ET DÉMOCRATES
Pour apprécier les événements, pour juger les hommes, il est essentiel de connaître le milieu politique dans lequel ils se meuvent, dans lequel ils vivent. Le document national qui résume le caractère d'un peuple , son passé , ses aspirations vers l'avenir, c'est la constitution de ce peuple. On a dit, et avec raison : « Une nation n'a que le gouvernement qu'elle mérite. » Voyons donc, avant d'étudier l'homme politique dans Abraham Lincoln, quelles sont les bases sur lesquelles le grand fondateur de la république américaine avait posé l'édifice social et politique des États-Unis. Étudions sa Constitution.
En Amérique , la commune existait avant l'Etat , et la république étant l'image de la famille, qui n'est qu'une commune en petit, devait être fatalement la forme d'un gouvernement librement discuté et facilement accepté. La commune, aux États-Unis , est un individu distinct dans l'Etat. Elle est complètement maîtresse de prendre toutes les mesures qui lui paraissent convenables sans que le gouvernement central ait à intervenir. 11 est d'axiome politique que chaque individu est le meilleur juge , en ce qui ne touche que lui-même , de ce qui lui
convient uu ne lui convient pas. Aussi la souveraineté réside-t-elle dans le peuple qui nomme ses select-men, magistrats auxquels est confié le soin de la commune, et qui ne représentent que le pouvoir exécutif chargé d'appliquer les mesures votées par tous les électeurs réunis.
Le peuple nomme également les officiers publics chargés de prélever les taxes. ceux dont les attributions sont de faire exécuter les règlements de police; il nomme môme le greffier et le caissier de la commune. Une indemnité est allouée à chacun, et nul ne peut, sous peine d'amende, refuser l'emploi dont Fa honoré la confiance de ses concitoyens.
L'État a cependant une certaine action, mais bien limitée, sur la commune. Si la législature vote des travaux et la perception d'un impôt, la commune est forcée d'obéir. Mais la manière dont cet impôt est perçu ne regarde pas l'État . On lui envoie l'argent que la loi a décrété , il n'a pas à exiger davantage.
Tout est combiné, dans l'organisation de la commune, pour laisser à chacun son indépendance aussi complète que possible. Aussi aux Etats-Unis l'homme est citoyen. « Cette préoccupation de l'indépendance personnelle , dit M. Belloc, a fait que l'autorité des magistrats a été restreinte autant que possible. Pour cela on a employé deux moyens : d'abord on n'a concédé les fonctions municipales que pour un temps extrêmement limité , une année , par exemple ; ensuite on a disséminé l'autorité dans un grand nombre de mains. Chacun s'accoutume à regarder la prospérité de la commune comme son propre ouvrage ; il y prend intérêt et l'aime en raison de l'importance qu'il y a acquise et de la somme de bien-être qu'il en retire. »
Au-dessus de la commune est Y État. Chaque État a une existence propre. C'est une république indépendante dans la grande république. L'État a ses lois, ses administrateurs, qui ne relèvent d'aucune autorité supérieure. Dans chaque État, le pouvoir législatif est exercé par deux assemblées élues. L'une est le Sénat, l'autre la Chambre des représentants. Les représentants sont nommés pour un an, les sénateurs restent deux ou trois années en fonctions. La Chambre est renouvelée intégralement, le Sénat par tiers, de telle sorte que cette dernière assemblée renferme toujours des hommes habitués aux affaires.
Au sommet de l'édifice constitutionnel se trouve placé le Congrès, composé d'un Sénat et d'une Chambre des représentants. Tout le pouvoir législatif réside dans leurs votes. Le pouvoir exécutif est confié au Président des Etats-Unis qui, de même que le Vice-Président, est nommé pour quatre ans.
C'est à la Constitution fédérale rédigée par Washington que les Américains doivent le développement exceptionnel qui , en soixante ans , a fait de leur nation une nation de premier ordre. La liberté est comme le soleil, tous les peuples aujourd'hui veulent se réchauffer à ses rayons. La Révolution française, en la faisant luire sur l'Europe, a été pour les États-Unis le plus puissant agent de colonisation. En Amérique, les colons trouvent plus de liberté , plus d'avantages matériels, plus de privilèges sociaux et politiques que ne leur en offre
la terre natale : ils y émigrent en masse; la guerre même n'a pas arrêté ce mouvement.
Dans ce pays, où l'individualité est laissée à toute son initiative, personne ne rougit de sa position, quelque infime qu'elle soit. Tel marchand qui s'en va par les rues, traînant son haquet et criant des pommes du Canada, sera millionnaire demain, pour redevenir pauvre quelques mois après et refaire définitivement fortune si, au milieu de toutes ses péripéties , l'intelligence et la probité n'ont jamais été entamées. Les Orientaux regardent les choses les plus étonnantes sans être jamais surpris, mais ce n'est là que de l'indifférence apathique ; c'est réellement pour l'Américain que le poëte Horace a écrit son proverbe : NU mirari, ne s'étonner de rien. Le Yankee,- qui ne doute de rien, ne saurait, par simple logique , avoir les dédains niais que les races aristocratiques professent pour ce qu'elles appellent un homme de rien, elles qui ne sont plus grand' chose. La réussite d'un homme de volonté et d'intelligence n'a rien qui étonne dans ce pays de liberté.
Les parvenus, dans cette démocratie, sont d'essence nationale.
Le succès d'Abraham Lincoln comme avocat n'a donc rien de surprenant aux Etats-Unis. Il était honnête, conciliant, ferme dans le droit comme dans ses devoirs, et aussi légiste qu'aucun avocat de Springfield . Il avait alors trente ans. En politique il était rangé dans la fraction des whigs avancés. Pour les whigs, l'unité de la république marche avant tout. Un pour tous, tous pour un, voilà leur devise. Nous verrons combien Lincoln a été fidèle à ce principe sauveur qui, grâce à son énergie tenace , a été maintenu par un temps de guerre civile où l'indivisibilité des États-Unis a été si terriblement menacée.
