, mon âme serait pleinement satisfaite. »
Il disait que son « père lui avait appris à travailler, mais non à aimer le travail ». Il avait une préférence pour les sports de la vie des pionniers, — la course et la lutte, — mais il travaillait et travaillait dure-
ment, taillant des pieux, labourant, fauchant, faisant de tout. A l'âge de dix-neuf ans, il avait atteint un développement physique extraordinaire. Une personne qui l'a connu à cette époque a écrit qu' « il avait une taille de six pieds deux pouces, qu'il pesait 150 livres, avait de longs bras et de longues jambes, les pieds grands et disgracieux ainsi que les mains, le corps mince et la tête petite ». Sûrement, une silhouette sans grâce, presque grotesque, sous le costume primitif de l'époque : une casquette en peau de raton, une chemise de tiretaine et une culotte de peau de daim si courte qu'elle montrait les chevilles. On disait qu'il avait la force de trois hommes, qu'il était capable de soulever et de porter deux troncs d'arbre, de « donner un coup de maillet plus lourd et d'enfoncer une hache plus profondément dans le bois que n'importe quel homme qu'on eût jamais vu ». Tel est le témoignage d'un pionnier.
En 1828, il fit connaissance avec le monde extérieur en se rendant à la Nouvelle Orléans en qualité de premier rameur sur un radeau. Evidemment, c'était pour lui un événement.
A Bâton Rouge, il y eut une rixe avec les nègres; à la Nouvelle Orléans il vit les digues et le marché aux esclaves.
Ainsi il grandit et devint homme, avec quelque connaissance des livres, quelque connaissance des hommes, quelque connaissance de la vie. Son savoir se teinta des superstitions qui étaient nombreuses dans la région, et toujours, dans une certaine mesure, elles lui restèrent, pour se fondre, durant ses dernières années, dans le mysticisme de sa nature poétique. Il eut ses chagrins aussi : sa sœur Sarah, nouvellement mariée, mourut en couches ; puis, en 1829, la maladie du lait survint encore, et il suivit alors l'irrésistible appel de l'Ouest.
En mars 1830, les Lincoln se mirent en route pour rillinois, le Far- West de cette époque. Abraham, le grand jeune homme en casquette de peau de raton et vêtu de peau de daim, marchait à côté du grand chariot, faisant claquer un long fouet au-dessus des bœufs. Ils voyagèrent pendant deux semaines, à travers des chemins qui gelaient la nuit et dégelaient le jour. Enfin ils arrivèrent dans le pays* de Sangamon, tous sains et saufs, môme le chien qui, abandonné un matin de Fautre côté d'une rivière qu'ils venaient de passer a gué, les regardait s'éloigner avec un tel reproche dans les yeux qu'Abraham, dont le cœur était sensible, traversa à pied les eaux glaciales pour le reprendre. John Hanks vint à. leur rencontre à cinq milles au nord-ouest de Decatur, dans le Comté de Maçon, et, sur un talus qui donne sur le boueux Sangamon, ils construisirent une
cabane, fendirent des pieux, clôturèrent un terrain de quinze acres et labourèrent pour la première fois la prairie vierge. Abraham avait vingt-et-un ans et était libre. Et pourtant il resta dans le Comté de Maçon durant cet hiver, à tailler des pieux, « à raison de quatre cents pour chacun des mètres de coutil teint de brou de noix, nécessaires à lui confectionner des pantalons », et tous, utiles sans qu'il s'en doutât, à illustrer plus tard son histoire. Au printemps, il partit pour faire sa propre vie ; il trouva un patron en Denton Offut, un aventurier qui l'engagea, avec Hanks, pour conduire un bateau de marchandises à la Nouvelle- Orléans. A New Salem, le bateau échoua sur un barrage, et, sans l'ingéniosité de Lincoln, il aurait été brisé. Cet incident lui suggéra l'idée d'inventer un appareil pour élever les vaisseaux au-dessus des bancs de sable, et d'obtenir un brevet pour cet appareil, en 1849. A la suite de cet incident il fit une entrée solennelle à New Salem, car la foule s'était rassemblée au bord du Sangamon, et avait applaudi le jeune navigateur lorsqu'il était parvenu adroitement à arracher son bateau du
barrage et à le remettre en route. A la Nouvelle-Orléans, il passa un mois sur les digues parmi les riverains à demi sauvages, et le marché aux esclaves lui fit connaître dans tout ce qu'elle avait de poignant et de pitoyable cette institution qu'il avait déjà commencé à étudier, et peut-être à haïr.
En août, il était de nouveau à New Salem, « épave flottante », comme il le disait, attendant Offut qui allait ouvrir un magasin. Le village avait un bureau public, très actif, où l'on s'incrivait pour le partage des terres ; vingt cabanes de bois, et cent habitants. En sept ans, il disparut de la terre. Lincoln y flânait, batelier sans emploi, jusqu'au jour des élections où naturellement il flânait autour des urnes. Mentor Graham, maître d'école du village, surveillant des élections, avait besoin d'un assistant, et, levant les yeux, il vit le grandjeune étranger. « Savez-vous écrire >? demanda-t-il. « Je sais faire un peu de pattes de mouches, » répliqua drôlement Lincoln. Il fît l'ouvrage à la satisfaction de Graham, et, pendant que les électeurs arrivaient lentement, raconta bon nombre d'histoires de l'In-
diana. Elles firent leur effet, et longtemps après on les racontait encore à New Salem, même celles que peut-être on eût mieux fait de ne pas répéter.
Offut ouvrit son magasin, dont il confia la direction à Lincoln ; il vanta les prouesses de son commis, et soutint que celui-ci pouvait mettre par terre n'importe quel homme du Comté de Sangamon. Les garçons de«Clary's Grove » (bosquet de Clary) — leur nom seul indique leur caractère — sortirent promptement de leur petit bois, déclarant que Jack Armstrong « était un homme supérieur à Lincoln ». Lincoln répondit qu'il n'aimait pas se chamailler et méprisait les rixes ; mais les autres l'agacèrent, et finalement il administra à leur champion une raclée fameuse. La victoire l'établit à New Salem, et les « Clary's Grove Boys » formèrent le noyau de son parti politique.
Peu de temps après, il eut son rôle dans une scène pittoresque : il fut pilote du Talisman, le premier bateau à vapeur qui remonta le Sangamon. Il y eut un banquet à Springfîeld pour célébrer cet événement, mais Lincoln
n'y fut pas invité. Les « gentlemen » seuls étaient conviés, et Lincoln n'était qu'un pilote. Dans Tannée, Offut fit faillite, et Lincoln se retrouva « épave flottante ».
Dans l'Illinois de 1832, un jeune homme qui était ambitieux, qui s'adonnait aux discours politiques, à la lecture de l'histoire et du droit, aux argumentations dans les boutiques de la campagne, devait nécessairement trouver à la politique un intérêt très vif. Il en fut ainsi de Lincoln. Dès sa jeunesse, il avait été attiré par la figure romanesque de Henry Clay, dont il avait adopté presque tous les principes politiques. S'il n'était pas un Whig, il affirmait, de sa façon toujours drôle, qu'il était « whiggish », c'est-à-dire qu'il avait quelques-unes des tendances des Whigs, comme dit son futur ami et biographe Lamon. Il adopta, pour s'y dévouer toute sa vie, un des principes de Clay, celui de l'émancipation graduelle des esclaves, avec compensation pour les propriétaires. Donc, au mois de mars de l'année qui nous occupe, il
se présenta comme candidat à la Chambre des députés de l'État d'Illinois, se déclarant favorable à une instruction obligatoire, au moins modérée, et à une loi contre le prêt à usure, bien que, « dans les cas d'une extrême nécessité on puisse toujours trouver le moyen de tourner la loi... Mon sort reste exclusivement entre les mains des électeurs indépendants du Comté... Mais si les bonnes gens, dans leur sagesse, se plaisent à me laisser dans l'obscurité, je suis trop familiarisé avec les désappointements pour en avoir beaucoup de regret ».
Il fut en effet obligé d'abandonner sa candidature aux mains des électeurs, parce que sa campagne électorale fut interrompue par la guerre de « Black Hawk ». Le vieux chef des Sacs, qui donna son nom de Black Hawk à cette dernière révolte des Indiens dans PI1linois, avait déchiré les traités en vertu desquels les tribus avaient traversé le Mississipi ; puis, soutenant que la terre ne peut pas être vendue et repassant le fleuve, il était apparu à la tête de ses braves à la figure teinte pour la guerre, sur les terrains de chasse
de leurs ancêtres, dans le Nord de l'Illinois. Le Gouverneur Reynolds appela des volontaires, et Lincoln fut parmi les premiers à s'enrôler. Les Clary's Grove Boys, heureux d'une occasion de s'amuser et de se battre, s'engagèrent avec enthousiasme et choisirent Lincoln comme capitaine, — « un succès », — écrivit-il plus tard, — « qui m'a fait plus de plaisir qu'aucun de ceux que j'ai remportés depuis lors ». Son plaisir, dans toute cette expédition, semble en effet, avoir été très vif. Mais cependant il eut des fatigues et de dures épreuves. 11 apprenait quelque chose de l'art subtil de gouverner les hommes, art particulièrement délicat avec une compagnie réfractaire à toute discipline. Il arriva même une fois que le capitaine Lincoln fut obligé de faire face à toute sa compagnie qui se mutinait et proférait des menaces, et de mettre son propre corps entre elle et un pauvre Indien fugitif qui, avec un sauf-conduit du général Cass, s'était réfugié dans le camp. Aussitôt que sa compagnie fut disloquée, Lincoln se rengagea comme simple soldat. Il ne vit pas de combat et ne tua pas d'Indiens, et, long-
temps après, il fît rire le Congrès à Washington par un récit humoristique de son « service militaire ». La guerre finit en juillet, et il regagna New Salem à temps pour faire sa campagne électorale dans le Comté avant les élections du mois d'août. Il fut battu, « la seule fois », — dit-il dans son autobiographie — « où j'aie été battu par le peuple».
Faute de trouver un emploi dans les trois épiceries du village, lui et un nommé Berry en achetèrent une, en donnant leurs signaturcs pour tout paiement du prix d'achat. Ils achetèrent de la même façon les deux autres, et eurent ainsi le monopole de ce commerce. Mais, contrairement à quelques monopoles, même quand ils ont été acquis par un semblable système financier, celui-ci ne réussit pas. Alors, la firme se procura une licence pour vendre de& spiritueux, article qui constituait en ce temps-là une annexe de l'épicerie. Mais Berry buvait les liqueurs lui-même, tandis que Lincoln, se balançant sur une chaise, les jambes allongées, les talons sur le comptoir, ou étendu sous un arbre devant la porte, lisait Shakespeare, Burns, Gibbon,
Rollin, et un peu plus tard Paine et Voltaire. On dit qu'il écrivit une monographie sur le déisme, monographie qui fut brûlée par un ami qui avait, à cette époque, plus de sens politique que lui, alors que plus tard ni celui-là, ni nul autre n'aurait pu en avoir davantage. Il se plongea ensuite dans la lecture de Blackslone, le grand commentateur classique des lois d'Angleterre. Il avait trouvé ce livre dans un tonneau de débris qu'il avait obligeamment acheté à un pauvre diable dans la misère, et rien ne l'avait jamais autant intéressé ni autant absorbé. Il commença aussi, avec l'aide de Mentor Graham, l'étude de la grammaire anglaise.
Les deux membres de la firme étant, l'un si occupé, l'autre si préoccupé, il n'est pas surprenant, qu'au printemps de l'année 1833, l'affaire baissât et s'éteignît comme une chandelle consumée. Lincoln n'était pas homme d'affaires, ni à ce moment ni jamais. Bientôt Berry mourut, et Lincoln resta seul avec les dettes de la firme, à peu près 1.200 dollars, somme écrasante pour lui. Mais, avec cet esprit qui le sauva dans toutes les situa-
tions, il appela ces dettes « la dette nationale », et s'en acquitta au fur et à mesure de ses moyens ; il les baptisait encore de cette façon lorsque, pour les payer en 1848, il envoya chez lui une partie de ses appointements de député de Washington.
En mai, il fut nommé directeur des postes à New Salem. La place était si insignifiante que le vieux président Andrew Jackson, partisan du principe « le butin aux victorieux », devait l'avoir ignorée; si petite, en effet, que Lincoln portait dans son chapeau les lettres à distribuer et lisait les journaux avant de les livrer aux abonnés. Mais il était toujours scrupuleux et, de longues années plus tard, quand un agent du Gouvernement vint à Springfîeld pour régler les comptes, Lincoln tira de sa malle une vieille chaussette bleue contenant une quantité d'argent et de petite monnaie et put restituer les pièces mêmes qu'il avait reçues en sa qualité de fonctionnaire et auquelles il n'avait jamais touché, malgré son continuel besoin d'argent.
A partir de ce moment, la chance lui sourit enfin. On spéculait sur les terres d'une
façon si effrénée dans l'État d'IUinois que John Calhoun, l'arpenteur du Comté, avait plus d'ouvrage qu'il n'en pouvait faire, et offrit à Lincoln un poste d'assistant. Lincoln ne connaissait rien de la science de l'arpentage, mais il dit qu'il pouvait l'apprendre, et, exigeant son indépendance politique. — Calhoun était Démocrate, — il acquit cette science et se mit à la besogne. Ses arpentages étaient exacts, et il prospérait, quand la « dette nationale » se présenta sous la forme sinistre d'un homme qui possédait les signatures de la firme défunte. Mais Lincoln trouva des amis, et James Short et Bowling Green, juge de paix, dégagèrent pour lui son cheval et les instruments de son métier qui avaient été saisis dans le procès. L'histoire de ces jours à New Salem est d'ailleurs l'histoire de l'amabilité, de l'assistance mutuelle qui régnent toujours parmi les pauvres. Un tableau le révèle : Hannah Armstrong, femme de ce Jack que Lincoln avait battu, avait toujours du lait, du gruau et du pain de maïs pour lui. Lincoln « apportait des bonbons pour les enfants et berçait ceux-ci pendant qu'elle lui préparait
quelque chose à manger ». Et, quand Lincoln reçut des peaux de daim comme premier salaire pour l'arpentage, Hannah les cousit sur son pantalon. En 1834, Lincoln se présenta de nouveau aux élections à la Chambre des députés de l'État. Tout cet été-là, il poursuivit sa campagne électorale, faisant des discours en plein vent selon la coutume d'un pays neuf et rustique où la force physique comptait pour beaucoup. Lors de son premier discours, il fut interrompu par un campagnard. Il se tut, descendit du tronc d'arbre où il était monté, empoigna l'homme, le jeta hors de la foule, remonta sur le tronc et continua son discours. Il se livrait aux concours athlétiques, soulevant des poids, les lançant, luttant, fauchant les champs, racontant des histoires. Et cette fois, il fut élu en tête de la liste, et un de ses vieux amis de la guerre de Black Hawk, le major John T. Stuart, fut un des candidats élus avec lui. Stuart lui prêta des livres de droit, et, bien qu'il n'eût pas encore été nommé avocat, Lincoln commença à exercer, dans la mesure de ses moyens, devant les juges de paix locaux.
Quand la Chambre se réunit à Vandalia, alors capitale de l'Illinois, Lincoln y parut, très présentable dit-on, dans de nouveaux vêtements pour l'achat desquels un autre ami de New Salem lui avait prêté de l'argent. Il passa Thiver à Vandalia, lisant dans la bibliothèque de FEtat ou apprenant, de toute autre façon, les lois et la manière particulière de les faire. La Chambre le désigna, quelque peu à tort semble-t-il, pour faire partie de la Commission des Finances. Beaucoup des hommes qu'il rencontra étaient destinés à jouer un grand rôle dans le drame qui commençait à cette époque en Illinois, et parmi eux se trouvait un élégant jeune homme de vingt-deux ans, récemment venu de Vermont avec seulement trente-sept sous dans sa poche, mais déjà admis au barreau et candidat à une charge publique, Stephen A. Douglas,
que Lincoln nota comme « l'homme le plus petit qu'il eût jamais vu ». Pendant vingthuit ans, ce petit homme allait être son rival, même en amour, bien qu'il ne fut pas son rival dans l'affection qui, à cette époque, remplissait son cœur tendre. Là-bas, à New Salem, Lincoki avait en effet laissé Anne Rut-^ ledge, une jolie fille aux tresses rousses et aux yeux bleus. Mais Anne était déjà fiancée. Son amoureux, James Me Namar, était retourné dans l'Est, lui promettant de revenir. Peu de temps après, les lettres de Me Namar cessèrent d'arriver. Alors on chuchota, tandis qu'Anne attendait, — Lincoln toujours à ses côtés, et lui faisant sa cour même aux « quilting bées », réunions où, à cette époque, les femmes s'assemblaient pour faire des couvertures ouatées. Elle chantait pour lui, et l'on peut souhaiter que ses chants aient été quelquefois plus joyeux que les hymnes rapportés par les historiens. Il semble probable que Lincoln apprit d'elle les vers: « Oh, pourquoi l'âme du mortel serait-elle orgueilleuse ? » et qu'ils aient dû leur fascination presque morbide sur lui à une association d'idées
avec cette phase de sa vie. Bientôt, Anne tomba malade, et, en août, mourut. New Salem disait que c'était d'amour, mais vers la fin elle appela Lincoln, et il fut près de son lit, seul avec elle.
Après sa mort, un sombre désespoir s'empara de lui. Tout l'automne et tout l'hiver il erra dans les bois le long du Sangamon, presque fou de tristesse. « La pensée même des pluies et des neiges s'abattant sur la tombe le remplissait d'un chagrin indescriptible. » Ses amis le surveillaient, et finalement, alors qu'il était aux confins de la folie, Bowling Green le prit chez lui, le soigna jusqu'à guérison, et son chagrin se fondit alors en cette mélancolie naturelle qui, adoucie seulement par son humour, fut un des éléments de son âme de poète, de son âme de prophète, et cette tristesse qui si tôt le consacra dans la tragédie de la vie, lui apprit à avoir pitié ici-bas des souffrances de tout homme.
