‹ Abraham LincolnChapitre 3 sur 10 · Traduction du nom indien de « Mississipi · texte numérisé non relu

Traduction du nom indien de « Mississipi

Cette lettre passant brusquement de la gaîté à la gravité, était caractéristique. Lincoln n'était pas toujours triste. Pas de jour, pas d'heure, même des plus sombres, où il n'ait eu une plaisanterie à dire ou une histoire drôle à raconter. Cette habitude navrait Seward qui prenait tout à la lettre, et faisait enrager Tirrascible Stanton et d'autres ; et cependant, un jour que le député Ashley avait dit sévèrement : « Monsieur le Président, je ne suis pas venu ici ce matin pour entendre des histoires, c'est trop sérieux», — la lumière s'éteignit sur son visage expressif, et il dit : « Je mourrais, si je n'avais cette soupape d'échappement. » Il aimait, comme nous l'avons vu, l'humour d'Artemus Ward, d'Orpheus C.

Kerr, de « Petroleum V. Nasby », quoiqu'il ne fût pas grand liseur. Herndon, son vieux

partenaire au barreau de Springfield, qui écrivit une excellente biographie de son grand ami et collègue, trop humaine même suivant certains avis, dit de lui : « il lisait moins et pensait plus que n'importe quel homme. » Lincoln avait ses favoris — le grand poète écossais Robert Burns dont le point de vue était le même que le sien, et Byron et Bacon. Il aimait le vieil hymne : « Oh ! pourquoi Fâme du mortel serait-elle orgueilleuse ? » depuis que cet hymne avait été associé dans sa mémoire au souvenir d'Anne Rutledge, et il se plaisait à réciter Shakespeare, bien que, dans ses écrits, il en fît peu de citations. Il aimait le théâtre et il y allait quelquefois, de même qu'aux concerts. Il était ravi du jeu de James H. Hackett, et lui écrivit, après qu'ils furent devenus amis: « Pour quelqu'un de mon âge, j'ai vu très peu de drames. Je pense que rien n'égale Macbeth ; c'est merveilleux». La lettre ayant été publiée, certains élus se moquèrent de lui et il écrivit : « Ces commentaires constituent un vrai spécimen de ce qui m'est arrivé pendant toute ma vie. J'ai supporté beaucoup de ridicules peu malicieux, et j'ai reçu beau-

coup d'amabilités qui n'étaient pas tout à fait dénuées de ridicule. J'y suis accoutumé. »

Quand il allait de-ci de-là par la Maison ou au bureau du télégraphe, ou au Foyer du Soldat, et même en voyage au Grand Quartier Général du front, son fils cadet Tad l'accompagnait le plus souvent. Le petit garçon s'asseyait sur les genoux de son père ou se pendait à son fauteuil, même quand le président recevait des visiteurs importants, et nous avons des détails sur son intimité qui nous le montrent, tard dans la soirée, fatigué par les épreuves que chaque jour lui apportait abondamment, prenant dans ses grands bras Fenfant endormi et le portant dans son lit. « Tout va bien, même le poney de Tad et les chèvres » — télégraphia-t-il à Mrs Lincoln alors qu'elle était à Manchester, ou à Vermont, et plus tard il trouva le temps de lui envoyer ces nouvelles : « Dis à Tad chéri que la pauvre chèvre Nanny est perdue... Le jour où tu es partie nous avons trouvé Nanny se reposant et ruminant au milieu du lit de Tad, mais maintenant elle est partie. » A côté de cet amour paternel il avait l'inquiétude

inhérente à cet amour et il y avait en lui une tendance à croire aux puissances occultes qui s'exprimait par de légères superstitions. Il était, par exemple, particulièrement impressionné par les rêves qui, parfois, devenaient pour lui des présages de mauvais augure. Ainsi, en juin 1863, il télégraphia à Mrs Lincoln, à Philadelphie : « Pense que tu devrais mettre de côté le pistolet de Tad. J'ai eu un vilain rêve à son sujet. » L'énorme tension de sa vie agissait sur ses nerfs. Sa santé était ébranlée ; il était accablé parle formidable fardeau dont il était chargé; il dormait mal, surtout à la Maison Blanche. Les heures régulières lui étaient impossibles, à cause des visiteurs — qui naturellement ne demandaient « qu'une minute » de son temps, ce qui voulait dire, comme il l'expliquait lui-même, que s'il pouvait écouter et exaucer leur requête en ce petit laps de temps, une minute leur suffirait— et aussi à cause des longues veilles fatigantes au ministère de la Guerre, où il attendait anxieusement le déclic du télégraphe. Il mangeait peu, — un verre de lait, un biscuit ou quelques fruits pour le déjeuner ; et bien

qu'il dinât à six heures, comme il le disait à Mrs Harriett Beecher-Stowe, il « broutait un petit peu, par-ci par-là ».

Il passait la plus grande partie de son temps au bureau du télégraphe. Là, quand il ne parcourait pas les dépêches, ou n'en écrivait pas, ou n'étudiait pas les cartes de guerre, il causait avec les opérateurs, ou s'installait nonchalamment dans son fauteuil, ses longues jambes étendues appuyées à une table, et d'un regard morne contemplait Pennsylvania Avenue. Il portait chaque soldat dans son cœur, presque individuellement et avec une affection quasi-paternelle. La longue liste des télégrammes qu'il envoya de ce bureau n'est qu'une succession de pardons et de grâces On trouve des ordres aux commandants en campagne d'ajourner les exécutions de peines de mort prononcées contre des déserteurs — résultats précieux de ces audiences qu'il donnait tout le jour à la Maison Blanche. Il comprenait, combien, au front, ces garçons souffraient de nostalgie. Dans son propre cœur, il porta vraiment toute sa vie une peine peu différente de celle-là — peine qui naît de la

connaissance de la vie et des souffrances que les hommes infligent à leurs frères, en ce bas monde, peine qui le remplissait d'une vaste et tendre pitié. « Voulez-vous s'il vous plaît faire vite pour ce qui précède ? L'exécution doit avoir lieu demain, » écrivait-il fréquemment au major Eckert, le chef du bureau du télégraphe, en lui transmettant le texte des ordres de grâce. Et il prenait des peines infinies pour chercher dans toutes ces vastes armées quelque infortuné dont il avait entendu parler imparfaitement. « S'il y a un homme du nom de K... condamné à être fusillé, prière de suspendre l'exécution jusqu'à nouvel ordre, et d'envoyer des détails », télégraphiait-il à Meade, comme à d'autres généraux.

