LANGE
SATA.X.
PHOLOGVE.
leu vous f^ard'ious. auiani f^ms que ']tv£>'ij menuz,
.i^-o l'elits & grans, bien soyez-vous venus. Longlemps ya,au moins comme il me semble. Qu'icy n'y eut autant de peuple ensemble : Que pleust à Dieu que toutes les sepmaines, Nous peussions voir les églises si pleines.
Or ça messieurs, & vous dames honnestes. le vous supply' d'entendre mes requestes : le vous requier vous taire seulement.
Comment .'' dira quelcune, voirement le ne saurois, ny ne voudrois auec.
Or si faut-il pourtant clorre le bec, Ou vous iSc moy auons peine perdue :
Moy de parler, & vous d'estre venue.
le vous requier tant seulement silence : le vous supply' d'ouyr en patience.
Petits & grans, ie vous diray merueilles : Tant seulement prestez-moy vos aureilles. Ordoncques peuple, escoute vn bien grand cas : Tu penses esire au lieu où tu n'es pas. Plus n'est icy Lausanne, elle est bien loing : Mais toutesfois quand il sera besoing.
Chacun pourra, voire dedans vne heure.
Sans nul danger rctrouuer sa demeure.
Malmenant donc icy est le pavs
Des
Des Philistins. Esics-vous esbahis ?
le dy bien plus, voyez-vous bien ce lieu r C'est la maison d'vn seruileur de Dieu, Dict Abraham, celuy mesme duquel Par viuc foy le nom est immortel.
En cesi endroit vous le verrez tenté.
Et iusqu'au vif attaint cS: tourmenté.
Vous le verrez par foy iusiilîé :
Son fils Isaac quasi sacrifié.
Bref, vous verrez estranges passions, La chair, le monde, i"<; ses atïections Non seulement au vif représentées.
Mais qui plus est, par la foy surmontées.
Et qu'ainsi soit, maint loyal personnage En donnera bien tost bon tesmoit^nage : Bien tost verrez Abraham »Si Sara, Et tost après Isaac sortira.
Ne sont-ils point tesmoins tresueritables ?
Qui veut donc voir choses tant admirables. Nous le prions seulement d'cscouter, Et ce qu'il a d'aureilles nous prester : Estant tout seur qu'il entendra merueilles : Et puis après luy rendrons ses aureilles.
.\ /; K .1 // A St p:irle. sortant de *;i maison.
DKpuis que i'ay mon pays délaissé.
Et de courir çà & là n'ay cessé :
Helas, mon Dieu, est-il encore vn homme Qui ait porté de trauaux telle somme ? Depuis le temps que tu m'as retiré Hors du pays où tu n'es adoré :
Helas, mon Dieu, est-il encore vn homme Qui ait recou de biens si grande somme ?* Voila comment par les calamitez, Tu fais cognoistre aux hommes les bontez : Et tout ainsi que tu fis tout de rien. Ainsi fais-tu sortir du mal le bien :
Ne pouuant l'homme à l'heure d'vn L;rand heur Assez au clair cognoislre ta grandeur.
Las, i'ay vescu septante & cinq années, Suyuant le cours de tes prédestinées.
Qui ont voulu que prinse ma naissance D'vne maison riche par suftisance.
Mais quel bie.n peut l'homme de bien auoir, S'il est contraincl, contrainct (dy-ie) de voir, En lieu de loy, qui terre & cieux as taicts, Craindre »Sc feruir mille dieu.x contrefaicts r* Or donc sortir tu me fis de ces lieux. Laisser mes biens, mes parens & leurs dieux, Incontinent que ieu ouy ta voix.
Mesmes tu sais que point ie ne sauois En quel endroit tu me voulois conduire : Mais qui te suit, mon Dieu, il peut bien dire
Qu'il
(^)u'i! va loul droit : <S: tenant cestc voye. Craindre ne doit que iamais se touruoye. Siira sortant d'vnc mc^mc maison.
Apres auoir pensé & repensé Combien i'ay eu de biens le temps passé. De tov, mon Dieu, qui tousiours as voulu Garder mon cœur »S: mon corps impollu : Puis m'as donné, ensuyuant ta promesse, Cest heureux nom de merc en ma vieillesse : En mon esprit suis tellement rauic, Que ic ne puis, comme i'ay bonne enuie, A toy, mon Dieu, ("aire reco^noissancc Du moindre bien dont i'aye iouyssance. Si veux-ie au moins, puis qu'à l'escart ie suis. Te mercier. Seigneur, comme ic puis.
Mais n'est-ce pas mon seigneur que ic voy f Si le pensoy'-ie estre plus loing de moy. Abraham.