Les whigs , plus rationnellement appelés républicains , forment le parti opposé à celui des démocrates, annexionistes forcenés qui poussent le libéralisme jusqu'à vouloir démocratiser tout le continent américain. Par une étrange inconséquence, ces torys ou démocrates, si fanatiques de liberté, sont les soutiens des esclavagistes.
LINCOLN EST ENVOYÉ REPRÉSENTANT Ali CONGRÈS DE WASHINGTON. — IL EST ÉLL PRÉSIDENT
DES ÉTATS-VNIS.
Lincoln , qui avait siégé pendant trois années consécutives à la législature de son État, fut envoyé au Congrès, en 1847, par le parti républicain de l'Illinois. Il entra pour la première fois à la Chambre des représentants, à Washington, le premier lundi de décembre. Il fut un de ceux qui, dans cette enceinte, blâmèrent la guerre que les Etats-Unis venaient d'entreprendre contre le Mexique. Il la désapprouva énergiquement comme injuste et inconstitutionnelle. Ce respect de la Constitution, qui éclate ici publiquement, nous le verrons dominer sa vie politique.
L'abolition de l'esclavage trouva en lui un rude champion et il ne laissa pas
échapper une occasion sans affirmer dans ce sens sa conviction de famille confirmée parles réflexions de l'âge mûr.
<( Deux ans plus tard, » dit A. Malespine, l'homme de France qui connaît le mieux les États-Unis et qui a toujours si courageusement défendu la cause du Nord, « Lincoln soutint, en 1858, contre le sénateur esclavagiste Douglas (Stephen) , une mémorable lutte oratoire. 11 le suivit de ville en ville , prenant la parole après lui devant le même public, traitant à fond la question de l'esclavage, et rétorquant tous ses arguments avec tant d'énergie, de netteté d'esprit et d'éloquence entraînante , qu'il attira sur lui tous les regards et se plaça au premier rang des hommes politiques de son pays. Il faut surtout rechercher dans les discours de Lincoln , du tact , de la méthode , une logique serrée , une bonne humeur spirituelle. Un journal de Chicago disait de lui en 1858 , qu'il avait une lucidité toute française. Lorsqu'il abordait une question, il l'épuisait; ses adversaires auraient pu , sans regret, rendre les armes avant d'engager la lutte. Il est vrai cpie jamais il ne s'est fait l'avocat d'une mauvaise cause. »
Au commencement du printemps de 18(30. il n'y a plus en Amérique de partis, ni whigs, ni torys, ni républicains, m démocrates. Après la généreuse tentative et l'exécution de John Brown, le premier martyr de la cause abolitioniste, deux intérêts étaient en présence. La grande République menaçait de se scinder en deux confédérations, celle du Nord, celle du Sud; celle de l'abolition, celle du maintien de l'esclavage. On était à la veille de l'élection présidentielle.
Le 23 avril 1861 , trois cent trois délégués assistent à la convention qui, sur la désignation du parti démocratique, se tient à Charleston (Caroline du Sud). Plusieurs candidats sont sur les rangs , mais la division se met dans le camp sudiste, et le sénateur Douglas ne peut obtenir la majorité après dix séances très-agitées.
La convention du parti conservateur-unioniste s'ouvre, de son côté, le 10 mai, à Baltimore. Au premier scrutin, le sénateur Bell est nommé candidat à la présidence et M. Edward Everett à la vice-présidence.
Le 16, les républicains tiennent leur convention à Chicago (Illinois). Treize candidats se présentent . Les plus sérieux sont Seward, Lincoln et Frémont . Quatre cent soixante -six délégués prennent part aux séances, qui durent trois jours. Seward et Lincoln se disputent la majorité, qui finit par rester à ce dernier avec 354 voix. La nomination de Lincoln comme candidat à la présidence est déclarée unanime. Par le choix qu'ils font, les républicains veulent accuser leur modération et ménager les susceptibilités de leurs adversaires.
Une seconde convention esclavagiste et démocratique se réunit, le 18 juin, à Baltimore, sans plus de succès qu'à Charleston. Une double élection porte à la candidature de la présidence Douglas et Breckinridge.
On touche au 6 novembre. Quatre candidats se disputent la présidence : Abraham Lincoln, John Bell, Stephen Douglas, John Breckinridge. Les électeurs
2i LINCOLN.
spéciaux, élus par chaque Etat, dont le nombre lotal doit être égal à celui des membres du Congrès, Chambre des représentants et Sénat réunis, les électeurs émettent leurs votes. Ils sont au nombre de 303 : 183 pour 18 Etats libres; 120 pour 15 Etats à esclaves. L'élection ayant lieu à la majorité absolue, celte majorité est de 152. Le soir même, à minuit, le télégraphe annonce à toute l'Union que 180 suffrages appellent Abraham Lincoln à la présidence des Etats-Unis.
Un cri de colère, parti du Sud, répond à cette nouvelle. La Caroline la première donne le signal de la sécession. Ses deux sénateurs au Congrès envoient leur démission. La Géorgie, l'Alabama, la Floride, le Mississipi proposent résolument la scission. La convention de la Caroline du Sud s'ouvre le 17 décembre,, et le 20 elle adopte l'acte par lequel « l'Union entre la Caroline du Sud et les « autresEtats, connus sous le nom d'Etats-Unis d'Amérique, est dissoute. » Le 24, les six représentants de l'Etat au Congrès se retirent, et les préparatifs militaires sont poussés avec la plus active énergie.