« Mais ça ne sauve pas mon fils », lui dit un jour un père désappointé de ce qui lui semblait simplement un sursis.

« Mon brave homme, est-ce que vous supposez que je donnerai jamais l'ordre de le faire exécuter? » répondit Lincoln.

Il visitait constamment les hôpitaux, et juste une semaine avant son assassinat, comme il était sur le point d'entrer dans une salle occu-

pée par des prisonniers malades et blessés, l'infirmier lui dit : « Monsieur le président, il ne vous plaira pas d'entrer là : ce ne sont que des rebelles. » Il posa la main sur l'épaule de Finfirmier et dit : « Vous voulez dire des Confédérés, » puis il entra. Tels étaient l'amour plus que paternel et la tendresse de son grand cœur. Rien d'étonnant à ce que les soldats l'appelassent « Père Abraham » et que le Sud, longtemps après, apprît qu'il avait perdu son meilleur ami. ,

Ainsi, à travers les épreuves, le chagrin et les désillusions, sous la responsabilité la plus lourde qui eût jamais pesé sur un chef, Lincoln se modela ce grand caractère qui fit de lui entièrement et complètement un homme. On se moquait de lui à cause de son manque d'éducation et cependant on aurait pu dire que son éducation était parfaite. Certainement il était cultivé, car n'avait-il pas la sagesse, la pitié, l'amour, l'humour, la sagacité et une imagination exceptionnellement sympathique qui le rendait capable de se mettre à l'a place de n'importe quel homme? Ces qualités, avec ce qui est désigné par les mots

« sens commun » et qui en lui était plutôt un sens peu commun, se combinaient en lui dans un équilibre parfait et faisait de lui l'Américain idéal. Il atteignit son expression la plus haute peut-être dans le beau discours d'inauguration du Cimetière National au champ de bataille de Gettysburg, le 19 novembre 1863. Edward Everett, orateur renommé, prononça l'oraison officielle, puis Lincoln, à qui Ton avait demandé de faire « quelques remarques appropriées » se leva et « d'une manière inconsciente et absorbée » ajusta lentement ses lunettes et lut des mots inoubliables. Ceux qui l'entendirent furent déçus. Seward et d'autres pensaient qu'il ne s'était pas montré digne de la circonstance, et ils furent heureux de voir Everett là pour sauver la situation. Le long discours d'Everett est négligé, sinon oublié, mais la littérature anglaise gardera impérissablement ces nobles lignes :

« Il y a quatre-vingt-sept ans, nos pères créèrent sur ce continent une nation nouvelle conçue dans la liberté et édifiée sur le principe que tous les hommes naissent égaux. Nous sommes maintenant engagés dans une grande

guerre civile, qui prouvera si cette nation ou une nation quelconque ainsi conçue et ainsi édifiée peut durer. Nous sommes réunis sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus dédier une portion de ce champ comme lieu de repos à ceux qui donnèrent ici leur vie afin que cette nation puisse vivre. Il est convenable et opportun que nous agissions ainsi. Mais à voir les choses de plus haut nous ne pouvons pas dédier, nous ne pouvons pas consacrer, nous ne pouvons pas sanctifier cette terre. Les braves, vivants et morts, qui luttèrent ici, l'ont consacrée bien au delà de notre pauvre pouvoir d'ajouter ou d'ôter quelque chose à cette consécration. Le monde remarquera peu, et ne se rappellera pas longtemps ce que nous disons ici ; mais il ne pourra jamais oublier ce qu'ils y ont fait. Nous devons plutôt, nous vivants, nous vouer ici au travail inachevé que ceux qui luttèrent en ce lieu ont si noblement commencé. Nous devons nous consacrer ici à la grande tâche qui reste à faire ; — que par l'exemple de ces morts honorés nous ayons un dévouement plus grand à la cause pour laquelle ils donnèrent la der-

nière et suprême preuve d'amour, — qu'ici nous prenions la haute résolution que ces morts ne seront pas morts en vain ; — que cette nation, grâce à Dieu, ait une renaissance de liberté, et que le gouvernement du. peuple, par le peuple et pour le peuple, ne périsse pas sur la terre ! »

La marée montait, mais plus de dix-huit longs mois devaient passer avant qu'elle ne devint le flux de la victoire. Lincoln passait des heures anxieuses au ministère de la Guerre» l'attention concentrée sur les cartes du sudest de Tennessee. Il essayait de forcer Burnside à s'unir au général Rosecrans pour les faire ensuite avancer tous les deux sur l'armée du général Bragg. Burnside arriva à Knoxville et y fit halte. Le 19 septembre, sans attendre plus longtemps, Rosecrans fut obligé de livrer bataille, et les armées se heurtèrent obstinément sur le champ de Chickamauga. Après deux jours de lutte acharnée Rosecrans se retira, et la bataille aurait été une victoire pour les Confédérés sans le général Thomas qui commandait la gauche des Fédéraux ; il tint sa position avec une fermeté opiniâtre et gagna ce jour-là son surnom de « Rocher de

Ghickmauga ». Couvert par Thomas, Rosecrans se retira sur Chattanooga, où, bien que démoralisé, iJL trouva que sa défaite n'était pas aussi sérieuse qu'il l'avait cru. Lincoln lui télégraphia : « Ayez bon courage ; nous avons en vous une confiance illimitée... Nous ferons l'impossible pour vous aider. » Et il le fit. Il poussa Burnside en avant, ordonna au général Sherman d'avancer, et, quand les appels de Rosecrans lui parvinrent au Foyer du Soldat, il galopa à Washington au clair de lune, et là, au ministère de la Guerre, on arrêta le plan remarquable de transporter par chemin de fer, de Virginie en Tennessee, les 11e et 12e corps d'armée commandés par Hooker. En douze jours ces vétérans de l'armée de Potomac furent à Chattanooga. Et l'acte le plus sage de tous fut de mettre Thomas à la place de Rosecrans et d'investir le général Grant du commandement de la division militaire du Mississipi. Grant vint, et avec Sherman, Thomas, Sheridan et Hooker sous ses ordres, les 24 et 25 novembre, il livra et gagna les batailles de Lookout Mountain et de Missionary Ridge. Ainsi la partie est du Tennes-