Sara, Sara, ce bon vouloir ie loue :
Et n'as rien dit, que tresbien ie n'aduouc. Approche-toy, & tous deux en ce lieu Recognoissons les grans bienfaits de Dieu. Commune en est à deux la iouyssance, Commune en soit à deux la cognoissance.
Sara.
Ha monseigneur, que fauroy'-ie mieux faire, Que d'essayer tousiours à vous complaire ? Pour cela suis-ie en ce monde ordonnée. Et puis comment sauroit-on sa iournée
Mieux employer, qu'à chanter i"excellence De ce grand Dieu, dont la magnificence Et haut <Si bas se présente à nos yeux ?
Abraham.
L'homme pour vray ne sauroit faire mieux. Que de chanter du Seigneur l'excellence: Car il ne peut, pour toute recompense Des biens qu'il a par luy iournellement, Rien luy payer qu'honneur tant seulement. Cantique d'.\braliam & de Sara.
Or SUS donc commençons Et le los annonçons Du grand Dieu souuerain.
Tout ce qu'eusmes iamais, Et aurons désormais, .\e vient que de sa main.
C'est luy qui des hauts cieux Le grand tour spacieux Entretient de là haut.
Dont le cours asseuré Est si bien mesuré, Que iamais ne défaut.
Il fait l'esté bruslanl :
Et fait l'hyuer tremblant :
Terre et mer il conduit, La pluye & le beau temps :
L'automne & le prin-temps, Et le iour & la nuict.
Las, Seigneur, qu'esiions-nous,
Que
^ue nous as entre tous <^hoisiz & et retenus ?
Ht contre les meschans, Par villes »Sc par champs.
Si long temps maintenus r"
Tiré nous as des lieux Tous remplis de taux dieux, Vsant de tes bontez :
Ht de mille dan,qcrs Parmy les esirangcrs Tousiours nous as iettez.
I£n nostre j,'rand besoin Egypte a eu le soin De nous entretenir :
Puis contrainct a esté F^haraon despité De nous laisser venir.
Quatre Rois turieux, Desia victorieux, Auons mis à l'enuers.
Du sang de ces meschans Nous auons veu les champs Tous rouges & couuers.
De Dieu ce bien nous vient :
Car de nous luy souuient.
Comme de ses amis. Luy donc nous donnera.
Lors que temps en sera.
Tout ce qu'il a promis.
A nous & nos enfans
En honneur iriomphans Cesic terre appartient :
Dieu nous l'a dit ainsi.
I£t le croyons aussi :
Car sa promesse il tient.
Tremblez doncques. poruers, Qui par tout l'vniuers Estes si dru semez:
El qui vous estes faits .Mille dicu.\ contrefaits Qu'en vain vous reclamc/c.
Et toy Seigneur vray Dieu.
Sors vn iour de ton lieu.
Que nous soyons vengez De tous tes ennemis :
Et qu'à néant soyent mis Les dieux qu'ils ont forgez.
Abraham.
Or SUS, Sara, le grand Dieu nous benic : A celle fin que durant ceste vie, Pour tant de biens que luy seul nous ottroye, A le seruir chacun de nous s'employe.
Retirons-nous, & sur tout prenons garde A nostre fils, que trop ne se hazarde. Par fréquenter tant de malheureux hommes, Parmy lesquels vous voyez que nous sommes. Vn vaisseau neuf tient l'odeur longuement Dont abbrôuué il est premièrement.
Quoy qu'vn enfant soit de bonne nature, Il est perdu sans bonne nourriture.
Les biens qu'il amassa.
Lors pour signifiance De la saincte alliance Du Seigneur & de nous, Autant petits que grans Jusqu'aux petits enfans (Circoncis tusmes tous.
Isaac.
.Mes amis, Dieu se monstre à ndus Si bon. si gracieux, si dou.\.
Que iamais ic ne luy demande Chose tant soit petite ou grande, Que ie ne me \oye accorde Trop plus que ic n*ay demandé.
Lauois, comme sauez, vouloir De vous suyure, afin d'aller voir:
Mais voicy mon père qui vient.
Abraham sortant auec Sara.
.\L'iis tant y a qu'il appartient, Quand Dieu nous enioint vnc chose.
Que nous ayons la bouche close, Sans estriuer aucunement Contre son sainct commandement :
S'il commande, il faut obéir.
Sa va.
k- vous pri' ne vous esbahir Si le cas bien fascheux ie trouuc.
Abraham.
.Au besoin le bon coeur s'esprouue.
Sara.
11 esi vray : mais en premier lieu.
Sachez donc le vouloir de Dieu.
Nous auons cest enfani seulet, Qui est encore tout foiblei: Auquel gist toute l'asseurance De nostre si grande espérance.
Abraham.
