ÉDUCATION DE LINCOLN. — SES PREMIÈRES ANNÉES
Le jeune Lincoln se trouvait , dès ses premiers ans, l'unique soutien de sa mère malade, d'un frère et d'une sœur plus jeunes que lui. Pour venir en aide à cette famille abandonnée, Abraham n' avait que des bras aux muscles à peine formés. Mais Lincoln, élevé par des pionniers, dans la sobriété et la fermeté d'âme des quakers, avait une volonté de fer. On lui avait enseigné, à lui tout enfent,
ce qu'il devait pratiquer comme homme. Ses aïeux et son père lui avaient appris l'homogénéité des idées, la consistance du caractère.
Les pères américains s'étudient à faire des hommes. Ils prennent à cœur leur devoir et n'abandonnent pas aux hasards d'une éducation mercenaire le soin d'élever leurs enfants. Le Yankee se réserve toute la responsabilité que lui impose le devoir. Comme le Français, par exemple , il n'accepte pas la paternité facile.
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Mort du père d'Abraham Lincoln.
Chez nous tout cela est bien différent.
Il ne faut pas qu'une vertu embarrasse notre existence. Nous sommes légers, on nous le dit tous les jours, et nous en tirons vanité comme s'il y avait de quoi. Oubliant volontiers que Y obligation est l'expression nécessaire du droit , notre instabilité rationnelle nous a dotés d'une conscience bon - enfant , qui nous bourrelé doucement de remords émoussés et nous laisse vivre notre vie sans nous en douter, absolument comme M. Jourdain faisait de la prose.
Dans le rôle de père , comme dans tous ceux que nous imposent les lois civiles et morales, nous admettons le plaisir, nous n'acceptons pas la gène.
Aussi, que faisons-nous de nos enfants? — Des impuissants, des inutiles.
Abraham Lincoln ne devait être ni l'un ni l'autre. Elevé à l'école du travail, il accepta vaillamment le devoir de travailler. Ses ancêtres et son père lui avaient appris la dignité humaine en lui inculquant, comme premier principe, que l'homme ne doit compter que sur lui-même ; il ne chercha que dans sa volonté et son énergie le^moyen de gagner son pain et celui de la famille. Il se fit successivement garçon de charrue dans une ferme , manœuvre dans une scierie , apprenti charpentier.
La vie était dure, mais il se battait [contre la vie. Il mena cette difficile exis-
Lincoln, flotteur de bois, descendant la rivière Wasbash.
tence jusqu'à l'âge de vingt et un ans, dans l'Indiana. En 1830, il se sentit pris de ce besoin de mouvement qui est, chez le Yankee, un besoin nécessaire, impérieux. L'idée lui vint de sauter à quelques centaines de lieues, dans l'ouest, pour y faire fortune ; il émigra dans l'illinois, sur les bords du Mississipi.
IL ÉMIGRÉ DANS l'iLLINOIS.
L'illinois est un pays plat, semé de bois, de marais, de prairies. Son sol trèstertile, son climat très-doux, sa position entre les rivières le Mississipi, l'illinois, le Kaskaskia, l'Ohio, le Wasbach, le Muddy-River et le Rock, en font un des plus beaux pays de l'Amérique. Les fleurs sauvages que l'on rencontre partout, au
Il LINCOLN.
bord des grandes routes, dans les champs, et princi paiement au milieu des prairies, forment, par leur variété et le luxe de leurs couleurs, le plus bel échantillon de la flore dos deux mondes. Les grands arbres et les longues lentisquesqui croissent le long des grandes rivières dénotent une puissance de végétation devant laquelle la pensée humaine ne peut s'empêcher de s'incliner.
Si, maintenant, on remonte le passé historique de l'Illinois, on rencontre les peuplades indiennes occupant le pays, élevant çà et là quelques huttes de peaux de bètes et vivant dans leur indolence primitive. La civilisation arrive avec des Français venus du Canada en 1593. Ces Français se groupent et bâtissent au sud le tort de Chartres. Ce fort n'était pas alors une redoutable citadelle. Son enceinte quadrangulaire occupait à peine deux arpents. Aujourd'hui, il est moins qu'une ruine, car les fermiers du voisinage ont pris toutes les pierres du fort de Chartres pour en faire les murailles pacifiques d'une bergerie ou d'une étable à bœufs. 11 faut couper les arbustes et les vignes sauvages qui la recouvrent pour reconnaître l'empreinte guerrière que la France a laissée à cette place.
Ce fut encore un Français, le père Gravier, qui fonda la première ville dans l'Illinois. A quelques lieues du fort, une station de missionnaires créa la cité de Kaskaskia qui fut longtemps la capitale du pays, et qui n'est plus à l'heure qu'il est qu'un pauvre village de 4 à 500 habitants. Un autre père missionnaire français, Pinet, fonda la seconde ville, quiprit d'abord le nom deCahokia, transformé plus tard en celui de Cahos, mieux approprié à l'état du pays plein de mares d'eau, d'accidents de terrain, de constructions sans symétrie élevées à la diable, et dont les propriétaires semblaient s'être donné le mot pour faire un assemblage étrange.