see fut nettoyée de l'occupation des sudistes et ses loyaux habitants affranchis de leur long asservissement. Le président avait de bonnes raisons pour émettre sa troisième proclamation d'actions de grâces nationales. Le document, dans son style élevé et solennel, reflète son esprit : « Aucun conseil humain n'a imaginé, ni aucune main mortelle n'a combiné ces choses grandioses. Elles sont les dons gracieux du Très-Haut qui, bien que nous traitant avec colère à cause de nos péchés, s'est souvenu cependant de sa miséricorde. » Sa pitié non plus ne pouvait oublier « toutes celles qui sont devenues veuves, tous ceux qui sont devenus orphelins, tous ceux qui sont en deuil ou qui ont souffert dans cette lamentable lutte civile ».

Meade, sans avoir fait un pas vers Richmond, s'était retiré dans ses quartiers d'hiver, et pendant un certain temps, Lincoln allait être surchargé de problèmes politiques plutôt que de questions militaires. Le 8 décembre 1863 il envoya au Congrès son troisième message annuel qui surprit tout le monde par sa « Proclamation d'Amnistie ». Ceux qui feraient

le serment de « soutenir, protéger et défendre » la Constitution et l'Union pouvaient profiter de cette amnistie qu'il avait proposée lui-même dans un esprit de conciliation. La proclamation fut d'abord bien reçue, mais bientôt tout changea. Les politiciens étaient jaloux de la prérogative législative, et incapables de clémence comme Lincoln. Ils haïssaient toujours les « rebelles », comme ils nommaient les sudistes qui essayaient si énergiquement d'amener une sécession, et auxquels Lincoln ne donna que rarement ce nom. Et même ceux qui auraient pu mettre de côté toute idée de revanche, trouvaient qu'il n'était pas sans danger de rétablir les sudistes dans tous leurs droits de citoyens sur une simple protestation de loyauté. De plus la question était compliquée de nombreuses difficultés, notamment Foctroi du suffrage aux nègres, mesure à Feffïcacité de laquelle Lincoln, s'il y croyait, ne croyait d'ailleurs que jusqu'à un certain point. Le Congrès examina ce sujet dans un esprit belliqueux, et finalement vota une loi beaucoup plus rigoureuse que celle du président et qui de plus se donnait plein

pouvoir pour toutes les mesures à prendre au sujet de la réorganisation du Sud. Lincoln ne pouvait approuver cette loi, et l'on peut dire que c'est le Congrès seul qui inaugura cette politique fâcheuse, destinée à envenimer les haines pendant toute la période de reconstruction qui suivit la guerre. Cette politique, qui aurait été si sagement différente si Lincoln avait vécu pour la pénétrer de son grand esprit, enflamma les plaies déjà faites, et, conçue dans la haine, elle dut, suivant la grande loi d'équivalence morale, produire de regrettables résultats de haine, longtemps après la mort du président.

Mais au milieu de ces troubles, Lincoln eut des consolations. En Grant, qu'il avait observé depuis sa victoire du Fort Donelson, il avait enfin trouvé un général. Le Congrès créa le grade de lieutenant-général, titre qui n'avait été donné à personne depuis Washington, sauf à Scott à qui on l'avait accordé par courtoisie, et, le 3 mars 1864, Lincoln remit à Grant le brevet l'investissant du commandement en chef de toutes les armées. Quelques jours après, Grant arrivait à Washington où ces

deux hommes de l'Ouest se rencontrèrent pour la première fois. Le président regarda la mâchoire carrée, le visage déterminé du général et comprit qu'il avait trouvé son homme. Grant, une fois son quartier général établi avec l'armée de Potomac,inaugura cette longue et terrible campagne qui devait finir seulement par la chute de Richmond, capitale de la Confédération. Lincoln lui écrivit : « Je ne connais ni ne cherche à connaître les détails de votre plan,» et Grant répondit : « Si mon succès est moindre que je ne le désire et que je ne l'attends, tout ce que je peux dire c'est que la faute n'en sera pas vôtre. » Mots étranges et réconfortants de la part d'un général, surtout d'un général de Virginie! Grant livra immédiatement bataille à Lee, et pendant deux jours les effrayants marais du Wilderness, ainsi que l'on appelle cette partie sauvage et déserte de la Virginie, furent la scène de tels carnages que Grant put dire : « Des combats plus désespérés n'ont pas été vus sur ce continent. » Ce fut de Spottsylvania qu'il télégraphia la fameuse phrase qui montrait bien sa volonté de fer : « Je combattrai de cette

façon jusqu'à la fin, même si cela doit prendre tout l'été. » Mais ses dépêches étaient rares et laconiques. Pour Lincoln, l'attente des nouvelles au ministère de la Guerre était quelquefois une agonie. « Cet homme ne télégraphie pas beaucoup, » observait-il. Le terrible sacrifice de tant de vies l'attristait, et, après la sanglante bataille de Cold Harbour, malgré les gémissements qui s'élevèrent dans leNord, il envoya ce mot à Grant : « Tenez comme un bull-dog, et mâchez et étranglez autant que possible. » Et Grant tint, et, quoique le pays ne le comprît pas encore, Lincoln, avec Grant devant Richmond, sentait que le succès était certain.

Pendant une journée, au début de juillet, le président fut lui-même sous le feu. Grant avait laissé la capitale découverte, et Lee avait détaché la cavalerie du général Early pour la précipiter dans le Maryiand et, si possible, prendre Washington. LewWallace cependant le retint au bord du Monocacy et sauva à la fois la capitale et la cause. Il y eut des escarmouches aussi dangereusement voisines du Foyer du Soldat, où se tenait Lincoln, que de

Fort Stevens, distant de quatre milles. Deux fois le président visita les fortifications et suivit le combat avec une longue-vue, sa haute taille faisant une cjble bien apparente pour les tirailleurs. Un officier fut tué à quelques pas de lui et Stanton lui ordonna — plutôt sèchement, comme on peut le supposer — de rester à Washington. Quand le général Early s'approcha, ses hommes reconnurent le drapeau chiffonné du 6e corps d'armée et comprirent que les vétérans que Grant avait envoyés étaient là pour sauver la capitale. La crise fut courte, mais elle avait été grosse de dangers. Le 3 septembre 1864 arriva un mot de Sherman qui disait : « Atlanta est à nous et bien gagnée. » Un mois plus tard Sheridan, ce type parfait du chef de cavalerie, fît sa fameuse course au triple galop jusqu'à Winchester où, se dressant sur ses étriers, avec de terribles jurons il transforma la déroute de ses troupes en une grande victoire. Puis vint l'audacieuse victoire navale de l'amiral Farragut dans la baie de Mobile en Alabama.