En juillet, il fut encore candidat à la Chambre. « Je veux que tous ceux qui partagent les privilèges du Gouvernement aident à en supporter les fardeaux, » dit-il dans l'exposé
de son programme. « En conséquence, je veux que tous les blancs qui paient les impôts ou portent les armes soient admis au droit de suffrage (n'excluant en aucune façon les femmes). Si je suis élu, je considérerai tous les citoyens de Sangamon comme mes électeurs, aussi bien ceux qui me combattent que ceux qui me soutiennent. Etant leur représentant, je serai gouverné par leur volonté, en ce qui concerne tous les sujets sur lesquels je pourrai la connaître. Pour ce qui concerne les autres, je ferai ce qui, d'après mon jugement, servira le mieux- leurs intérêts. »
Toute la théorie du Gouvernement représentatif ne fut jamais plus clairement comprise, ni plus clairement exprimée. A cette époque, déjà, il avait un sens mystérieux de l'opinion publique, il connaissait toujours l'état d'esprit général. Toujours essentiellement démocratique, il était si près du cœur de l'humanité que par intuition il mesurait ses pulsations puissantes et pensait que l'esprit public n'est pas loin d'être toujours juste. Maintes années après, exprimant sa confiance dans le jugement du peuple comme en la seule
autorité dans les affaires, il demanda : « Yat-il un espoir meilleur ou seulement égal ? » Un incident de cette âpre campagne électorale mérite d'être noté : George Forquer, un Whig, avait changé d'opinion et était devenu Démocrate, et immédiatement après, il avait été nommé greffier du bureau des terrains publics. Sa maison qui, à cette époque, était la plus belle résidence de Springfield, se distinguait par son paratonnerre, le premier que Lincoln ou Springfield eussent jamais vu. A une réunion qui eut lieu un jour, près de la maison Forquer, Lincoln fit un discours ; Forquer annonça qu'«il lui faudrait descendre le jeune homme ». Lincoln resta près de lui, les bras croisés, supporta l'attaque, puis, répondant avec esprit, conclut en disant : « Ce Monsieur se plaît à faire ressortir que je suis un jeune homme ; mais il oublie que je suis plus vieux en âge que dans les ruses et les trafics des politiciens. Je désire vivre, et je désire des places et des distinctions, mais je préférerais mourir maintenant que de vivre, comme ce Monsieur, pour voir le jour où j'abjurerais ma politique pour une place offi-
cielle qui vaut 3.000 dollars par an, et pour me sentir alors obligé d'ériger un paratonnerre afin de protéger une conscience coupable contre un Dieu offensé. »
La liste des Whigs fut élue, Lincoln en tête. La députation de Sangamon, sept députés et deux sénateurs, dont chacun avait plus de six pieds de taille, était connue sous le nom de « The Long Nine » (Les Neuf Longs). « A cette époque et pendant encore de longues années, disait l'un d'eux, on imputait aux manigances et à Tinfluence des Neuf Longs toutes les lois mauvaises ou répréhensibles qui furent votées à cette session. » Un important système d'améliorations publiques était alors à l'étude ; on projetait partout des canaux et des chemins de fer, et le prix de ces travaux gigantesques devait être prélevé sur les recettes de la vente des terres publiques, « sans faire un emprunt ni payer d'intérêts » comme le disait Lincoln. Ce projet merveilleux allait développer l'Illinois instantanément, et le peuple en était ébloui. Lincoln, aveuglé comme les autres, rêvait déjà d'être gouverneur, et confiait à un ami son projet de deve-
nir le « De Witt Clinton of Illinois '». A Vandalia, Lincoln, leader des Neuf Longs, travailla pour faire réussir ce projet. L'assemblée vota la construction de ce réseau de chemins de fer et de canaux, et autorisa un emprunt immédiat de deux millions de dollars. Un projet aussi colossal, menant des communautés entières à la puissance ou à la ruine, offrait évidemment une source inépuisable de dispositions locales et particulières. Dans une telle atmosphère de combinaisons, Lincoln était tout à fait dans son élément ; personne ne connaissait la nature humaine mieux que lui ; personne n'était plus expert dans les travaux législatifs, dans le « logrolling » (action de rouler les troncs d'arbre) â. Lincoln et ses Neuf Longs firent leur besogne si habilement qu'ils réussirent à transporter la capitale de rillinois à Springfield.
1. De Witt Clinton était un gouverneur bien connu de l'Etat de New-York. Il construisit le grand canal de New- York au lac Erié.
2. Cette expression fait allusion, en Amérique, aux jours des pionniers, où tous les hommes d'une région se prêtaient une assistance mutuelle pour construire les bâtiments nécessaires à un pays nouveau.
Cependant, si tout cela indiquait qu'il connaissait peut-être mieux les ruses et les trafics des politiciens qu'il ne l'avait admis dans sa rencontre avec Forquer, il fut fidèle à ses principes. Quand la Chambre adopta les résolutions « désapprouvant hautement la formation de sociétés pour la répression de la Traite des Noirs et des doctrines promulguées par elles », Lincoln vota contre ces résolutions ; et, quoique rien de plus ne lui fût demandé, — on n'aurait certainement pu attendre d'un simple homme politique la moitié de ce qu'il fit, — il écrivit une protestation, décida son collègue Dan Stone à la signer avec lui, et la fît publier, le 3 mars 1837, dans le journal de la Chambre. Bien que cette protestation fût rédigée d'une façon très prudente, Lincoln y déclarait que l'institution de l'esclavage est basée, et sur l'injustice, et sur la mauvaise politique.
Quand les Neuf Longs se rendirent chez eux, en mars, emportant la capitale de l'État avec eux, une cérémonie fut organisée, telle que Springfield n'en avait pas vue depuis le jour où le Talisman avait remonté le San-
gamon. Un grand banquet eut lieu, et quoi que Lincoln fût aussi bien le pilote de cette entreprise qu'il Pavait été de la première, cette considération ne l'exclut pas cette fois du banquet; elle lui donna droit, au contraire, à la place d'honneur, et on lui porta un toast en le qualifiant de « notabilité nationale », d' « homme qui a répondu à l'attente de ses amis et renversé les espoirs de ses ennemis », et, naturellement, il répondit par un discours. Il n'est pas étrange qu'après cela Lincoln soit allé s'établir à Springfield. Il avait, en effet, terminé ses études de droit, et, le 24 mars 1836, avait reçu le certificat de bonne vie nécessaire à son admission au barreau.
La nouvelle capitale de l'Illinois était, au printemps de l'année 1837, un village aux rues boueuses, de moins de 2.000 habitants ; mais pour Lincoln, qui entra un matin dans le magasin de Joshua Speed avec toute sa fortune dans sa besace, c'était une métropole. Speed disait que le jeune homme avait la figure la plus triste qu'il eût jamais vue ; mais quand Lincoln eut appris qu'il pouvait partager le lit de Speed, dans une chambre au-dessus, et qu'après avoir gravi lentement l'escalier, laissé tomber sa besace, il fut redescendu tout aussi lentement, il fit sourire Speed par la façon laconique avec laquelle il annonça : « Eh bien, Speed, je suis installé ! »
Mais le village n'était pas si petit qu'il ne pût se targuer de distinctions sociales. Les Todd, les Stuart et les Edwards l'habitaient, et, avec les Lamb, les Mather, les Opdyke,
les Forquer et les Ford, formaient l'élite de l'aristocratie provinciale. Lincoln remarqua tout cela, et bientôt écrivit à une jeune fille dont il était amoureux : « Il y a ici une grande floraison de voitures, » lui écrivant ceci, semble-t-il, plutôt comme avertissement que comme proposition, car il pensait que si elle devenait sa femme, elle « serait pauvre, sans pouvoir cacher sa pauvreté ». L'objet de ce dernier amour était Mary Owens, a laquelle, à ce moment, il se croyait chevaleresquement engagé. Pourtant, peu de temps après, il lui proposait : « Si d'une façon quelconque vous vous sentez liée envers moi, je suis prêt à vous dégager si vous le désirez. Cependant, je suis prêt aussi à vous lier encore plus étroitement à moi si je puis me convaincre que cela ajouterait considérablement à votre bonheur. » Naturellement, une lettre aussi prudente termina l'affaire, ainsi que Lincoln en avait eu, probablement, l'intention. Mary Owens n'avait jamais considéré ses assiduités comme très sérieuses. Bien qu'elle le respectât, elle le jugeait, disaitelle, comme « manquant de ces petits mail-
Ions qui forment la chaîne du bonheur d'une femme ».
Pendant ce temps, Lincoln avait commencé à exercer sa profession d'avocat. Son vieil ami de la guerre de Black Hawk, le major John T. Stuart, qui lui avait prêté ses livres de droit, le prit pour associé. Pour Stuart, comme pour beaucoup d'avocats, la loi n'était qu'un décor de fond pour la politique ; il disputait à Douglas l'élection au Congrès, et, comme Lincoln lui-même, pensait plus à la politique qu'au droit. Il n'était pas étonnant que les affaires en souffrissent. Lincoln passait une grande partie de son temps au magasin de Speed, parlant politique et discutant religion. Il prononça, au Lycée de garçons, une conférence un peu trop éloquente sur « La Perpétuation des Institutions libres », et il s'engagea, à l'église presbytérienne, dans une joute oratoire avec Douglas, Calhoun, Lamborn et Thomas. En 1838 il fut de nouveau élu, et fut le candidat de la minorité pour la présidence de la Chambre.
L'heure des comptes résultant de la panique de 1837 avait sonné en Illinois ; la bulle du
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système d'améliorations internes avait crevé, et pendant cette session Lincoln, encore membre de la Commission des Finances, tâcha de réparer le mal qu'il avait aidé à faire, avouant qu'il n'était pas un financier, et reconnaissant « sa part de responsabilité dans la crise présente ». En 1840, il fut de nouveau élu à la Chambre, et de nouveau battu pour la présidence de celle-ci, et rien de plus notable n'advint pendant cette session, que la fuite ignominieuse qu'il opéra par la fenêtre en compagnie des autres Whigs, afin de briser un quorum. Pendant la campagne électorale, il avait subi beaucoup de joutes oratoires fort mouvementées, notamment une avec Jesse B. Thomas, un Démocrate qui, dans un discours, avait attaqué les Neuf Longs et surtout Lincoln. Celuici répliqua et, avec ce talent qui, plusieurs années auparavant, avait tant amusé Gentryville, il imita la voix et les manières de Thomas pendant que la foule hurlait de joie. Pris par son propre jeu il couvrit Thomas d'un tel ridicule que le pauvre homme en pleura de vraies larmes. L'événement fut
raconté dans les annales locales sous le nom d' « écorchement de Thomas ». Mais Lincoln fut si honteux de ce triomphe qu'il chercha sa victime, implora son pardon et tâcha de guérir les plaies qu'il avait faites. Dans la suite, il eut de moins en moins recours aux armes indignes qu'il savait employer avec tant d'adresse, mais il invoqua de plus en plus la puissance de la raison et de cet humour bienveillant qui lui était particulier.
Il était aussi en conflit avec Douglas, comme il était destiné à l'être pendant un quart de siècle, car, cette année de la joyeuse campagne « Tippecanoe and Tyler too » ' Lincoln était sur la liste électorale présidentielle des Whigs, et Douglas sur la liste démocratique. La campagne venait à peine de se terminer par le triomphe de Harrison, qu'ils entrèrent de nouveau en lutte, cette fois pour la main d'une femme. Mary Todd, une jeune fille de Kentucky, était venue à Springfield pour
1. Le général Harrison était candidate la présidence et le général Tyler à la Vice-Présidence. Tyler fut appelé « Tippecanoe » parce que, dans la guerre de 1812, il avait battu les Indiens dans une bataille célèbre qui portait ce nom.
rendre visite à sa sœur, Mœ0 Ninian W. Edwards et, dans cette aristocratie locale qui se pavanait en voiture, elle fut bientôt reine, avec Lincoln et Douglas à sa cour. A la poursuite d'une demoiselle fièreet spirituelle « qui parlait avec une égale facilité le français et l'anglais », il était naturel que Douglas, brillant, élégant,devançât Lincoln, lent et gauche. On expliqua la préférence de Mary Todd pour Lincoln par l'hypothèse ingénieuse qu'elle était déterminée à épouser un futur président, ce qui est absurde, car à cette époque il semblait beaucoup plus probable que Douglas atteindrait ce siège élevé que n'importe quel autre jeune homme inconnu à Springfîeld; et quelques année3 plus tard il était déjà, pour l'atteindre, l'homme le mieux placé de toute l'Amérique. Mais Mary Todd fit son choix, et elle et Lincoln furent fiancés. Ils devaient se marier le jour de l'an de 1841, mais, après que la date eût été fixée, Lincoln hésita. Springfîeld lui attribua un nouvel attachement pour un autre joli visage. Le jour de l'an arriva, le mariage ne fut pas célébré, et cette horrible mélancolie noire qu'il avait déjà connue s'em-
para de nouveau de lui. 11 négligea le droit, négligea la Chambre, et erra comme auparavant, en proie à un sombre désespoir. On dit même qu'il envisagea le suicide. « Je suis l'homme le plus malheureux qui existe » — écrivait-il à Stuart. — « Si ce que je sens était également réparti sur toute la famille humaine, il n'y aurait pas sur la terre une seule figure joyeuse... Rester comme je suis est impossible. Je sens que je dois aller mieux ou mourir. »
Pour le distraire, Joshua Speed, probablement l'ami le plus intime qu'il eut jamais, l'emmena à Kentucky où, dans un milieu nouveau, son état s'améliora, quoiqu'il se plaignît « de n'avoir jamais fait quoi que ce fût pour qu'un être humain se souvînt qu'il avait vécu ». Speed fut lui-même fiancé et, coïncidence curieuse, connut une incertitude qui ressemblait à celle de Lincoln. A son retour à Springfîeld, Lincoln écrivit à Speed une série de lettres où il combattait ces sentiments, peut-être combattant en même temps les siens propres, et quand Speed fut à la fin marié et heureux, il lui écrivit : « Il est im-
possible d'exprimer combien je tressaille de joie, en vous entendant dire que vous êtes beaucoup plus heureux que vous n'aviez jamais espéré l'être. .. Votre dernière lettre me procure plus déplaisir que je n'en ai eu depuis ce fatal premier janvier 1841... Je ne puis que me reprocher de souhaiter même d'être heureux alors qu'elle ne l'est pas. Elle s'est jointe lundi à un grand nombre de personnes qui firent une excursion en chemin de fer à Jacksonville, et à son retour elle dit, de façon à être entendue de moi, que ce petit voyage lui avait fait grand plaisir. Dieu en soit loué ! »
A peu près à cette époque, un autre incident marqua cette cour bizarre qu'il faisait à Mary Todd. Le Contrôleur des Finances de FEtat était ce James Shields, décrit par un contemporain comme un célibataire galant et enflammé du Comté de Tyrone, en Irlande, qui fut plus tard général de l'armée du Nord pendant la guerre civile, puis eut le grand honneur d'être élu sénateur des Etats-Unis successivement par trois états différents. Sa vanité avait été blessée par la publication, dans
le Journal de Sangamon, des « Letters from Lost Townships » (Lettres des Communes perdues). Ces satires politiques étaient exactement du style et de l'esprit qui devaient plaire à Lincoln> et, quand il apprit que leur auteur était Mary Todd, il se sentit entraîné à écrire dans le même style. Shields demanda le nom de l'auteur. L'éditeur timide consulta Lincoln, qui saisit l'occasion d'être chevaleresque en prenant sur lui la responsabilité de toute la série. Il en résulta une provocation en duel de la part de Shields, et l'affaire fut menée en observant scrupuleusement toutes les lois absurdes du Code de l'honneur. Lincoln toujours humoristique, choisit le sabre de cavalerie du plus grand modèle qui existât; le terrain du duel fut désigné près d'Alton, et les combattants et les témoins s'y étaient rendus, quand « les amis firent un arrangement ». L'affaire parut plus tard dans les journaux, et Lincoln fut si honteux de l'escapade que personne n'osa jamais y faire allusion devant lui. « Si Ton se souvient de toutes les bonnes choses que j'ai jamais faites, dit-il, aussi longtemps et aussi bien
que de mon affaire avec Shields, il est évident que je ne serai pas oublié de sitôt. » Mais l'incident l'aida à se rapprocher de Mary Todd, et, le 4 novembre 1842, ils se marièrent. Si ce ne fut pas un mariage idéalement heureux, il est à présumer qu'un mariage plus heureux eût entravé la carrière pour laquelle la destinée l'avait préparé.
En avril 1841, Stuart fut élu député au Congrès à Washington, et Lincoln profita de cette occasion pour mettre fin à l'association et en former une autre avec le juge Stephen T. Logan, un petit homme rabougri à la voix haute et aiguë, au grand panache de cheveux d'un blanc jaunâtre, pittoresque dans sa vieille capote et considéré comme le meilleur avocat de l'Illinois. Il aimait l'argent et conservait presque tout ce qu'il gagnait ; mais cela ne dérangeait guère Lincoln, qui aimait les hommes plus que l'argent et considérait la richesse comme « simplement une superfluité de choses dont on n'a pas besoin ». L'association avec Logan le rendit plus assidu à l'étude du droit et fit de lui un praticien plus habile. Mais deux personnalités aussi fortes
ne pouvaient travailler longtemps côte à côte, et en 1843 Lincoln forma une nouvelle association, cette fois avec William H. Herndon, un jeune radical, déjà en relation avec les abolitionnistes, et qui écrivit plus tard une biographie de la jeunesse de Lincoln, à laquelle nous devons presque tout ce que nous connaissons de lui à cette époque. L'association dura jusqu'à la mort de Lincoln. Mais la vie était dure et Lincoln et sa femme étaient forcés d'être très économes, « n'ayant pas de maison », comme il écrivait à Speed, « mais vivant en pension au Globe Tavern, auberge très bien tenue par une veuve du nom de Beck. Notre chambre et notre nourriture ne nous coûtent que quatre dollars par semaine... Je suis si pauvre et je fais si lentement mon chemin que je perds autant en un mois d'oisiveté que je gagne en un an de travail. » En 1841 il aurait pu être présenté par les Whigs à Félection pour le poste de gouverneur, mais, après son expérience de l'utopie qu'était le système des améliorations intérieures, il avait abandonné l'ambition de devenir le « De Witt Clinton d'Illinois. » Il sur-
veillait cependant, ainsi sans doute que sa femme ambitieuse, le champ de la politique, et déjà pensait au Congrès. Naturellement, il rencontra de l'opposition. A l'anniversaire de Washington, en 1842, au moment d'une vaste propagande contre l'alcoolisme à laquelle on donna le nom de « Mouvement de Washington en faveur de la Tempérance », il déplora dans un discours l'attitude pharisaïque que quelques dévots affectaient envers les ivrognes, disant: « Si nous considérons les ivrognes invétérés comme formant une classe, leur tête et leur cœur se compareront avantageusement à ceux de n'importe quelle autre classe. » Tout cet admirable discours était conçu dans les termes du plus haut humanitarisme, tout à fait distinct du ton du réformateur professionnel — ton que Lincoln, plus que tous les autres hommes de la terre, devait détester. Il était rempli d'une tolérance sage et aimable qui provenait également de son savoir et de son amour des hommes. Il dit, à peu près à cette époque, un jour qu'on « l'accusait » d'être un homme tempérant : « Je suis tempérant en ce sens que je ne bois pas. »
Mais un discours aussi tempérant devait certainement décevoir les exigences des plus intempérants propagandistes de la tempérance. On le critiqua, et, à la suite de ces incidents, et aussi parce que sa femme, qui avait été « Episcopale », était une Todd, apparentée aux Edwards, et par conséquent « aristocrate », et enfin parce qu'un jour il avait parlé de se battre en duel, il fut obligé de remettre à plus tard ses prétentions au Congrès. Il y avait, d'ailleurs, des « complications politiques ». Il cédalaplaceà Hardin et à Baker, politiciens locaux de cette époque, et l'on prétendit qu'il y avait eu un arrangement entre eux, c'est-à-dire que Hardin, Baker, Lincoln et Logan « devaient avoir, chacun à son tour, l'honneur brigué ». En 1844, Lincoln était sur la liste électorale des Whigs, comme candidat au Collège des électeurs présidentiels, et non seulement il faisait des discours en Illinois pour Henry Clay, mais il' alla en Indiana, et eut la satisfaction de prononcer un discours à Gentryville, où il fut tellement ému par ses souvenirs qu'il exprima ses impressions en vers qui, s'ils n'étaient
pas très poétiques de forme, étaient, comme il le dit lui-même pour sa défense, poétiques de sentiment.
Enfin, en 1846, il fut nommé et élu au Congrès. Son adversaire, Démocrate, était le vieux Peter Gartwright, un prédicateur pionnier des Sociétés de « Methodists », qui n'hésita pas à se servir contre Lincoln du discours qu'il avait prononcé à l'anniversaire de Washington, ni à l'accuser d'être athée, remontant pour chercher ses preuves jusqu'aux jours de New Salem, et à la monographie dans le style de Tom Paine qu'on accusait Lincoln d'avoir écrite.
L'accusation d'athéisme n'était pas tout à fait sans fondement, car, bien que Lincoln fût, d'une façon poétique et mystique, sincèrement religieux, il ne se rallia jamais à aucune église, et ses opinions théologiques n'étaient pas orthodoxes. A cette époque, et jusqu'à sa mort, il semble avoir partagé les croyances « unitaires » 1 et il disait que le jour où une église quelconque écrirait au-des-
1. « Les unitaires ou sociniens ne reconnaissent pas le dogme de la Trinité. »
sus de son autel, comme seule condition requise pour en devenir adepte, les paroles de Jésus : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, et de toute ta puissance, et de toute ta force, et ton prochain comme toimême » il se rallierait à cette église. Sûrement, autant que cela peut être possible à un homme, dans une civilisation compliquée qui n'ose pas prendre le christianisme à la lettre, il représenta cette religion.
