CHAPITRE PREMIER
L'enfant des bois
Par une chaude journée de la fin de l'été de 1813, un pauvre vieux soldat américain, rentrant dans ses foyers après avoir pris part à la guerre entre les Ktats- Unis et la Grande-Bretagne, cheminait sur une route solitaire de l'Etat du Kentucky.
Le paysage était d'une beauté grandiose. A droite, à gauche, s'étendaient des bois impénétrables, des fourrés si épais que les
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flèches d'or du soleil ne parvenaient jamais à les percer, et qu'il y régnait un demijour plein de solennité et de recueillement, comme sous les voûtes d'une cathédrale.
Des lianes que l'automne approchant avait déjà teintées d'écarlate, d'or et de pourpre, s'élançaient de cime en cime, unissant les arbres géants de leurs volutes aériennes et se balançant, légères, au moindre souffle de la brise. Un murmure rafraîchissant d'eau courante bruissait dans le lointain, accompagnant en sourdine le ramage de quantités d'oiseaux, hôtes de ces solitudes, dont les mille gazouillements se fandaient, s'harmonisaient les uns avec les autres, pour ne plus former qu'une chanson unique, ineffable, — la voix ailée de la forêt.
Le voyageur, fatigué d'une longue étape, peut-être soufl'rant d'anciennes blessures, peut-être absorbé par de douloureux souvenirs, marchait lentement, péniblement, appuyé sur son bâton, sans prêter attention aux splendeurs qui l'entouraient...
Tout à coup il tressaillit en entendant une voix semblant surgir de terre, qui disait : «. Bonjour, Monsieur le soldat ! »
11 baissa les yeux, et vit devant lui la plus drôle d'apparition qui se puisse imaginer !
l'exiaxt drs bois il
Figurez-vous un bambin d'environ quatre ans, grand et fort pour son âge, niusculeux, solide, à peine vêtu d'une veste grossière, d'une culotte qui laissait à découvert ses genoux osseux, ses maigres jambes et ses pieds nus. D'une main, le petit bonhomme, — véritable lutin des bois, — tenait une branche d'arbre ornée d'une ficelle, formant une ligne primitive ; de l'autre, il balançait gauchement un poisson aux écailles d'argent, apparemment le produit de sa pêche. Le visage qu'il levait vers le voyageur était à l'unisson de son apparence, — éclairé de tout petits yeux gris, avec des traits qu'on aurait dits taillés à coups de hache, une bouche tordue, affreuse, qui s'ouvrait presque d'une oreille à l'autre, dans un sourire délicieux, — oui, délicieux malgré sa laideur, tant il était empreint de confiance enfantine et de malice candide !
« Bonjour, Monsieur le soldat, » répéta gravement le garçonnet ; « d'où est-ce que vous venez ? Où allez- vous ? Est-ce que vous avez fait la guerre aux Anglais ? »
Fort amusé de cet aplomb, conquis déjà par ce singulier petit homme, le vétéran répondit avec complaisance à ses questions; voyant avec quelle attention passionnée l'enfant l'écoutait, il s'assit même sur le
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bord de la route pour lui raconter un ou deux épisodes de ses campagnes, puis, curieux de le connaître, il l'interrogea à son tour.
« Je suis Abraham Lincoln, » répliqua l'enfant sans se faire prier, « mais papa et maman m'appellent toujours Abe... Papa est colon, et aussi charpentier, il coupe de grands arbres pour construire des cabanes ; quand j'aurai sept ans, il me donnera une hache et je l'aiderai ; maintenant, j'ai quatre ans ; Sarah, ma sœur, est plus grande que moi, elle a six ans... Oui, c'est moi qui ai péché ce petit poisson dans la rivière, je le rapporte pour souper... Nous demeurons là-bas, là-bas, au milieu des bois... Voulez-vous venir avec moi chez nous. Monsieur le soldat ? Papa et maman seront contents de vous voir, bien sûr ! Maman est si bonne, elle dit toujours qu'il faut avoir pitié des soldats, des vieillards et des voyageurs. Vous êtes tout cela à la fois, alors elle vous recevra très bien, vous verrez... A la veillée, vous nous raconterez encore des histoires de la guerre... »
Mais le vétéran, ayant consulté la grosse montre d'argent tirée de son gousset, se relevait péniblement, remontant d'un coup d'épaules le sac de cuir maintenu sur son dos par deux courroies.