Ces succès vinrent bien à point, car, à l'approche de la campagne présidentielle de 1864, le Gouvernement semblait ébranlé. Les nouvelles de la chute d'Atlanta et de la victoire de Farragut parvinrent juste au moment où les délégués du parti démocratique déclaraient, dans leur réunion, que la guerre faisait faillite. Tout au début de cette année, il y avait eu une opposition sérieuse à la renomination de Lincoln. Chase fut assez indélicat pour s'avouer candidat à la présidence contre l'homme qui l'avait fait entrer dans son cabinet. Mais Lincoln y fut indifférent. Il avait une pénétration aiguë de l'âme et de l'état d'esprit publics et un instinct presque infaillible de l'opinion publique, et prêtait peu d'attention aux politiciens. Il était en relations intimes avec le peuple. Le différend avec Chase obligea ce dernier à quitter le cabinet

et le président nomma William Pitt Fessenden, du Maine, au poste vacant de secrétaire du Trésor. Mais le président ne gardait jamais rancune. Peu de temps après, quand le vieux Taney, président de la Cour Suprême, vint à mourir, Lincoln nomma Chase à sa place. De nombreux radicaux de son parti étaient contre Lincoln : Frémont, Wendell Philipps, et naturellement Greeley. Mais William Lloyd Garrison, Owen Lovejoy, et Oliver Johnson, plus sages, plus pratiques que les autres, le soutinrent avec ardeur. Les radicaux et lemécontents du Missouri organisèrent une faction dans une réunion à Cleveland, le 31 mai, et nommèrent Frémont candidat à la présidence. Lincoln ne fit rien pour assurer sa propre renomination et au moment où sa Convention républicaine se réunit à Baltimore, le 7 juin, l'opposition avait cessé et il fut renommé avec Andrew Johnson de Tennessee comme vice-président. Naturellement, Lincoln en fut heureux et dit, à une délégation venue pour le féliciter, qu'il supposait qu'on avait été d'avis qu' « il ne faut pas troquer son cheval pendant qu'on passe à

gué ». Et cette petite phrase spirituelle tirée, comme maintes allusions de Lincoln, des mœurs de la vie des pionniers, frappa par son bon sens l'imagination du public, plus que ne l'eût fait un grand discours.

Mais il allait rencontrer une lourde opposition. Vallandigham, qui avait trouvé finalement asile au Canada, se présenta comme candidat-gouverneur d'Ohio sur la liste des Démocrates ; on y menait une campagne défaitiste ; partout on demandait la paix; Greeley parlait dans son journal La Tribune de « notre pays sanglant, ruiné, presque mort » et de « la perspective de nouveaux fleuves de sang humain ». Les amis de Lincoln perdaient tout espoir et Léonard Swett exprimait leur sentiment quand il écrivit : « A moins que des changements matériels ne puissent être opérés, il faut perdre tout espoir possible en l'élection de Lincoln. » Mais quoique Lincoln, très humain en cela, désirât cette réélection, il ne voulut pas écouter ses amis quand ils lui proposèrent, pour l'emporter, d'employer les méthodes des politiciens. Il ne voulut pas permettre aux chefs de bureau

d'influencer leurs subordonnés ; il ne voulut pas user de l'avancement pour s'acheter des votes ; il ne voulut pas arrêter la conscription, et même, au milieu delà campagne électorale, il approuva un ordre appelant 500.000 hommes sous les drapeaux. « Je ne puis pas conduire la machine politique — dit-il. — J'ai assez à faire sans cela. Le reste est l'affaire du peuple ; l'élection est entre ses mains. S'ils tournent le dos au feu et s'ils se brûlent au derrière, ils verront bien que ce sont eux qui devront s'asseoir sur leurs cloches. »

L'ancienne mélancolie s'emparait de nouveau de lui. Il était certain de la défaite. Le 23 avril 1864 il écrivit ce mémorandum : « Ce matin, comme depuis quelques jours, il semble excessivement probable que ce gouvernement ne sera pas réélu. Alors ce sera mon devoir de coopérer avec, le président élu afin de sauver l'Union dans l'intervalle de son élection et de la cérémonie d'inauguration, parce qu'il aura obtenu d'être élu de telle manière qu'il n'aura ensuite aucun moyen de sauver l'Union. A. Lincoln. » 11 ne montra ce mémorandum à personne, mais le cacheta et demanda aux

membres du cabinet d'apposer leur signature sur l'enveloppe. Puis il le mit de côté, — témoignage curieux de sa complète soumission au devoir, d'une part, et d'autre part de cette superstition qu'il portait en lui, car il dut y avoir dans cet acte quelque effort à moitié inconscient pour se rendre le sort propice.

