Abraham sacrifiant, tragédie françoise
IL y a enuiron deux ans, que Dieu m"a fait la grâce d'abandonner le pays auquel il est persécuté, pour le seruir selon sa saincte volonté : durant lequel temps, pource qu'en mes aftliciions, diuerses fantasics se sont présentées à mon esprit, i'ay eu mon recours à la parolle du Seigneur, en laquelle i'ay trouué deux choses qui m'ont merueillcusemcnt consolé. L'vne est vne intinité de promesses, sorties de la bouche de celuy qui est la vérité mesmes, & la parolle duquel est tousiours accompaignée de l'effect : l'autre est vne multitude d'exemples, desquels le moindre est suffisant non seulement pour enhardir, mais aussi pour rendre inuincibles les plus foibles <!t descouragés du monde. Ce que nous voyons estre auenu. si nous considérons par quels moyens la vérité de Dieu a esté maintenue iusqu'icy. Mais entre tous ceux qui nous sont mis en auant pour exemple au vieil Testament, ie trouue trois personnages, ausquels il me semble que le Seigneur a voulu représenter ses plus grandes merueilles, assauoir Abraham, Moyse <S; Dauid : en la vie
desquels
desquels si on se iniroit auiourdhu}, on se cognoisiroit mieux qu'on ne fait. Lisant donc ces histoires sainctes aucc vn merueilleux plaisir & singulier profit, il m'est pris vn désir de m'cxcrcer à escrire en vers tels argumens, non seulement pour les mieux considérer »S: retenir, mais aussi pour louer Dieu en toutes sortes à moy possibles. Car ie confesse que de mon naturel i'ay tousiours pris plaisir à la poésie, &. ne m'en puis encores repentir : mais bien ay-ie regret d'auoir employé ce peu de grâce que Dieu m'a donné en cest endroit, en choses desquelles la seule souuenance me tait maintenant rougir. le me suis doncques addonné à telles matières plus sainctes, espérant de continuer cy après : mesmement en la translation des j^scaumes, que i'ay maintenant en main. Que picust à Dieu que tant de bons esprits que ie cognoy en France, en lieu de s"amuser à ces malheureuses inuentions ou imitations de fantasies vaines et deshoiinestes fsi on en veut iuger à la vérité) regargardassent plustust à magnifier la bonté de ce grand i^ieu, duquel ils ont receu tant de grâces, qu'à flatter leurs idoles, c'est à dire, leurs seigneurs ou leurs dames, qu'ils entretiennent en leurs vices par leurs fictions & flatteries. A la vérité il leur seroit mieux séant de chanter vn cantique à Dieu, que de petrar-
quiser
quiser vn Sonnet, (!t faire l'amoureux transi, digne d'auoir vn chapperon à sonnettes : ou de contrefaire ces fureurs poétiques à l'antique, pour distiller la gloire de ce monde & immortaliser cestuy-cy ou ceste-Ia : choses qui font confesser au lecteur, que les autheurs d'icclles n'ont pas seulement monté en leur mont Parnasse, mais sont paruenus iusqu'au cercle de la Lune. Les autres (du nombre desquels i'ay esté à mon iresgrand regret) aiguisent vn Epigrammc trenchant à deux costez, ou piquant par le bout : les autres s'amusent à tout renucrser, plustost qu'à tourner : autres cuidans enrichir nostre langue, Taccoustrent à la Grecque »Sc à la Romaine. Mais quoy ? dira quelcun, i'attendoye vne Tragédie, & tu nous donnes vne Satyre. le confesse que pensant à telles phrenesies, ie me suis moy-mesmes transporté : toutesfois ie n'entens auoir mesdict des bons esprits, mais bien voudroy-ie leur auoir descouuert si au clair l'iniure qu'ils font à Dieu,& le tort qu'ils font à eux-mesmes, qu'il leur print cnuie de me surmonter en la description de tels argumcns, dont ie leur enuoye l'essay : comme ie say qu'il leur sera bien aisé, si le moindre d'eu.x s'y veut emplover. Or pour venir à l'argument que ie traite, il tient de la Tragédie & de la Comédie : ^: pour cela ay-ie
séparé
séparé le prolui^ue, è«: diuisé le luut en pauses, à ia façon des actes des Comédies, sans touicsfois m'y assuietlir. Et pource qu'il lient plus de i"vn que de l'autre, i'ay mieux aimé Tappeller Traf,'eiiic. (^)uant à la manière de procéder, i'ay changé quelques petites circonstances de l'histoire, pour m'approprier au théâtre. Au reste i'ay poursuiuy le principal au plus près du texte que i'ay peu, suyuant les coniecluros qui m'ont semblé les plus conuenables à la matière & aux personnes. El combien que les aiYections soyenl des plus i,'randcs, toutesfois ic n'ay voulu vscr de lermcs ne de manières de parler trop esionf^nées du commun : cncorcs que ie sache telle auoir esté la façon des Grecs <S: des Latins, principalement en leurs Churus (ainsi qu'ils les nomment). Mais tant s'en faut qu'en cela ie les veuille imiter, que tout au contraire ie ne trouue rien plus mal-seant que ces translations tant forcées, & mots tirés de si loing qu'ils ne peuuent iamais arriuer à poinct : tesmoin .Aristophane, qui tant de fois & à bon droit en a repris les Poètes de son temps. Alcsmes i'ay fait vn cantique hors de Chorus, & n'ay vsé de strophes, aniistrophes, epirremes, parecbases, n'y autres tels mots, qui ne seruent que d'espouanter les simples gens : puis que i'vsage de telles choses est aboly, & n'est de soy tant recommendable qu'on se dovue tourmenter à le mettre sus.