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« C'est impossible, mon petit ami...
J'en suis bien fâché, mais il faut que je sois ce soir à Hodgensville, et j'ai encore plusieurs lieues à faire d'ici là... Au revoir, mon brave petit Abe ! Que le bon Dieu te bénisse ! »
Et, après avoir posé sa main tremblante sur la tête hirsute de l'enfant des bois, le vieil Américain reprit sa route.... Debout à la même place, balançant son petit poisson, Abraham le regardait s'éloigner, si vieux, si seul, si pauvre, marchant d'un pas si lent et si fatigué ! Dans les premières ombres du crépuscule qui commençait à tomber sur la forêt, cette silhouette cassée, courbée par la misère autant que par l'âge, avait quelque chose d'indiciblement triste... Si jeune qu'il fût, le garçonnet le sentit, et son cœur, où la bonté, l'infinie tendresse pour tout ce qui souffre étaient choses innées, s'en remplit d'une immense compassion...
Soudain, le vieux soldat entendit des petits pieds nus courant après lui sur la route. Abe, tout essoufflé, le rejoignit, et, lui mettant de force dans la main son poisson, le poisson de son diner :
« Tenez, Monsieur le soldat... Je n'ai que cela, alors je vous le donne... Si, si.
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prenez-le, je peux très bien manger mon pain sec ce soir, ça me fera tant plaisir ! »
Et, pour couper court à la résistance du vieillard, il se sauva à toutes jambes.
C'est là le premier trait que l'on connaisse de l'enfance d'Abraham Lincoln ; il le peint déjà tout entier, avec sa générosité spontanée, son esprit de sacrifice !
Ce petit garçon descendait de Quakers qui, des le dix-septième siècle, s'étaient faits pionniers, et, dans ces vastes solitudes de l'Amérique, alors presque aussi étrangement désertes qu'aux premiers jours du monde, s'étaient mis à défricher les bois, à cultiver les terres, s'enfonçant toujours plus avant vers le cœur du pays, vivant des produits de leur chasse et de leur pêche, constamment en alerte pour se défendre contre les attaques des bêtes féroces, ou celles des Indiens, parfois tout aussi féroces !
Le grand-père d'Abc, qui s'appelait, lui aussi, Abraham Lincoln, perdit la vie dans des circonstances tragiques. Un jour, sans provocation aucune, les Peaux-Rouges se jetèrent sur son campement installé dans une clairière, se mirent à piller, à massacrer en brandissant leurs tomakaws et en poussant leurs terribles cris de guerre. L'un des sauvages, ajustant l'homme blanc, épaula
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su carabine et l'abattit d'un coup de feu ; il allait se jeter ensuite sur le jjIus jeune des enfants du colon, Thomas, un bambin de six ans... Ce que voj^ant, le fils aîné des Lincoln, âgé de quatorze ans, courut à leur demeure, en ressortit avec un fusil armé, et, visant une amulette blanche que le meurtrier portait sur sa poitrine, il retendit rai de mort près du cadavre de sa victime ; il avait sauvé son frère !
Thomas avait assisté, spectateur impuissant et terrifié, aux péripéties de ce drame. Le campement anéanti, la famille ruinée se dispersa, et le pauvre enfant, sans personne pour veiller sur lui que Dieu seul, commença une vie errante dans les forêts et les solitudes, repoussé ici, là, trouvant à s'employer quelques mois, s'initiant tant bien que mal au métier de charpentier, et grandissant dans une profonde ignorance.
Lorsque, devenu homme, il eut épousé une de ses cousines, sa femme lui montra à tracer à grand'peine les lettres de son nom, c'est tout ce qu'il put jamais apprendre ! Mme Lincoln, elle, était plus développée que son mari ; cela, grâce surtout à la Bible que, fervente chrétienne, elle lisait chaque jour.