Quand, en 1847, Lincoln siégea au XIIIe Congrès, il y trouva les derniers des géants des anciens jours, Webster, Galhoun et Glay, et le vieux John Quincy Adams, qui mourut dans son fauteuil avant la clôture de la session. Douglas y était aussi, pour prendre son nouveau fauteuil au Sénat. Lincoln y fut bientôt très recherché, à cause des histoires qu'il racontait et des manières drôles qui lui étaient si naturelles. Il fut de ceux que le grand Webster conviait à ses déjeuners et il devint l'ami de Joshua R. Giddings. Par suite de la désapprobation populaire de la politique du président Polk dans la guerre avec le Mexique, guerre dont l'Amérique a toujours été un peu honteuse, les Whigs durent la majorité. Ils critiquèrent le président, mais cependant tirèrent, autant que possible, avantage des victoires brillantes des deux généraux
Whigs, Scott et Taylor, et leur votèrent des subsides militaires, vote qui eut les sympathies de Lincoln. « Pour m'habituer un peu à la Chambre, — écrivit-il à Herndon, — j'ai fait un petit discours, et j'éprouvai à peu près la même peur, mais pas plus, que j'éprouve quand je plaide au tribunal.,. Puisque vous êtes tous si désireux que je me distingue, j'ai décidé de le faire sous peu. » Il tint cette promesse, demi-humoristique, lorsqu'il introduisit ce que l'on appelle, dans l'Histoire de l'Amérique, les Spot Résolutions, ainsi appelées parce que, après avoir cité la déclaration du président que le Mexique avait « envahi notre territoire », et « répandu le sang de nos citoyens sur notre propre sol », il demandait au président, dans une série de questions très adroites, de faire savoir à la Chambre à quel endroit (« on what spot) » tout cela était arrivé. La Maison Blanche accueillit par le silence cette interpellation précise, Le 12 janvier 1848, Lincoln demanda que ces propositions fussent mises à l'ordre du jour, et les soutint dans un discours. Elles ne furent pas votées, mais elles servirent à dévoiler la du-
plicité du président Polk, et à faire connaître leur auteur.
Ce printemps-là, Lincoln écrivit à Herndon de gagner en ville tous les jeunes gens solides et avisés à la cause du « Old Rough and Ready » (Vieux Rude et Prêt), sobriquet populaire du général Taylor, qui s'était distingué dans la guerre du Mexique. Lincoln n'avait que trente-neuf ans à cette époque, niais dans cette lettre il se qualifiait de vieux. Après qu'en juin il eût aidé à nommer Taylor comme candidat à la présidence, il fit à la tribune du Congrès un discours politique (discours que Ton appelle, en Amérique, un « stump speech », d'après la coutume pionnière de monter sur un tronc d'arbre pour haranguer la foule). Ce discours fit hurler de joie la Chambre par le ridicule jeté sur le candidat-président du parti démocratique, le général Cass, qui faisait bruyamment état des services qu'il avait rendus au point de vue militaire,, en 1812, alors que ceux-ci n'étaient peut-être ni aussi grands ni aussi importants que ceux du général Taylor, candidat des républicains. « A propos, Monsieur le Président,
— fît Lincoln dans ce discours, — savez-vous que je suis, moi aussi, un héros militaire ? Oui, monsieur, au temps de la guerre de Black Hawk, je combattis, je saignai,... et je m'en revins... Il est vrai que je n'ai pas brisé mon épée1, parce que je n'en avais pas, mais j'ai, un jour, terriblement tordu mon fusil. Si Gass brisa son épée, le fait est qu'il la brisa de désespoir ; moi je ne tordis mon fusil que par accident. Si le général Gass me devança en cueillant des myrtilles, je l'ai dépassé dans les charges sur les oignons sauvages. S'il a vu des Indiens, c'est plus que je n'ai fait, moi, mais j'eus maintes luttes sanglantes avec les moustiques, et, bien que je ne me sois jamais évanoui pour avoir perdu du sang, je puis dire franchement que j'eus très souvent faim. » Ge discours humoristique fut fait dans le style qui devait capter l'imagination des rudes pionniers de cette époque. Lincoln savait toujours à qui il s'adressait ; les discours qu'il fit plus tard furent d'un autre genre.
1. Cass s'était rendu aux Anglais à Détroit, dans la guerre de IS12, et son état-major et lui avaient brisé leur épée.
Il fut encore sur la liste comme candidat pour le collège des électeurs présidentiels, distinction purement honorifique, et prononça une série de discours en faveur du généra Taylor en Illinois et dans la Nouvelle Angleterre. Ces discours de la Nouvelle Angleterre étaient remplis d'une profonde sincérité morale, et très significatif est ce fait, qu'après avoir assisté, à Boston, à un discours prononcé par le Gouverneur Seward, de New-York, il lui dit : « Je conviens que vous avez raison. Il faut que nous nous occupions de cette question de Fesclavage. Il faut que nous lui donnions beaucoup plus d'attention dorénavant que nousne l'avons fait jusqu'à présent. » En décembre, il retourna à Washington pour la seconde session du Congrès, et soutint un projet de loi qu'on appela « the Wilmot proviso », du nom de son auteur, et qui était destiné à exclure l'esclavage des territoires acquis sur le Mexique par suite de la guerre ; pendant qu'il était au Congrès, Lincoln, ainsi qu'il le dit plus tard, vota pour ce principe « à peu près quarante-deux fois. » Et il introduisit, et réussit presque à faire adopter, un pro-
jet de loi pour exclure l'esclavage du District de Columbia,
Mais, comme il s'en était toujours rendu compte, son opposition à la guerre mexicaine avait déplu à ses électeurs qui aimaient mieux être belliqueux que justes. En outre, en proposant les « Spot Resolutions », il avait voté Famendement Ashmun, qui déclarait que le Président avait entamé la guerre inutilement et d'une façon contraire à la Constitution. Mais il n'avait pas voulu se soustraire à son devoir ; il avait « voté pour la yérité plutôt que pour un mensonge ». Cela lui coûta sa réélection, et, quand Logan fut nommé par les Whigs pour lui succéder, la politique de Lincoln fit perdre le district même à Logan. Lincoln essaya d'être nommé Commissaire du bureau général des terres publiques, mais ne réussit pas. Le Président Taylor, qui avait été élu, lui offrit le poste de Gouverneur du nouveau Territoire d'Oregon, et Lincoln était prêt à l'accepter quand heureusement sa femme s'y opposa. Il retourna à Springfield, et s'en alla par les chemins boueux de la
Huitième Circonscription Judiciaire, attristé, désappointé, désillusionné.
Sa haute silhouette sombre devint familière à tout Springfield, lorsqu'il marchait à longues enjambées, remorquant généralement un de ses fils par les pans de sa redingote, entre sa maison de la Huitième Rue et son bureau, d'aspect négligé, situé sur la Grand'Place. Très soigneux de sa personne et de ses vêtements et ayant le cerveau le mieux ordonné du monde, il n'avait pas beaucoup d'ordre dans ses affaires. Il portait la plupart de ses documents dans son chapeau haut de forme, et il existe une suscription, écrite de sa main sur une liasse de papiers, et qui porte : « Quand tu ne peux pas le trouver ailleurs, regarde là-dedans. » Il ne tenait pas bien ses comptes, il oubliait d'inscrire ses honoraires dans ses livres, mais quand il recevait de l'argent, il en faisait deux parts égales, en mettait la moitié dans sa poche et l'autre partie de côté avec cette inscription : « Moitié pour Herndon. » Il lui était pénible d'exiger des avances ou de demander des honoraires élevés, et pourtant à ce moment il avait grand
besoin d'argent. Son père avait déménagé trois fois, et quand il mourut, en 1851, il y avait, sur la ferme de Coles Gounty,une hypothèque qui devait être remboursée. Sa mère avait besoin d'aide ; et il avait un beau-frère (fils de sa seconde mère) peu sérieux, John Johnston, qu'il sermonnait dans des lettres intéressantes. De plus, la « dette nationale » pesait toujours sur lui. Il réussit pourtant vers cette époque à en payer la dernière partie, car il travaillait durement et devenait rapidement un des meilleurs avocats de Flllinois.
Toute la joie qu'il trouva, dans une vie qui donne l'impression d'avoir été destinée aux grands sacrifices, lui vint dans cette vieille « Huitième Circonscription Judiciaire ». Là, en exerçant sa profession d'une façon particulièrement active et avec une clientèle très étendue, il rencontra les grands avocats de l'époque tels que Léonard Swett, le juge Logan, Edward D. Baker, 0. H. Browning, Richard J. Oglesby et John M. Palmer. A ce moment, les tribunaux siégeaient dans les capitales des différents Comtés, Tune après l'autre, faisant deux fois par an une grande tournée, le juge et les avocats voyageant d'une ville à l'autre. Aussi, au printemps et en automne, on pouvait voir Lincoln avec ses collègues suivre le juge David Davis, homme massif et capable. Lincoln devint son favori. Quand il arrivait dans une auberge,
Davis regardait autour de lui et demandait : « Où est Lincoln?» et son grand corps s'agitait de plaisir aux drôleries de Lincoln. Les histoires de celui-ci troublaient de temps en temps la dignité du tribunal car, si Lincoln n'était pas intéressé dans le procès en cours, il avait toujours un petit cercle autour de lui qui écoutait ses mots pour rire. Plus d'une fois, Davis fut forcé de dire : « M. Lincoln, je ne puis supporter cela. Il est inutile d'essayer de tenir deux tribunaux à la fois ; ou je dois ajourner le mien, ou vous, le vôtre. » Mais quelques minutes après, il appelait discrètement une des personnes du groupe et lui demandait : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire que racontait Lincoln ? » L'impression, malheureusement trop répandue pendant un certain temps en Amérique, que Lincoln n'était qu'un amuseur, un avocat qui ne réussissait que par son esprit, n'est pas exacte. C'était au fond un homme sérieux et digne ; il ne s'adonnait pas aux familiarités déplacées. Les hommes parlaient de lui avec affection en le nommant « Honest Abe » (l'honnête Abe) ou « Old Abe» (le vieil Abe), mais quand
ils s'adressaient à lui, il disaient toujours « Monsieur Lincoln ». Son humour, jamais mordant, était très proche de cette mélancolie vague et latente qui l'aida à surmonter toutes les situations d'une vie qu'il comprenait assez profondément pour en sentir toute la tragédie et les larmes. Ce n'était pas pour ses histoires que les hommes l'aimaient ; c'éait pour sa bienveillance, sa simplicité, son détachement absolu de lui-même. Il faut ajouter l'influence mystérieuse de sa personnalité et la fascination d'une nature qui semblait complexe seulement parce que, au milieu de tant de complications, elle restait au fond très simple. Toute sa vie il s'appliqua à rendre les choses claires, et aux hommes, aux jurés, aux hommes d'État, aux diplomates, aux peuples entiers il expliquait toujours et racontait ses histoires uniquement pour atteindre ce but. Ainsi, il attirait à lui des groupes de personnes qui s'intéressaient à ce qu'il disait, soit à la grancî'place, soit au tribunal, soit à l'auberge.
Ces auberges, d'après les racontars, étaient des endroits épouvantables, avec une cuisine
assez mauvaise pour rendre morose n'importe qui. Mais Lincoln était le dernier à se plaindre de ces inconvénients. Il aimait cette vie de liberté errante et de camaraderie facile. Ils s'asseyaient à table tous ensemble, les juges, les avocats, les jurés, les plaignants, les témoins, et même les accusés si ces derniers avaient des amis qui pouvaient les faire libérer sous caution, et Lincoln aimait la dernière place à table autant que la place d'honneur où l'énorme Davis présidait. Il lui était indifférent de dormir à deux dans le même lit ou à huit dans la même chambre, et le soir il s'asseyait au milieu de tous avec une sociabilité toute bohème, quoique de temps en temps, quand sa mélancolie le prenait, il lui arrivait de disparaître, peut-être pour aller chercher un problème d'Euclide afin d'apprendre la signification du mot « démontrer » ou pour étudier l'allemand; peutêtre aussi pour assister à quelque petite séance de lanterne magique donnée pour les enfants, preuve touchante de la rareté des occasions de spectacle qui lui étaient offertes, car il était dans sa destinée d'aimer le théâtre,
Mais il n'était pas toujours doux ; il n'était pas toujours drôle ; il savait être terrible, et rien ne le rendait terrible comme la fausseté ou l'injustice; il était terrible dans les contreinterrogatoires * des témoins, ainsi que le montrent de nombreuses anecdotes, et il avait une influence subtile, presque occulte, sur les témoins et les jurés. « Si je pouvais nettoyer ce procès des petites formalités — dit-il un jour à Herndon — et le lancer, propre, au jury, je le gagnerais. » Et, sûrement, personne mieux que lui ne savait « lancer » les cas aux jurys. Il avait tout d'abord une connaissance de la nature humaine extraordinairement pénétrante et profonde, connaissance en partie intuitive, élément inexplicable de cette délicatesse presque féminine qui était en lui, et provenant d'autre part de la grande expérience qu'il avait acquise en vivant avec des hommes presque primitifs. Puis il avait aussi la dignité majestueuse de sa personne. On pouvait le dire laid ; mais quand il était
1 . Aux tribunaux américains, on emploie le système de la loi anglaise où les avocats interrogent les témoins, puis contre-interrogent les témoins de la partie adverse.
animé, quand il était dans la fièvre et dans la passion de Feffort oratoire, sa physionomie s'illuminait d'une beauté étrange. Enfin, il avait une volonté méticuleuse, laborieuse, de rendre les choses claires, et par-dessus tout il y avait une telle honnêteté dans ses déclarations, dans ses intentions et dans sa méthode, que les tribunaux et les jurys croyaient ce qu'il disait, et ce fait, joint à la puissance troublante de sa grande personnalité, firent de lui l'avocat idéal des jurys. Il savait qu'une cause bien exposée est à moitié gagnée, et il était passé maître dans Fart de poser une question de telle façon qu'elle contînt la réponse. Ce n'était pas un ergoteur ; il ne pouvait souffrir les formalités mesquines et était toujours prêt à faire des concessions. Tranquillement assis dans la salle nue du tribunal, il admettait ceci ou cela, « reconnaissait qu'il devait avoir tort », « que l'on devait concéder cela » ou que « ceci était à peu près correct », jusqu'à ce que, comme le dit Léonard Swett, « au moment où il avait conduit ainsi à peu près les trois quarts de son procès, son adversaire se réveillât battu ».
C'était un mauvais avocat quand il avait le mauvais côté de l'affaire, et maintes fois il refusa et quelquefois même abandonna les causes dans lesquelles il n'avait pas confiance. Un jour, en effet, s'étant aperçu, au milieu d'un procès, que son client s'était conduit d'une façon frauduleuse, il quitta le tribunal, dégoûté, et lorsque le juge l'envoya chercher, il fit répondre qu'il « était allé se laver les mains ». Ce ne fut jamais un bon procureur ; il avait trop de sympathie pour les hommes pour pouvoir poursuivre les accusés, et il ne fut pas à cette époque meilleur homme d'affaires qu'il ne l'avait été à New Salem. Ses honoraires étaient si peu élevés que Herndon et d'autres avocats, et même Davis, qui était avare, l'en blâmaient. Il ne gagnait guère plus de deux à trois mille dollars par an. Son nom figure aux annales de la Cour Suprême d'Illinois dans 173 procès, chiffre qui lui vaut alors le premier rang parmi les avocats de cet Etat. Il fut intéressé à des causes de la plus haute importance, telles que celle de Y « Illinois Central Railroad Company » contre le Comté de Me
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Lean, dans laquelle, au nom de la Compagnie de Chemins de fer, il s'opposa victorieusement à la tentative de mettre un impôt sur les terrains cédés par l'État à la Compagnie, et fut obligé de poursuivre celle-ci pour obtenir le paiement de ses modestes honoraires s'élevant à cinq mille dollars. Il s'occupa aussi d'une cause célèbre qui établit le droit, pour la Rock Island Railroad Company, de construire un pont sur le Mississipi, et du litige concernant le brevet de la « faucheuse mécanique Me Cormick ». Dans ce dernier procès, il collabora avec Edwin Stanton, avocat fameux qui, devant la Cour Fédérale, à Cincinnati où ils plaidèrent, le traita avec mépris, le nommant « cette girafe », et l'empêchant même de prendre la parole pour présenter les arguments qu'il avait préparés avec tant de soin. Pour un homme aussi sensible que Lincoln, cette épreuve fut extrêmement pénible, et elle montre combien il fut magnanime, car, en dépit des protestations amies qui la lui rappelèrent, plus tard, quand il fut président, il nomma Stanton ministre de la Guerre. Dans ce procès, il toucha deux mille
dollars ; ceux-ci, et la somme qu'il avait obtenue dans le procès de L'HIinôis Central Railroad C°, furent les honoraires les plus élevés qu'il reçut jamais.
Deux causes criminelles célèbres où il prit la défense des accusés doivent toujours être mentionnées lorsqu'on parle de sa carrière judiciaire : en mai 1858, il plaida en faveur de William, ou « Duff », le fils de son ancien adversaire et ami Jack Armstrong. Ce jeune homme, aussi sauvage que les plus sauvages des Clary's Grove Boys, était accusé de meurtre, et pendant les plaidoiries à Beardstown, un témoin raconta comment, au clair de la lune, il avait vu frapper le coup mortel. C'était un cas presque désespéré pour William, et pour Hannah, sa mère, celle qui, de longues années auparavant, avait cousu les peaux de daim sur les pantalons de Lincoln. Mais, se souvenant de ses anciens bienfaits, Lincoln la rassura, et, en soumettant le témoin principal à un de ces contre-interrogatoires terribles dans lesquels il était si adroit, il lui mit sous les yeux l'almanach de l'année du meurtre, et prouva qu'à l'heure où le témoin
soutenait avoir vu Armstrong porter le coup mortel, la lune, encore à son premier quartier, était déjà couchée. Le jeune homme fut acquitté, et Lincoln ne voulut accepter comme honoraires que les larmes et la reconnaissance de la vieille Hannah.
L'année suivante, il défendit « Peachy » Harrison, accusé d'avoir tué Greek Crafton, et ce dut être un moment dramatique que celui où le vieux Peter Cartwright parut au banc des témoins et se tourna pour faire face à Lincoln, contre qui, de longues années auparavant, il avait soutenu une campagne en vue de Félection au Congrès. Cartwright était le grand-père de Harrison, Faccusé. Il inclina sur sa poitrine de pionnier sa tête blanche de vieux prédicateur méthodiste quand Lincoln le força à raconter comment Greek Crafton lui avait demandé en mourant : « Je voudrais que vous disiez à mon assassin que je lui pardonne. » Après une telle scène, et en s'appuyant sur cette déclaration d'un moribond, Lincoln était sûr de faire un discours qui toucherait le cœur des jurés et leur dicterait le pardon et la pitié que lui-même avait
pour tout homme en détresse. Et Harrison fut acquitté. Ce fut la dernière scène de sa carrière judiciaire, qui fit de lui le grand avocat mûr pour la gigantesque lutte politique contre Douglas, et le mit à même de plaider et de gagner sa grande cause de l'humanité devant le peuple et devant le monde.
Lincoln se lassait de la politique quand, au mois de mai 1854, l'abrogation du Compromis de Missouri réveilla son intérêt. Ce Compromis était une loi adoptée par le Congrès en 1821 pour résoudre la question de l'esclavage, qui troublait déjà les conseils de L'Union. Par cette loi, le Congrès, en admettant le Missouri comme État esclavagiste, stipulait que, dorénavant, aucun autre Etat tolérant l'esclavage ne serait admis dans l'Union. Les hommes d'Etat de cette époque avaient ainsi espéré circonscrire un mal qu'ils n'avaient pas osé supprimer radicalement. Mais cette question n'était que secondaire ; elle se compliquait du fait que, bien qu'ils ne fussent pas partisans de l'esclavage, les Démocrates du Nord, aussi bien que leurs confrères du Sud, soutenaient la doctrine de l'autonomie des États (« States Rights »), cause
du conflit qui a toujours existé entre le pouvoir des Etats et la souveraineté de l'Union.
