‹ Abraham Lincoln, sa naissance, sa vie, sa mort [microforme]Chapitre 6 sur 36 · IL ÉMIGRE DANS L'ILLINOIS · texte numérisé non relu

IL ÉMIGRE DANS L'ILLINOIS

L'Ilinois est un pays plat, semé de bois, de marais, de prairies. Son sol trèsfertile, son climat très-doux, sa position entre les rivières le Mississipi, l'Illinois, le Kaskaskia, l'Ohio, le Wasbach, le Muddy-River et le Rock, en font un des plus beaux pays de l'Amérique. Les fleurs sauvages que l'on rencontre partout, au

bord des grandes routes, dans les champs, et principalement au milieu des prairies, forment, par leur variété et le luxe de leurs couleurs, le plus bel échantillon de la flore des deux mondes, Les grands arbres et les longues lentisques qui croissent le long des grandes rivières dénotent une puissance de végétation devant laquelle la pensée humaine ne peut s'empêcher de s’incliner.

Si, maintenant, on remonte le passé historique de l'Illinois, on rencontre les peuplades indiennes occupant le pays, élevant cà et là quelques huttes de peaux de bêtes et vivant dans leur indolence primitive. La civilisation arrive avec des Français venus du Canada en 1593. Ces Francais se groupent et bâtissent au sud le fort de Chartres. Ce fort n'était pas alors une redoutable citadelle. Son enceinte quadrangulaire occupait à peine deux arpents. Aujourd'hui, il est moins qu'une ruine, car les fermiers du voisinage ont pris toutes les pierres du fort de Chartres pour en faire les murailles pacifiques d'une bergerie ou d'une étable à bœufs. IL faut couper les arbustes et les vignes sauvages qui la recouvrent pour reconnaitre l'empreinte guerrière que la France a laissée à cette place.

Ce fut encore un Francais, le père Gravier, qui fonda la première ville dans l'Illinois. À quelques Jieues du fort, une station de missionnaires créa la cité de Kaskaskia qui fut longtemps la capitale du pays, et qui n'est plus à l'heure qu’il est qu'un pauvre village de # à 500 habitants. Un autre père missionnaire français, Pinet, fonda la seconde ville, qui prit d'abord le nom de Cahokia, transformé plus tard en celui de Cahos, mieux approprié à l'état du pays plein de mares d'eau, d'accidents de terrain, de constructions sans symétrie élevées à la diable, et dont les propriétaires semblaient s'être donné le mot pour faire un assemblage étrange.

Ce fut l'astucieux et entreprenant Mazarin qui désigna l'Illinois aux colons français. Le malin cardinal avait un plan, celui d’enserrer les Anglais , avec lesquels nous étions en guerre, dans un réseau de colonies françaises qui, se resserrant de plus en plus, auraient fini par les refouler sur les plages de l'Atlantique.

Malheureusement, Mazarin mourut sans avoir pu fortifier ce système de colonisation agressive, et, deux ans après sa mort, en 1663, le honteux traité de Fontainebleau se signait et la France cédait à l'Angleterre le Canada et la Louisiane occidentale comprenant alors l'linois, le Missouri, etc. L'Amérique reprit à l'Angleterre ce territoire, comme le reste des Etats-Unis, lors de la guerre de indépendance en 1783.

Un rapport du capitaine anglais Pittmau, à la date de 1710, fait connaitre qu à cette époque l'Iinois était le plus important grenier d'abondance des deux hémisphères. D'après ce statisticien, qui nous semble sacrifier un peu trop à l'enthousiasme , un fermier de l'Illinois fournissait à lui tout seul une quantité de farine suffisante pour nourrir pendant une année les troupes d'Angleterre. ILest vrai qu'à cette époque, pas plus chez nos voisins que chez nous, les né-

