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qu'elle jugeait indispensables, un vrai plancher, une vraie porte, une vraie fenêtre. Avec le temps, elle l'amena même à ajouter au bâtiment principal des dépendances, une buanderie où elle put faire ses lessives, une étable pour les animaux. Si bien que la « ferme des Lincoln » comme les autres colons l'appelaient, prit meilleure apparence ; l'été, elle semblait presque attrayante, avec le jardin cultivé qui s'étendait à l'entour et le cadre de la forêt grandiose, où retentissaient de l'aube à la nuit les coups de hache des bûcherons.
Le seconde Mme Lincoln se rendit vite compte de l'intelligence du petit Abraham ; elle sut toujours l'encourager, le diriger, lui donner confiance en l'avenir et en luimême. Le jeune garçon, en retour, s'attacha de tout son cœur aimant à cette excellente femme. Cinquante ans plus tard, celle-ci, devenue octogénaire, devait lui rendre, en pleurant sa mort, ce beau témoignage : (( Abe n'a jamais eu pour moi un regard déplaisant, une parole malsonnante ; jamais il n'a refusé de faire quoi que ce soit que je lui aie demandé. C'était le meilleur garçon que j'aie vu de ma vie ! )>
Dans les conditions d'existence et le milieu où grandissait le fils du charpentier.
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le problème de l'instruction semblait de prime abord impossible à résoudre, et pourtant, dès ses premières années, son but, son idéal, sa raison de vivre aurait pu se résumer en ces deux mots : apprendre, comprendre !
Quelquefois, d'autres colons venaient, le soir, causer avec Thomas Lincoln autour du grand feu de branchages. Hommes frustes, mais non dépourvus d'intelligence naturelle, ils se racontaient des histoires, parlaient du vaste, vaste monde dont ils vivaient si éloignés, discutaient amicalement religion, politique... Abe, blotti dans un coin, les écoutait de toutes ses oreilles ; il ne perdait pas une syllabe ; chose curieuse, les phrases qu'il ne comprenait pas se gravaient mot à mot dans sa mémoire ; elles le poursuivaient pendant la nuit avec une telle obstination qu'il ne pouvait dormir. Alors, en proie à une sorte de fièvre, il sautait à bas de son lit, marchait de long en large dans sa chambre en se répétant à luimême ces paroles mj'-stérieuses, les tournant et les retournant dans son esprit, jusqu'à ce qu'il leur ait trouvé un sens, une explication. Satisfait enfin, comme si une grande lumière eût pénétré en lui, il se recouchait et s'endormait paisiblement, tan-
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^ dis, que, par les fentes de la hutte, les étoiles scintillant par delà le dôme de la forêt profonde le regardaient de leurs innombrables yeux d'ange, solennels et silencieux.
D'abord dans le Kentucky, puis dans l'indiana, Abraham fréquenta des écoles dirigées par des maîtres nomades, pauvres colporteurs de l'instruction rudimentaire, qui, la plupart du temps, savaient tout juste lire, écrire et compter ! Il y restait quelques semaines, ou même quelques jours seulement ; puis bien vite Thomas Lincoln, qui, dans sa complète ignorance, ne pouvait se rendre compte du tort qu'il causait à son enfant, le reprenait pour se faire aider par lui dans ses travaux ou pour le loupr comme petit domestique à des fermiers du voisinage. En sorte que, bien que la période des études d'Abraham embrassât neuf années de son enfance et de sa jeunesse, il n'avait réellement été en classe que douze mois en tout ! Et quelle énergie, quelle volonté il lui fallut pour atteindre ce résultat ! Fréquemment, le lieu où se tenait l'école était distant de quatorze ou quinze kilomètres, il devait marcher une demijournée à l'aller, une demi-journée au retour pour y passer deux heures !
Avec un tel système, un garçon pares-
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seiix OU indifférent n'aurait à peu près rien appris, et surtout, dans les longs intervalles de sa vie scolaire, eût oublié tout ce qu'or, lui avait enseigné. Mais Abe était studieux dans l'âme ; ces fragments, ces bribes d'instruction, il savait les coordonner, les ajuster les uns aux autres, les compléter par son labeur solitaire, persévérant et acharné. Dès que son travail manuel lui donnait un peu de répit, laissant hache, scie, bêche ou marteau, il lisait, étudiait, réfléchissait, avec une ardeur que nul obstacle ne parvenait, non pas même à abattre, mais à décourager.
N'ayant pas d'argent pour se procurer papier, plumes ou encre, il calculait et écrivait ses devoirs avec un morceau de charbon, soit sur les poutres de la hutte, soit sur des planches qu'il avait dégrossies luimême. Le seul cahier qu'il possédait lui servait à recopier ou résumer, de sa jolie écriture fine et soignée, ce qu'il trouvait de plus intéressant dans les livres qu'il empruntait à droite, à gauche, — car, naturellement, il ne fallait pas songer à en acheter, - — et qu'après son éreintante journée de charpentier ou de garçon de ferme, il lisait le soir, à la lueur du foyer lui tenant lieu de lampe.