Or, en 1854, on proposa d'admettre les deux territoires de Kansas et de Nebraska, comme Etats où l'esclavage serait reconnu. Lincoln était en tournée judiciaire dans sa circonscription quand ces grandes nouvelles arrivèrent. Toute la soirée, à l'auberge, il réprouva ce projet, et à Faube, quand son compagnon de chambre, le Juge Dickey, s'éveilla, Lincoln était encore assis sur son lit, comme Dickey l'avait vu la veille en s'endormant. « Je vous dis, Dickey, — s'exclama Lincoln comme s'il continuait la discussion de la soirée précédente, — que cette Nation ne peut pas exister moitié esclave et moitié libre. » Dès ce moment, il fut plus sérieux, plus solitaire, plus studieux qu'il ne l'avait jamais été.
La loi Kansas-Nebraska était due à l'action du sénateur Douglas, leader du parti démocratique, qui retourna chez lui en automne pour répondre à ses électeurs furieux. A Chicago, il fut hué et houspillé, mais il se mit à l'œuvre pour regagner son Illinois. Il parla à Springfield, et Lincoln répondit quelques
jours plus tard par un discours qui étonna ceux mêmes qui le connaissaient et l'aimaient le mieux. Les abolitionnistes en furent si enchantés, que Owen Lovejoy, dont le père avait été tué dans une émeute à Alton, où il publiait un journal contre l'esclavage, organisa immédiatement un meeting des « Amis de la liberté », dans Fintention d'inviter Lincoln à y parler. Herndon était des leurs, et, quoiqu'il fût aussi radical que n'importe lequel d'entre eux, il se montra plus fin politique. Il reconnut le danger qu'il y avait, pour Lincoln, de s'unir à ce moment aux abolitionnistes, et envoya en toute hâte ce message à son associé : « Prenez vite Bob, allez quelque part à la campagne, et restez-y jusqu'à ce que cette affaire soit terminée. » Lincoln, qui rêvait déjà du Sénat, usant discrètement de cet habile stratagème, prit Bob, son fils aîné, dans son cabriolet, et s'en alla dans le Comté de Tazewell, où Davis présidait le tribunal. Il échappa ainsi au dilemme. Le lendemain, Douglas parla encore, et Lincoln répondit à Peoria : « Bien souvent le juge Douglas, avec une âpre ironie, para-
phrase sarcastiquement nos raisons en affirmant: «les blancs de Nebraska sont capables de se gouverner eux-mêmes, mais ils ne sont pas capables de gouverner quelques misérables nègres.» Eh bien, je ne doute pas que les bonnes gens de Nebraska ne soient, et ne continuent d'être aussi capables que la moyenne des gens. Je ne dis pas le contraire. Ce que je dis, c'est que personne n'est assez capable pour gouverner un autre homme sans le consentement de cet autre. »
Ces discours étaient en réalité les premiers d'un grand débat historique. Ils montrèrent à ceux qui résistaient à l'admission du territoire de Nebraska, et aux abolitionnistes, qu'ils avaient un champion passionné de leur grande cause, et le « Petit Géant », comme on appelait Douglas, reconnut leur pouvoir et proposa une trêve, que Lincoln accepta aimablement. Il fut convenu que ni l'un ni l'autre ne parlerait plus pendant la campagne, — et Douglas prouva de quoi il était capable lorsque, en se rendant chez lui, il s'arrêta à Princeton et osa y faire un long discours. Pendant cet automne de 1854, Lincoln fut,
contre sa propre volonté, proposé et élu à la Chambre des députés de Hllinois, mais il démissionna quand il s'aperçut que beaucoup de Démocrates étaient en révolte contre Douglas, leur leader. « Je me suis mis dans la tête d'essayer d'être Sénateur des Etats-Unis, — écrivait-il à un ami, — et si je pouvais avoir votre appui, mes chances seraient raisonnablement bonnes. Je voudrais me rappeler à votre affectueux souvenir, et je voudrais aussi que chez vous vous fissiez quelque chose pour moi avec les membres du parti Anti- Nebraska.» Aux élections pour le Parlement, où Ton choisit cette année-là un sénateur, le 8 février 1855, il eut 45 voix au premier tour de scrutin, Shields, le candidat du parti démocratique et son vieil adversaire de duel, 41 ; Trumbull, Démocrate mais « Anti-Nebraska », 5; quelques autres votes furent éparpillés ; mais les Démocrates Anti-Nebraska, qui tenaient la balance, ne voulurent pas voter pour Lincoln ; alors il conseilla généreusement à ses partisans de voter pour Trumbull, ce qu'ils firent, et Trumbull fut élu. Quoique désappointé, Lincoln savait que
la lutte ne faisait que commencer. La nation s'était émue. En un an, le nouveau parti républicain avait subitement pris naissance, le sang coulait déjà dans le Kansas où les partisans de l'esclavage en étaient venus aux armes, Sumner avait été frappé brutalement au sein du Sénat, à Washington, par un député du Sud nommé Brooks, et Lincoln regardait la flamme montante avec intérêt et inquiétude. Le nouveau parti républicain se réunit pour la première fois dans l'Etat d'Illinois, à Bloomington, le 29 mai 1856, et partout dans la salle on poussa le cri de « Lincoln ! Lincoln ! » Il monta à la tribune, et se lança dans un discours qui ravit et électrisa son assistance, à tel point que les reporters mêmes restèrent hypnotisés et oublièrent de le transcrire. Sa thèse était : « Le Kansas sera libre » ; il en était inspiré, et termina par une péroraison d'une très haute élévation d'esprit : « Nous dirons, — fît-il, — aux désunionnistes du Sud : nous ne sortirons pas de l'Union, et ne permettrons pas que vous en sortiez ! »
11 en avait fini avec les Whigs, et s'était
joint définitivement aux Républicains. Mais quand il retourna à Springfîeld et que lui et Herndon eurent convoqué une réunion en masse, un « Mass-Meeting»,il ne vint à cette réunion, en dehors d'eux, qu'une seule personne. Lincoln parla néanmoins, faisant observer, de sa manière piquante, que le meeting était plus nombreux qu'il ne l'avait prévu, car, bien qu'il fût sûr que Herndon et lui y seraient, il n'était pas aussi certain qu'il y aurait quelqu'un d'autre. Et il conclut : « Quoique tout semble mort, le siècle luimême ne l'est pas. Il vit aussi sûrement que vit notre créateur. En dessous de ce manque apparent de vie et de mouvement, le monde néanmoins se meut. Espérons, et maintenant ajournons la séance, et faisons appel au peuple. »
Trois semaines plus tard, à la Convention Nationale des Républicains à Philadelphie, il ^ut 110 votes pour la vice-présidence, et, bien qu'il observât que « ce devait être pour le grand Lincoln de Massachusetts qu'on avait voté », il était déjà connu de la nation, et s'étant mis en campagne pour faire élire Fré-
mont, qui avait été choisi comme candidat à la présidence par la première réunion du nouveau .parti, il le fit avec une telle fougue qu'en dépit de son échec ses amis enthousiasmés prétendirent qu'il était déjà sur le chemin de la présidence.
La campagne électorale de 1858, pour les nominations au Sénat, était proche, et Lincoln avait confiance dans le succès. Par un vote injuste, les leaders esclavagistes du Kansas forcèrent l'adoption d'une nouvelle constitution, appelée la « Constitution Lecompton » qui permettait l'esclavage dans cet État; mais quand le président Buchanan pressa le Congrès d'admettre l'Etat de Kansas avec cette Constitution, Douglas se sépara du Gouvernement, combattit 1a « Constitution Lecompton» et vota contre l'admission du Kansas. Si cela fâcha le président Buchanan et le Sud, cela enchanta les Républicains; beaucoup d'entre eux crurent y voir une chance de gagner à leur cause un converti brillant et notable, et Horace Greeley, le fameux rédacteur du New-York Tribune, honnête et bien intentionné, mais maladroit,
supplia les Républicains de l'Illinois de ne pas opposer d'autre candidat à Douglas qui allait se présenter de nouveau pour la réélection au Sénat.
Mais Lincoln connaissait les hommes, et il connaissait la politique mieux que Greeley, et par-dessus tout, il connaissait Douglas. Les Républicains de l'Illinois le connaissaient aussi, et quand ils se réunirent à Springfield, le 16 juin 1858, ils votèrent une motion qui déclarait : « L'Honorable Abraham Lincoln est le premier et le seul objet de notre choix pour le Sénat des États-Unis. » Lincoln s'était attendu à cette nomination, et il était prêt. Pendant des semaines, il avait élaboré son discours d'acceptation, au fur et à mesure que les idées lui venaient à l'esprit, griffonnant les notes peu à peu, dans ses moments d'inspiration sur de petits morceaux de papier que, suivant sa curieuse habitude, il mettait dans son chapeau haut de forme. A la fin, il l'écrivit et le lut à quelques amis. Tous, sauf le radical Herndon, s'opposèrent à ce qu'il le prononçât sous cette forme, affirmant que, tel quel, il compromettrait son
élection ; mais il fut plus sage qu'eux, leur fit remarquer que, « bien que ce discours pût le faire tomber», il préférait « être battu avec lui que victorieux sans lui », et s'en tint à sa propre décision et à son propre jugement. Il prononça son discours dans la salle où se réunissait la Chambre des députés, à Springfield, le lendemain de sa nomination, et à la consternation de ses amis et à la joie de ses ennemis, il exposa clairement le dilemme dans cet exorde :
« Monsieur le Président et Messieurs de la Convention,
« Si nous pouvions savoir d'avance où nous sommes et où nous nous dirigeons, nous pourrions mieux juger ce qu'il faut faire et la façon dont il faut le faire. Il s'est écoulé près de cinq ans depuis que fut instituée une politique dont l'objet avoué et le but souhaité étaient de mettre fin à l'agitation concernant l'esclavage. Sous l'empire de cette politique, cette agitation, non seulement n'a pas cessé, mais s'est constamment accrue. D'après mon opinion, elle ne cessera que lorsqu'une crise
aura éclaté et sera calmée. «Une maison divisée contre elle-même ne peut pas rester debout. » Je crois que ce Gouvernement ne peut pas tenir en restant à moitié pour et à moitié contre l'esclavage. Je ne m'attends pas à ce que l'Union soit dissoute; je ne m'attends pas à ce que la maison tombe, mais je m'attends à ce qu'elle cesse d'être divisée. Il faut qu'elle soit entièrement une chose ou l'autre : ou bien les adversaires de l'esclavage en arrêteront l'extension et le mettront dans un état tel que l'esprit public puisse croire qu'il va vers l'extinction complète; ou bien ses défenseurs le développeront jusqu'à ce qu'il devienne légal dans tous les États, les anciens aussi bien que les nouveaux, dans le Nord aussi bien que dans le Sud. »
Ce discours qui, en réalité, n'allait pas plus loin que de réclamer un retour aux principes du vieux Compromis de Missouri, fut regardé comme radical, même révolutionnaire. Douglas y répondit le 9 juillet à Chicago et le trouva hérissé de difficultés, tant il était plein d'exactitude historique et d'arguments lo-
giques. Mais Douglas était capable de dénaturer quelques-uns des dires de Lincoln au sujet de l'abolitionnisme, regardé presque avec horreur à cette époque, et d'exprimer son indignation devant le manque de respect que Lincoln avait, disait-il, témoigné envers les tribunaux et envers la loi, par la critique qu'il avait faite d'une récente décision de la Cour Suprême des Etats-Unis. Cette décision était devenue fameuse sous le nom de« Dred Scott », nègre qui s'était échappé du Sud et enfui dans le Nord et avait été renvoyé à son maître à la suite d'un jugement de la Cour Suprême.
Ces discours, suivant le terme pittoresque des politiciens de l'Illinois, mirent le feu aux prairies (« set the prairies on fire ») l. A Chicago, Lincoln répondit à Douglas, et, une semaine plus tard, Douglas répliqua à Bloomington et à Springfîeld, Lincoln répondant chaque fois le soir même; il était évident qu'une lutte de géants se préparait. Le 24 juillet, Lincoln provoqua Douglas pour une sé-
1. Cette expression rappelle les grands incendies des vastes plaines sèches, aux jours des pionniers.
rie de conférences contradictoires (« joint debates »). Si Lincoln connaissait Douglas, Douglas connaissait Lincoln. « J'en aurai lourd sur les bras, — disait-il à ses amis, — c'est l'homme fort de son parti ; il est plein d'esprit, il possède le^s faits, les dates, il est le meilleur tribun de l'Ouest, avec ses manières drôles et ses plaisanteries mordantes. Il est aussi honnête qu'il est malin, et si je le bats ma victoire sera durement gagnée ». Il ne lui plaisait pas d'accepter ce défi, il avait espéré rentrer chez lui pour une campagne facile et triomphale, préparée par l'enthousiasme qu'avait suscité son opposition vraiment chevaleresque contre le président Buchanan ; il ne voulait pas, comme il reconnut que Lincoln l'avait adroitement forcé à le faire, discuter sa propre carrière : la décision Dred Scott, le projet de loi Kansas Nebraska, et la question morale de l'esclavage ; et il n'était qu'humain de sa part d'être désappointé de se trouver devant une tâche semblable à celle que lui infligeait Lincoln. Il eut pourtant l'avantage : il avait le prestige d'un grand succès, il avait pour lui les riches
et les influents qui soutiennent toujours le parti conservateur et aristocratique, et il s'était montré aux débats Fégal de Seward, Chase et Sumner, grands orateurs du Sénat. Et puis il était sans scrupule dans l'emploi de subterfuges extraordinaires. Nul n'offrait avec lui un contraste plus visible que Lincoln. « Pour moi, disait-il avec cette expression de tristesse qu'avait son visage, le concours d'ambitions a été une défaite, une complète défaite. Pour lui, cela a été un succès resplendissant. » D'ailleurs, la pensée de Lincoln était lente. Il parlait quelquefois à Herndon des mouvements « lents et laborieux de son esprit ». Mais Douglas accepta la lutte et sept débats publics furent décidés : à Ottawa, le 21 août, à Freeport le 27 août, à Jonesboro, le 15 septembre, à Gharleston le 18 septembre, à Galesburg le 7 octobre, à Quincy le 13 octobre, et à Alton le 15 octobre. Lincoln entra en lice l'esprit altier, et garda jusqu'à la fin l'attitude noble qu'il avait adoptée. Il semblait comprendre qu'il était le champion de l'idéal américain, il ne voulait pas descendre au-dessous de cet idéal, et
il fut aimable, courtois, impartial et juste. C'était un fait nouveau à cette époque que de s'abstenir dans les discussions politiques des âpres questions personnelles, mais il le fit, sans éliminerpourtant son humour et ses plaisanteries. « Ne pensez pas à moi, — dit-il en concluant un éloquent discours prononcé à Beardstown le 12 août, pendant la semaine qui précédait le débat définitif, — n'ayez aucune pensée pour la destinée politique de n'importe quel homme, mais revenez jusqu'aux vérités qui se trouvent dans la Déclaration de PIndépendance. Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez si vous respectez ces principes sacrés... Je ne prétends pas être indifférent aux honneurs terrestres, mais je prétends être guidé dans ce conflit par quelque chose de plus haut qu'un désir de place. Je vous conjure de mettre de côté toute insignifiante et indigne préoccupation du succès d'un homme, quel qu'il soit. Ce n'est rien ; je ne suis rien ; le juge Douglas n'est rien, mais ne détruisez pas cet emblème immortel de l'humanité : la Déclaration de l'Indépendance américaine. »
Douglas commença le débat avec condescendance et avec une tolérance affectée; il se plut à traiter Lincoln de haut en bas, en grand sénateur. Il voyageait avec ostentation, accompagné de sa femme, une beauté fameuse, dans des trains spéciaux que le chemin de fer de l'Illinois Central avait mis à sa disposition. Partout, il fut reçu avec cérémonie : on tirait des salves d'artillerie, il était escorté royalement à l'hôtel et à la place publique où avaient lieu les débats en plein air. Les radicaux de cette époque — comme de la nôtre d'ailleurs, — avaient peu d'argent à dépenser et ne pouvaient pas organiser de réceptions aussi grandioses pour leur long et maigre champion ;. et s'ils Pavaient pu, ils n'auraient pas aimé le faire. Même, quand ils apparaissaient avec les bannières et les devises, et avec de grands chars sur lesquels des jeunes filles en blanc représentaient des figures allégoriques, Lincoln était embarrassé et gêné. Il détestait « les brouhahas et les feux d'artifices », comme il disait, et quand, à Ottawa, ses partisans devinrent si enthousiastes qu'ils le portèrent en triomphe sur
leurs épaules, il cria avec effroi : « Ne faites pas cela, mes gars, laissez-moi descendre. v Allons donc î Ne faites pas cela ! »
La foule était énorme : il y avait les camelots vendant des remèdes, des melons d'eau et de la limonade ; des jongleurs et des mendiants ; et des musiciens venus de partout et faisant un tintamarre de refrains patriotiques. Les hôtels, les pensions et les écuries étaient combles. A Ottawa, des milliers de gens campèrent le long des buttes et des berges de la rivière et cette nuit-là « les feux de ce camp, répandus du haut en bas de la vallée sur un espace d'un mille, lui donnaient l'air d'un campement d'armée. » A Charleston une longue caravane d'hommes, de femmes, d'enfants, dans des voitures, dans des wagons, en cabriolet, à pied, à cheval, vint d'Indiana, couvrant les plaines sur une longueur de plusieurs milles, et soulevant un énorme nuage de poussière.
A Freeport, Douglas dénatura l'incident d'Ottawa, et accusa Lincoln d'avoir été si effrayé par les questions qui lui avaient été posées, qu'il n'en pouvait plus marcher. Mais
Lincoln supporta cette manœuvre avec sa bonne humeur inébranlable. Et pourtant l'habile tactique de Douglas, qui tournait et torturait chacune de ses paroles et l'amenait constamment à des incohérences ou à des considérations à côté de la question, eût pu l'énerver au plus haut point. Mais de telles méthodes provoquèrent bientôt une réaction.
Presque au début du conflit, Douglas, dans ses efforts pour rejeter sur Lincoln la haine vouée à l'abolitionnisme, l'avait accusé d'avoir souscrit, en 1856, à une déclaration de principes abolitionnistes. Il fut prouvé que le document qu'il lut était faux. « The Liitle Dodger »(le Petit Biaiseur) fut bientôt attrapé» comme disaient les journaux; et même Greeley le renia et écrivit à Herndon que Douglas était « comme ce petit garçon dont le père disait : Il ne pèse pas autant que je pensais, et j'ai toujours su qu'il ne le pèserait pas. » Tout cela servit à souhait le but de Lincoln, et dès lors, chaque fois qu'il voulait citer un documentai faisait une pause assez longue pour expliquer, avec une savante ironie, que, « à moins qu'il n'y eût, de la part de ceux dont
provenait le document, une faute qu'il n'avait pas pu découvrir, le document était authentique ».
