LINCOLN ARPENTEUR, BUCHERON, ÉPICIER, MAÎTRE D'ÉCOLE , AVOCAT
Quelques livres de géométrie élémentaire attirèrent plus particulièrement l'attention d'Abraham. Ces études absorbèrent un moment les aptitudes de son esprit positif. Son génie pratique lui fit bientôt comprendre tout le parti qu'il pouvait tirer de l'art qui consiste à mesurer les lignes droites ou les angles. Le jour où il comprit que son éducation était faite en géométrie, il songea à appliquer pratiquement cette science et il s'écria courageusement : Go head! en avant ! Une fois que le Yankee a prononcé ce mot qui préside à toutes les phases de sa destinée, il ne recule plus. Il marche bravement là où sa résolution le conduit. Lincoln se fit arpenteur. Il était alors dans le comté de Sangamon. Cette profession commençait à apporter quelque petit bien-être à sa condition , lorsque éclata, en 1837, la crise financière qui enleva aux propriétés toute leur valeur. Les ventes ou les échanges de terrains furent suspendus et le nouveau métier d'Abraham devint une sinécure ruineuse. Peu à peu ses ressources s'épuisèrent, et un jour il en fut réduit à vendre ses instruments, ses jalons, ses fiches, sa chaîne d'arpentage, son graphomètre.
Voilà donc encore une fois le pauvre Lincoln réduit à la misère. Mais il était fort, il était robuste. La vie à demi sauvage qu'il avait menée, soit sur la frontière en face des Jowa, des Kan, des Nébraska, soit comme batelier sur l'Ohio et le Wasbach , avait fortifié ses muscles et lui avait fait une solide constitution.
En effet, pour que l'éducation soit fructueuse et complète, il faut qu'elle prenne l'enfant au berceau. Pour créer un homme aussi complet que possible,
dont les facultés physiques soient en harmonie avec les facultés murales, il faut le cultiver ab ovo, le prendre dans l'œuf, comme dirait Sterne.
Si, au lieu d'être élevé dans le travail quotidien, par un père pionnier; si, au lieu d'avoir accepté dès l'âge de dix ans la responsabilité de nourrir sa mère, sa jeune sœur et son jeune frère, Lincoln eût été fds de bourgeois et eût reçu l'éducation de nos collèges français, sous une discipline faite pour annihiler sa nature physique, il aurait, comme tant d'entre nous, payé de l'énervement de son corps , de la virilité de son énergie morale , et du tiers de son existence, le mince bagage intellectuel dont l'Université dote ses élus.
Le premier devoir de Fhomme est de se bien porter. Lincoln était riche d'une santé robuste. Aussi n'hésita- t-il pas un seul instant à reprendre son ancien métier. Ses bras, habitués à manier la hache du bûcheron , firent de nouveau évoluer l'instrument dont chaque coup ébranle ces vieux géants des forêts du nouveau monde. Redevenu rail spitter , il se mit à débiter des traverses pour les chemins de fer. Comme il était déjà un peu connu dans l'Illinois par son intelligence et les quelques applications qu'il avait pu faire de ses connaissances, le sobriquet de rail spitter fut accolé à son nom de Lincoln et lui est resté jusqu'à la fin.
Il trouva encore l'occasion de s'engager comme portefaix et manœuvre sur les bateaux à vapeur du Mississipi qui font le service de la Nouvelle -Orléans. Comme quelques années auparavant, les pérégrinations fluviales ramenèrent l'ardeur de la lecture. Ses épargnes lui servaient à acheter des revues et des livres à bon marché, dans lesquels il s'absorbait lorsque la manœuvre lui laissait quelque repos.
Les économies momentanées qu'il avait réalisées dans la profession d'arpenteur lui avaient donné du goût pour les positions indépendantes. Il avait compris qu'à lui, tout comme aux autres, il pourrait lui arriver, avec quelques efforts, de sortir de la subordination à laquelle, pour la quatrième fois, l'assujettissait la misère. Il résolut de tenter encore la fortune, abandonna la batellerie et vint s'installer épicier dans la petite ville de Decatur.
Toujours ambitieux de s'élever, Abraham chercha à utiliser les connaissances dont la lecture avait meublé sa mémoire, et une fois son magasin d'épicerie fermé à la nuit tombante, il appelait à lui les petits enfants et les adultes et leur enseignait un peu de ce qu'il avait appris tout seul. Pour parler plus simplement, il se fit maître d'école. Il inculqua à ses élèves les principes de cette religion sobre et sans faste que lui avaient enseignés ses pères. Avec cet esprit lucide, cette diction claire qu'il apporta dans la suite à l'exposition des questions les plus ardues, il développa devant les enfants et devant les jeunes gens qu'on lui confiait les idées saines et droites qui ont fait la gloire de sa trop courte carrière. En instruisant les enfants, il cherchait à faire des hommes.
Dès que ses élèves savaient lire , il leur faisait étudier les articles de la Constitution américaine et leur expliquait les droits et les devoirs du citoyen.
Combien les hommes qui ont appris à lire sous Lincoln doivent être fiers aujourd'hui d'avoir reçu les leçons d'un pareil maître! Quel exemple de persévérant*1 'nergie il a légué à ses disciples de l'Illinois!
De maître d'école à procureur il n'y a que l'épaisseur du code. La distance était à moitié franchie par Lincoln qui avait déjà étudié les lois de son pays. Le hasard lui fournit le moyen de passer de la chaire du pédagogue au bureau de l'avocat. Une place de clerc se trouvait vacante chez un de ses voisins, propriétaire d'un office. 11 remplaça le clerc et se fit homme de loi. Par son travail et sa \ ersévérance , il acquit une connaissance approfondie du droit. Il s'établit pour son compte et bientôt son instruction solide, sa grande réputation de droiture, ses manières affables lui valurent une clientèle importante. Il quitta la petite ville de Decatur pour Springfield, et là, sa renommée le suivant, il devint l'avocat le plus distingué du barreau. 11 avait alors 26 ans (1837) et exerçait sa profession de concert avec son associé John T. Sewart.
Par sa seule volonté, par sa ténacité dans une noble ambition, le simple rail spitter est devenu l'homme distingué à qui tous les plaideurs de l'Illinois veulent confier leurs causes. Il a dignement captivé la considération, cette considération si enviable qui va le lancer dans la vie politique.
C'est ici que la grande histoire d'Abraham Lincoln commence; c'est maintenant que nous allons le voir aux prises avec les difficultés d'un tout autre ordre. Mais Lincoln sera toujours le môme homme, il ne variera ni d'allures ni de sentiments : le travail et la misère, le quakerisme et l'étude en avaient fait un homme complet. Il était prêt pour ses hautes destinées.
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