Mais en Dieu.
Sara.
Mais laissez-moy dire.
Abraham.
Dieu se peut-il iamais desdire ?
Partant asseurée soyez Que Dieu le garde: & me croyez.
Sara.
Mais Dieu veut-il qu'on le hazarde ?
Abraham.
Hazardé n'est point que Dieu garde.
Sara.
le me doutte de quelque cas.
.\braham.
Quant à moy ie n'en doutte pas.
Sara.
C'est quelque entreprise secrette.
Abraham.
Mais telle qu'elle est, Dieu l'a faicte.
Sara.
Au moins si vous sauiez où c'est.
Abraham.
Atraluiin. Bien tost le sauray, si Dieu plaisi.
Sara.
Il n'ira iamais iusqucs là.
Abraham.
Dieu pouruoira à toui cela.
Sarj.
Mais les chemins sont dangereux.
Abraham.
Qui meurt suyuant Dieu, est heureux.
Sa ra .
S'il meurt, nous voila demeurez.
.\braliam.
Les morts de Dieu sont asseurez.
Sara.
Mieux vaut sacritier ic\-.
Abraham.
-Mais Dieu ne le veut pas ainsi.
Sara.
Or sus, puis que faire le faut, le prie au grand Seigneur d'enhaui.
Monseigneur, que sa saincte grâce Tousiours compagnie vous face.
Adieu mon fils.
Isaac.
Adieu ma mère, Sara.
Suyuez bien tousiours vostre père.
Mon amy, & seruez bien Dieu, Afin que bien tost en ce lieu
Puissiez en santé rcucnir.
Voila, ic ne me puis tenir.
Isaac. que ic ne vous baise.
Isaac.
Ma mère, qu"il ne vous desplaise, le vous vcu.x faire vne rcqueste.
Sara.
I3iles, mon amy, ie suis preste A l'accorder.
Isaac.
le vous supplye D'osier ccsle mclancholie.
Mais, s'il vous plaist, ne ploure/ point, le reuiendray en meilleur poinct :
le vous pri' de ne vous faschcr.
Abraham.
linfans, il vous faudra marcher Pour le moins si.\ bonnes iournées :
\'oila vos charités ordonnées.
Kt tout ce qui fait de besoin.
Troupe.
Sire, laissez-nous en le soin.
'J'ant seulement commandez-nous.
Abraham.
Or sus, Dieu soit auccques vous:
Ce grand Dieu qui par sa bonté lusques icy nous a esté Tant propice & tant secourable.
Soit à vous & moy fauorable.
Quov qu'il y ail, monstrez-vous sage:
l'espère
l'cspere que nostre voyage Heureusement se parfera.
Sara.
Las, ie ne say quand ce sera Que reuoir ie vous pourray tous.
Le Seigneur soit auecques vous.
Isaac.
Adieu ma mcre.
Abraham.
Adieu.
Troupe.
Adieu.
Abraham.
Or sus, départons de ce lieu.
Satan.
Mais n'est-ce pas pour enrager ?
Moy qui fais vn chacun ranger, Qui say tirer le monde à moy, Ne faisant signe que du doy :
Moy qui renuerse & trouble tout, Ne puis pourtant venir à bout De ce faux vieillard obstiné.
Quelque assaut qu'on luy ait donné.
Le voila party de ce lieu.
Et tout prest d'obéir à Dieu, Quoy que le cas soit fort estrange.
Mais au fort, soit que son coeur change. Ou qu'il sacrifie en effect, Ce que ie preiens sera faict.
S'il sacrifie, Isaac mourra,
l£t mon cœur deliuré sera De la frayeur qu'en sa personne La promesse de Dieu me donne.
S'il change de cœur, ie puis dire Que i'ay loui ce que ie désire :
Et voila le poinct où ie tasche.
Car si vne fois il se fasche D'obéir au Dieu tout-puissant, Le voila désobéissant, Banny de Dieu & de sa grâce.
Voila le poinct que ie pourchasse.
Sus donc, mon froc, courons après Pour le combaire de plus près.
PAVSE.
Abraham.
Enfans, voicy arriué le tiers iour, Que nous marchons sans auoir fait seiour Que bien petit: reposer il vous faut:
Car quant à moy, ie veux monter plus haut, Auec Isaac, iusqu'en vn certain lieu, Qui m'a esté enseigné de mon Dieu.
Là ie feray sacrifice & prière.
Comme il requiert: demourez donc derrière, Et vous gardez de marcher plus auant.
Mais vous, mon fils Isaac, passez deuant, Car le Seigneur requiert vostre présence.
Troupe.
Puis que telle est, Sire, vostre défense. Nous demourrons.
Abraham.
Abraham.