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Une fois, il parcourait ainsi au coin du feu une « Vie de Washington », le grand héros Américain, le premier président des Etats-Unis. Vaincu par la fatigue, il déposa le volume entre deux poutres de la paroi et s'en fut coucher. Dans la nuit tomba une pluie torrentielle ; le premier mouvement du jeune garçon, en se réveillant le lendemain, fut de courir vers son trésor... Il était trempé, abîmé, méconnaissable !... Fort contrit, Abraham n'eut même pas l'idée de cacher l'accident ; il prit le livre et alla le reporter à son propriétaire, lui racontant sans détour ce qui était arrivé et lui offrant de payer le dommage, non en argent, car il ne possédait pas un centime au monde, mais par son labeur. Cette proposition fut acceptée, il travailla la terre trois jours entiers pour son créancier, mais en fin de compte il avait payé sa dette, et il possédait cette « Vie de Washington », son livre, son premier livre, chèrement acquis, souillé, gâté, gonflé d'humidité, mais qu'importe ? 11 l'aimait, il en était fier, il ne se lassait plus de le lire, de le relire, de se pénétrer de ses nobles leçons... N'est-ce pas remarquable que, par un acte de loyauté qui prouve la délicatesse de sa conscience, le futur Président des Etats-Unis ait ainsi
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acquis l'histoire de son premier prédécesseur, « l'homme qui n'a jamais menti ! »
Comme bien l'on pense, Thomas Lincoln ne comprenait ni n'approuvait ce zèle pour l'étude. A ses yeux, c'était presque un péché de consacrer à la lecture tant d'heures que Dieu fait, et, plus d'une fois, il alla jusqu'à traiter son iils de « paresseux ! » La belle-mère ne manquait jamais d'intervenir.
« Ne dis pas cela, Tom, » protestaitelle. « Paresseux, notre Abe toujours le premier levé, le dernier couché, qui n'a d'égal dans le pays ni un bûcheron pour abattre ou scier un arbre, ni un laboureur pour retourner les sillons, ni un batelier pour conduire un radeau ! Ne te secondet-il pas déjà comme un homme ? N'a-t-il pas quitté son école sans un murmure, sans une plainte, chaque fois que tu as eu besoin de lui ?
« C'est vrai, femme, » répondait le colon en hochant la tête, « mais, je le vois bien, va, son cœur n'est pas dans son travail. 11 m'obéit parce que c'est son devoir, il fait son ouvrage pour gagner son pain, mais il n'a la tête qu'à ses méchants imprimés...
« Ses méchants imprimés, Thomas! Pen-
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se donc que notre sainte Bible, que le garçon lit chaque matin, est un de ces « méchants imprimés ! » Ça devrait sufïire à t'empêcher de te fâcher après les livres ! Comme tu serais fier, si, un jour, à force d'étudier et d'apprendre, Abe devenait instituteur, qui sait ? peut-être même pasteur ! Ça ne m'étonnerait pas, moi, qu'il soit choisi pour cela, quand je le vois si attentif aux prédications qu'il va entendre çà et là dans la forêt, et surtout si respectueux avec nous, si patient avec ses frères et sœurs, si bon, si doux avec tout le monde ! »
Et c'était vrai ce qu'elle disait là, M'"*= Lincoln. Ce garçon, grand comme un géant, — à quatorze ans il avait atteint sa taille d'homme, 1 mètre 93 ! — laid, gauche, fruste, qui paraissait si embarrassé de ses longs bras, de ses longues jambes, de son corps interminable dans ses pauvres vêtements toujours trop étroits et trop courts, était la bonté, la douceur personnifiées. Il ne pouvait supporter de voir maltraiter un être humain, ni même un animal.
Un jour, revenant de l'école, il entendit dans une clairière de grands éclats de rire; il s'approcha inaperçu, et que vit-il ? Deux
garnements de son âge, qui avaient allumé tlu feu et posé des braises brûlantes sur la carapace d'une malheureuse tortue, s'amusant beaucoup de la course folle que la souffrance lui faisait faire ! Révolté, Abe bondit ; d'un coup de pied, il fit voler au loin les tisons qui torturaient la pauvre bête, puis, se tournant vers ses bourreaux, — car ce pacifique savait s'indigner pour les justes causes, et ses poings avaient des arguments solides, — il leur administra la plus magistrale correction qu'ils pussent recevoir ! Un peu calmé enfin, il leur démontra la lâcheté de leur conduite, et ne les laissa partir qu'après leur avoir fait promettre de ne jamais recommencer un jeu si cruel.
