LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES
surtout, el les premiers jardiniers de l'Europe. Ces braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir. Lu seule idée du départ, des voyages lointains, c'était un effroi, un supplice.
L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la révocation, d'où la terreur des mères. Leur vie était tremblante, leur cœur toujours serré. En décembre 1685 parut redit terrible pour enlever les enfants de cinq ans. Chaque maison devient le théâtre d'une lutte acharnée entre la faiblesse héroïque et la force brutale.
Madame de Main tenon, qui savait tout, se résigne en disant. € Dieu se sert de tous les moyens. »
Nos anciens hôpitaux ne différaient en rien des maisons de correction. Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, était envisagé toujours comme un pécheur frappé de Dieu, qui d'abord devait expier. 11 subissait de cruels traitements.
Une charité si terrible épouvantait. Les noms si doux A* Hôtel-Dieu j de Charité, de Pitié, de Bon-Pasteur, etc., ne rassuraient personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y être traînés.
Qu'était-ce des prisons? L'air vicié en était le plus cruel supplice. Les rats, les serpents même, des insectes hideux y pullulaient dans les ténèbres! Plusieurs cachots étaient des puits où l'eau montait un certain temps ; d'autres une voirie où pleuvaient les charognes, où des corruptions de toutes sortes, des entrailles de bêtes pourrissaient sous riîomrae vivant.
Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les hôpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'être le plus cruel. On y envoya des gens de partout. Quand les dragons étaient à bout, et que les jésuites euxmêmes n'avançaient pas, ils disaient : « Cet homme à Va-
lence! » De la Toumelle de Paris, la chaîne partait pour Marseille. Qu'on se figure une énorme voûte circalaire, comme notre Halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Telle était la Tournelle, dépôt des galériens. Là, ils étaient scellés par le cou à des poutres énormes sans pouvoir ni s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gémissements, répondaient des averses effroyables de nerfs de bœuf, données au hasard des ténèbres.
AnÈreu «onllraiices sur les galères du roi. — H n*y
eut jamais machines si grossières. Point d'entre-pont. La c.ile était un petit trou où l'on mettait les vivres et où Ton jetait les malades. Tout le monde couchait sur le pont. Courant près des bancs des rameurs, le comité criant, jurant, hurlant avec la fureur provençale, promenait sur cette file de dos nus l'horrible sifflement du nerf de bœuf, qui tantôt frappait une ampoule, tantôt se relevait sanglant. Tout s'y faisait ry thmiquement au concert parfait de la rame. L'exemple que la petite Genève donna alors est le plus grand, je crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternité humaine. Cette ville de seize mille âmes, pendant près de dix ans, reçut, logea, nourrit, quatre mille fugitifs. Mais de toute l'Europe, la plus excellente hospitalité fut celle de la Hollande. Elle fut Varche dans ce déluge.
Iitgae d'Aagsbourg^ (1686). — Esqpvlslon des jprstai-
tants. — GonaseaMons. — Tandis que la France persécute, les puissances signent à petit bruit une alliance défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible, éventuelle. Le triste empereur Léopold, qui, sans les Polonais, n'eût repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique. A la nouvelle de la ligue d'Angsbourg (9 juillet 1686), quoiqu'on lui remontre humblement qu'elle est purement défensive, Louis XIV fait sur le Rhin un acte agressif. C'est un fort qu'il bâtit sur
RÉVOLUTION D'ANGLETRRRE. 37i
la riye allemande, en face d'Huningue, et près de Bàle. Défi à la Suisse, défi à l'Empire. Tête de pont pour passer quand on voudra.
Le seul obstacle, c'était cette affaire intérieure de la ré- Yocation que Ton disait finie et qui traînait. Elle était cepend Dt menée avec vigueur. Mais Ton émigrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes les frontières. Les rebelles échappaient, tout au moins par la mort ; ils attendaient l'agonie pour se rétracter, se dire protestants. On commença à réfléchir que l'on était bien fou de retenir les huguenots et d'empêcher l'émigration, qu'il était plus avantageux de lâcher les personnes et de garder les biens.
Ce fut une grande scène et bien touchante, de voir ces pauvres gens, dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, défiler des prisons, puis menés militairement, et souvent avec des voleurs.
Dur et cruel exil ! Laisser tout, partir ruiné I Voilà ce que la clémence du roi accorde aux protestants. Tous n'en pouvaient profiter. La plupart étaient cloués au sol par la misère, n'ayant pas même le petit viatique qui rend la 1 te possible. Les trois cent mille qui partent, ce sont des gej»^ aisés, pour la plupart. Les sept ou huit Cent mille qui i.'^^tent sont les pauvres. Bientôt le roi regretta d'avoir laissé sortir la bourgeoisie ; il referme la frontière, refait de la France un cachot. Gela dura cent ans, jusqu'aux premières heures de la Révolution. Pendant un long siècle, ce peuple de près d'un million d'âmes vécut en alerte, Foreilie dressée comme le pauvre lièvre au sillon.