Baillez-luy ce fardeau.
Et ie prendray le feu & le cousteau.
Bien tost serons de retour, si Dieu plaist. iMais cependant sauez-vous bien que c'est ? Priez bien Dieu, & pour nous & pour vous. Helas i'en ay
Troupe.
Ainsi le ferons-nous.
Abraham.
Autant besoin qu'eut onc poure personne. Adieu vous dy.
Troupe.
Adieu.
Demie troupe.
Mais ie m'estonne Tresgrandement.
Demie troupe.
Et moy aussi.
Demie troupe.
Et moy.
Comment ? de voir en tel esmoy Cil qui si bien a résisté A tant de maux qu'il a porté !
Demie troupe.
De dire qu'il craigne la guerre.
Estant en ceste estrange terre, Il n'y auroit point de raison :
Car nous sauons qu'vne saison Abimelech, qui est seigneur
Du pays, luy (il cest honneur
De le visiter, & prier
Qu'à luy se daignast allier.
De sorte qu'en solennité
L'accord de paix fut arresté.
Au surplus, quant à son mesnage,
Q)ue peut-il auoir dauantage ?
Demie troupe.
il vit en paix & en repos.
11 est vieil, mais il est dispos.
Demie troupe.
il n'a qu"vn fils, mais Dieu sait quel : Au monde il n'en est point de tel.
.Son bestail tellement foisonne.
Qu'il semble à voir que Dieu luy donne Encore plus qu'il ne souhaitte.
Demie troupe.
11 n'y a chose tant parfaicte.
Qu'il n'y ait tousiours à redire.
le prie à Dieu qu'il le retire Bien tost de la peine où il est.
Demie troupe.
Ainsi le face, s'il luy plaist.
Demie troupe.
Quoy qu'il y ait, ie présuppose Que ce soit quelque grande chose.
Cantique de la Troupe.
Quoy que soit cest vniuers Tant spacieux & diuers,
Il n'y
Il n'y a rien lani soii ferme, Rien n'y a qui n'ait son terme.
Dieu tout puissant qui tout Ljarde, Rien icy bas ne regarde.
Qui tousiours dure de mcsme, S'il ne regarde soy-mesme.
Le grand soleil reluisant.
Va son flambeau conduisant Autant comme le iour dure :
Fuis reuient la nuict obscure, Couurant de ses noires ailes Choses & laides & belles.
Que dirons-nous de la lune.
Qui iamais ne l'ut tout vne .'' Ores apparoist cornue, Puis demie, puis bossue, Puis esciaire toute ronde Les ténèbres de ce monde.
Les grans astres llamboyans, Cà & là vont tournoyans, Peignans leur diuers visage Et de beau temps & d'orage.
Si deux iours on met ensemble, L'vn à l'autre ne ressemble:
L'vn passe légèrement.
L'autre dure longuement.
L'vn est sur nous enuieu.x De la lumière des cieux.
L'vn auec sa couleur bleue Nous veut esblouir la veue:
L'vn veut le monde bruslcr.
L'autre essaye à le geler.
Ores la terre lleuric Estend sa tapisserie : Ores d'vn vent la froidure Change en blancheur sa verdure.
L'onde en son humide corps S'enfle par dessus les bords.
Pillant par tout à outrance Du laboureur l'espérance:
Puis en sa riue première Sera bien tost prisonnière.
Parquoy celuy qui se fonde En rien qui soit en ce monde, Soit en haut ou soit en bas, le dy que sage n'est pas.
Qu'est-ce donqucs de celuy Qui des hommes fait appuy ?
Parmy tous les animaux Suiets à dix mille maux.
Le soleil qui fait son tour, Du monde tout à l'entour.
Ne vit onc, pour dire en somme, Chose si foible que l'homme.
Car tous les plus vertueux Par les Ilots impétueux Sont tellement combatus.
Qu'on en voit maints abatus.
O combien est fol qui cuide De fascherie cstrc \ uide
Tant
Tant qu'icy bas il sera !
Mais cil qui désirera D'esire asseure, il luy faui Son cœur appuyer plus haut :
Dont il aura bon exemple, Si nostre maistre il contemple.
Demie troupe.
Or le mieux que puissions faire,
le croy que c'est de se retraire
En quelque coin plus à l'escart :
Afin que chacun de sa part,
Prie le Seigneur qu'il luy plaise
Le ramener mieux à son aise.
Allons.
Demie troupe.
le vay tant que ic puis.
PAVSE.
Isaac.
Mon père.
Abraham.
Helas, las, quel père ie suis !
Isaac.
Voila du bois, du feu, tS: vn Cousteau, Mais ie ne voy ne mouton ny agneau.
Que vous puissiez sacrifier icy.