Il savait, avec un effet saisissant, riposter à ces questions qui, suivant les dires de Douglas, l'avaient tellement effrayé qu'il avait été nécessaire de le transporter hors de l'estrade. Ainsi, dans le second débat qui eut lieu à Freeport,ilposa à Douglas quatre questions, et dans le troisième débat à Jonesboro, trois autres, qui changèrent tout le cours de la discussion, ainsi que les événements le prouvèrent et même, pourrait-on dire, le sort de la nation. Ici, il se montra encore l'avocat, le contre-interrogateur malin, le juriste profond, l'homme d'Etat aux yeux clairvoyants qui savait pénétrer plus loin dans l'avenir que n'importe quel autre. Comme dans le cas du discours où il avait parlé de la « Maison divisée », ses amis le prièrent de ne pas poser les questions, surtout la seconde, disant que cela lui coûterait la victoire. Mais Lincoln était prêt à courir ce risque. « Je chasse un plus gros gibier, dit-il, et la bataille de 1860 mérite une centaine de ces questions. »
Cette seconde question qu'il posa à Douglas était la suivante : « Le peuple d'un territoire des Etats-Unis peut-il légalement, contre le désir d'un citoyen quelconque des Etats-Unis, exclure Fesclavage de ses frontières avant qu'on ait précisé la constitution de cet Etat?» Lincoln pensait que si Douglas, appliquant sa doctrine de la souveraineté populaire, répondait « non », il perdrait l'Illinois et le poste de sénateur ; s'il répondait « oui » il s'aliénerait le Sud, et perdrait la présidence. Il avait raison. Douglas, dans une réponse remarquablement adroite, dit « oui ». Ses partisans charmés célébrèrent la manière dont il avait échappé au piège de Lincoln, et criaient déjà victoire. Mais quand les nouvelles parvinrent dans le Sud, des protestations se firent entendre, et quand la « doctrine de Freeport » y fut connue, les chances qu'avait Douglas d'être élu président en 1860 déclinèrent inévitablement. A Alton, dans le dernier des grands engagements, quand Douglas se proclama le représentant vivant de Henri Clay et de la vraie politique Whig, Lincoln répondit qu'il n'y avait entre eux qu'une question
à résoudre. « L'esclavage est-il juste ou injuste?» et il termina dans ce même esprit élevé avec lequel il avait commencé.
« C'est sur toute la terre la lutte éternelle entre les deux principes — juste et injuste. Ce sont ces deux principes qui se sont trouvés face à face dès le commencement du monde, et ils continueront à y lutter à tout jamais. L'un est le droit commun de l'humanité ; l'autre est le droit divin des rois... Que la question puisse être posée nettement et toute matière extrinsèque rejetée, afin que tout le monde puisse voir clairement la différence entre les partis, et cette controverse sera réglée, et elle sera réglée paisiblement. »
La fatigue de n'importe quelle campagne politique est grande, même de nos jours où les voyages se font dans des conditions de luxe et de confort ; au temps de Lincoln, elle semble avoir été presque au delà de l'endurance humaine. Les adversaires faisaient des discours presque tous les jours, dans les intervalles entre les débats, et Lincoln, pour qui les conservateurs, avec leurs richesses, n'étaient pas plus aimables alors qu'ils ne le
seraient maintenant, était obligé de prendre son repos où il le pouvait, souvent enveloppé d'un châle, dans les misérables wagons de chemin de fer de ce temps-là. Il y avait, d'ailleurs, dans cette furieuse campagne, beaucoup d'autres orateurs : Salmon P.
Chase, Tabolitionniste rouge d'Ohio ; le sénateur Trumbull ; Owen Lovejoy ; Richard Oglesby et John M. Palmer. L'élection eut lieu le 2 novembre, et, au vote populaire, Lincoln eut la majorité, les Républicains recueillant 126.084 voix, les Démocrates-Douglas 121.940 et les Démocrates-Buchanan 5.091. Mais malgré ce résultat, par suite de la répartition des districts pour l'Assemblée, les Démocrates eurent la majorité des districts, et, quand l'Assemblée se réunit en janvier, Douglas fut ainsi élu sénateur, ayant 54 voix contre 48 pour Lincoln.
Naturellement, Lincoln fut désappointé; mais il était capable de plaisanter encore. Il dit qu'il se sentait « comme le garçon qui se heurte le pied ; cela lui faisait trop mal pour qu'il en rît, et il était trop grand pour en pleurer. » Mais il était heureux d'avoir
soutenu la campagne. « Gela m'a donné l'occasion de m'expliquer sur une question importante et durable de ce siècle, occasion que je n'aurais pu avoir autrement ; et bien que maintenant je disparaisse et sois à la veille d'être oublié, je crois que j'ai fait une certaine impression, qui sera utile à la cause de la Liberté civile longtemps après que j'aurai disparu. » Mais il n'allait pas disparaître. Il reçut des félicitations de tous les coins du pays et fut partout invité à faire des discours. Il déclina la plupart de ces invitations. Il avait négligé sa carrière judiciaire, il avait dépensé plus d'argent qu'il ne le pouvait dans sa campagne électorale, il était « absolument sans argent, même pour les dépenses de son ménage ». Pour récupérer ses pertes, il prépara une conférence sur « les Découvertes, les Inventions et les Améliorations » ; mais bientôt il comprit qu'il n'y avait point de succès pour lui hors du terrain politique ; il lui fallait une question morale pour éveiller ses forces intellectuelles, et il abandonna presque entièrement le terrain des conférences. Cependant, quand Douglas se pré-
senta comme candidat au poste de gouverneur de TOhio en 1859, il ne put pas résister à la tentation de répondre à son vieil adversaire, et il parla à Golumbus et à Cincinnati, devant d'énormes assistances. En décembre, il parla en Kansas, puis il accepta une invitation à faire un discours, le 27 février 1860, à l'Institut Gooper à New-York.
Ce fut une occasion solennelle, et un discours digne de Foccasion fut prononcé devant un auditoire distingué, présidé par le poète William Cullen Bryant. Lincoln se sentit d'abord mal à l'aise et gêné ; « il imagina que l'assistance remarquait le contraste entre ses vêtements de FOuest et le costume élégant de M. Bryant et des autres personnes qui siégeaient sur l'estrade. » Mais Horace Greeley écrivit le lendemain dans la Tribune : « Personne n'a jamais fait une telle impression lors de sa première apparition devant un auditoire de New-York. »
De là, il se rendit dans la Nouvelle Angleterre où ses discours ne furent pas aussi officiels que celui de l'Institut Cooper, mais firent une impression aussi profonde, et il rentra chez
lui avec une réputation nationale. Partout, on s'informait de lui ; Fhistoire étrange de sa vie frappa l'imagination du Nord, et ses amis de l'Illinois le prièrent de les laisser se mettre à une besogne qui leur était si agréable. « A quoi sert-il de parler de moi quand nous avons des hommes tels que Seward, Chase et les autres ? » dit-il à Jesse Fell qui lui demandait des détails pour sa biographie. Fell insista. Enfin Lincoln se leva, s'enveloppa dans son vieux châle gris et dit : « Fell, j'admets que je suis ambitieux et que j'aimerais être Président. Je ne suis pas insensible au compliment que vous me faites ni à l'intérêt que vous manifestez pour cette affaire ; mais je ne m'attends pas à une telle bonne chance que d'être Président de ces Etats-Unis ; du reste, il n'y a rien dans mon histoire passée qui vous intéresserait ou intéresserait n'importe qui. » Mais Davis, Swett, Logan, Palmer, tous ces avocats qui l'avaient connu dans sa circonscription et qui l'aimaient insistèrent encore plus à cause de leur affection. A la fin il consentit, et pendant le printemps il se livra sans bruit à ces petites
manœuvres où il était si habile. Il alla en spectateur à la « Convention d'Etat » du parti républicain, à Décatur, le 9 mai, et Pqji y apporta une bannière portant Finscription : « Abraham Lincoln, the Rail Candidate for Président in 1860 l. » La bannière était soutenue par deux barres de boispatinées par le temps, et était décorée de rubans sur lesquels se lisaient les mots : « pieux provenant d'un lot de 3.000 taillés en 1830 par Abraham Lincoln et John Hanks dans le fond de la vallée du Sangamon. » L'assemblée fut transportée d'enthousiasme. Naturellement, Lincoln parla, et la délégation de l'État à la Convention Nationale reçut mandat « d'employer tous les moyens honorables » pour obtenir l'élection de Lincoln à la présidence.
Huit jours plus tard, la Convention Nationale du parti républicain se réunit à Chicago ;
1. « Abraham Lincoln, le candidat aux barres pour la présidence en 1860. » A cette époque, on faisait les clôtures en Amérique avec de longues barres de bois superposées en zigzags. C'était un travail énorme que de fendre les troncs d'arbre pour en faire ces barres. Lincoln en avail fait dans sa jeunesse, tout près de Decatur où la Convention était réunie.
ABRABAM LINCOLN 103
Davis, Swett, J udd, Palmer, Logan et Oglesby y étaientprésents. La ville était remplie d'une foule bruyante. Des monômes traînèrent dans les rues toute la nuit, hurlant pour les différents candidats, et nuit et jour, sans relâche, sans repos, sans sommeil, les amis de Lincoln travaillèrent « comme des cloutiers,, > disait Oglesby. Ils ne négligèrent certainement rien ; ils désobéirent même aux injonctions expresses de Lincoln et firent une espèce d'arrangement avec Simon Cameron, de Pennsylvanie, arrangement qui devait plus tard embarrasser Lincoln. Cameron était le candidat de FEtat de Pennsylvanie, comme Chase était celui de l'État d'Ohio, et Scward de FEtat de New-York. Seward était partout considéré comme certain de sa nomination. C'était un homme d'Etat bien connu ; il y avait en lui quelque chose de classique ; il était regardé comme le leader des républicains, et il avait fait des discours dans lesquels il parlait de la « loi supérieure », voulant dire que la loi morale justifiait ceux qui avaient résisté aux lois faites pour soutenir l'esclavage; il avait parlé aussi de « Firrécon-
ciliable conflit », et par ses discours, il avait conquis beaucoup plus de terrain que Lincoln ; mais les amis de Lincoln travaillèrent si bien que le 16 mai, au troisième scrutin, il emporta 231 votes et demi, Seward 180, et, avec 53 voix et demie qui furent éparpillées, Lincoln fut élu. A l'annonce du résultat un partisan frénétique hurla : « Alleluiah ! Abr. Lincoln est nommé » et un canon tonna du toit de la grande baraque dans laquelle le Comité était réuni ; mais le bruit de la manifestation gigantesque faite à Fintérieur empêcha de l'entendre. Cette manifestation s'étendit au dehors et littéralement sur tout Flllinois.
Pendant ce temps, là-bas, à Springfield, Lincoln attendait, son espoir grandissant ou descendant, tantôt confiant, tantôt plongé dans sa mélancolie naturelle. Quand les nouvelles arrivèrent, on le trouva jouant à la balle. Il regarda un instant le télégramme et dit : « Il y a une petite femme, dans la Huitième Rue, qui sera heureuse d'apprendre ces nouvelles. » Et à longues enjambées, il courut les lui porter.
Et à Washington, Douglas disait : « Il ne
restera pas cette nuit en Illinois un baril à goudron l. »
La notification officielle, aujourd'hui objet d'une cérémonie si éclatante, fut prompte et simple. Le lendemain, dans la soirée, Lincoln reçut le comité de la Convention dans le parloir de sa maison, à Springfield. Le comité avait quelques appréhensions qui se confirmèrent en apercevant, debout près de la cheminée, ce corps long et sec aux épaules tombantes, l'air gauche et les yeux baissés ; mais elles se dissipèrent complètement quand Lincoln commença à parler ; alors, sa figure bronzée fut illuminée par les yeux gris au travers desquels sa grande âme regardait les membres du Comité, et une heure plus tard, ces messieurs distingués partaient tous enchantés.
Chez les Démocrates, assemblés à Charleston, il y eut d'abord une scission, et ils se donnèrent rendez-vous à Baltimore, où ils présentèrent Douglas comme président et John-
1. Allusion à l'habitude que l'on avait à cette époque de faire des feux de joie avec les barils qui avaient contenu du goudron, et qui naturellement flambaient facilement.
son comme vice président. Ceux qui avaient provoqué la scission présentèrent Breckenridge et Lane. Il y avait encore une autre liste : Bell et Everett, représentant un parti qui s'appelait « Constitutional Union ». Douglas fit une campagne vigoureuse, mais cette seconde question que Lincoln lui avait posée à Freeport le poursuivait sans relâche. Il ne pouvait en éviter les funestes résultats, les sudistes radicaux ne voulaient plus de lui, mais soutenaient Breckenridge.
Pendant cette campagne, Lincoln resta tranquillement à Springfield. Les appartements du Gouverneur de l'État avaient été mis à sa disposition et il y reçut ses visiteurs, parlant, plaisantant . et chuchotant avec eux, adroit, habile et circonspect dans tout ce qu'il disait et dans le peu qu'il écrivait, et quand quelqu'un lui posait une question embarrassante, il racontait une histoire ou lui faisait donner, par le secrétaire particulier qu'il venait de prendre, une réponse toute faite qui conseillait à l'importun de consulter la carrière et les discours du candidat. Naturellement les abolitionnistes n'étaient pas plus sa-
tisfaits de lui que les radicaux de n'importe quelle cause ne le sont de leur représentant quand la cause est gagnée ; cependant, Chase le soutint, ainsi que Seward, avec une sincérité qui lui plut. Mais rien ne lui fut peutêtre plus pénible que l'attitude des pasteurs de Springfield. De vingt-trois qu'ils étaient dans la ville, vingt furent contre lui. « Ces messieurs savent bien, disait-il, que je suis pour la liberté, et avec celivre entre les mains, (et il indiquait le Nouveau Testament) à la lumière duquel l'asservissement humain ne peut exister un moment, ils vont voter contre moi. Je ne les comprends pas du tout. » En novembre, il obtint un vote populaire total de 1.866.452 voix, et 180 votes électoraux, c'est à-dire la totalité des 18 États du Nord, excepté le New-Jersey, qui donna une partie de ses voix à Douglas. Le Petit Géant eut 1.375.157 voix, mais au collège électoral il n'en eut que 12, 3 du New-Jersey et 9 du Missouri. Breckenridge en eut 72, emportant tous les Etats du Sud, sauf ceux de Virginie, de Kentucky et de Tennessee qui donnèrent leur 39 votes électoraux à Bell.
Quatre jours après l'élection, le Sud commença à exécuter sa menace de sécession. Les Sénateurs de la Caroline du Sud démissionnèrent, et à la Noël, le drapeau au palmier, enseigne de cet Etat, fut arboré sur tous les bâtiments du Gouvernement fédéral. Au commencement de janvier, le bateau Étoile de VOaest entra dans le port de Charleston avec des provisions pour Fort Sumter, et les habitants tirèrent sur lui. Pendant ce temps, Lincoln devait attendre à Springfîeld, alors que mûrissait cette vaste conspiration, que Timpotent Buchanan laissait les rênes du Gouvernement glisser de ses mains, que Greeley aidait à la désagrégation de la Nation par de stupides articles de fond, que les hommes voulaient la paix à n'importe quel prix, que Seward même cherchait un compromis, et que les grands commerçants de l'Est, timides comme d'habitude, étaient prêts à tout ce qui pouvait sauver leur bourse sacrée. En février, sept des États du Sud, la Caroline du Sud, le Mississipi, la Floride, l'Alabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas, s'étaient déclarés hors de l'Union et avaient formé les États
Confédérés d'Amérique, avec Jefferson Davis, de Mississipi, comme Président, et Alexander H. Stevens, de Géorgie, comme vice-président.
Il était bien naturel que Lincoln parût « distrait et absent », et « mortellement triste », avec une « expression surnaturelle de sainte douleur » dans les yeux. Il était bien naturel qu'il dît : « Je ne serai plus jamais heureux. » Mais, malgré sa tristesse, il fut calme pendant cet interrègne difficile et ne prit pas au sérieux les vulgaires articles de fond des journaux du Sud, qui l'appelaient « l'animal Lincoln »,« le gorille d'Illinois ». Il travaillait à son discours d'inauguration, et en même temps il était dérangé par les exigences de ceux qui désiraient des places dans les ministères. Le marchandage que le juge Davis avait fait à Chicago avec Cameron, chef politique de Pensylvanie, commençait à le gêner. Mais le temps passa enfin, et après un pèlerinage à la tombe de son père, dans le Comté de Coles, et une visite à sa belle-mère, dès le matin du lundi 11 février il quitta Springfield pour Washington. Ses vieux amis et ses voisins Taccompa-
gnèrent jusqu'à la gare pour lui dire adieu, et restèrent patiemment, tête nue, sous la pluie, pendant que, les larmes coulant le long de ses joues hâlées, Lincoln leur adressait, de la plate-forme arrière du wagon, ce touchant petit discours d'adieu :
« Mes amis, personne, n'étant à ma place, ne peut comprendre mon sentiment de tristesse à cette séparation. A ce lieu, et à l'amabilité de ce peuple, je dois tout. J'ai habité ici pendant un quart de siècle, et de jeune homme que j'étais, j'y suis devenu vieux. Ici, mes enfants sont nés, et ici l'un d'eux est enterré. Maintenant je pars, ne sachant ni quand, ni si je reviendrai, ayant devant moi une tâche plus grande que celle qui se présenta au président Washington. Sans l'aide de cet être divin qui toujours l'accompagnait, je ne puis réussir; avec cette aide, je ne puis pas faillir. Nous remettant à Lui, qui peut venir avec moi et rester avec vous, et être partout pour soutenir le bien, espérons avec confiance que tout sera bien encore. Vous recommandant à Lui comme j'espère que vous me recommanderez
dans vos prières, je vous dis un affectueux adieu. »
En route, il s'arrêta à Indianapolis, Cincinnati, Columbus, Cleveland, Buffalo, Albany et New- York, où partout il improvisa de petits discours devant les foules qui l'attendaient, évitant scrupuleusement toute déclaration politique. A Philadelphie, le 22 février, jour de l'anniversaire de Washington, pour célébrer l'admission du Kansas comme État libre, il arbora un nouveau drapeau, à 34 étoiles, sur 1' « Indépendance Hall ».U était profondément ému, et parla avec ferveur de « ce sentiment qui, dans la Déclaration d'Indépendance, donne non seulement la liberté aux peuples de ce pays, mais encore en apporte l'espoir à tout Funivers et pour tout l'avenir... qui donne la promesse qu'en temps opportun les chaînes seront enlevées des épaules de tout homme, et que tous auront un destin égal ». Puis il dit encore : « si ce pays ne peut être sauvé sans céder sur ce principe, je peux dire que je préférerais être assassiné sur place que de l'abandonner. »
Cette allusion à l'assassinat était significative. Les agents de la sûreté disaient qu'ils avaient découvert un complot organisé pour le tuer au moment où il traverserait Baltimore. Il insista pour tenir son engagement de faire un discours au Parlement à Harrisburg, capitale de la Pensylvanie, puis consentit à partir la nuit suivante, incognito. Le lendemain, le pays apprit qu'il était arrivé sain et sauf dans la capitale. Alors même, et pendant les neuf jours suivants, les genspariaient,dans les couloirs des hôtels, qu'il ne serait jamais inauguré. Ce furent des jours d'épreuve. Les quémandeurs avaient déjà commencé de l'assaillir.
Le jour de l'inauguration, le 4 marsl861,se leva avec un soleil radieux. A midi, le président Buchanan, homme « d'un âge très avancé, coiffé d'un chapeau de soie aux larges bords et au fond moins haut que la mode, portant une immense cravate blanche et un habit à queue de morue à l'avant-dernière mode » alla chercher Lincoln pour le conduire au Gapitole et y placer sur les fortes épaules du grand homme de l'Ouest le fardeau qui avait
été trop lourd pour le vieux diplomate infirme. Ils descendirent ensemble, en voiture, l'avenue de Pensylvanie. Une cérémonie était organisée au portique oriental du nouveau Gapitole, et le monde officiel de marque était assemblé sur l'estrade provisoire. La foule attendait, dans un silence craintif ; elle était peu nombreuse, à cause des rumeurs tragiques. Les Sudistes avaient proféré des menaces, et le vieux général Winfîeld Scott avait posté ses troupes et était prêt, disait-il, « si l'un d'eux dressait la tête ou levait un doigt, à l'expédier en enfer ». Lincoln était habillé de vêtements neufs, sa figure sombre était changée par la barbe qui n'avait pas encore suffisamment poussé pour justifier les prédictions delà petite fille qui, pendant son voyage à la capitale, lui avait naïvement conseillé de la porter ; il était évidemment embarrassé et resta un moment gêné, tenant son chapeau haut de forme dans une main, et dans l'autre une grande canne d'ébène à pomme d'or. Mais Douglas, son vieux rival, s'avança promptement, le débarrassa du chapeau et de la canne et les garda, attention délicate qui ne manqua pas de produire son
effet. La cérémonie fut brève. Edward D. Baker, le plus cher des amis de Springfield, maintenant sénateur d'Orcgon, le présenta officiellement, et, après la lecture du discours d'inauguration, le vieux Taney, président de la Cour Suprême, qui avait prononcé la décision fameuse de Dred Scott, reçut, vêtu de sa robe noire, le serment du nouveau président, qui devait à tout jamais renverser la doctrine sur laquelle cette décision était basée.