Ce fut l'astucieux et entreprenant Mazarin qui désigna l'Illinois aux colons français. Le malin cardinal avait un plan, celui d'enserrer les Anglais , avec lesquels nous étions en guerre, dans un réseau de colonies françaises qui., se resserrant de plus en plus, auraient fini par les refouler sur les plages de l'Atlantique.
Malheureusement , Mazarin mourut sans avoir pu fortifier ce système de colonisation agressive, et, deux ans après sa mort, en 1663, le honteux traité de Fontainebleau se signait et la France cédait à l'Angleterre le Canada et la Louisiane occidentale comprenant alors l'Illinois, le Missouri, etc. L'Amérique reprit à l'Angleterre ce territoire, comme le reste des Etats-Unis, lors de la guerre de l'Indépendance en 1783.
Un rapport du capitaine anglais Pittman, à la date de 1710, fait connaître qu'à cette époque l'Illinois était le plus important grenier d'abondance des deux hémisphères. D'après ce statisticien, qui nous semble sacrifier un peu trop à l'enthousiasme, un fermier de l'Illinois fournissait à lui tout seul une quantité de farine suffisante pour nourrir pendant une année les troupes d'Angleterre. U est vrai qu'à cette époque, pas plus chez nos voisins que chez nous, les né-
cessités de la guerre ne créaient pas, comme de nos jours, un besoin aussi développé de régiments et d'escadrons, et que, dans cette circonstance, le capitaine Pittman n'a voulu parler que des troupes anglaises qui occupaient le pays. Un l'ait non moins curieux que rapporte le même auteur est celui-ci : « L'abondance était telle dans ces régions fertiles, et la main-d'œuvre si rare qu'un ouvrier était nourri et entretenu pendant le cours d'une année , pourvu qu'il donnât deux mois de travail à la ferme, l'un à l'époque des semailles, l'autre à celle des moissons. »
Ces temps-là étaient bien changés au moment où Lincoln arrivait dans l'Illinois. Abraham reprit d'abord son métier de garçon de charrue dans une ferme où on demandait un long travail pour un faible salaire. L'énergie américaine avait peuplé largement le pays; les bras des travailleurs ne manquaient pas et la concurrence était assez forte pour empêcher les ouvriers de la campagne de devenir subitement millionnaires.
Au milieu du paisible et monotone travail auquel la destinée le condamnait, Lincoln rêvait à l'indépendance un peu sauvage de ses premières années. A l'arrière de cette charrue qui se traînait péniblement dans le sillon, il se rappelait la libre existence de pionnier qu'avaient menée son grand-père et son père. Cette rude vie de défricheur où on est exposé tous les jours à tomber sous la flèche invisible de l'Indien, où l'on se bat corps à corps avec la nature, n'avait que des attraits pour lui. Le joug de la domesticité lui pesait aussi lourdement que celui sous lequel se courbait l'encolure puissante de ses bœufs. La dure loi du besoin avait beau s'imposer à lui fatale et impérieuse , il ne pouvait étouffer ses aspirations d'indépendance; il voulait bien subir la misère, mais il demandait la liberté dans la misère. Enfin, par un beau jour de généreux soleil, par une de ces matinées où les oiseaux voyageurs ressentent l'irrésistible désir de locomotion et la soif de l'espace, dans la saison où la caille, par exemple, se brise quelquefois le crâne contre le plafond de sa cage, parce que des barreaux rendent impuissants les efforts acharnés de ses ailes , par une aurore de printemps enfin , Abraham Lincoln sentit se réveiller en lui l'instinct national, le besoin des grandes solitudes de l'ouest. Il partit pour la frontière qui sépare l'Illinois des territoires indiens. Là il vécut de sa chasse et de sa culture comme avaient vécu ses pères.
Il mena pendant deux ans ce qu'on appelle la rude vie de frontière. Dans ce genre d'existence où pourvoir à ses besoins matériels est le premier soin, Lincoln cultivait du maïs, se livrait à la chasse dans les bois et les prairies. Mais la chasse devient de plus en plus difficile. La chair ou la dépouille des animaux sauvages est ardue à conquérir. Les fauves, traquées d'un côté par les Indiens, par les colons de l'autre, s'enfoncent de plus en plus dans les forêts. Il faut souvent de longues courses pour les atteindre; le plus souvent il faut échanger un coup de carabine avec l'indigène qui les poursuit comme le traqueur. C'est dans ce moment et sur le terrain de chasse que la haine innée entre Américain et Peau-Rouge éclate. Un duel de ruse et de courage se livre dans ces vastes sol i-
tudes où l'homme pâle est souvent la victime. Rien ne peut réconcilier ces deux ennemis qui sur la frontière se disputent le même butin.