Abraham.
Isaac mon fils. Dieu en aura soucy :
Attendez-moy, mon amy, en ce lieu, Car il me faut vn petit prier Dieu.
Isaac.
El bien, mon père, allez : mais ie vous prie.
Me direz-vous quelle est la l'ascherie.
Dont ie vous voy tourmenté iusqu'au bout ?
.\braliam.
A mon retour, mon fils, vous saurez tout : Mais cependant prier vous faut aussi.
Isaac.
C'est bien raison : ie le feray ainsi, Et quant & quant le cas appresteray.
En premier lieu ce bois i'entasserav :
Premièrement ce baston sera là.
Puis cestuy-cy, puis après cestuy-la.
Voila le cas : mon père aura le soin, Quant au surplus qui nous tait de besoin. Prier m'en vay, ô Dieu, ta saincte face : C'est bien raison, ô Dieu, que ie le face. Sara.
Plus on vil, plus on voit, helas,
Que c'est que de viure cy bas !
Soit en mari, soit en lignée,
11 n'y eut oncques femme née
Autant heureuse que ie suis.
Mais i'ay tant endure d'ennuis
Ces trois derniers iours seulement,
Que ie ne say pas bonnement
Lequel est le plus grand des deux :
Ou le bien que i'ay receu d'eux.
Ou le mal que i'ay enduré
En trois iours qu'ils ont demeuré.
Ne
Ne nuict ne iour ie ne repose,
Et si ne pense à autre chose
Qu'à mon seigneur & à mon lîls.
A vray dire, assez mal ie fis
De les laisser aller ainsi.
Ou de n'y estre allée aussi.
De six iours sont passez les trois :
Que trois, mon Dieu ! iS: toutesfois
Trois autres attendre il me faut.
Helas, mon Dieu, qui vois d'enhaut
Et le dehors & le dedans,
Vueilles accourcir ces trois ans :
Car à moy ils ne sont point iours.
Fussent-ils trente fois plus cours.
Mon Dieu, tes promesses m'asseurent :
Mais si plus long temps ils demeurent,
l'ay besoin de force nouuelle,
Pour souffrir vne peine telle.
.Mon Dieu, permets qu'en toute ioye
Bien tost mon seigneur ie reuoye,
Et mon Isaac que m'as donné,
l'accolle en santé retourné.
Abraham.
O Dieu, ô Dieu, tu vois mon cœur ouucrt. Ce que ie pense, ô Dieu, t'est descouuert : Qu'est-il besoin que mon mal ie te die ? Tu vois, helas, tu vois ma maladie.
Tu peux tout seul gairison m'enuoyer.
S'il te piaisoit seulement m'ottroycr Vn tout seul poinct que demander ie n'ose.
Satan.
Si faul-il bien chanter quelque autre chose. Abraham.
Comment? comment? se pourroit-ilbien faire,
Que Dieu dist l'vn, & puis fist du contraire?
Est-il trompeur ? si est-ce qu'il a mis
En vray effect ce qu'il m'auoit promis.
Pourroil-il bien maintenant se desdirc ?
Si faut-il bien ainsi conclurre & dire.
S'il veut rauoir le tils qu'il m'a donné.
Que dy-ie ? ô Dieu, puis que l'as ordonné,
le le feray : las, est-il raisonnable
Que moy qui suis pécheur tant misérable,
\'ienne à iuger les secrets iui^emens
De tes parfaits & tressaincts mandemcns ?
Satan.
Mon cas va mal : mon froc, trouucr nous faut Autre moyen de luv donner assaut.
.\braham.
Mais il peut estre aussi que l'imagine Ce qui n'est point: car tant plus l'examine Ce cas icy, plus ie le trouue estrange. C'est quelque songe, ou bien quelque fau.x ange Qui m'a planté cecy en la ceruclle :
Dieu ne veut point d'olfrande si cruelle : Maudit-il pas Caïn n'ayant occis Qu'.Abcl son frère ? & i'occiray mon fils ! Satan.
lamais, iamais.
Abraham .
Abraham.
Ha, qu'ay-ic cuidé dire ?
Pardonne-moy, mon Dieu, c^: me relire Du mauuais pas où mon péché me meinc.
Deliure moy, Seigneur, de cesie peine.
Tuer le veux moy-mesme de ma main.
Puis qu'il te plaist, ô Dieu, il est certain Que c'est raison : parquoy le le feray.
Satan.
Mais si ie puis, ie l'en engarderay.
.\braliam.