Cependant, en dépit d'injures et de calomnies telles que peu d'hommes les eussent supportées en silence, en dépit des conseils insensés de ses amis frappés de panique, il ne perdit pas la tête et continua, solitaire, à suivre son propre chemin. On l'accusa de prolonger la guerre dans un but impénétrable, connu de lui seul, et quand un homme surnommé « Colorado Jewett » écrivit à Greeley que deux ambassadeurs représentant Jefferson Davis se trouvaient sur la rive canadienne à Niagara Falls, prêts à négocier la paix, Greeley écrivit au président une lettre affolée, le conjurant d'envoyer des représentants pour les y rencontrer. Lincoln acquiesça et nomma immédiatement Greeley pour traiter de la paix. .Greeley, pour une fois, fut pris au dépourvu, et hésita, mais Lincoln insista

avec une vive satisfaction, et Greeley dut s'y rendre — car Lincoln était inflexible une fois sa décision prise. — Après des jours de négociations mystérieuses et secrètes, tout s'écroula, car « les représentants de Davis et Gie», comme les appelait Lincoln, n'avaient aucun mandat officiel et Greeley ne réussit, comme l'avait prévu le sage président, qu'à se rendre ridicule. Ce fiasco inévitable fit éclater de rire tout le monde et Lincoln dit : « Je m'étais bien promis que je permettrais à frère Greeley d'aller là-haut et de casser cette noix lui-même. »

Les journaux publièrent la correspondance que Greeley et les ambassadeurs avaient échangée, mais n'en publièrent pas tout. Greeley n'avait consenti à la. publication qu'à condition que Ton coupât les paragraphes qui le compromettaient, et Lincoln l'y autorisa magnanimement, bien que sous cette forme la publication fût injuste pour lui. Cependant cet incident, aussi ridicule qu'il fût, convainquit au moins le peuple qu'il n'y avait pas de chances de paix telles que le prétendaient Greeley et les Démocrates.

Assez tard en août, la Convention des Démocrates se réunit à Chicago et désigna Me Clellan pour la présidence. Ses chances semblaient grandes, mais la victoire de Farragutà Mobile, la chute d'Atlanta et la course de Sheridan confirmèrent leur prétention que la guerre ne pouvait pas réussir. Bien que Me Clellan repoussât cette déclaration défaitiste, ses chances diminuaient au fur et à mesure que la campagne avançait, et quand les élections d'octobre (élections locales qui à cette époque avaient lieu dans certains Etats) furent terminées, et que les Républicains eurent gagné, quand Vallandigham eut été défait en Ohio, etc., il fut évident que les pressentiments de Lincoln n'étaient pas fondés. L'élection présidentielle eut lieu le 8 novembre 1864 — et cette nuit-là il s'assit au bureau du télégraphe, entouré des membres de son cabinet, et pendant que les bulletins arrivaient, lisait de temps en temps les drôleries de Nasby dans ses dernières Lettres from Confédérale X Roads. Stanton grommelait, indigné de la frivolité de Lincoln. Mais le président était serein, et heureux de la jus-

tification que le peuple lui avait accordée. Sa grande foi était justifiée, la muette prière qui faisait généralement partie de ses pensées avait été exaucée, et ses yeux lassés voyaient plus proche la fin de la guerre.

A deux heures du matin, il dit simplement à ceux qui vinrent sous les fenêtres de la Maison Blanche pour lui donner une sérénade : « Si je connais bien mon cœur, ma gratitude est dépourvue de tout sentiment de triomphe personnel. Je ne mets en doute les mobiles d'aucun de mes adversaires. Ce n'est pas un plaisir pour moi que de triompher de qui que ce soit, mais je rends grâces au Tout-Puissant d'avoir rendue évidente la volonté du peuple de soutenir les principes de libre gouvernement et les droits de Fhumanité. »

Il eut un total de 494.567 voix et dans le collège électoral obtint 212 voix contre 21 données à Me Clellan.

La fin de la guerre approchait. Grant assiégeait Petersburg, Sheridan avait fait sa fameuse marche d'Atlanta à la mer, Thomas avait dispersé l'armée confédérée à Nashville; la mer avait été nettoyée des couleurs du sud. Il y avait dans le cœur de Lincoln, comme dans le cœur de tous, un ineffable désir de paix, mais Lincoln voulait une paix qui valût la peine d'être gagnée. « Cette guerre, dit-il dans son message au Congrès, cessera de la part du gouvernement quand elle aura cessé de la part de ceux qui l'ont commencée. » Et il ne voulut jamais être associé à aucune démarche de réasservissement, fût-ce pour un seul de ceux qui avaient été émancipés par sa proclamation : « Si le peuple, par n'importe quels moyens, voulait imposer comme devoir au pouvoir exécutif de réassujettir ces gens, il devrait choisir à cet effet un autre instrument

que moi. » Il soutint le troisième amendement à la Constitution, qui abolissait l'esclavage, et quand l'amendement, avec l'aide des votes des Démocrates, fut approuvé par le Congrès, il y eut des hourrahs et une grande démonstration que le marteau de Colfax, président de la Chambre, ne put réussir à arrêter; la chambre leva la séance « en l'honneur de cet événement immortel et sublime » et l'artillerie fit rugir ses salves du haut de la colline du Capitole. Puis une foule enthousiaste envahit la Maison Blanche et Lincoln exprima sa gratitude de ce que « la grande tâche était accomplie ».

L'agitation en faveur de la paix avait continué sans interruption et finalement, comme résultat des efforts de Francis P. Blair, au début de février, le président accompagné de Seward se rendit à Hampton Roads et là, à bord du vapeur River Oaeen rencontra les commissaires de la Confédération pour la paix : Alexander H.Stephens, R. M-. R. Hunter, et John A. Campbell. Ils s'entretinrent pendant cinq heures, mais n'aboutirent à rien. Lincoln ne voulait pas s'engager avec « des

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gens en armes contre le gouvernement ». Il ne voulait rien faire, rien dire qui pût faire reconnaître la Confédération comme puissance plénipotentiaire. Hunter trouva un précédent dans le cas de Charles Ier d'Angleterre qui avait traité « avec le peuple armé contre lui ». Lincoln regarda au loin sur les eaux : « Je ne prétends pas être très compétent en matière d'histoire, dit-il de sa manière incisive et inimitahle;pour des choses de ce genre je vous renvoie à Seward. Tout ce dont je me souviens distinctement du cas de Charles Ier, c'est qu'il a perdu sa tête. »

