LÉGATION DES ÉTATS-UNIS
Bruxelles, 26 avril ISCo.
« Un crime épouvantable vient de signaler l'insurrection des esclavagistes. Après avoir été marquée par des actes barbares qui ne pouvaient émaner que de l'influence d'une cause barbare, sa lin a été couronnée par un crime atroce. Le président, que l'on avait tenté d'assassiner au début de la guerre, vient de tomber. Un Dieu miséricordieux a affaibli le bras de l'assassin qui, en essayant d'assassiner dans son lit le secrétaire d'État, a ajouté une nouvelle affliction au pays et un autre lâche crime contre la société.
« Après s'être élevé par sa propre valeur d'une sphère des plus humbles jusqu'à une position de puissance et de responsabilité qui n'a pas d'égale dans le monde, Abraham Lincoln a donné au monde un rare exemple de patriotisme désintéressé, d'intégrité et de fermeté en travaillant pour l'union du pays et l'exécution des volontés du peuple. La dénomination « d'honnête » crue le sentiment populaire avait ajoutée ù son nom passera dans l'histoire comme la distinction bien méritée a joindre à celles de patriote et de martyr. Il lègue un bel exemple à ceux oui lui survivent. 4
« La Providence l'avait épargné jusqu'à ce qu'il put assister à l'achèvement de l'œuvre à l'accomplissement de laquelle il avait été appelé. La rébellion et l'esclavage qui en avaient été la cause, sont arrivés à leur terme, et l'Union s'est, non seulement conservée mais a acaui* comme nation, une nouvelle force et une nouvelle vitalité. Grâce à Dieu, sa sécurité n'est pas attachée à la vie d'un seul homme, et la mort de cet homme ne constitue pas un danger nour elle. Son gouvernement n'est qu'une émanation de la volonté populaire, et la mort de l'élu du peuple, a une autre époque que celle de la limite du terme présidentiel, ne peut causer au cune perturbation dans l'Etat. Le peuple reste , et sa volonté est continuée par ses successeurs.
« Appelés à porter le deuil d'un homme grand et bon et à déplorer la perte d'un émiuent chef d'État, je vous prie de déployer aujourd'hui votre drapeau et, pendant les trois jours qui
suivront la réception de la présente comrnunicati n, de le laisser à mi-mât, enlouré*d'un crêpe. Lescapi'aints delà marine américaine dans votre port déploieront également leur pavillon pendant le même laps de temps et de la même façon. « Je dois également vous prier de porter le crêpé ordinaire de deuil pendant trente jours.
« Votre respectueux, H. S. SANFORD. »
Peuples et souverains, tous ceux qui regardent la liberté comme un bien nécessaire, tous ont envoyé, à travers l'Océan, des paroles de sympathie fraternelle à la jeune Républicpie. Le deuil est partout, l'horreur clans toutes les âmes, l'affliction dans tous les cœurs. En tous pays on pleure la mort d'Abraham Lincoln.
Ainsi vécut -, ainsi mourut, ainsi fut honoré après sa mort Abraham Lincoln, deux fois élu Président de la république des Etats-Unis.
Si l'on recherche la cause des honneurs inusités rendus à la mémoire de Lincoln, on n'aura rien expliqué, si l'on dit seulement qu'il a été, pendant quatre années, le chef d'un Etat de trente-quatre millions d'hommes; que, pendant ce court espace de temps, il a combattu une insurrection formidable, soutenue dès son origine par de puissantes sympathies ; qu'il l'a vaincue et qu'il a montré, par sa modération dans la victoire, qu'il était autant au-dessus de la bonne fortune que de la mauvaise. Si l'on ajoute qu'il a eu le rare bonheur d'attacher son nom au redressement de la plus ancienne des iniquités sociales, qu'après John Brown , le pendu , après Henriette Beecher-Stowe , la femme de cœur, il a brisé les fers d'une des races qui constituent la grande famille humaine, on aura dit quelque chose de plus.
Et cependant, il est un caractère plus auguste que celui de l'homme d'Etat et du réformateur qui brille dans Abraham Lincoln : c'est celui de l'homme de Devoir.
11 vécut par le Devoir et pour le Devoir,, prenant pour devise ces paroles du poète latin : « N'avoir rien à se reprocher, ne rougir au souvenir d'aucune faute. » Ce n'est pas seulement à la Patrie qu'il a rendu tout ce qu'il lui devait, mais encore à lui-même. Et, quand il est tombé, frappé par la balle d'un assassin, dans ce moment fugitif qui sépare la mort de la vie, il a pu dire : « J'ai vécu ! » c'est-à-dire j'ai fait ce que j'ai dû.
. Oui, et on ne saurait s'y tromper : ce que l'Europe honore en Lincoln, qu'elle en ait conscience ou qu'elle ne se l'avoue pas à elle-même, c'est le Devoir. Elle affirme ainsi qu'il n'est pas deux morales, l'une pour les maîtres, l'autre pour les esclaves; l'une pour les hommes publics, l'autre pour les citoyens obscurs; qu'il n'est qu'une seide manière d'être grand, c'est de ne jamais mentir à soi-même, ni aux autres, et d'être juste.
TTI OGI.AMI1E WALDKB, HUE EcNAPAi: fK. 41.