Il lut enfin son discours, si longtemps et si impatiemment attendu, et le lut distinctement, afin que tous pussent lui entendre dire que des malentendus avaient produit des différents, nier toute intention d'intervenir dans les privilèges existants de l'esclavage, et même se déclarer favorable à une nouvelle loi contre les esclaves fugitifs. Mais il fut ferme. « L'union de ces Etats est perpétuelle » dit-il ; et « aucun Etat, de sa propre volonté, ne peut légalement sortir de l'Union. » « Je veillerai à ce que, comme la Constitution ellemême m'enjoint expressément de le faire, les lois de l'Union soient fidèlement exécutées dans tous les États » et il ajouta qu'il était
décidé à « tenir, occuper et posséder les propriétés et les places qui appartiennent au Gouvernement et à faire payer les douanes et les impôts », allusion aux saisies faites par les Sudistes des douanes des États du Sud. Il termina par ce beau passage, inspiré par une suggestion de Seward : « Il me peine de devoir achever. Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis. Nous ne pouvons pas être ennemis. Quoique la passion ait pu les tendre, elle ne doit pas briser les liens de notre affection. Les cordes mystiques de la mémoire, tendues de chaque champ de bataille et de chaque tombeau de patriote à tous les cœurs vivants et à tous les foyers dans ce grand pays, feront encore vibrer le cœur de l'Union quand il sera de nouveau touché, comme il le sera sûrement, par les meilleurs anges de notre nature. »
Quand Lincoln se rendit du lieu d'inaugu ration à la Maison Blanche, ce fut en vérité pour y trouver une tâche plus grande que celle qui s'était offerte au grand Washington, aussi grande sûrement qu'il en fut jamais. Il s'en rendit compte pleinement, mais son chemin, disait-il, était « aussi plan qu'une route de macadam ». Déjà, sept des Etats du Sud étaient en rébellion et avaient organisé un gouvernement. Il fut tout de suite tourmenté par les quémandeurs, cette plaie terrible de tout gouvernant dans tous les Etats, et il dit avec amertume: « Cette lutte, cette bousculade pour les places finira par ébranler la force de nos institutions ». Mais au moins, la difficulté d'organiser le cabinet était surmontée, et le lendemain il envoya au Sénat les noms suivants : William H. Seward, ministre des Affaires Étrangères; Salmon P. Chase, minis-
tre des Finances ; Simon Cameron, ministre de la Guerre ; Gideon Velles, ministre de la Marine ; Caleb B. Smith, ministre de l'Intérieur ; Edward Bâtes, ministre de la Justice ; et Montgomery Blair, ministre des Postes.
Le jour même survint le premier grand événement et toute la question fut posée devant lui par une lettre du major Anderson, qui était cerné à Fort Sumteravec sa petite bande de soldats. Ils avaient faim; il demandait des vivres. La place ne pouvait être tenue que par une troupe disciplinée de 20.000 hommes ; l'armée n'en comptait que 16.000. Qu'allait-il faire? Le général Scott dit: « évacuer»; Lincoln répondit : « Quand Anderson sortira de Fort Sumter, je serai obligé de sortir de la Maison Blanche. » Pendant qu'il réfléchissait, le pays vociférait ; le Congrès demanda la lettre d'Anderson, le président la refusa ; les conseillers militaires n'étaient pas d'accord, les ministres n'étaient pas d'accord. Les jours passaient. Pendant ce temps, Seward, qui était considéré comme l'homme le plus fort du Gouvernement, se plaisait à partager cette idée générale, à penser que lui, et non Lin-
coin, était l'homme du moment, et il prit sur lui d'assurer aux délégués du Gouvernement confédéré, alors à Washington, qu'on évacuerait Fort Sumter. Le 1er avril, quand il apprit que Lincoln en avait décidé autrement, il plaça sous les yeux du Président un document qu'il avait rédigé et qui était intitulé .' « Quelques pensées soumises à la considération du Président » et dans lequel, après s'être plaint du « manque de politique », il proposait de déclarer la guerre a l'Espagne et à la France, « d'exiger des explications de la Grande-Bretagne et delà Russie » et suggérait que la direction de cette politique fût dévolue par le Président à quelques membres de son cabinet »,en concluant avec une modestie significative : « Gela n'est pas dans mes attributions spéciales, mais je ne cherche ni à assumer ni à éviter les responsabilités. »• Cette proposition étonnante fût accueillie pat* Lincoln dans un esprit d'aimable magnanimité. « En ce qui concerne la politique, ditil, je fais remarquer qde si cela doit être fait, c'est moi qui dois le faire... Quand une ligne de conduite est adoptée, je pense qu'elle
ne risque, ni d'être changée sans raison plausible, ni de continuer à faire l'objet de débats inutiles cependant, sur les questions qui peuvent se présenter par la suite, je voudrais — et je suppose que j'en ai le droit — le conseil de tout le cabinet. » Ainsi SeWard apprit, comme la nation allait l'apprendre, qui était le maître, et combien il était grand, et sage, et habile ; et deux mois plus tard Seward reconnaissait la supériorité de ce maître. «La force et la vigueur executives sont des qualités rares, » écrivait-il à sa femme ; « le Président est le premier de nous tous ».
Quelques jours plus tard, la flotille qui portait les secours à Fort Sumter quitta le port de New- York. Le Président avait scrupuleusement notifié au Gouverneur de la Caroline du Sud qu'on tâcherait d'envoyer ces secours ; mais, par suite d'une erreur", le bateau de guerre Powhatan fut envoyé à Port Pickens au lieu de Fort Sumter. Quand les nouvelles du départ de l'expédition arrivèrent à Charleston, Beauregard, général au service du Sud, exigea la reddition de la forteresse, et donna l'ordre de la réduire. Le
12 avril, au moment où Anderson et ses hommes mangeaient leur dernière ration, le bombardement commença. Les assiégés se battirent héroïquement, mais le matin du 13, leurs canons se turent. Pendant tout ce temps, les trois transports de l'expédition de secours étaient restés devant la barre à l'extérieur du port, attendant le Powhatan. Avec son assistance, la forteresse aurait pu être sauvée, car la nuit était très noire. L'erreur commise était donc énorme, et Lincoln en assuma toute la responsabilité. C'est une question à discuter, que de savoir ce que l'histoire aurait été ai cette erreur n'avait pas été commise, un de ces problèmes, peut-être oiseux, que l'on ne peut jamais résoudre. Lincoln a été critiqué pour avoir tardé si longtemps ; mais ses conseillers militaires lui avaient dit que l'évacuation était inévitable, ses ministres étaient contre la tentative, l'opinion publique voulait un compromis et était opposée à toute intervention. Mais quel qu'eût pu être le résultat en d'autres circonstances, l'effet fut instantané. Tout le Nord se leva et s'unit enfin dans une rage terrible. Douglas assura promptement
le président de son appui, et télégraphia à ses partisans qu'il avait donné sa parole de « soutenir le président dans l'exercice de toutes ses fonctions constitutionnelles pour protéger l'Union, maintenir le Gouvernement et défendre la Capitale fédérale ». Il ne fut plus question de compromis ni de concession, de justice ou d'injustice de l'esclavage ; Lincoln y avait substitué la question même de l'Union, et il avait forcé la Confédération à prendre la position d'agresseur. Le 15, il lança une proclamation appelant aux armes 75.000 volontaires, et il convoqua le Congrès en session extraordinaire pour le 4 juillet. La réponse fut prompte comme l'éclair ; dans tout le Nord, des centaines de milliers d'hommes, heureux que la longue angoisse eût pris fin, s'offrirent à combattre pour la cause de l'Union. Cet enthousiasme ne fut pas ébranlé quand, le 19 avril, le 6e régiment de Massachusetts, en route pour Washington, fut assailli dans les rues de Baltimore. Douze émeutiers et quatre soldats furent tués, et beaucoup furent blessés. Ce fut un moment critique. Tout autour du petit District de Columbia, l'État de Ma-
ryland, plein de sentiments de sécession, protestait contre le passage de nouvelles troupes par Baltimore. Il y avait grand danger que Washington fûtprise, et, maîtresse de la capitale, la Confédération eût été certaine d'être officiellement reconnue par l'Europe. Les nouvelles ne pouvaient parvenir à la Maison Blanche. Dans le Nord les fils télégraphiques avaient été coupés, et Lincoln, attendant le 7e régiment de New-York, disait en se lamentant: « Pourquoi ne viennent-ils pas?. ,» Pourquoi ne viennent^ils pas ? »
Durant cette crise, s'il fut, comme toujours, conciliant, il montra sa fermeté. Si les troupes ne pouvaient pas traverser Baltimore, elles pouvaient le contourner ; et quand on protesta que les troupes ne pouvaient pas passer sur le sol « sacré » de Maryland, il répondit que ses soldats ne pouvaient « ni voler ati-dessus de l'État, ni creuser la terre pour passer au-dessous », et que Maryland devait apprendre qu' « il n'y avait pas une parcelle du sol américain qui fût trop bonne pour ne pas pouvoir être foulée par les pieds d'un fidèle soldat, quand il marchait pour défendre
la capitale de son pays ». L'opinion publique se transforma peu à peu dans l'État de Maryland, surtout quand il y eut, à Baltimore, de la perturbation dans les affaires ; et quand arriva à Washington un nombre suffisant de soldats pour assurer la défense de la capitale, le sentiment d'union fut stimulé, alla en croissant jusqu'à la fin de la guerre, et maintint l'État dans l'Union.
Et pendant ce temps Lincoln visitait les camps autour de Washington, se concertant avec les officiers, s'entretenant familièrement avec les soldats, selon les coutumes simples de l'Ouest; conquérant cette affection particulière que les soldats lui témoignèrent pendant toute la guerre, et étudiant constamment le grand problème qui se posait devant lui. Sa tâche allait être de rendre impossibles de nouvelles défections dansl'Union, d'empêcher la reconnaissance de la Confédération par les Puissances européennes, et de créer une armée et une marine qui pussent partout raffermir la puissance nationale dans les États en rébellion. Lentement, prudemment, patiemment, avec maintes erreurs et maintes
fautes, au milieu de malentendus, de vives critiques, d'invectives malveillantes, il poursuivit son chemin. Ce fut par un prodige de diplomatie qu'il empêcha le Kentucky de suivre la Virginie dans la voie de la sécession, et, quoiqu'il ne réussit pas aussi bien avec d'autres États — (car, en juin, PArkansas, la Caroline du Nord et le Tennessee s'étaient joints à la Confédération) — il sauva non seulement le Kentucky, mais également le Missouri. La sécession de la Virginie fut un coup désastreux. La capitale de la Confédération fut transportée à Richmond et le Vieux Dominion donna son grand fils, Robert E. Lee, pour commander l'armée du Sud ; et pendant quatre ans le drapeau de la Confédération devait flotter, par défi, presque en face du Président, depuis les collines jusqu'au delà du Potomac l.
Avec une maîtrise croissante, le président Lincoln surveillait les hommes et les événements, tempérait par son amabilité et sa pru-
1. Le drapeau du Sud fut appelé « stars and bars » (étoiles et barres) par opposition au « stars and stripes » (étoiles et raies) de l'Amérique.
dence la diplomatie de Seward, étudiait la science de la guerre pendant qu'il organisait l'armée et la marine ; et au mois d'avril il fut obligé de suspendre le droit d'habeas corpus ; et ce faisant, il s'attira d'une part Faccusation d'être un dictateur et un usurpateur, et d'autre part, le reproche de n'être pas assez tyrannique. Mais quand le Congrès se réunit le 4 juillet, il était prêt à lui donner, ainsi qu'au peuple, les raisons de la politique qu'iLpoursuivait. L'armée était impatiente d'avancer, le Nord réclamait, et Lincoln "se décida à saisir les hauteurs d'Arlington au delà du Potomac. Le mouvement commença le 23 mai ; les hauteurs furent occupées, l'ennemi s'enfuit et le drapeau du Sud fut enlevé. Mais il en coûta la vie au jeune Ells- \vorth,.le capitaine téméraire des zouaves, que Lincoln avait connu et aimé, là-bas, à Springfield. Ensuite, durant des semaines, l'armée resta inactive, pendant que le Nord, conduit par Greeley, criait « A Richmond ! » L'ennemi s'était retranché à la Jonction de Manassas, et quoique le général Scott s'opposât à une avance, disant que l'armée n'était
ABBAHAM LINCOLN
pas prête, Lincoln ordonna le mouvement Il y eut des retards, mais enfin, le 21 juillet, Me Dowell était prêt à attaquer Beauregard. C'était un dimanche chaud et éclatant de soleil, A midi les nouvelles étaient si encourageantes que Lincoln sortit pour faire une promenade en voiture ; mais la nuit même, réuni à son cabinet et au général Scott au ministère de la Guerre, dans ce bureau du télégraphe où il allait passer tant d'heures anxieuses pendant le reste de sa vie, il reçut de Me Dowell cette dépêche : « Notre armée est en retraite » ; et bientôt, il apprit le premier grand désastre de Bull Run. A l'aube, sous une petite pluie fine, les troupes démoralisées commencèrent à se replier sur Washington, au delà du Pont Long. Si ce grand coup faisait chanceler le Nord, il le rendit stoïque et l'aida à reprendre son sang-froid. La nation sentit qu'elle était engagée dans une vraie guerre et se mit à l'œuvre avec une sérieuse volonté. Le Congrès vota des renforts en hommes et en argent, et Lincoln appela au commandement de l'armée du Potomac le jeune général George B. Me Clellan
qui avait remporté des succès dans la Virginie Occidentale, et avait électrisé le Nord par ses communiqués écrits dans un style napoléonien. Ces dépêches, sa jeunesse et ses manières chevaleresques, le rendaient populaire. C'était une personnalité sympathique^ un organisateur et un ingénieur compétent. Me Clellan vint, avec l'éclat qui lui était coutumier, et, avec les débris des milices qui s'étaient enfuies de Bull Run et les nouveaux volontaires qui commençaient à remplir les camps autour de Washington, — artisans intelligents du Nord, rudes fermiers de l'Ouest, venus pour défendre leurs principes de liberté, — il procéda à la création d'une des plus belles armées de l'histoire.
En automne, Frémont, qui commandait dans l'Ouest, prit sur lui la grave responsabilité d'une proclamation déclarant l'émancipation de tous les esclaves du Missouri, adversaires de l'Union. Si cet acte plut aux abolitionnistes, il consterna les États limitrophes, c'est-à-dire le Maryland, le Kentucky et le Missouri, et ajouta beaucoup au lourd fardeau de Lincoln. Naturellement le président
annula cette proclamation tout de suite, conservant ainsi les Etrois tats à l'Union. Mais des énergumènes parmi les abolitionnistes, avec l'intransigeance historique des radicaux doctrinaires, menacèrent de mettre Lincoln en accusation, selon la Constitution. Ils voyaient la question morale de l'esclavage, plutôt que la question politique de FUnion,etce tumulte, excité par Greeley, fut long et bruyant. Les troubles du Missouri devaient exaspérer très longtemps l'homme patient de la Maison Blanche. C'était le commencement de cette période, destinée à tant durer, et pendant laquelle il fut constamment blessé par les railleries et l'orgueil enfantin de ses généraux qui, se croyant compétents pour commander aux armées, ne savaient pas se commander à eux-mêmes. Mais sa patience était sans bornes ; elle ne fut même pas ébranlée par l'impertinence du général Buell, qui désobéit à l'ordre d'avancer dans l'Est de Tennessee et de mettre fin aux déprédations des soldats de la Confédération qui harcelaient sans cesse, et pendaient même les résidents restés fidèles à l'Union. Seul un général se conduisait diiïé-
remment : c'était Ulysses S. Grant. Il alla dans l'Ouest, prit Fort Henry, puis Donelson, et au mois de février 1862 envoya au général Buckner, qu'il avait cerné dans cette dernière forteresse, une dépche qui devint fameuse. Buckner était prêt à se rendre, et avait demandé un armistice pour discuter des termes de sa reddition. Grant lui répondit : « Il n'y a pas de termes, sauf de vous rendre immédiatement et sans conditions. Je vais attaquer tout de suite vos ouvrages. » Quel baume pour l'esprit fatigué du président ! On le conjura, naturellement, de rap peler Grant ; mais il répondit : « Cet homme se bat. » Les puritains se plaignaient parce que Grant buvait. « Savez-vous quelle marque de whisky ? » demanda le président. « Je voudrais en envoyer un baril à chacun de mes autres généraux. » Mais il était trop tôt pour Grant. Son heure n'était pas encore venue, et de longs mois devaient s'écouler sous le commandement de Me Clellan et de ses successeurs avant qu'on pût utiliser les services de ce grand guerrier. En attendant, les seules victoires de quelque importance furent celles du
« Moriitdr » sur le « Merrimac »,dans le Potomac, le 9* mars 1862, et la capture de la Nouvelle-Orléans en avril.
Pendant ce temps, Me Clellan organisait et faisait se retrancher ses 168.000 hommes. Lincoln le surveillait avec intérêt et intelligence, et, plein d'une sympathie paternelle, lui rendait visite à son état-major et lui donnait tout ce qu'il demandait ; mais toute cette sollicitude et toute cette amabilité furent perdues. Pour Me Clellan, ces visites amicales n'étaient que des « interruptions » dans ses pensées grandioses et ses énormes projets ; les ministres du Cabinet, écrivait-il, étaient « les plus grandes oies du monde », et quand il était obligé d'assister à leurs réunions, il disait qu'il en était «fatigué et ennuyé ».Mais le président et le pays furent patients. Le peuple avait pris une leçon à Bull Run et ne criait plus « A Richmônd ! » Dans les camps près de Washington, il y avait tous les jours de grandes prises d'armes et des parades, et de temps en temps des revues, de brillants spectacles militaires, dans lesquels Me Clellan excellait, et que tout Washington allait
voir. C'était une époque de fêtes continuelles pour tout le monde, sauf pour Lincoln qui n'éprouvait jamais de gaîté, et pour qui il ne devait plus y avoir de fêtes.
L'automne passa, avec son temps splendide, et rien ne fut fait. On commençait à protester ; ce grondement grandit, et vers la fin d'octobre un nouvel effroi commença à régner, quand eut lieu, le 21, la grave erreur de BalFs Bluff. Une bataille était perdue, et Lincoln se trouvait à Tétat-major de Me Clellan quand lui parvint la nouvelle que son vieil ami le colonel Edward D. Baker avait été tué. Pour lui, ce fut un coup terrible. G. C. Coffînlevit traverser l'appartement « seul, la tête basse, les larmes coulant le long de ses joues ridées, la figure blafarde, la poitrine soulevée d'émotion ; les deux mains pressées sur son cœur, il dégringola laj,rue, oubliant de rendre le salut à la sentinelle en faction devant la porte ». La faute, ici, n'était pas à Me Clellan ; quoi-* que la nation murmurât, Lincoln n'avait pat perdu sa foi en lui, et quand le 31 octobre le
vieux général Scott, qui avaitlgagné ses éperons presque un demi-siècle auparavant, à la bataille de Lundy's Lane, se retira, il promut, sous sa présidence, Me Glellan au poste de commandant en chef des armées des Etats- Unis.