C'est peut-être tout ce que Lincoln avait attendu de cette entrevue. Et pourtant s'il ne rapporta rien de tangible de Hampton Roads, il rapporta la conviction que la cause du Sud était perdue et que les Sudistes le savaient; parce que, connaissant les hommes comme il les connaissait, ses yeux tristes avaient pénétré le masque d'orgueil porté par les commissaires confédérés et avaient lu le désespoir dans leur cœur. Son propre cœur ne voulait que clémence, qu'amitié, que générosité. Il craignait que Fesprit vindicatif qu'il

rencontrait autour de lui, maintenant que le triomphe était proche, ne gardât vivante l'affreuse haine que la guerre avait engendrée dans presque tous les cœurs, sauf dans le sien. Il insuffla ce superbe esprit dans le discours de sa deuxième inauguration, comparable seulement en grandeur et en beauté littéraire au discours de Gettysburg. Le quatrième jour de mars 1865, du grand portique est du Capitole, devant une assistance assemblée dans des circonstances entièrement différentes de celles qui existaient quatre ans plus tôt, il lut ces mots impérissables : « Nous prions avec ferveur et avec ardeur pour que disparaisse bientôt le grand fléau de la guerre. Cependant, si Dieu veut qu'il continue jusqu'à ce que soit perdue toute la richesse amassée par deux cent cinquante ans du labeur non rétribué des esclaves, et jusqu'à ce que chaque goutte de sang arrachée par le fouet soit compensée par une goutte de sang arrachée par l'épée, alors, il faut dire aujourd'hui, comme il fut dit il y a trois mille ans : « les jugements du Seigneur sont vrais et justes en tout ». Sans méchanceté pour personne, avec

de la charité pour tous, avec fermeté dans l'idéal de droit que Dieu nous a accordé de voir, efforçons-nous de finir l'œuvre que nous avons commencée, de panser les plaies de la nation, de prendre soin de celui qui aura porté le poids cle la bataille, et de sa veuve et de son orphelin, de faire tout ce que peut accomplir et entretenir parmi nous et parmi toutes les nations une paix juste et durable. »

Vers le milieu de ce mois de mars, Lincoln reçut un mot de Grant lui disant qu'il allait encercler Lee et terminer la guerre. Puis le 20 mars Grant télégraphia : « Ne pouvez-vous pas visiter City Point pendant un jour ou deux ? Je désirerais vivement vous voir et je pense que le repos vous ferait du bien. »

Le repos ! Pour cet homme harassé ! Serait-ce possible ? « Je crains, » — avait-il dit à une femme qui, prenant la main qui venait de signer la grâce de son mari et de son fils, s'était agenouillée devant lui en disant qu'elle le rencontrerait au Ciel, — « je crains qu'avec tous mes tracas je n'atteigne jamais le lieu de repos dont vous parlez. » Il était profondément ému. Speed était là, ce vieil ami dont la guerre l'avait séparé. C'était la fin d'un jour de surmenage, et Speed le grondait de s'être épuisé en accueillant toutes les dé-

marches de sympathie. Très las, il avait donné à moitié raison à Speed, disant qu'il était malade, que ses mains et ses pieds étaient toujours froids et qu'il aurait dû être au lit. Et cependant des scènes comme celle à laquelle il venait d'assister le consolaient. « Il est rare que Ton puisse dire » — fit-il à Speed — « que, tout en étant juste, on a pu rendre deux personnes heureuses en un seul jour. »

Et ainsi il accepta l'invitation de Grant. Sa femme et son bien-aimé Tad l'accompagnèrent ; et ils furent tous heureux quand le River Queen descendit le Potomac et remonta la rivière James jusqu'à City Point où Grant avait son quartier général. Pendant qu'il y était, Sherman arriva de la Caroline du Nord et le Président conféra avec Grant et avec lui.

Les généraux pensaient que chacun d'eux devait livrer encore une bataille pour terminer la guerre, mais Lincoln supplia qu'on ne verse « plus de sang ». Il était là en contact avec les derniers mouvements de l'armée, la nuit de ce terrible orage que Grant choisit

pour son avance générale contre Lee. Grant avait pris toutes ses dispositions ; il avait écrit et mis entre les mains de ses subordonnés ses instructions pour la grande bataille, leur disant de les garder jusqu'au moment où il donnerait le mot d'ordre. Il attendait son heure, et cette nuit-là, quand la foudre tomba, il entra dans la tente et envoya un message caractéristiquement laconique : « Let the fur fly1.» Et ses armées s'ébranlèrent pour cette dernière grande offensive contre la capitale de la Confédération déchue.

Au moment où arriva la nouvelle que la capitale était tombée et que Jefferson Davis était en fuite, Lincoln dit : « Je voudrais aller à Richmond ». Et le 4 avril au matin, avec l'amiral Porter et le petit Tad, il se rendit à bord du River Qaeen ; mais les entraves mises dans le James par les Confédérés durant le siège les arrêtèrent, et, quittant le vapeur, le Président continua sa route dans la chaloupe de l'amiral. Ils s'arrêtèrent assez

1. Phrase populaire dont la traduction littérale est « laissez voler la fourrure », faisant allusion à deux animaux qui se battent.

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longtemps pour permettre à Tad de débarquer et de cueillir quelques fleurs printanières le long de la rive, puis ils continuèrent vers Richmond.

Ainsi, après quatre années de guerre, Lincoln entra, avec Tad, l'amiral et sa petite escorte de marins, tout simplement, à pied, dans la capitale abandonnée. La ville était complètement démoralisée et partiellement en flammes, incendiée par les Confédérés en fuite ; mais il s'avançait sans danger, apportant, non la vengeance d'un conquérant mais l'amour d'un libérateur. Les nègres s'attroupaient pour le voir, l'accueillaient avec une vénération superstitieuse, éclatant en sanglots, hurlant de véritables hosannas. « Maît' Lincoln il marche sur la terre comme le Seigneur, » cria l'un d'eux ; et un autre, tombant à genoux pour lui baiser les pieds, s'exclama : « Que Dieu soit béni, voilà le Grand Messie.» Et il n'y eut pas de moment plus significatif dans toute l'histoire que celui où un vieux nègre, découvrant sa toison blanche, fît un profond salut et où Lincoln, pour le lui rendre, ôta son chapeau haut de forme : par ce geste

était reconnue la liberté politique en Amérique.

La garde le sauva pourtant de la foule et le conduisit au Palais de la Confédération, jusqu'alors résidence de Jefferson Davis. Il resta à Richmond pendant deux jours, discutant les détails de la restauration de l'autorité fédérale. Il ne conseillait que bonté et pardon. « Une fois à la charrue, — dit-il à l'amiral Porter, — et récoltant leur propre petite moisson, croquant du popcorn devant leur propre foyer, vous ne les amènerez plus à épauler un fusil pendant un demi-siècle. » Au gouverneur militaire il ordonna : « Ne soyez pas trop rigoureux » ; et quand, à la prison de Libby, quelqu'un déclara que Jefferson Davis devait être pendu, il répondit : « Ne juge pas afin que tu ne sois pas jugé. » C'est dans cet état d'âme, — expression d'un développement moral bien supérieur à celui de ses contemporains, et qui, dans les siècles à venir, sera encore en avance sur celui de l'humanité — qu'il se préparait à « panser les plaies de la nation ».