Mais le taisant, ie feroy' Dieu menteur : Car il m'a dit qu'il me feroit cesl heur Que de mon fils Isaac il sortiroit Vn peuple grand qui la terre cmpliroit. Isaac tué, l'alliance est dcsfaicle. Las est-ce en vain, Seigneur, que tu Tas taicte ? Las est-ce en vain, Seigneur, que tant de fois Tu m'as promis qu'en Isaac me ferois Ce que ia.mais à autre ne promis ?
Las pourroit-il à néant estre mis Ce dont tu m'as tant de fois asseuré .'' Las est-ce en vain qu'en toy i'ay espéré ? O vaine attente, ô vain espoir de l'homme. C'est tout cela que ie puis dire en somme, I'ay prié Dieu qu'il me donnast lignée, Pensant, helas, s'clle m'estoit donnée.
Que l'en aurois vn merueilleux plaisir : Et ie n'en ay que mal & desplaisir.
De deux enfans, l'vn i'av chassé moy-mesme :
De l'autre il faut, û douleur irescxireme ! Que ie sois dit le père A le bourreau ! Bourreau, helas ! helas, ouy, bourreau ! Mais n'es-iu pas celuy Dieu proprement.
Qui m'escoutas ainsi patiemment, Voire, Seigneur, au plus tort de ton ire, Quand lu partis pour Sodome destruire ? iMaintenantdonc veux-tu, mon Dieu, mon Roy, Me repousser quand ie prie pour moy ?
Engendré l'ay, & faut que le defface.
O Dieu, ô Dieu, au moins fay-moy la grâce
Satan.
Grâce ! ce mot n'est point en mon papier.
Abraham.
Q'vn autre soit de mon (ils le meurtrier. Helas, Seigneur, faut-il que ceste main Vienne à donner ce coup tant inhumain ? Las que feray-ie à la mère dolente.
Si elle entend ceste mort violente .'' Si ie l'allègue, helas, qui me croira ? S'on ne le croit, las, quel bruit en courra ? Seray-ie pas d'vn chacun reietié Comme vn patron d'extrcme cruauté ?
Et toy, Seigneur, qui te voudra prier ? Qui se voudra iamais en toy lier ?
Las pourra bien ceste blanche vieillesse Porter le fais d'vne telle tristesse ?
Ay-ie passé parmy tant de dangers, Tant trauersé de pays estrangers, Soufîert la faim, la soif, le chaud, le froid.
Et
Et deuant loy lousiours cheminé droict : Ay-ie vescu, vescu si longueinciu, Pour me mourir si malheureusement ?
Fendez mon cœur, fendez, fendez, iendez. Et pour mourir plus long temps n'attendez : Plustost on meurt, tant moins la mort
[est greue.
Satan.
Le voila bas, si Dieu ne le releue.
Abraham.
Que dy-ie ? où suis-ic ? ô Dieu mon créateur, Ne suis-ie pas ton loyal seruiteur ?
Ne m'as-tu pas de mon pays tiré ?
Ne m'as-tu pas tant de fois asseuré, Que ceste terre aux miens estoit donnée ? Ne m'as-tu pas donné ceste lignée, En m'asseurant que d'Isaac soriiroit Vn peuple tien qui la terre empliroit r* Si donc tu veux mon Isaac emprunter.
Que me faut-il contre loy disputer ?
Il est à toy : mais de loy ie l'ay pris. Et pourautani quand tu l'auras repris.
Resusciter plustost tu le feras, Que ne m'aduinst ce que promis tu m'as. Mais ô Seigneur, tu sais qu'homme ie suis. Exécuter rien de bon ie ne puis, Non pas penser : mais ta force inuincible Fait qu'au croyant il n'est rien impossible. Arrière chair, arrière affections. Retirez-vous, humaines passions,
Rien ne m'esibon, rien ne m'est raisonnable, Que ce qui est au Seigneur agréable.
Satan.
Et bien, & bien, Isaac donc mourra, El nous verrons après que ce sera.
O faux vieillard, tant me donnes de peine !
Abraham.
Voila mon fils Isaac qui se pourmeine.
O poure enfant, ô nous poures humains, Cachans souuent la mort dedans nos seins, Alors que plus en pensons estrc loing ! Et pourautant il est tresgrand besoing De viure ainsi que mourir on désire.
Or ça mon tils : hclas que veux-ie dire ! Isaac.
l^laist-il mon perc ?
Abraham.
Helas ce mot me tue.
Mais si faut-il pourtant que m'esuertue. Isaac mon fils : helas, le cœur me tremble. Isaac.
Vous auez peur, mon père, ce me semble.
Abraham.
Ha mon amy, ie tremble voirement.
Helas mon Dieu !
Isaac.
Diies-moy hardiment Que vous auez, mon père, s'il vous plaist. Abraham. Ha mon amy, si vous sauiez que c'est,
Miséricorde
Miséricorde, ù Dieu, miséricorde !