Bévolvtloii d'Ang^leieme. — Jacqa^s II renversa
PMMa en Franee (1688). — Nos réfugiés de Hollande donnèrent leur sang, leur argent à Guillaume d'Orange, roi de Hollande, pour sa descente en Angleterre où régnait Jacques II le papiste obstiné. Loin de se défier de lui, le parlement anglais lui avait voté un gros revenu permanent.
Les catholiques étant peu nombreux, Jacques voulait d'abord les appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes français arrivèrent, il dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumône, s'ils ne communiaient selon le rite anglican. Il remplissait l'armée de catholiques et même d'Irlandais. Il fit des catholiques évèques. La nation était aigrie. Sept lords appelèrent Guillaume à délivrer TAngleterre, i chasser son beau-père, à faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin 4688).
Ces sept hommes élaient-ils la nation? Âvaient-ils ses pouvoirs? Elle était mécontente, mais cela allait-il àfaire une révolution? Il n'y avait aucune apparence. Voilà ce qui d'abord frappa Guillaume. Du reste, il i/y avait guère espoir d'entraîner la prudente Hollande dans une affaire si hasardeuse. Louis XIV pouvait seul, à force de folies, supprimer le parti français. L'émotion devint une violente fureor quand le bruit se répandit que les réfugiés mêmes, établis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui livrât.
Notre ambassadeur à La Haye, d'Avaux, qui voyait les préparatifs que commençait Guillaume, écrit au roi qu il doit fair^ marcher son armée vers Maëstrich, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage. Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une armée. Il fait dire par d'Avaux aux états ^[énéraux qu'il regardera tout mouvement contre Jacques comme une attaque personnelle.
L'orgueil du roi d'Angleterre fut fort blessé d'être ainsi protégé. Il s'obstina à refuser les secours de Louis XIV. Celui-ci, glorieux d'avoir martyrisé un million d'hommes, attaqua Innocent XI, faisant faire par l'avocat général Taloo un réquisitoire contre lui, où on le signalait et comme ami du jansénisme, et comme soutien de Molinos.
On lui prit Avignon, on l'outragea dans Rome même. Louis XIV voulait faire, en Allemagne, un archevêque mal-
JACQUES II m FRANGE. 373
gré le pape. Son armée, en quarante jours, a les succès les plus rapides. Les deux frères, le dauphin et le petit duc du Haine, bien menés par Yauban, assiègent et prennent Philipsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg qui est mise à contribution. A la gaucbe du Rhin, BoufOers prend Worms, Mayence et grèves. Mais Guillaume était parti. Cela s'était fait sans mystère. Une expédition de quinze mille hommes ne se cache pas. Luimême, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
Il débarqua à Torbay (15 nov. 1688), et fut bientôt en possession d'Exeter. Son armée était forte par nos huguenots. Les chefs du génie et de rarlillerie sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi des Français. Trois régiments d'infanterie, en tout, deux mille deux cent cinquante hommes, sont Français, très redoutable troupe, pleine de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui, dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'être soldats. Ajoutez un escadron français de cavalerie. Bien plus, presque toute l'armée était française par ses cadres. Guillaume y avait dispersé dans tous les corps, comme un ferment d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. •
Ces gens-là, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois plutôt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achetés, les mercenaires, ne purent que marcher droit. Une telle armée pouvait attendre dix jourf^, vingt jours ou davantage.
Pourtant on ne sait si l'opération se fut faite, sans une maladresse insigne de Jacques, qui, de France, où il s'était enfui honteusement, écrivit à l'Assemblée de ne pas désespérer de sa clémence, assurant qu'il pardonnerait aux traîtres, sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas. Cela l'acheva, décida contre lui les Pairs qui le défendaient
encore. Ils Yotèrent à runanimité : Pins de roi papiste.
JacqneSy arrivé en France le 7 janvier 1689» fut noblement accaeillî et établi à Saint-Gemiain. La cour, sensible, l'ieorait ce père trahi par son gendre et sa fille.
Sa défaite définitive, la capacité» le courage de Guillaomet le rendaient inébranlable sur le trAne. La ligne d'Aagsbourg armait lentement, mais en revanche TAngleterre confiante votait à son roi des subsides énormes.
!•«« rétwtgkém protMtoate ea Ewpe. — A l'arrivée des
nôtres, les Anglais furent très généreux. MaLs quand nos officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume, versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas. Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eât fallu, dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne,de Hollande, les porterd'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints pour convoquer en Languedoc les états généraux.
Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage, insensée de misères, les sages en eorent horreur et détournèrent les yeux. Pendant dix ans, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés.On emploie leur persévérance à résister de poste en poste contre les grandes armées de Louis XIY. Jamais ils ne reculent A la Harsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces. Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.
Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que Ton va stipuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humUié qu'il le reconnaisse, obtiendra bien encore le retour aa pauvre petit reste de tant de gens tués pour lui. Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.
Personne, au fait, n'avait envie d'y renvoyer ces colonies