LINCOLN. 15 cessités de la guerre ne créaient pas, comme de nos jours, un besoin aussi développé de régiments et d'escadrons, et que, dans cette circonstance, le capitaine Pittman n'a voulu parler que des troupes anglaises qui occupaient le pays. Un fait non moins curieux que rapporte le même auteur est celui-ci : «L'abondance était telle dans ces régions fertiles, et la main-d'œuvre si rare qu'un ouvrier élait nourri et entretenu pendant le cours d'une année, pourvu qu'il donnât deux mois de travail à la ferme, l’un à l'époque des semailles, l’autre à celle des moissons. »

Ces temps-là étaient bien changés au moment où Lincoln arrivait dans l'Illinois. Abraham reprit d'abord son métier de garçon de charrue dans une ferme où on demandait un long travail pour un faible salaire, L'énergie américaine avait peuplé largement le pays; les bras des travailleurs ne manquaient pas et la concurrence était assez forte pour empècher les ouvriers de la campagne de devenir subitement millionnaires.

Au milieu du paisible et monotone travail auquel la destinée le condamnait, Lincoln rèvait à l'indépendance un peu sauvage de ses premières années, A l’arrière de cette charrue qui se trainait péniblement dans le sillon, il se rappelait la libre existence de pionnier qu'avaient menée son grand-père et son père. Cette rude vie de défricheur où on est exposé tous les jours à tomber sous la flèche invisible de l’Indien, où l’on se bat corps à corps avec la nature, n'avait que des attraits pour lui. Le joug de la domesticité lui pesait aussi lourdement que celui sous lequel se courbait l'encolure puissante de ses bœufs. La dure loi du besoin avait beau s'imposer à lui fatale et impérieuse, il ne pouvait étouffer ses aspirulions d'indépendance; il voulait bien subir la misère, mais il demandait la liberté dans la misère. Enfin, par un beau jour de généreux soleil, par une de . ces matinées où les oiseaux voyageurs ressentent l’irrésistible désir de locomotion el la soif de l’espace, dans la suson où la caille, par exemple, se brise quelquefois le crène contre le plafond de sa cage, parce que des barreaux rendent impuissants les efforts acharnés de ses ailes, par une aurore de printemps enfin, Abraham Lincoln sentit se réveiller en lui l'instinct national, le besoin des grandes solitudes de l’ouest. Il partit pour la frontière qui sépare l'Illinois des territoires indiens. Là il vécut de sa chasse et de sa culture comme avaient vécu ses pères.

IL mena pendant deux ans ce qu'on appelle la rude vie de frontière. Dans ce genre d'existence où pourvoir à ses besoins matériels est le premier soin, Lincoln cultivait du maïs, se livrait à la chasse dans les bois et les prairies. Mais la chasse devient de plus en plus difficile. La chair ou la dépouille des animaux sauvages est ardue à conquérir. Les fauves, traquées d'un côté par les Indiens, par les colons de l'autre, s'enfoncent de plus en plus dans les forêts. Il faut souvent de longues courses pour les atteindre; le plus souvent il faut échanger un coup de carabine avec l'indigène qui les poursuit comme le traqueur. C'est dans ce moment et sur le terrain de chasse que la haine innée entre Américain et Peau-Rouge éclate. Un duel de ruse et de courage se livre dans ces vastes soli-

ludes où l'homme pâle est souvent la victime. Rien ne peut réconcilier ces deux ennemis qui sur la frontière se disputent le même butin.

Lincoln devait avoir non-seulement du courage, mais de bons yeux. Cette vie de pionnier devait forcément lui apprendre la circonspection, car tous les jours sa vie était menacée et il fallait la défendre contre la ruse des sauvages qui lui avaient appris, en tuant son grand-père, que, pour un traqueur, la plus légère imprudence est le suicide. Tout en développant ses forces physiques, Abraham fortifiait son caractère déjà si bien trempé. A cette école de lahorieuse mais d'attrayante liberté, il apprenait la prudence.

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