Mon fils, mon fils, voyez-vous ceste corde. Ce bois, ce feu, & ce cousteau icy ?
Isaac, Isaac, c'est pour vous toui cecy.
Satan.
Ennemy suis de Dieu & de nature, iMais pour certain ceste chose est si dure. Qu'en regardant ceste vnique amitié, Bien peu s'en faut que n'en aye pitié.
Abraham.
Helas Isaac !
Isaac.
Helas père tresdoux, le vous supply, mon pcre, à deux genoux Auoir au moins pitié de ma ieunesse.
Abraham.
O seul appuy de ma foibic vieillesse ! Las mon amy, mon amy ie voudrois Mourir pour vous cent millions de fois : Mais le Seigneur ne le veut pas ainsi.
Isaac.
.Mon père, helas, ie vous crie mercy.
Helas, helas, ie n'ay ne bras ne langue Pour me défendre, ou faire ma harangue ! .Mais, mais voyez, ô mon père, mes larmes, .A.uoir ne puis ny ne veux autres armes Encontre vous : ie suis Isaac, mon père : le suis Isaac, le seul fils de ma mère : le suis Isaac, qui tien de vous la vie : Souffrirez-vous qu'elle me soit rauie ?
Et louiesfois si vous faites cela Pour obéir au Seigneur, me voila, Me voila prest, mon pcre, & à genoux.
Pour souffrir tout, & de Dieu & de vous. Mais qu'ay-ie fait, qu'ay-ie fait pour mourir ? He Dieu, he Dieu, veuille me secourir.
Abralum.
Helas mon fils Isaac, Dieu te commande Qu'en cest endroit tu luy scrues d'olfrande. Laissant à moy, à moy ton poure père, Las quel ennuy !
Isaac.
Helas ma poure mère.
Combien de morts ma mort vous donnera ! Mais dites-moy aumoins qui m'occira ?
Abraham.
Qui t'occira, mon fils .'' mon Dieu, mon Dieu, Otlroye-moy de mourir en ce lieu !
Isaac.
Mon père.
Abraham.
Helas, ce mot ne m'appartient.
Helas Isaac, si est-ce qu'il conuient Seruir à Dieu,
Jsaac.
Mon père, me voila.
Satan.
Mais ie vous pri', qui eust pense cela ?
haac.
Or donc mon père, il faut, comme ie voy,
Il faut
Il faut mourir. Las mon Dieu, aide-moy ! Mon Dieu, mon Dieu, renforce-moy le cœur ! Rend-moy, mon Dieu, sur moymesme
[vainqueur.
Liez, frappez, brusiez, ie suis tout prest D'endurer tout, mon Dieu, puis qu'il te plaist, Abraham.
A, a, a, a, & qu'est-ce, & qu'est ceci ? Miséricorde, ô Dieu, par ta mercy.
Isaac.
Seigneur, tu m'as & créé & forgé.
Tu m'as, Seigneur, sur la terre logé.
Tu m'as donné ta saincte cognoissance, .Mais ie ne t'ay porté obéissance Telle, Seigneur, que porter ie deuois : Ce que te prie, helas, à haute voix, Me pardonner. Et à vous, mon seigneur, Si ie n'ay tait tousiours autant d'honneur Que meritoit vostre douceur tant grande, Treshumblement pardon vous en demande.
Quant à ma mère, helas, elle est absente. Veuille, mon Dieu, par ta faueur présente La préserver & garder tellement.
Qu'elle ne soit troublée aucunement.
Icy est bandé Isaac.
Las ie m'en vay en vne nuict profonde. Adieu vous dy la clarté de ce monde.
Mais ie suis seur que de Dieu la promesse Me donnera trop mieux que ie ne laisse, le suis tout prest, mon père, me voila.
Satan.
lamais, iamais enfant mieux ne parla, le suis confus, & faut que ie m'enfvue.
Abraliam.
Las mon amy, auant la départie, Et que ma main ce coup inhumain face.
Permis me soit de te baiser en face.
Isaac mon fils, le bras qui t'occira Encore vn coup au moins t'accolera.
Isaac.
Las, grand mcrcy.
Abraham.
O ciel, qui es Fouurage De ce grand Dieu, cV qui m'es tesmoignage TressufOsant de la grande lignée Que le vray Dieu par Isaac m'a donnée : Et toy la terre à moy cinq fois promise, Soyez tesmoins que ma main n'est point mise Sus cest enfant par haine ou par vengeance, Mais pour porter entière obéissance A ce grand Dieu, facteur de l'vniuers, Sauucur des bons & luge des peruers.
Soyez tesmoins qu'Abraham le fidèle, Par la bonté de Dieu, a la foy telle, Que nonobstant toute raison humaine, lamais de Dieu la parolle n'est vaine.