Il retourna à City Point et de là, appre-

nant que Seward avait été blessé dans un accident de voiture, il se hâta vers Washington. Là, il apprit que Lee s'était rendu à Grant à Appomattox Court House. Deux jours plus tard, à la Maison Blanche, devant une grande foule, il prononça un discours soigneusement préparé sur la réhabilitation des Etats du Sud. Dans ce discours, il indiqua les grandes lignes de cette politique de reconstruction politique qu'il avait déjà appliquée au cas de la Louisiane et qui avait été alors amèrement critiquée, comme d'habitude. Ce discours était plein de sa personnalité exceptionnelle, marqué de son style original et incisif. « Convenez », — disait-il, — que le nouveau gouvernement de la Louisiane, par comparaison avec ce qu'il devrait être, n'est que ce que l'œuf est au poussin; mais nous aurons plus tôt le poussin en couvant l'œuf qu'en le cassant. » Ce fut le dernier discours qu'il prononça.

C'était le petit Tad qui disait que son père n'avait jamais été heureux depuis qu'ils étaient venus à Washington. Il était, en effet, devenu rapidement vieux ; sous ce fardeau terrible, son rire avait disparu, il était devenu de plus en plus détaché, de plus en plus abstrait ; ses yeux gris étaient voilés, comme si sa vision physique regardait à l'intérieur, ainsi que sa vision spirituelle. Il était poursuivi de cauchemars terribles. La nuit du 13, il en eut un qui l'oppressa : il « était dans un vaisseau singulier et indescriptible, allant vers une rive noire et indéterminée ». Dans la matinée, — c'était le Vendredi-Saint 14 avril, le quatrième anniversaire de l'évacuation de Fort Sumter, — il raconta ce rêve à son cabinet, puis se mit à la besogne. Grant, venu d'Appomattox, était présent. Le Gouvernement voulait connaître

les mouvements du général Sherman, qui conduisait encore ses troupes dans le Sud.

Mais il était heureux, enfin, partageant avec le peuple qu'il aimait l'allégresse causée par la fin de la guerre. L'expression triste de sa figure faisait place à une expression de haute sérénité, de joie douce et tranquille. Ce jour-là, il était particulièrement de bonne humeur. La Nation, selon la bruyante coutume américaine, célébrait la victoire là-bas dans le port de Gharleston avec de la musique, et des feux de joie, et des sons de cloches, avec des illuminations, des proclamations et des discours. Henry Ward Beecher en prononça un à la cérémonie où l'on hissa de nouveau le drapeau national sur les ruines noircies de Fort Sumter. Tout Washington célébrait cette fête, la conscription avait été suspendue, Grant était en ville, la guerre était terminée. Au sein du gouvernement, Lincoln ne voulait entendre parler que d'amnistie, de réconciliation, d'amour fraternel. Il n'y avait plus de « rebelles », disait-il, tous étaient « nos concitoyens ».

Il fit une promenade en voiture avec Mme Lin-

coin, au doux soleil de ce jour printanier. Les arbres bourgeonnaient ; les lilas que le poète Walt Wbitman devait associer à tout jamais à la mémoire embaumée de Lincoln étaient en fleurs ; et pendant la promenade il parla de l'avenir. Il avait économisé un peu d'argent pendant sa présidence, il en économiserait encore un peu, retournerait à Springfîeld et rentrerait au barreau. Cependant, pour la femme assise à son côté, cette joie était de sinistre présage. Il avait été ainsi, elle s'en souvenait, juste avant la mort de Willy.

Ils retournèrent à la Maison Blanche comme le jour déclinait, et, voyant quelques amis de l'Illinois sur la pelouse, il les appela. Richard Oglesby était parmi eux, et ils allèrent ensemble au bureau du président, où il leur lut quelque livre humoristique, — John Phœnix peut-être, — et rit, flâna, fut en retard pour le dîner. Mmo Lincoln avait invité le général et Mme Grant à passer la soirée avec eux au théâtre. Ils allaient voir au Ford's Théâtre, Laura Keene dans Notre Cousine Américaine. Le directeur du théâtre, ne perdant

pas de vue le côté pratique, avait publié que « the Président and his Lady », et * The Hero of Appomattox and Mrs. Grant» assisteraient à la représentation ; et, quand Stanton l'apprit, il tâcha de les dissuader d'y aller parce que la police secrète avait entendu des rumeurs, des menaces d'assassinat. Stanton fut si énergique qu'il réussit auprès de Grant, qui, revenant sur son acceptation, partit pour Burlington, en New Jersey, pour voir sa fille Nellie. Mais Lincoln se moqua de Stanton. Le groupe fut réorganisé. Il remplaça Grant par le major Rathbone « parce que Stanton insiste pour que j'aie quelqu'un pour me protéger » dit-il. Miss Harris, la fille d'un sénateur de New- York, fut invitée, et vers 9 heures ils entrèrent tous dans la loge présidentielle du théâtre. Lincoln était toujours dans cet état d'esprit des jours de fête ; il jouit du spectacle avec cette joie intense que la scène lui donnait toujours, et plaisanta, et fut charmant.

A 10 h. 20, un coup de pistolet retentit.

Quelques-uns pensèrent, dans le premier moment, que cela faisait partie de la pièce.

Puis deux hommes luttèrent dans la loge du président. Il y eut le malaise et la confusion d'une tragédie; une voix de femme cria d'une façon déchirante :

« Il a tué le Président ! »

Un homme sauta de la loge, accrocha son éperon dans le drapeau américain qui l'ornait, puis se releva sur la scène où il était tombé lourdement, brandit un poignard et cria, avec un sinistre cabotinage: « Sic semper tyrannis 1 » Il traversa la scène tout en boîtant, mais avec la démarche d'un tragédien, et disparut. Alors ce furent l'horreur et le chaos au théâtre et dans la ville.