Mais alors, pendant un certain temps il allait être distrait du souci que lui causait l'inaction de Me Glellan par une autre difficulté qui semblait devoir plonger la nation dans une guerre avec l'Angleterre. Le 8 novembre le capitaine Wilkes, commandant le navire de guerre San Jacinto, arrêta le paquebot Trent, transportant la poste royale britannique, à un jour de route de La Havane, lui tira un coup de canon à travers la proue et prit à son bord Mason et Slidell, envoyés de la Confédération et en route pour l'Europe. Quand ces nouvelles furent connues du public, la nation se trouva dans un état extrême de jubilation. Mais Lincoln vit la faute ; il avait peur que les envoyés capturés ne devinssent « les éléphants blancs ». S'il y avait du chauvinisme et du jingoïsme en Angleterre, il y en avait aussi en Amérique, où le sentiment public
était favorable à l'idée de retenir les envoyés et de braver une autre guerre. Seward luimême partageait ce sentiment. Lincoln, se chargeant de la diplomatie, réussit par son amabilité à modérer le ton trop offensif que Seward était capable d'adopter dans ses discussions avec Lord Palmerston. Lincoln avait aussi, par son tact exquis et sa connaissance presque surnaturelle des hommes, gagné à sa cause Forgueilleux et radical Charles Sumner, président de la Commission des Affaires Etrangères du Sénat, et, bien qu'il constatât laconiquement : « Sumner pense qu'il me dirige», c'était lui, en réalité, qui « dirigeait» Sumner. Pendant que le pays s'impatientait, Lincoln restait silencieux. Sumner était en correspondance avec Cobden et avec Bright, dont les portraits étaient suspendus dans la Chambre executive du président, et qui luttaient pour la cause du peuple en Angleterre comme Lincoln luttait en Amérique. L'ultimatum britannique, demandant la restitution immédiate des envoyés et exigeant des excuses, fut présenté au président et, le matin de la Noël, Lincoln convoqua son cabinet. Sum-
ner était présent, avec les lettres pressantes de Bright et de Cobden, lettres qui parlaient de « votre pays, le grand espoir de l'humanité ». et demandaient avec insistance un « geste courageux » pour sauver « vous et nous ». Lincoln était prêt à ce geste courageux. Mason et Slidell furent relâchés, la guerre fut évitée, et l'opinion, en Angleterre, fut si adoucie et apaisée que John Stuart Mill en exprima sans doute ce qu'il y avait de plus significatif quand il écrivit : « Y a-t-il un homme capable de jugement ou de sentiment moral, qui puisse dire que son opinion de l'Amérique et des hommes d'État américains n'est pas rendue plus haute par un tel acte, fait dans de telles conditions ? »
Lincoln n'avait pas fait allusion à cette affaire critique (en décembre) dans son message au Congrès. 11 savait aussi bien garder le silence que s'expliquer ; mais il y avait dans ce message un paragraphe splendide qui exprimait ses opinions sur la question du travail, paragraphe qui montre que s'il n'était pas un économiste politique, il était, ce qui est beaucoup mieux, un ami de l'humanité, et
savait instinctivement que la cause des ouvriers du monde était partout la cause de la démocratie, et que la guerre dans laquelle il était engagé était faite pour cette cause.
« Le Travail » — disait-il — « est indépendant du Capital, et lui est supérieur. Le Capital n'est que le fruit du travail, et n'aurait jamais pu exister si le Travail n'avait pas existé d'abord. Le Travail est supérieur au Capital, et mérite beaucoup plus de considération. Le Capital a ses droits, qui sont tout aussi dignes de protection que n'importe quels autres droits. Il est indéniable aussi qu'il y a, et qu'il y aura probablement toujours, une relation entre le Capital et le Travail, qui produira un avantage mutuel. L'erreur consiste à croire que tout le travail d'une communauté réside dans cette relation. Quelques hommes possèdent le capital et se dispensent de travailler eux-mêmes, et avec leur capital, louent ou achètent quelques autres hommes pour travailler à leur place. Une grande majorité n'appartient ni à l'une ni à l'autre catégorie. Elle ne travaille pas pour d'autres et les autres ne travaillent pas pour
elle. Beaucoup d'hommes indépendants, partout dans ces Etats, furent, il y a peu d'années, employés comme ouvriers. L'homme prudent, entré sans argent dans le monde, travaille pour des gages pendant un certain temps. Il économise son surplus, avec lequel il s'achète des outils ou de la terre, puis il travaille pour son propre compte pendant une autre période, et enfin il emploie à son service un autre commençant. Tel est le système généreux, et juste, et prospère, qui ouvre le chemin à tous, qui donne de l'espoir à tous, et par conséquent répand chez tous l'énergie, le progrès, l'amélioration des conditions. Il n'y a pas un homme vivant qui soit plus digne de confiance que celui qui, en travaillant, sort de la pauvreté. 11 n'y a pas un homme qui soit moins enclin à prendre, ou à toucher à ce qu'il n'a pas gagné honnêtement. Qu'il fasse attention et n'abandonne pas le pouvoir politique que déjà il possède et qui, s'il l'abandonnait, serait sûrement employé à fermer la porte de l'avancement à ses semblables et à les accabler de nouvelles impuissances et de nouveaux far-
deauxjusqu'à ce que toute liberté soit perdue. » Aussi loin que Lincoln pût pénétrer dans l'avenir, il ne pouvait prévoir le grand changement qui, avec l'évolution économique, allait s'opérer en Amérique et dans le rnonde, et qui devait entamer le système individualiste que nos pères, à l'origine, avaient admirablement envisagé dans leur constitution politique, et que Lincoln espérait perfectionner. Peut-être confondit-il à cette époque, comme le font la plupart des hommes d'aujourd'hui, la liberté politique avec la liberté économique; mais il avait devant lui ce grand idéal d'opportunisme égalitaire, imaginé d'une façon si noble par l'immortelle Déclaration, qui fut si constamment à l'esprit de ce grand idéaliste, et en devint le rêve et la passion. Dans cette guerre, la question du droit de l'homme supérieur au droit de propriété était en jeu ; et dans un certain sens
il fut heureux qu'une section compacte, facile
lement reconnaissable plutôt que noyée dans la masse du peuple, luttât pour le droit de propriété? car la question se trouvait ainsi posée plus nettement.
Mais la cause ne progressait qu'avec grande difficulté, et Ton pourrait presque dire que Lincoln seul contribuait à ce progrès.
Les difficultés qu'il avait redoutées en reconnaissant la promesse non autorisée, qu'à Chicago, Davis avait faite à Cameron, s'étaient fait sentir pendant quelque temps : si Cameron ne fut pas tout ce qu'il aurait dû être dans le ministère de la Guerre, il fut précisément ce que Lincoln avait pensé, et le 11 janvier 1862, Lincoln lui offrit le poste de ministre en Russie. Gameron l'accepta, et, le 13 janvier, Edward M. Stanton le remplaça au ministère de la Guerre. Stanton était un Démocrate, et il n'avait jamais cessé, semble-t-il, de parler de Lincoln en usant de la grossièreté avec laquelle, en 1859, il l'avait accueilli dans le procès Me Cormick à Cincinnati. Mais, malgré toutes ses insultes et ses méchancetés, jl n'hésita pas à accepter le poste offert contrairement à ce qu'eût fait un homme d'une nature plus délicate, — bien qu'un homme d'une nature plus délicate n'eût naturellement jamais été aussi insolent que lui. Mais s'il était insolent, incivil et autoritaire, s'il avait toutes les
petites tyrannies et les injustices d'un matamore, et s'il mit si souvent à une rude épreuve la patience du Président, c'était un homme honnête qui déjoua les complots des intrigants, et un travailleur prodigieux. Et il apprit bientôt — comme Seward Pavait appris, et comme Me Clellan était sur le point de l'apprendre, — que Lincoln était le maître ; et, quoiqu'il lui fût impossible de se soumettre avec grâce, comme Seward l'avait fait, il reconnut cette supériorité et cette maîtrise. La nomination de Stanton n'est qu'un exemple entre mille à l'habileté de Lincoln à se mettre au-dessus de toutes les considérations, de tous les sentiments personnels.il ne pensait pas à lui-même, ni à sa fortune particulière ou politique. Il était uniquement absorbé par la grande cause qu'il soutenait ; il avait besoin d'hommes, et il les prenait quand et où il pouvait les trouver, et quels qu'ils fussent. Sûrement, il planait dans les plus hautes régions morales.
Dans l'intervalle, pendant six mois Me Clellan s'était préparé à avancer, mais n'avançait pas. Avec l'humour américain, le Nord ac-
cepta ses communiqués quotidiens jusqu'à ce que la phrase: « Tout est tranquille le long du Potomac, » devînt un des clichés du langage populaire. Le Président fît face à la situation avec sa patience presque divine, et, quoiqu'il fût très affligé, cet humour qui dans sa nature fut si voisin de la tristesse, ainsi qu'en toutes les grandes âmes, vint encore une fois à son secours, et il résuma la situation dans cette remarque : « si le général Me Clellan ne peut pas employer Farmée, j'ai envie de la lui emprunter. » Il avait reconnu sa propre ignorance de Fart de la guerre — si c'est un art — et il avait mis en Me Clellan une confiance qu'il n'était pas dans la nature de celui-ci d'apprécier. Au mois de décembre, il s'aventura à demander à Me Clellan, « s'il était décidé à faire un mouvement en avant avec Farmée du Potomac..., et combien de temps il lui faudrait pour la mettre vraiment en action. » Et après un délai de dix jours, le général envoya une réponse irrespectueuse.
Puis Me Clellan tomba malade. Le président était au désespoir, mais il entreprit lui-même, l'étude du problème militaire et quand, en
uî
janvier, Me Glellan fut guéri, le président avait un plan qu'il proposa, savoir : avancer directement sur l'ennemi à Centreville et à Manassas et le refouler sur Richmond afin de capturer cette ville. Le plan de Me Clellan était d'avancer par Urbana et West Point, employant comme base d'opérations la rivière York. Il y eut sur les avantages respectifs des deux plans une différence de vues qui subsiste encore aujourd'hui parmi les tacticiens. Entre Lincoln et son général récalcitrant, une longue discussion eut lieu qui prolongea encore le retard. Le Nord se divisa en factions, dont l'une accusa de déloyauté le « Virginia Creeper » l tandis que l'autre critiqua Lincoln, qui n'était que civil, pour son intervention dans l'impénétrable science de la stratégie. Mais Lincoln ne fléchit pas, ni à cause de la conduite de Me Glellan, ni devant les murmures des politiciens, et il ordonna dans son « Ordre général de guerre n° 1 » que, le 22 Février 1862 « fut marqué par un mouve-
1. Sobriquet donné à Me Glellan parce que, dans l'État de Virginie, il avançait très lentement, comme la plante rampante du nom de Virginia Creeper, qui croît dans cet Etat.
ment général dès forces de terre et de mer dés États-Unis contre les forces des insurgés ». Les critiques ricanèrent, mais Lincoln avait, comme toujours, son propre but. Le 31 janvier, il commanda à Me Clellan de saisir et d'occuper un point près de la Jonction de Manassas, et cette manœuvre mit fin à la situation. Me Clellan s'entêta, et alors commença ce long échange de lettres et de dépêches qui, mieux que n'importe quelles phrases, révèle le caractère des deux hommes. Lincoln fut toute patience, amabilité, bonne humeur. Me Clellan fut toujours mécontent, mesquin, et quelquefois positivement insultant. Le 22 février vint, jour anniversaire de Washington, et Me Clellan ne bougea pas. Avant mars, le général Johnston, commandant une des armées de la Confédération, avait évacué Manassas. Alors le président révoqua* Me Clellan de son commandement, quoiqu'il le retînt à la tête de l'Armée du Potomàc. Ce furent de sombres jours. Le fardeau que Lincoln portait si patiemment était énorme, et était rendu plus lourd encore parles conseils qu'on lui versait si copieusement. Il suppor-
tait les critiques, les injures. Il ne lisait pas souvent les journaux, parce que, disait-il, « j'en sais plus qu'eux » ; mais il ne pouvait échapper aux conseils. Outre des visites quotidiennes de sénateurs ou de députés, le Congrès avait créé un- Comité pour la Conduite de la guerre, et les politiciens qui composaient ce corps inquisitorial savaient résoudre rapidement les problèmes militaires les plus délicats au milieu de leurs manœuvres politiques, et Lincoln était obligé de gaspiller un temps précieux et d'employer avec eux les plus grands ménagements. Les chaires et les journaux étaient pleins de conseils, et d'injures quand les conseils n'étaient pas suivis, — et il dut recevoir, naturellement, des délégations de pasteurs et de banquiers. « L'argent! s'exclama-t-il un jour que Chase, le ministre des Finances voulait lui présenter une délégation de financiers, l'argent ! je ne connais rien à l'argent ! Je n'en ai jamais eu assez pour me gêner, et je n'ai aucune opinion à ce sujet !» Et il supporta tout patiemment, humblement même, et continua son chemin solitaire et élevé.
A côté de tout cela, de lourdes inquiétudes l'attendaient dans ses appartements privés de la Maison Blanche. Willie et Tad, ses fils, étaient atteints du typhus; et toutes les nuits, après avoir été rendu presque fou dans le jour par le soin de toute une nation, il veillait à leur chevet. La mort de Willie fut un coup qui le terrassa, et pendant un mois il sembla prêt à sombrer sous le poids de son chagrin qui fut une des grandes crises intérieures de sa vie. Toujours religieux dans le sens le plus élevé du mot, il sembla à cette époque avoir acquis une connaissance plus profonde des mystères de la vie spirituelle. « Pourquoi ? Pourquoi ? » criait-il avec désespoir, comme il veillait au chevet de l'enfant; et si la nurse pieuse qui partageait avec lui ces veilles fatigantes répondit en lui expliquant cette épreuve selon ses propres idées il est probable qu'elle le réconforta par sa sympathie, sinon par sa théologie.
Dès cette heure, le cœur tendre de Lincoln devint encore plus tendre et battit d'un amour croissant pour la Nation, le Sud aussi bien que le Nord ; dans un millier de beaux et
pathétiques cas individuels, il adoucit les rigueurs de cette guerre que, par un sort étrange et impénétrable, cet homme si pacifique était appelé à conduire. Lui-même exprima cette anomalie dans une lettre à un Quaker, en disant : « Engagé comme je le suis dans une grande guerre, je crains qu'il ne soit difficile pour le monde de comprendre combien j'apprécie pleinement les principes de paix impliqués dans cette lettre et répandus partout par la Société des Amis. »
Quoique cette guerre eût été faite pour l'Union, la question de l'esclavage était cependant, ainsi que tout le monde le savait, à la base de la lutte, et Lincoln avait bientôt vu que les deux questions ne pouvaient être séparées. Aussi longtemps qu'il le put, il s'abstint d'intervenir dans l'institution de l'esclavage ; mais la question se présentait sous maintes formes ; constamment des esclaves cherchaient un refuge dans les camps de l'Armée de l'Union, et la question de savoir ce qu'il fallait en faire était traitée au front par les commandants militaires suivant leurs principes, leurs préjugés, ou leur politique.
Le général Ben Butler les regardait comme « contrebande de guerre », truc légal qui enchanta le Nord et donna aux esclaves un nouveau sobriquet ; le général Me Clellan menaçait de mater toute révolte des noirs avec une « main de fer » qu'il semblait réserver à ce but exclusif ; le général Halleck renvoyait les fugitifs hors du camp ; les généraux Buell et Hooker permettaient à leurs possesseurs de les reprendre.
Mais le sentiment en faveur de l'abolition allait croissant, et les journaux et les pasteurs adjuraient le Gouvernement de libérer les esclaves. Le torrent de conseils, souillé d'injures, se déversait sur le Président avec cette facilité avec laquelle ceux à qui le peuple a négligé de déléguer l'autorité s'entendent à l'exercer. Ses conseillers bénévoles l'informaient de la volonté du peuple ; et les pasteurs, qui venaient en délégation, ajoutaient que c'était la volonté de Dieu. Mais il ne prit conseil que de lui-même pour élaborer son plan. C'était l'essence même de sa politique au sujet des États limitrophes que d'éviter d'y froisser le peuple, parce que l'esclavage y
posait un problème d'une extrême délicatesse.
Le 0 mars 1862, il envoya an Congrès un message spécial dans lequel il recommandait l'adoption d'une motion des deux chambres jointes stipulant que « les États-Unis devraient coopérer avec tout Etat qui pouvait adopter l'abolition graduelle de l'esclavage, en donnant à cet État l'aide pécuniaire nécessaire pour compenser l'inconvénient, aussi bien public que privé, produit par le changement de système ». La motion fut finalement adoptée, mais les États limitrophes n'en voulurent pas. Le 10 mars, il invita à la Maison Blanche les députés de ces États, dans l'espoir de les gagner à ses vues, c'est-à-dire à l'idée qui s'était développée en lui depuis son enfance : celle de l'émancipation graduelle des esclaves avec dédommagement à leurs propriétaires. Mais les députés furent sourds à ses arguments. De nouveau, le 12 juillet, il renouvela sa proposition : mais les deux tiers des députés s'opposèrent au projet.
Au milieu de ces difficultés, le 9 mai 1862, le général Hunter proclama la loi martiale en
Géorgie, Floride et Caroline du sud, et déclara « libres à tout jamais les personnes de ces États auparavant détenues comme esclaves ». Lincoln révoqua cette ordonnance comme il l'avait fait pour celle de Frémont, ajoutant avec fermeté : « Je fais connaître, en outre, que la question de savoir s'il est de ma compétence, comme commandant en chef de l'Armée et de la Marine, de déclarer libres les esclaves d'États quelconques, et si à un moment quelconque, ou dans une circonstance quelconque, il devient absolument nécessaire au maintien du Gouvernement que j'exerce ce soi-disant pouvoir, est une question que, sous ma responsabilité, je me réserve à moi-même. »
Dans sa proclamation annulant l'ordonnance de Hunter, il se référa encore << à la proposition solennelle de la Nation » pour l'émancipation graduelle dans les États limitrophes, et ajouta : « Aux peuples de ces États, je fais maintenant un ardent appel. Je n'argumente pas ; je vous implore de chercher ces arguments vous-mêmes ; vous ne pouvez pas, même si vous le vouliez, être
aveugles aux signes des temps. Je vous supplie de leur accorder un examen impartial et calme, planant, si c'est possible, bien au-dessus des questions personnelles et de la politique des partis. Cette proposition doit nous unir en vue d'un objet commun, et ne jette aucun blâme sur personne. Elle n'est pas pharisaïque. Le changement qu'elle a en vue viendrait aussi doucement que la rosée du ciel, sans rien déchirer ni rien détruire. Ne voulez-vous pas l'adopter ? Jamais, dans tout le passé, un seul effort n'a fait autant de bien, que, par la Providence de Dieu, il est de votre haut privilège de pouvoir faire maintenant. Que le vaste avenir n'ait pas à déplorer que vous l'ayez négligé ! »
Evidemment le projet était impraticable.
Les propriétaires d'esclaves de l'Union n'étaient pas prêts à abandonner leur propriété, et même le plus radical des abolitionnistes 'n'était pas prêt à acheter les esclaves pour les rendre libres. Mais même à ce moment, comme jadis à New Salem, Lincoln n'était pas homme d'affaires : c'était un rêveur, un humanitaire, ayant un tel idéal de la liberté
de Thomme qu'il y subordonnait toutes considérations de propriété.