Quant a l'orthographie, iay voulu que l'imprimeur suiuist la commune, quelques maigres faniasies qu'on ail mis en auant depuis trois ou quatre ans ença, & conseilleroye volontiers aux plus opiniasires de ceux qui l'ont changée (s'ils estoyent gens qui demandassent conseil à autres qu'à eux mesmes ) puis qu'ils la veulent ranger selon la prononciation, c'est à dire, puis qu'ils veulent faire qu'il y ait quasi autant de manières d'escrire, qu'il y a non seulement de contrées, mais aussi de personnes en France: ils apprennent à prononcer deuant que vouloir apprendre à escrire: car (pour parler & escrire à leur façon) celuy n'est pas digne de bailler les reigles d'escrire nostre langue, qui ne la peut parler. Ce que ie ne dy pour vouloir calomnier tous ceux qui ont mis en auani leurs difficultés en cesie matière, laquelle ie confesse auoir bon besoin d'estre reformée : mais pour ceux qui proposent leurs resuerics comme certaines reigles que tout le monde doit ensuiure. Au surplus, quant au profit qui se peut tirer de ceste singulière histoire, outre ce qui en est traité en inlinis passages de l'Escriture, i'en laisseray faire à celuy qui parlera en l'épilogue : vous priant, quiconques vous soyez, receuoir ce mien petit labeur, d'aussi bon cœur qu'il vous est présenté. De Lausanne, ce premier d'Octobre. M. D. L.
XXIl. CIlAPI'IKi;
de Genèse.
ET après ces choses. Dieu lenta Abraham, «S: luy dit. Abraham, Et il respondil, .Me voic\ . Puis luy dit. Pren maintenant ton fils vnique, lequel tu aimes : Isaac, dy-ie, & t'en va au pays de Moria, <î^ l'olTre là en holocauste sur vne des montaii;nes laquelle te diray. Abraham donc se leuant de matin, embasta son asne, & print deux seruiteurs auec lui, & Isaac son fils : c'<. ayant coupé le bois pour l'holocauste, se Icua, & s'en alla au lieu que Dieu luv auoit dit. Au troisième iour Abraham leuant ses yeux, vit le lieu de loing, & dit à ses seruiteurs, Arrestez-vous icy auec l'asne : mov (S: Tentant cheminerons iusques là : cS. quand aurons adoré,
nous
1 1 nous retournerons à vous. Et Abraham print le bois de l'holocauste, & le mit sur Isaac son fils. Et luy print le feu en sa main & vn glaiue, & s'en allèrent eux deux ensemble. Adonc Isaac dit à Abraham son père. Mon père. Abraham respondit, Me voicy mon lils. Et il dit. Voici le feu & le bois, mais où est l'ajf^neau pour l'holocauste? Et Abraham respondit. Mon fils, Dieu se pouruoira d'agneau pour l'holocauste. Et chemino) en t tous deux ensemble. Et cstans venuz au lieu que Dieu luy auoit dit, il édifia illec vn autel, & ordonna le bois : si lia Isaac son fils, & le mit sur l'autel par dessus le bois : & auançant sa main, empoigna le glaiue pour decoler son fils.
Lors luv cria du ciel l'Ange du Seigneur, disant, Abraham, Abraham :
lequel respondit, Me voicy. Et il luy dit. Tu ne mettras point la main sur
l'enfant.
l'enfant, »S: ne luy feras aucune chose, (^ar maintenant i'ay cognu que lu crains Dieu, veu que tu n'as espargnc ton fils, ton vnique, pour l'amour de moy. Et Abraham leua ses yeux, i<:
regarda : tî^t voicv derrière luy vn mouton retenu en \ n buisson par ses cornes. Adonc Abraham s'en \a & print le mouton, & l'offrit en holocauste en lieu de son lils. Et Abraham appeila le nom de ce lieu-la, Ee Seigneur \erra, dont on dit auiourdhuN de la montagne, Ec Seigneur sera \eu.
Et l'Ange du Seigneur appela Abraham du ciel pour la seconde fois, disant : Vax iuré par mcn -mesme, dit le Seigneur : Pourtant que tu as fait ceste chose. <& que tu n'as point espargné ton tils, ton \ nique, ie te beniray, <& multiplieray ta semence comme les estoilles du ciel, «S: comme le sablon qui est sur le riuage de la mer :
*Se ta
& ta semence possédera la porte de tes ennemis. Et toutes nations de la terre seront bénites en ta semence, pOLirce que tu as (>he\ à ma voix.