On transporta le Président hors du théâtre, et un habitant, sortant d'une maison de l'autre côté de la rue, proposa « Menez-le dans ma chambre. » On l'y porta, on le mit dans le lit et on le veilla toute la nuit. La balle, entrant par l'occiput, avait traversé le cerveau. Il ne reprit pas connaissance, et au matin, à 7 h. 22, tandis que la foule tendait anxieusement les yeux vers les bulletins, et que l'aube était venue après la nuit la plus noire et la plus horrible que Washington eût jamais connue,

il mourut, et Stanton, à son chevet, dit : « Maintenant, il appartient aux siècles. » Toute la nuit, la ville avait été en émoi ; les tambours avaient roulé, les soldats avaient perquisitionné partout. Seward avait été poignardé presque mortellement. On disait que le vice-président Johnson avait été tué ainsi que Grant et Stanton. La ville frissonnait, dans la crainte d'une vaste conspiration mystérieuse. Le coup avait été porté si soudainement qu'il n'y avait pas eu de poursuite efficace. Mais, au fur et à mesure que le jour avançait, on apprit que le complot n'avait réussi que contre le Président. Seward était grièvement blessé, mais devait guérir. Les autres étaient saufs. Grant revenait en hâte de New Jersey. Johnson avait prêté serment et était président.

L'assassin était John Wilkes Booth, un acteur mélodramatique, indigne à bien des égards du nom illustre de la famille de grands tragédiens à laquelle il appartenait. C'était un fanatique de la cause du Sud, et pendant longtemps, semble-t-il, il avait mûri le projet qu'à la fin il exécuta avec tant de succès qu'il

frappa la vie la plus chère à l'Amérique. A la sortie des acteurs, un cheval l'attendait, et il s'était enfui en Maryland.

Dans tout le Nord, le lendemain, le peuple était muet de chagrin et de rage. Les illuminations, les guirlandes, les arcades, les drapeaux avec lesquels on avait décoré toutes les villes, étaient devenus amèrement dérisoires, et furent enlevés ou cachés sous un voile de deuil. Les hommes se rencontraient dans la rue et restaient muets, se regardant, les larmes coulant le long de leurs joues. Ses adversaires, même ceux qui l'avaient haï et diffamé, le comprenaient maintenant, révélé par la transfiguration de son dernier sacrifice. Le corps d'Abraham Lincoln fut couvert du drapeau, et transporté ainsi de cette pension de la Tenth Street à la Maison Blanche, et , ensuite au Capitole où il fut exposé. Alors commença cette longue et étrange procession funèbre pour le ramener chez lui ; son corps suivait, avec des haltes, le même chemin qu'il avait pris en 1861 lorsqu'il s'était rendu à Washington pour assumer sa tâche ; puis ce fut l'exposition du corps dans les villes et

dans les capitales. Ni la nuit, ni l'orage, ni la pluie n'arrêtèrent la foule. A New-York, quand les cloches sonnèrent minuit, un chœur allemand entonna FInteger Vitae, et, tandis que le train filait à travers la vaste campagne, on pouvait voir les petits groupes de fermiers, figures vagues dans la nuit, le regarder passer, agitant des lanternes en signe de triste adieu.

Longtemps avant que la procession eût pris fin, l'assassin, aux abois dans une ferme de Virginie, avait été abattu par un soldat, un fanatique de la cause de l'Union, Boston Gorbett. Mais, sur les traits d'Abraham Lincoln, les milliers de gens qui le regardaient en pleurant, alors qu'il était porté lentement chez lui à travers les Etats, virent le pardon et la paix. Il fut enterré le 4 mai 1865, avec d'imposantes cérémonies civiles et militaires, dans le cimetière d'Oak Ridge à Springfield.

Son beau rêve ne devait pas se réaliser. Quoique Lincoln fût pratique, habile et logique, il était néanmoins essentiellement idéaliste, et son idéal était trop haut, trop loin. Le pardon mutuel, la réconciliation immédiate, l'amour fraternel n'étaient pas faits pour ses contemporains, et leur haine porta ses inévitables fruits pendant les jours amers de la reconstruction. Parce qu'ils ne pouvaient pas le comprendre, les hommes de son temps le ridiculisèrent et l'injurièrent, le mesurèrent aux étalons qui leur servaient à se mesurer, et en le jugeant, ne jugèrent qu'eux. Peu pratiques eux-mêmes, ils ne le crurent pas pratique, bien qu'il le fût plus que tout autre. Ils se moquèrent de lui comme d'un ignorant, — lui sur qui les diplômes et la toge des docteurs n'eussent été que ridicules et clinquants 1 Et son sort, dans la vie et dans

la mort, fut le sort triste et solitaire, malgré leur gloire immortelle, de tous les prophètes et de tous les sauveurs du monde. Comme les scènes de la grande guerre reculaient dans le passé, comme la perspective s'étendait, comme les passions se refroidissaient, les hommes commencèrent à voir combien il avait été grand, puissant, original. Altfrs que chez eux croissait lentement l'esprit national qu'il avait éveillé, alors que par ses aspirations l'humanité s' élevait jusqu'à son niveau, ils commencèrent à reconnaître en lui non seulement le premier Américain, mais l'Américain idéal, réalisant dans sa vie tout ce que l'Amérique est, espère, et rêve, et de plus en plus, à mesure que le temps s'écoule, il grandit dans l'esprit du monde. La figure de Washington, le premier des héros américains^ pris l'isolement figé et classique d'une statue de marbre. Mais Lincoln, alors même que la légende inévitable l'enveloppe de son atmosphère glaciale, reste tendrement humain. L'homme du peuple peut regarder son visage triste et rude, et y retrouver cette qualité de caractère pour laquelle il le révère et

l'aime comme un familier, comme un autre homme du peuple, comme un de ceux que Dieu doit avoir aimés, parce que, comme luimême le dit un jour humoristiquement, « il en fît tant ». Ainsi, il reste près du cœur comme s'il avait continué à vivre à travers les âges, essentiellement et immortellement humain; il appartient non seulement à notre peuple, mais à tous les peuples ; non seulement à une nation, mais à toute cette famille humaine qu'il aimait avec une si parfaite dévotion, à cette humanité pour laquelle il donna sa vie.

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