Un autre trait de sa compassion envers les animaux, ces « créatures muettes de Dieu », est celui-ci. En une certaine occasion, la famille Lincoln dut, par un hiver rigoureux, traverser en radeau un fleuve à demi gelé, charriant d'énormes glaçons. Un petit chien avait été oublié sur le rivage, et, voyant s'éloigner l'embarcation qui emportait ses maîtres, il courait de long en large, jappant, gémissant, affolé. « Je ne pus supporter l'idée d'abandonner même un chien, » raconta Lincoln ; « aussi, j'enlevai mes souliers ; pieds nus, je traversai
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le fleuve en sautant d'un glaçon sur l'autre, et, triomphalement, je revins apportant dans mes bras le pauvre animal transi et grelottant. Ses frénétiques effusions de joie et de reconnaissance me compensèrent amplement du péril auquel je m'étais exposé. »
Nous ne serons donc pas surpris d'apprendre que Lincoln, bien qu'il fût excellent tireur, ne se mêlait jamais aux chasses organisées, en parties de plaisir, par les garçons du voisinage. Tuer ou faire souffrir inutilement lui était odieux. En ces occasions, il restait chez son père, à lire ou à étudier.
Quand il fréquentait la société, malgré une sorte de mélancolie native, due peutêtre à la solitude des grands bois où il avait toujours vécu, il se montrait gai, ouvert, sympathique. Comme le petit bonhomme de jadis abordant le vieux soldat, il aimait questionner, écouter, et aussi causer ; il arrêtait les passants, les voyageurs pour leur demander les nouvelles et s'entretenir avec eux des affaires du pays. 11 parlait bien ; de bonne heure, son talent pour raconter des histoires le rendit populaire. Il avait la répartie vive et juste ; il plaisantait volontiers, mais, dans sa bonté,
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n'aurait voulu froisser ni offenser personne ; aussi sa malice était toujours tempérée par une exquise bienveillance.
Adolescent encore, la culture intellectuelle que lui avaient donnée ses lectures lui permit d'écrire quelques petites pièces de vers et plusieurs essais en prose. Il faut noter les sujets de ces derniers, car ils indiquent ses tendances. L'un condamnait « la cruauté envers les animaux », — nous avons vu s'il était en droit d'en parler ! Un second travail, sur la tempérance, eut l'honneur de l'impression dans un journal local. A cette époque pourtant, la lutte contre l'alcoolisme n'existait pas encore, mais Lincoln fut toujours abstinent, et il devait dire :
(( Je considère l'intempérance comme l'un des plus grands, sinon le plus grand de tous les maux qui affligent l'humanité. »
Un troisième essai du jeune homme, traitant de la politique nationale, fut remarqué par un avocat qui offrit à l'auteur une place dans ses bureaux. C'était une chance inespérée, mais Abraham la refusa pour ne pas faire perdre à son père la modeste somme, — 1 franc 50 — qu'il gagnait alors chaque jour comme ouvrier agricole.
Peu après, cependant, son horizon s'élar-
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git. Il fut engagé pour diriger un radeau qui portait de nombreuses marchandises de valeur à la Nouvelle-Orléans, en vendre le chargement et rapporter l'argent. C'était un poste de confiance que lui valaient là son honnêteté et son intelligence. Il s'en acquitta à merveille, mais non sans courir un terrible danger. Une nuit, le radeau, amarré au rivage du Mississipi, fut assailli par des nègres qui voulaient massacrer les bateliers pour s'emparer des marchandises. Le compagnon de navigation de Lincoln allait chasser les agresseurs à coups de fusil ; Abraham le lui défendit, et, s'armant d'un solide gourdin, parvint, par ses moulinets, à repousser l'ennemi. Les maraudeurs ne se doutaient guère qu'ils venaient d'attaquer l'homme destiné à donner à leur race l'indépendance et la liberté ! Mais ce contact mouvementé avec les noirs ne fut pas le seul du jeune pionnier. Sur le grand fleuve, il rencontra maints bateaux emportant des cargaisons d'esclaves enchaînés comme un vil bétail. Plus tard, au cours d'un second voyage, il assista à un marché d'esclaves, il vit des maris et des femmes violemment séparés l'un de l'autre, des jeunes filles entraînées de force par d'odieux traficants, des mères,
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folles de douleur, cherchant en vain à retenir l'enfant tout en larmes qu'on arrachait de leurs bras...
Le jeune homme, à la sensibilité frémissante, qui bondissait, indigné, devant le supplice d'une pauvre bête, qui ne pouvait supporter l'idée d'abandonner « même un chien, » fut bouleversé juqu'au fond de son être par cet affreux spectacle. « Allonsnous-en ! » dit-il, les dents serrées, en entraînant ses compagnons de voj^age hors de l'enceinte maudite. « Si jamais j'ai la chance de frapper ce commerce, je frapperai sans pitié ! »
Ces scènes de détresse et d'horreur ne devaient plus s'effacer de sa mémoire.
Durant des années et des années, elles restèrent pour lui, disait-il, un continuel tourment.