IL SE FAIT BATELIER SUR L'OHIO
U est bien rare que l'on s'enrichisse dans la rude vie de frontière. Pas plus que ses ancètres, pas plus que son père, Abraham n'avait amassé quantité de dollars dans l'existence à demi sauvage de pionnier. Pour les siens et pour lui-mème, le coureur de bois voulait acquémr. N ne recherchait pas la fortune en avare, ilne placait pas le bonheur absolu dans une pépite d'or, Non. Dans l'aisance qu'il enviait, Lincoln n'aspirait qu'à l'indépendance, I savait que dans un pays libre comme l'Amérique, il n'y avait que la pauvreté qui püt vous forcer à abdiquer jusqu'à un certain point cette liberté, en vous placant sous l'autorité d'un autre. I savait aussi qu'il n'y a pas aux États-Unis de sot métier, et que les bras et la volonté étaient un capital facile à placer; il pouvait comme tant d'autres en tirer parti.
ILse décida donc à rentrer dans la vie civilisée et repassa la frontière de l'Minois. Il accepta un compromis entre son besoin d'indépendance et la nécessité : il se fit batelier sur l'Ohio et le Wasbach, Tout en descendant ces grandes rivières, soit sur un radeau, soit sur des bateaux chargés de farine, Lincoln, en véritable Aunglo-Saxon, ne perdait pas son temps. Son esprit positif, comme celuide tousses compatriotes, ne se laissait pas aller à la réverie, à la contemplation de cette luxuriante nature. L'idée de l'art et du beau n'est pas ce qui enflamme d'ordinaire les intelligences américaines. Le Yankee qui à pris pour devise : Tnes is money, n'est pas contemplatif comme un Oriental. I a tout un monde à défricher, à civiliser ; il n’a pas le loisir de s'abimer dans des rèveries improductives. I faut E du pratique en tout à cette nation qui a une sainte horreur de la concentration. Lincoln était de son pays et de son époque : non pas pour tuer le temps, mais pour l'utiliser, il lisait sur son radeau.
La littérature américaine reflète nécessairement le caractère national. «C'est, « dit M. Philarète Chasles, une littérature aussi éloignée que possible du repos « classique. Cest une littérature d'informations, de renseignements ; éminem-
« ment périodique, éminemment journalière, changeante, cherchant l'avenir, « voulant s'enquérir du présent et ne comprenant pas la quiétude de l'artiste « qui demande à de longues veilles la reproduction exacte, savante, absolue de « sa pensée, La variété, le renseignement, la nouveauté, l'éclat et même le
men nmpenees
SRE 1
mme
Le
« tapage remplissent tout l'espace ; tout est mobile et pressé; tout fuit, tout se « transforme. L'écrivain classique ressemble au sculpteur qui veut graver sur la « pierre, et pour l'avenir; la nouvelle littérature américaine est un télégraphe
Lincoln bûcherou (rail spitter)s
« électrique dont le seul emploi est de transmettre rapidement Ta nouvelle « l'image et l'idée. »
Ce genre de littérature, qui est surtout celle du journalisme, aide puissam-
ment l'activité nationale. Par leur multiplicité et leur ban marché, les journaux,
18 LINCOEN,
qui tirent à plus de cinq cents millions d'exemplaires par an, pénètrent dans tuutes les classes de la société, initient chacun à la vie politique, entretiennent chez tous cette ardeur civique qui fait que le Yankee ne se laisse point aller aux hébétements de l'indifférence, Dans les natures élevées comme celle de Lincoln, a périodicité, qui effleure toutes les questions, éveille le besoin de connaître et ’excite,
Abraham le batelier, sollicité dans son ardeur d'apprendre par les excitations salutaires des publications à bon marché, s'attacha à connaître la science vers laquelle le portait plus particulièrement la tendance de son esprit. Il médita les lois, étudia la politique et les principes du gouvernement de son pays. Tout en amenant ses trains de bois ou ses chargements de farine dans le Mississipi, le futur homme d'Etat mürissait son esprit dans l'étude de la Constitution et du Code américain,
Son intelligence qui, sous une responsabilité précoce à la mort de son père, avait pris de la fermeté, s'était assouplie à la prudence dans ses épreuves de pionnier, Shabituait aujourd'hui à la méditation, Abralfam Lincoln se faisait homme,