Tous deux étaient d'une pauvreté in-
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croyable. Leur second enfant, Abraham, naquit, deux ans après sa sœur, le 12 février 1809, dans une cabane que le père avait construite lui-même en troncs d'arbres appuyés les uns contre les autres, et dont les interstices étaient bouchés avec de la mousse ! C'était à peine moins primitif que la hutte d'un naufragé ou la tente d'un sauvage, et pourtant, cette cabane des bois du Kentucky, les Américains l'ont reconstituée avec amour, avec orgueil. C'est pour eux un trésor inestimable, le symbole vivant de l'énergie et de la persévérance de l'homme qui, après y avoir passé ses premières années, devait arriver un jour à la Maison Blanche, la demeure des Présidents de la République !
Poursuivi par la misère, Thomas Lincoln émigra plusieurs fois avec sa petite famille. On entassait le pauvre mobilier, les outils du bûcheron sur un radeau ou sur un chariot, on s'en allait, droit devant soi, jusqu'à ce qu'on ait trouvé dans une clairière, au bord d'une source, un endroit favorable pour y camper ; alors le charpentier recommençait son dur labeur, abattant des arbres, construisant un abri pour sa nichée.
Ce fut ainsi qu'en 1816, on quitta le Ken-
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tiicky, le pays natal d'Abraham, et, en traversant d'immenses forêts où les fougères arborescentes s'élevaient à hauteur d'homme, où la faune et la flore avaient pris un prodigieux développement, on se rendit dans l'Indiana. Là, Thomas choisit pour s'y fixer un endroit désert appelé « la Crique du Petit Pigeon. » D'autres émigrants vinrent le rejoindre plus tard, et établirent leurs demeures dans le voisinage, c'est-àdire dans un rayon de huit ou dix lieues ! Mais le bûcheron et les siens restèrent toujours plus ou moins isolés.
Le premier hiver qu'ils vécurent dans l'Indiana les surprit, alors que le père n'avait pas encore eu le temps d'édifier une cabane ; on passa la mauvaise saison dans une sorte de baraquement de perches, de feuilles sèches et de branchages, où la pluie, la neige et le vent entraient comme chez eux ! Les pauvres gens n'avaient ni briquets, ni allumettes, naturellement. Pour ne pas mourir de froid, ils durent entretenir nuit et jour un grand feu à l'entrée du campement ; souvent, en allant le raviver, ils entendaient dans l'ombre les hurlements des loups et les grognements des ours rôdant à l'affût de leur proie !
Au printemps seulement, Thomas Lin-
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coin put se mettre à construire une nouvelle hutte qui ne fut guère plus confortable que celle où Abraham avait vu le jour. Pour jjlancher, il y avait la terre battue, pour lits des tas de feuilles sèches, pour couvertures des peaux de bêtes fauves ; la fenêtre n'avait point de vitres, l'entrée de la cabane point de portes, et, par les fentes de la cloison, on pouvait tirer sans se déranger sur le gibier qui passait !!...
Lorsque son fils avait atteint sept ans, le bûcheron, suivant sa promesse, lui avait donné une petite hache ; courageusement, Abe l'aida à couper les arbres, à scier les branches, à équarrir les poutres nécessaires à la construction du nouveau logis ; puis il continua, comme il devait le faire pendant les quinze années de son enfance et de son adolescence passées à la Crique du Petit Pigeon, à seconder son père dans tous ses travaux ; avec lui, il défricha les vastes étendues des forêts vierges, préparant les emplacements où, si peu d'années après, s'élèveraient les cités de la « vie intense », les populeuses fourmilières humaines aux maisons de vingt étages et plus ! Avec lui aussi, il bêcha, piocha le sol fécond, il planta les légumes, ensemença et cultiva les céréales destinées à la nourriture de la famille.
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Dans cette rude existence de pionnier commencée de si bonne heui'e, l'enfant des bois courait grand risque de développer la force de ses muscles, la vigueur de ses bras au détriment de son âme et de son cœur. 11 n'en fut rien, grâce à la douce et délicate créature qui était sa mère. Elle lui avait transmis en lui donnant la vie ses aspirations supérieures, ses tendances vers ridéal ; elle sut encore les faire croître et les augmenter en lui. La plus touchante intimité régnait entre eux. Ce fut elle qui lui apprit à lire, dans sa chère Bible, sa compagne inséparable, qui, à son tour, deviendrait et resterait, pendant toute sa carrière, l'amie, la consolatrice, le guide spirituel d'Abraham Lincoln.