Lincoln devait avoir non-seulement du courage, mais de bons yeux. Cette vie de pionnier devait forcément lui apprendre la circonspection, car tous les jours sa vie était menacée et il fallait la défendre contre la ruse des sauvages qui lui avaient appris, en tuant son grand-père, que, pour un traqueur, la plus légère imprudence est le suicide. Tout en développant ses forces physiques, Abraham fortifiait son caractère déjà si bien trempé. A cette école de laborieuse mais d'attrayante liberté, il apprenait la prudence.
IL SE FAIT BATELIER SUR l'oIIIO.
Il est bien rare que l'on s'enrichisse dans la rude vie de frontière. Pas plus que ses ancêtres, pas plus que son père, Abraham n'avait amassé quantité de dollars dans l'existence à demi sauvage de pionnier. Pour les siens et pour lui-même, le coureur de bois voulait acquérir. Il ne recherchait pas la fortune en avare, il ne plaçait pas le bonheur absolu dans une pépite d'or. Non. Dans l'aisance qu'il enviait, Lincoln n'aspirait qu'à l'indépendance. Il savait que dans un pays libre comme l'Amérique , il n'y avait que la pauvreté qui pût vous forcer à abdiquer jusqu'à un certain point cette liberté , en vous plaçant sous l'autorité d'un autre. 11 savait aussi qu'il n'y a pas aux Etats-Unis de sot métier, et que les bras et la volonté étaient, un capital facile à placer; il pouvait comme tant d'autres en tirer parti.
Il se décida donc à rentrer dans la vie civilisée et repassa la frontière de l'Illinnis. Il accepta un compromis entre son besoin d'indépendance et la nécessité: il se fit batelier sur l'Ohio et le Wasbach. Tout en descendant ces grandes rivières , soit sur un radeau, soit sur des bateaux chargés de farine, Lincoln, en véritable Anglo-Saxon, ne perdait pas son temps. Son esprit positif, comme celui de tousses compatriotes, ne se laissait pas aller à la rêverie, à la contemplation de cette luxuriante nature. L'idée de l'art et du beau n'est pas ce qui enflamme d'ordinaire les intelligences américaines. Le Yankee qui a pris pour devise : Times is nioney, n'est pas contemplatif comme un Oriental. Il a tout un monde à défricher, à civiliser ; il n'a pas le loisir de s'abîmer dans des rêveries improductives. 11 faut du pratique en tout à cette nation qui a une sainte horreur de la concentration. Lincoln était de son pays et de son époque : non pas pour tuer le temps, mais pour l'utiliser, il lisait sur son radeau.
La littérature américaine reflète nécessairement le caractère national. « C'est, « dit M. Philarète Chasles, une littérature aussi éloignée que possible du repos « classique. C'est une littérature d'informations, de renseignements; éminem- « ment périodique , éminemment journalière, changeante, cherchant l'avenir, « voulant s'enquérir du présent et ne comprenant pas la quiétude de l'artiste « qui demande à de longues veilles la reproduction exacte , savante , absolue de « sa pensée. La variété, le renseignement, la nouveauté, l'éclat et même le
« tapage remplissent tout l'espace ; tout est mobile et pressé; tout fuit, tout se « transforme. L'écrivain classique ressemble au sculpteur qui veut graver sur la « pierre, et pour l'avenir; la nouvelle littérature américaine est un télégraphe
Lincoln bûcheron (rail spiiter).
« électrique dont le soûl emploi est de transmettre rapidement la nouvelle « l'imago et l'idée »
Ce genre de littérature , qui est surtout celle du journalisme, aide puissamment l'activité nationale. Par leur multiplicité et leur lion marché, les journaux.
qui tirent à plus Je cinq cents millions d'exemplaires par an, pénètrent dans toutes les classes de la société, initient chacun à la vie politique, entretiennent chez tous cette ardeur civique qui fait que le Yankee ne se laisse point aller aux hébétements de l'indifférence. Dans les natures élevées comme celle de Lincoln, a périodicité, qui effleure toutes les questions, éveille le besoin de connaître et 'excite.
Abraham le batelier, sollicité dans son ardeur d'apprendre par les excitations salutaires des publications à bon marché , s'attacha à connaître la science vers laquelle le portait plus particulièrement la tendance de son esprit. 11 médita les lois, étudia la politique et les principes du gouvernement de son pays. Tout en amenant ses trains de bois ou ses chargements de farine dans le Mississipi, le futur homme d'Etat mûrissait son esprit dans l'étude de la Constitution et du Code américain.
Son intelligence qui, sous une responsabilité précoce à la mort de son père, avait pris de la fermeté , s'était assouplie à la prudence dans ses épreuves de pionnier, s'habituait aujourd'hui à la méditation. Abraham Lincoln se faisait homme.