Alors, abandonnant son vieux rêve, il commença de penser à l'émancipation. Constamment on l'en conjurait. Constamment il discutait avec ses visiteurs, ses conseillers volontaires, pesant les raisons et les chances avec sa coutumière habileté. Pendant qu'il se débattait dans les difficultés de ce problème, au milieu de tous ses autres tourments, il y avait toujours, naturellement, Greeley, — « le Frère Greeley », comme il l'appelait :
Le 19 août 1862, Greeley publia dans son journal une adresse au Président, sous le titre imposant de : « Prière de 20 millions d'hommes » et demandant l'émancipation immédiate. C'était un document injuste et extravagant, mais si le rédacteur ne représentait pas, comme il se l'imaginait, 20 millions d'hommes, il représentait l'extrême gauche des radicaux du parti républicain, et ceux-ci pouvaient faire autant de bruit que 20 millions de citoyens. Lincoln crut bon de répondre à cet article pour s'expliquer, non pas vis-à-vis de Greeley, ce qui eût été impossible, mais vis-
à-vis du peuple. Sa lettre est vraiment un de ses grands documents d'État, et l'on en a dit qu' « elle fit plus pour affermir le loyalisme du pays dans une crise très grave que n'importe quel autre document de la plume de Lincoln ». L'essence de cette réponse se trouve concentrée dans ces mots : « Mon but primordial est de sauver V Union, et non pas de sauver ou de détruire Vesclavage. Si je pouvais sauver l'Union en n'affranchissant aucun esclave, je le ferais. Et si je pouvais la sauver par l'affranchissement de tous les esclaves, je le ferais. Et si je pouvais la sauver en en affranchissant quelques-uns et en en laissant d'autres en captivité, je le ferais aussi... J'ai exposé ici mon but, suivant la façon dont j'envisage mon devoir officiel, et je n'ai pas l'intention de modifier en quoi que ce soit mon désir personnel, souvent exprimé, que partout tout homme soit libre. » L'esprit et le sens de ces paroles furent perdus pour le cerveau obtus de Greeley, qui répliqua par des injures. Mais les abolitionnistes ne cessèrent pas leurs agitations, et à un Comité de Pasteurs de Chicago qui lui fit
visite en septembre pour lui révéler la volonté de Dieu, Lincoln répondit :
« S'il était possible que Dieu révélât Sa volonté à d'autres sur un point si intimement lié à mon devoir, il est à supposer qu'il me la révélerait directement à moi- même... Nous ne sommes pas, cependant, aux temps des miracles, et je suppose que Ton admettra que je ne puis pas attendre une révélation directe. Je dois étudier les faits matériels euxmêmes, voir ce qui serait possible et ce qui paraît être sage et légal. »
Et il continua :
« A quoi bon une proclamation d'émancipation de ma part, surtout dans la situation où nous sommes aujourd'hui ? Je ne veux pas publier un document qui, au yeux de tout le monde, serait nécessairement inefficace, comme la Bulle du Pape contre la comète. »
Pendant tout ce temps, au bureau du major Eckert, dans cette chambre du ministère de la Guerre où l'on déchiffrait les télégrammes, cet homme solitaire et silencieux, qui ne pouvait s'appuyer que sur lui-même, qui
n'avait pas d'associés intimes ou d'amis, qui portait presque seul, sur ses larges épaules, le fardeau de la guerre civile, écrivait la Proclamation d'Émancipation. C'est ainsi qu'il avait l'habitude de passer les moments de répit qu'il pouvait dérober à ce fleuve sans fin d'importuns qui se déversait à la Maison Blanche ; — les quémandeurs, les politiciens, et les généreux donateurs de sages conseils. Depuis juin, peu de temps après cette terrible « Bataille de Sept Jours » de Me Clellan, il était assis devant ce bureau, plongé dans des pensées profondes, tantôt regardant à travers les fenêtres une colonie d'araignées, tantôt écrivant quelques phrases. Pendant tous ces mois il avait travaillé, préparant, avec sa pensée peu rapide mais exacte et de son écriture lente et claire, le document le plus important de l'Histoire Américaine depuis que Thomas Jefferson avait écrit la Déclaration de l'Indépendance. Personne ne savait ce qu'il faisait : son cabinet n'en était pas informé. Il attendait le moment opportun, il attendait une victoire. Il attendit longtemps, avec une grande
patience et dans une grande angoisse. Il y avait longtemps qu'en avril il avait écrit à Me Clellan : « Vos dépêches se plaignant de ce que vous n'êtes pas suffisamment soutenu, quoiqu'elles ne m'offensent pas, me peinent beaucoup... Le pays ne manquera pas de noter, note même déjà que l'hésitation actuelle à avancer sur un ennemi retranché n'est que l'histoire répétée de Manassas. Je me permets de vous assurer que je ne vous ai jamais écrit, et que je ne vous ai jamais parlé plus amicalement qu'en ce moment, ni avec une plus grande volonté de vous soutenir aussi loin que, selon mon plus vif désir, j'estimerai pouvoir le faire. Mais vous devez agir. » En mai, las d'attendre, il avait télégraphié : « Y a-t-il quelque chose à faire ? » Et puis, quand le prudent « Little Mac » (Me Clellan) fut enfin prêt, l'ennemi avait abandonné les tranchées. Il avança, se battant tout le temps, demandant des renforts, ce qui fit dire à Lincoln qu' « envoyer des troupes à Me Clellan, c'était comme si l'on jetait avec une pelle des puces à travers une cour de ferme ». Il avait attendu, lui, le seul
ami que Me Clellan eût encore à Washington
— et celui pour lequel Me Clellan montrait le plus de mépris, — jusqu'en août, où la campagne finit pas un fiasco,, et où le mouvement sur Richmond fut abandonné. C'était un désastre, qui accentua encore l'aspect soucieux de la figure mélancolique de Lincoln, mais, toujours seul dans cette grande épreuve, il continua de lutter. Il essaya d'accomplir quelque chose avec l'aide des généraux Halleck et Pope ; et les défaites de Cedar Mountain et de la seconde bataille de Bull Run en furent le résultat. Enfin, le 17 septembre, Me Clellan livra et gagna la bataille d'Antietam. Ce n'était pas une très grande victoire, et Me Clellan, après l'avoir remportée, ne poursuivit pas le général Lee ; mais on pouvait la qualifier de victoire tout de même, et Lincoln pensa qu'elle pouvait servir à indiquer le moment que, presque superstitieusement, il avait attendu.
Vers la fin de juillet, il avait annoncé à son cabinet son désir de publier la proclamation. Il avait dit qu'il ne sollicitait pas de conseils
— il en avait eu tant ! — mais que les mem-
bres du Cabinet pouvaient émettre des suggestions au sujet des détails. Naturellement, ils étaient restés silencieux. Il reçut la nouvelle d'Antietam au Foyer du Soldat, où il demeurait en été, et en rentrant en voiture à Washington, le samedi 20 septembre, il convoqua son Cabinet. Au désappointement non déguisé de Stanton, il commença par lire la dernière drôlerie d'Artemus Ward, humoriste américain très connu à cette époque, intitulée Highhanded Outrage al Utica. Tout le cabinet eh rit, sauf Stanton naturellement. Puis, devenu subitement solennel, Lincoln lut ia proclamation. Elle n'était qu'un préliminaire et ne promettait pas Fémancipation universelle; Lincoln avait encore l'espoir de sauver les Etats limitrophes. La proclamation déclarait que, le 1er janvier 1863, « tout homme détenu comme esclave dans n'importe quel État ou partie d'Etat dont la population se trouverait alors en rébellion contre les Etats-Unis, serait libre dès lors et pour toujours » ; et que « le Pouvoir Exécutif désignerait par proclamation, le 1er janvier susdit, les États et éventuellement les parties d'États dont la
population serait alors en rébellion contre les Etats-Unis ».
C'était son œuvre propre. « Je dois faire le mieux possible, — disait-il — et supporter la responsabilité de suivre la voie que je crois devoir prendre. » La proclamation fut publiée le 22 septembre.
Il avait bien gardé son secret, et le pays fut pris par surprise. L'acte fut soutenu, quoique ni complètement ni chaleureusement, par le peuple et par le Congrès ; mais même alors les abolitionnistes radicaux ne furent pas satisfaits ; ils se plaignirent de ce que Lincoln avait été « forcé » à le faire, «entraîné par les événements » ou formulèrent des reproches analogues.
Quand vinrent les élections d'automne, où l'on choisit les députés, il y eut de telles pertes pour les républicains dans les Etats du Nord, que le Gouvernement aurait perdu sa majorité au Congrès s'il n'avait pas gagné quelques sièges dans l'Ouest et dans les États limitrophes. A l'approche de l'hiver, l'avenir se couvrit d'un voile obscur.
Comme suite à ces défaites électorales —
si décourageantes, que Greeley, avec son infaillible instinct des bévues, conseillait une intervention européenne — il y eut des dissensions dans le cabinet et dans le parti, dissensions qui incitèrent Seward à offrir sa démission. Lincoln la retint jusqu'à ce qu'il pût obtenir également la démission de Chase, puis, ayant déclaré : « maintenant je puis galoper, puisque j'ai un potiron de chaque côté de ma besace », il persuada les deux ministres de revenir sur leur décision et de retirer leur démission, et évita ainsi une crise de cabinet.
Une fois de plus, il insista devant le Congrès en faveur de sa vieille politique de l'émancipation graduelle avec dédommagement. « Concitoyens — écrivit-il — nous ne pouvons pas nous dérober à l'histoire. On se souviendra de nous, membres de ce Congrès et de cette administration, malgré nousmêmes. Ni la valeur, ni l'insignifiance personnelle ne peut nous mettre à l'abri. L'épreuve du feu, par laquelle nous passons, mettra en lumière notre honneur ou notre déshonneur jusqu'à la dernière génération. Nous disons
que nous sommes pour l'Union. Le monde n'oubliera pas que nous le disons. Nous connaissons les moyens de sauver l'Union. Le monde sait que nous connaissons ces moyens. Nous — nous-mêmes ici — tenons le pouvoir et portons cette responsabilité. En donnant la liberté aux esclaves, nous assurons la liberté aux hommes libres et restons honorables autant dans ce que nous donnons que dans ce que nous préservons. Ou nous sauverons noblement, ou nous perdrons misérablement le dernier et le meilleur espoir de la terre. D'autres moyens peuvent réussir; celui-ci ne peut pas faillir. La voie est claire, pacifique, généreuse, juste ; si nous la suivons c'est une voie que le monde révérera toujours et que toujours Dieu bénira. »
Mais il était impossible de les persuader. Et l'homme solitaire de la Maison Blanche, les yeux plus caves que jamais, le visage bronzé, cendré, profondément creusé, sa haute taille courbée, poursuivait son devoir, ne demandant ni l'aide ni le conseil de personne. « J'ai plus besoin de succès que de sympathie, » disait-il.
Le jour de Tan 1863, après que la grande réception publique fut terminée, Lincoln, au milieu de l'après-midi, signa la Proclamation d'Emancipation définitive. Sa main était gonflée d'avoir serré la main à cette longue suite de personnes qui avait défilé à travers la « Chambre de l'Est », et il fit observer à Seward, alors qu'il venait de tremper sa plume et la tenait au-dessus de la large feuille étalée devant lui sur la table du cabinet : « S'ils trouvent que ma main tremble, ils diront «il avait des doutes ». Mais n'importe, cela doit être fait!» Puis, lentement et soigneusement, il traça sa signature. « Si l'on se souvient jamais de mon nom — dit-il — ce sera à cause de cet acte ; il renferme toute mon âme. »
Si les abolitionnistes radicaux étaient capables de trouver encore matière à se plaindre, dans le fait qu'il avait signé la proclamation dans l'après-midi au lieu de la signer dans la matinée, et si le pays pouvait se diviser sur la question de la constitutionnalité de la mesure, s'il pouvait de nouveau recourir au ridicule et aux injures qui sont le droit
d'une république, — parce qu'il fallait de longs mois mornes et anxieux avant que les événements justifiassent cet acte, — il fut bien reçu par le peuple anglais, sinon par son Gouvernement,
Les relations avec ce pays avaient toujours été tendues pendant la guerre, et peu de temps auparavant le Gouvernement britannique avait autorisé — ou n'avait pas empêché — le corsaire Alabama de mettre à la voile en dépit des protestations de l'Amérique, et cet incident fut presque — sinon tout à fait — aussi sérieux que l'incident précédent du Trenl. Il tendit encore davantage les relations entre les deux pays, et l'embarras où les avait jetés leur propre inertie n'améliora pas l'esprit des ministres britanniques. Peut-être le Gouvernement anglais aurait-il été capable de reconnaître la Confédération s'il avait pu trouver une excuse à cette reconnaissance, et les ouvriers des usines cotonnières du Lancashire, affamés, réduits à l'état de chômage par suite du blocus que le Gouvernement américain infligeait aux ports de la Confédération, auraient pu en fournir le motif. Mais les libé-
raux anglais, dont Cobden et Bright étaient les leaders, savaient que la cause représentée par Lincoln était leur cause, la cause du peuple, la cause du Travail dans le monde entier ; et ce fait que six mille hommes de Manchester envoyèrent au président une lettre de félicitation et d'encouragement, est une preuve spiendide et suggestive de la solidarité du Travail. Dans sa réponse, où il exprima toute sa gratitude, Lincoln qualifia Facte des hommes du Lancashire comme étant, vu leurs souffrances, « un exemple d'héroïsme chrétien qui n'avait jamais été surpassé à aucun moment et dans aucun pays ». Des meetings semblables avaient lieu à Londres et à Sheffîeld et il y en eut un, particulièrement important, qui fut organisé au mois de mars par les Trades Unions à St James's Hall.
Ainsi, si les gouvernements, et les principautés, et les puissances, et les grands, et les forts, et les influents de la terre maintenaient ironiquement leur opposition, le grand cœur du peuple était partout avec celui qui, si vaillamment, soutenait sa cause ; et quand, peu d'années plus tard, les ouvriers mécaniciens
de la Grande-Bretagne donnèrent leurs pennies pour ériger un modeste monument à la mémoire de Lincoln, ils lui rendirent peut être l'hommage le plus beau et le plus significatif qu'on lui eût jamais consacré, en l'appelant un « ami de l'humanité ».
Après Antietam, Lincoln fut plus près de perdre patience avec MeClellanqu'ilne Pavait jamais fait avec qui que ce fût ; mais il lui écrivit une nouvelle lettre aimable, lui parlant avec grand ménagement de ce qu'il appelait son « excès de prudence », et ce ne fut que longtemps après que tous les autres eussent perdu leur foi en lui, qu'il finit par le relever de son commandement et par en investir le général Burnside. Il en résulta une nouvelle défaite. Le 13 décembre 1862, le général Lee battit Burnside à la bataille sanglante de Fredericksburg. Toute la journée, Lincoln avait été dans le bureau du télégraphe, en peignoir et en pantoufles, oubliant même de manger, et quand le soir les nouvelles terribles arrivèrent — plus de dix mille morts et blessés — il se laissa aller au désespoir : « S'il
y a une âme au purgatoire qui souffre plus que moi — dit-il — je la plains .»
Le 26 janvier 1863, il remplaça Burnside par « Fighting Joe » Hooker, et lui écrivit : « J'ai entendu dire, de telle façon que je dois y croire, que vous aviez affirmé dernièrement que l'armée et le gouvernement avaient besoin d'un dictateur. Ce n'est naturellement pas à cause de cette affirmation, mais malgré cette affirmation, que je vous ai donné le commandement. Seuls, les généraux qui remportent des succès peuvent se présenter comme dictateurs. Ce que je vous demande maintenant, c'est un succès militaire, et je risquerai la dictature. »
Hooker lut la lettre, des larmes plein les yeux. Mais cette armée splendide devait, elle aussi, connaître la défaite. Hooker, quoique bon lieutenant, était mauvais chef, et quand, le 2 mai, il rencontra Lee à Chancellorsville, « bien que les Fédéraux se battissent comme des diables», il fut vaincu après une nouvelle bataille sanglante. Quand le télégraphe porta cette nouvelle à Lincoln, sa figure devint d'un gris livide, et, les mains crispées derrière
le dos, il se mit à arpenter la pièce, répétant pitoyablement : « Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu'en dira le pays ! Qu'en dira Ie Pays 1 »
Puis il cessa de se lamenter, et ses yeux tristes, s'enfonçant plus profondément dans leur orbite, semblèrent regarder Favenir.Dans le bureau du télégraphe, il commença par demander : «Où estMeade ? Que fait le 5e Corps d'armée ? » et quand Hooker, qui se querellait avec le général Halleck, démissionna, il le remplaça par Meade. Le 1er juillet, les armées de Meade et de Lee s'étreignirent au combat mortel de Gettysburg, petit village de Pensylvanie. Lee avait eu la hardiesse de franchir le Potomac pour envahir le Nord. Cette bataille fut la plus grande de la guerre civile, et l'une des plus glorieuses de l'Histoire. Lincoln passa ces trois journées terribles dans le bureau du télégraphe, se penchant anxieusement par-dessus l'épaule de l'opérateur qui recevait les communiqués, et il lut ainsi le rapport héroïque de ces mouvements progressifs ; Cemetery Ridge, Little Round Top, Culp's Hill, et finalement la charge magnifique et désespérée du général
Pickett, le Maréchal Ney des armées de la Confédération. Là, dans la plaine, les superbes cavaliers de Pickett se rangèrent en lignes; leurs sabres étincelant au beau soleil de juillet, ils chargèrent et furent fauchés par les canons des Fédéraux.
Le président se reprit à espérer. Il savait que Meade avait remporté une notable victoire. Mais Meade, comme Me Clellan après Àntietam, négligea de poursuivre, et Lee se retira derrière le Potomac. Lincoln ressentit profondément cette faute. Il avait toujours pensé que si Lee traversait le Potomac, son armée pouvait être détruite et la guerre finie, et maintenant, le fait de n'avoir pas récolté tous les fruits de cette noble victoire, achetée à un tel prix de vies humaines, prolongeait la guerre indéfiniment.
Mais là-bas dans l'Ouest le général Ulysse S. Grant agissait. Dans ses opérations le long du Mississipi, il avait marché de succès en succès ; pendant sept semaines il avait assiégé Vicksburg ; et alors que le président venait d'apprendre la victoire de Gettysburg, il reçut de Grant une dépêche laconique annon-
çant la chute de la ville. Sa joie fut augmentée de celle de la nation, et il publia une proclamation, semblable à celles qu'il écrivait dans le style solennel des vieux prophètes, souvent triste et pour désigner les jours d'abstinence et de prières, mais maintenant heureux, et appelant le 6 août « un jour consacré à exprimer la gratitude nationale, à louer et à prier Dieu ».
Ces victoires dans l'Est et dans l'Ouest tombèrent, par une coïncidence frappante, le 4 juillet, jour de la fête nationale qui commémorait la signature de la Déclaration d'Indépendance des États-Unis d'Amérique. Ce fait lui apporta un encouragement à un moment où il en avait bien besoin. Les temps avaient été troublés ; les engagements de volontaires ayant tout à fait cessé, Lincoln avait été obligé de recourir à la conscription, système détesté qui, en juillet, avait produit des émeutes à New-York. Puis, dans le Nord il y eut les « Copperheads » qui étaient contre la continuation de la guerre, — ainsi nommés à cause d'un serpent venimeux que Ton rencontrait dans FOuest moyen — et les « Che-
valiers du Cercle d'Or », organisation secrète de défaitisme, avec serments et tout l'attirail usuel — il y eut en outre l'affaire de Vallandigham, homme brillant et sans doute sincère, qui était à la tête du parti démocratique de l'Ohio. Il avait été arrêté par un général, traduit devant une cour martiale et condamné à la prison. C'était une maladresse politique. Mais Lincoln le traita avec son bon sens habituel,
slow to smite and swift to spare.
Il ne s'inquiéta guère des « Copperheads » et il réserva tous ses arguments pour ce qui concernait Vallandigham : « Faut-il, disait-il, que je fusille un garçon innocent, un simple soldat qui déserte, tandis que je ne dois pas toucher un cheveu de l'agitateur rusé qui l'amène à déserter? » Et puis, usant certainement de son petit rire habituel, il ordonna que l'on conduisît Vallandigham dans les lignes des Armées du Sud.
Mais avec Gettysburg et Vicksburg une ère meilleure s'ouvrait, et Lincoln plus gai résuma la situation dans une lettre à ses
anciens amis de Springfield à qui il aurait tant aimé rendre visite, lettre dont ils durent goûter la familière amabilité. « Les signes sont meilleurs, écrivait-il. Le « Père des Eaux l », sans être troublé, court jusque la mer. Il est difficile de dire que l'on a mieux ou plus courageusement agi qu'à Antietam, Murfreesboro, Gettysburg, et sur d'autres champs de moindre importance. La paix ne semble plus être aussi lointaine qu'elle ne Tétait. J'espère qu'elle viendra bientôt, et qu'elle viendra pour rester, et de telle manière qu'elle soit digne d'être conservée pour les temps futurs. Cependant, n'espérons pas trop en un triomphe rapide et définitif. Soyons sérieux et calmes. Employons logiquement les moyens voulus, et ne doutons jamais qu'un Dieu juste, au moment qu'il jugera bon, ne nous donne le résultat légitime. »