Souvent, le soir, quand le bûcheron harassé de fatigue s'était jeté sur son matelas de feuilles sèches, et que la petite Sarah était aussi allée se coucher, Abe apportait une brassée de branches de pin, la jetait dans le foyer pétillant, afin qu'à leur flamme dansante, sa mère pût lui lire un des beaux récits, des saisissants passages de la Bible, ou l'aider à les déchiffrer lui-même. Ensuite, ils faisaient ensemble leur prière, les mains hâlées, déjà vigoureuses du petit garçon jointes dans les mains amaigries de
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Mme Lincoln. « Je me souviens, » disait le Président des Etats-Unis, « des prières de ma mère ; elles se sont attachées à moi et m'ont soutenu toute ma vie. »
Hélas ! La pauvre jeune femme, quelle douleur devait remplir son cœur, tandis qu'elle recommandait à la garde du Tout- Puissant l'enfant bien-aimé qui, elle le sentait, serait bientôt orphelin !
Elle avait toujours été très fragile, et la vie nomade, faite de fatigues, de inisères et de privations qu'elle avait menée depuis son mariage, l'avait beaucoup affaiblie ; l'affreux hiver passé en arrivant à la Crique du Petit Pigeon avait achevé de ruiner son peu de santé. Depuis ce moment, elle déclina doucement, sans se plaindre, devenant un peu plus blanche, un peu plus mince de jour en jour. Elle répétait souvent aux siens d'aimer Dieu et de s'aimer les uns les autres... L'année qui suivit leur installation dans l'Indiana, au cours d'une épidémie meurtrière qui décimait les malheureux colons, alors que nul médecin n'aurait pu être appelé au secours à trente lieues à la ronde, elle mourut. Son fds avait neuf ans. Thomas Lincoln et le pauvre petit Abe coupèrent un grand arbre ; des planches vertes, ils firent un cercueil
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où ils la couchèrent, puis ils creusèrent une fosse dans la forêt et l'y ensevelirent en pleurant...
L'âme tendre et religieuse d'Abraham ne pouvait supporter l'idée de laisser sa mère morte, seule dans ces bois immenses, sans même qu'une prière fût prononcée sur sa tombe, — excepté la prière sans paroles qui s'échappait de son cœur désolé !
Parfois, dans ces déserts du Nouveau Monde, un prédicateur itinérant allait de pays en pays, de campement en campement, de hutte en hutte, porter l'Evangile aux pionniers disséminés. Plusieurs années auparavant, quand on habitait encore le Kentucky, un de ces hommes de Dieu avait fait halte chez les Lincoln ; dans sa détresse inexprimable, l'enfant se souvint de la bonté qu'il leur avait témoignée... Il savait un peu écrire. Alors, de lui-même, il composa péniblement une petite lettre, — sa première lettre, — un appel naïf et poignant, qu'il confia à un voyageur traversant l'indiana, le conjurant de le faire parvenir à leur ancien ami. Après bien des recherches, après avoir passé de mains en mains, la touchante supplique atteignit son destinataire. Quelques mois plus tard, le dévoué missionnaire pouvait enfin franchir
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les 150 kilomètres qui le séparaient de la Crique du Petit Pigeon, pour venir prononcer, sur le tertre verdoyant qui recouvrait les restes de Mme Lincoln, les paroles de vie éternelle et de suprême consolation que le pauvre enfant avait tant besoin d'entendre.
Thomas Lincoln sentait bien qu'il ne pouvait vivre seul avec ses deux petits orphelins. Aussi, la période du grand deuil passée, il s'absenta un jour, et revint, amenant une jeune femme, mère ellemême de trois enfants, et veuve depuis peu, qu'il présenta à Sarah et Abraham comme leur nouvelle maman. Cet événement fut un bonheur pour eux, car leur belle-mère était une femme pieuse, intelligente, au caractère énergique, uni à un cœur chaud et généreux, et qui leur témoigna de suite une affection aussi maternelle que celle qu'elle montrait à ses propres enfants. Elle possédait quelque bien, et apporta avec elle dans l'humble logis du charpentier un peu de confort et de bienêtre, des vêtements, des meubles, du linge, maintes choses dont le frère et la sœur avaient été totalement dépourvus jusque-là ! Elle sut même persuader à son mari de faire à la cabane diverses améliorations