Or est-il temps, ma main, que t'esuertues, Et qu'en frappant mon seul fils, tu me tues. Icy le cousieau luy tombe des mains.
Isaac.
Isaac.
Qu'est-ce que i'oy, mon perc ? hclas mon pcrc !
Abraham.
Isaac.
Las ie vous obtempère.
Suis-ic pas bien ?
.\braliam.
Fut-il iamais pitié, Fut-il iamais vnc telle amitié r* Fut-il iamais pitié ? a, a, ie meurs, le meurs, mon fils.
Isaac.
Ostez toutes ces peurs, Ievoussupply',m'empeschercz-vousdoncques D'aller à Dieu ?
.\brahatn.
Helas, las qui vit onques En petit corps vn esprit autant fort :* Hclas mon fils, pardonnc-moy ta mort.
Icy le cuidc frapper.
L'Ange.
.\braham, Abraham.
Abraham.
Mon Dieu.
L Ange.
Remets ton Cousteau en son lieu :
Garde bien de ta main estendre Dessus l'enfant, ne d'entreprendre De l'outrager aucunement.
Or peux-ie voir tout clairement Quel amour lu as au Seigneur, Puis que luy portes cest honneur De vouloir, pour le contenter.
Ton fils à la mort présenter.
Abraham.
O Dieu !
Isaac.
O Dieu !
Abraluiin.
Seigneur, voila que c'est De t'obeir. Voicy mon cas tout presi : Prendre le veux.
Icy prend le mouton.
L'Ange.
Abraham.
Abraham.
Me voicy, Seigneur, Seigneur.
L'.Angc.
Le Seigneur dit ainsi :
le te promets par ma grand' maiesté, Par la vertu de ma diuinité, Puis que tu as voulu faire cela.
Puis que tu m'as obey iusqucs là, De n'espargncr de ton seul fils la vie : Maugré Satan & toute son enuie, Bénir te veux auec toute ta race.
Vois-tu du ciel la reluisante face ?
\'ois-tu les grains de l'arène au riuage ?
Croistrc
Croistre feray tellement ton lignage, Qu'il n'y a point tant d'estoiles aux cieux, Tant de sablon par les bords spacieux De rOcean qui la terre enuironne.
Qu'il descendra d'enfans de ta personne, ils donneront quiconques les haira, Et par celuy qui de toy sortira, Sur toutes gens & toutes nations le desploiray mes bénédictions Ht grans thresors de diuine puissance, Puis que tu m'as porté obéissance.
EPILOGVE.
OK voyc/i-vous de foy la grand'puissance. Et le loyer de vraye obéissance.
Parquoy, messieurs, & mes dames aussi, le vous supply', quand sortirez d'icy, Que de vos cœurs ne sorte la mémoire De ceste digne & véritable histoire.
Ce ne sont point des farces mensongères, Ce ne sont point quelques fables légères: Mais c'est vn faict, vn faict tresueritable, D'vn serf de Dieu, de Dieu iresredouiable. [ses, Parquoy seigneurs, dames, maistres, maistres- Poures, puissans, ioyeux, pleins de destresses, Grans & petits, en ce tant bel exemple Chacun de vous se mire & se contemple. Tels sont pour vray les miroirs où l'on voit Le beau, le laid, le bossu & le droit. Car qui de Dieu taschc accomplir sans fcinic, Comme Abraham, la parole iressaincie.
Qui nonobstant toutes raisons contraires, Hcmet en Dieu & soy & ses aiïaires, Il en aura pour certain vne issue Meilleure encor' qu'il ne l'aura conceue. Vienent les vents, vienent icmpestcs fortes, \'ienent tormens, & morts de toutes sortes, Tournent les cieux, toute la terre tremble, Tout l'vniuers renuersc tout ensemble, Le cœur iidele est fondé tellement,
Que
Que renuerser ne peut aucunement :
Mais au rebours, tout homme qui s"arreste Au iugement & conseil de sa teste :
L'homme qui croit tout ce qu'il imagine. Il est certain que tant plus il chemine, Du vray chemin tant plus est escarté, Vn petit vent l'a soudain emporté:
Et qui plus est, sa nature peruerse En peu de temps soymesme se renuerse.
Or toy grand Dieu, qui nous as fait cognois- Les grans abus esquels nous voyons estre [ire Le poure monde, helas, tant peruerty, Fay qu'vn chacun de nous soit aduerty En son endroit, de tourner en vsage La viue foy de ce sainct personnage.
Voila, messieurs, l'heureuse recompense Que Dieu vous doint pour vostre bon silence.
Bëze, Théodore de Abraham sacrifiant