LE PACTE DE FAMILLE
Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa... L'Anglais en frémit de joie.
Ce n'était pas une force qui s^ajoutait à la France, c'était un gros embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes, que pouvait-il pour défendre cette Espagne ? Rien. Le pacte de famille estdéclaréau mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que Choiseul avise à rendre l'essor à notre marine ; qu'il suscite (par l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur fautil de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en mer?
Deux choses enfonçaient Choiseul dans la guerre avec rÂnglais : 1° son crime d'Autriche, son traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas ; 2"* en gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais il croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des comptes, de la grande liquidation. Choiseul s'afTermit, monta, fut un vrai premier minisire, plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre des alTaîres étrangères, il prit la guerre et la Marine, ou par lui, par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux, grands, petits, et des Stainville, et de Praslin. Il se fit colonel des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il avait aussi les finances.
Expulsion des Jésuites (1762). — Avec seS dépenses
et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort simple. Â ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans Candide : c Mangeons du Jésuite ! » c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.
Cela allait à merveille avec le pacte de famille. L'homme du monde qui haïssait le plus les jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui n'était venu en Espagne que malgré eux. Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique ce qu'étaient au fond les jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un échange de terres que firent alors les deux couronnes, résistèrent à main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange création de la ruse. Leur force était en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains ; ils étaient devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais qui avait vu TEurope, l'Angleterre, et ne put rester l'humble serviteur des jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna fort en janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, mit près du roi leurs ennemis. Rome s'irrita, et brûla le manifeste de Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des jésuites; il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).
En France, on trouva cela dur. La question était grave au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après que les Jésuites furent cotidamnés.
EXPULSION DES JÊSDITES. 479
personne n'y pensait plus. En octobre 61 à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de Louis le Grand.
Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était besoin. La compagnie, à ce moment, salie, flétrie, déclarée solidaire de la banqueroute, était un malade in extremis.
Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme majorité de 139 contre 13, déclare que les jésuites ne furent jamais que tolérés, que leurs statuts sont abusifs. Le Parlement de Rouen prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1" juillet les jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons, leurs collèges, que tous les biens serontsaisis, les meubles vendus ; enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.
Rennes et Paris suivirent ces voies. Rennes avec le plus grand éclat. Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur général, du Breton La Chalotais.
PaIx de PAris (1763). — Pendant ce drame intérieur, des événements rapides qui allaient changer le monde avaient eu lieu en Europe. La Russie apparaissait avec ses appétits terribles. Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. Pierre voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Celui-ci, pour détourner l'Empereur de noyer la Prusse de ses armées pour aller punir le Danemark de torts faits à sa famille, n'imagina rien de mieux pour le détourner que de lui montrer la Pologne. Il propose à Pierre de la partager. C'est le crime de son règne. Il en est puni, dépossédé, étranglé. — D'un autre côté, l'Angleterre avait atteint le plus haut de sa victoire. Dès septembre 1760, elle eut, avec le Canada, tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes Pondichéry. Le drapeau français dispamt de Fltide. Et en même temps le drapeau anglais
fat planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Hais cela ne suffit pas. Pilt voulait surtout outrager. Le point le plus cher à son cœur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité britannique en France même. A tout cela il ajoutait ces fières et amères paroles : « L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais le préjugé subsiste. On hasardait sa tête à ne pas le respecter. Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un monument étemel du joug imposé à la France. >
Tout s'acheminait vers la paix. Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal, rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions et ses vaisseaux. Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne, compromise si étourdimenl. Vienne a beau dire, On n'en peut plus. Un million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.
Qu'est-ce que l'Autriche a gagné ? Rien du tout. Frédéric reste le même.
Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davan* tage. Pour longtemps elle est déshonorée, abattue, humiliée.
Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort irritantes. On trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, après Rosbach et tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes sanglantes furent affichées au piédestal.
Confédération de Bar en Pologne (1768). — DisiprAee
deChoUeui (1770). — Tout cela en pleine banqueroute. Le roi ne paye rien aux Français; il réduit de moitié la
DISGRACE D£ GHOISEUL 481
reute; mais il paye les étrangers. L'Autriche, après cette guerre ruineuse que Ton fît pour elle, reçoit jusqu'au dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre millions.
L'honneur pour Ghoiseul, pendant ses douze ans de règne, ce fut d'avoir eu l'art de manier le Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce pour le petit La Barre dont il confirma la sentenec, le Parlement , pour Ghoiseul, fut très doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on prit chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on remboursait d'abord le Parlement. Ghoiseul, en retour, en tira la déclaration si nouvelle : « Qu'en le roi seul était tout le pouvoir législatif. )» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France leurs registres et biffer les mots prohibés de sa main.
Pour le dehors, Ghoiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait la tenir. Jamais il ne prévit que cette mortelle ennemie de la Prusse s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: « G'estloin, très loin de nous. Eh I qu'importe à la France? » Puis il dit : « Nul accord possible entre les partageants. > Puis, il s'inquiéla, encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires. Il souleva les Turcs, mais ne put faire bouger l'Autriche.
Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe catholique qui l'avait perdue. La confédération de Bar donne beau jeu aux hypocrites envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux Polonais. Menée par des évéques^ elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers
sans scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II, sectaire de Frédéric et de nos philosophes, entrera en Pologne. L'Europe protestante^ et l'Angleterre en téte^ applaudit au partage. L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main armée les faibles tentatives de la France pour les Polonais.
Myope vers le Nord, Ghoiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse pour venger les Bourbons de Pexcommunication que le pape Clément III venait de lancer à notre infant de Parme pour le renvoi des jésuites d*Espagne, de Parme et de Naples. Ces méprisables conquêtes de Choiseul exaspèrent l'Anglais, qui s'allie à la Russie, l'accueille dans ses ports. Frédéric et Joseph H sont en conférence en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos. Sa troisième défaite est en France: le compte de la guerre de sept ans. Les banquiers en 69 n'avancent plus un sou. La banqueroute arrive accomph'e par Terray. Il peut dire à Choiseul : « Vos quinze cent millions de la guerre, vos soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la banqueroute d'aujourd'hui. >
Les mauvaises récoltes qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le peuple en accusait l'exportation, l'agio^ tage sur les blés. Le roi était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus vilains traGcs, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir. Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication : € A Dieu ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous ! »
Arme terrible pour Choiseul, Versailles en dut pâlir, quand la discussion dé Rouen passa à Paris, repHse ici par
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notre Parlement^ sur ce volcan sî inflammable, au terrain brûlant des récoltes.
Choiseuly qui se sentait perdu sans la guerre, à ce moment faisait un coup hardi qui tranchait tout, lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir. Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il lui fit sauter le grand pas, tirer Tépée contre l'Anglais, et dès lors entraîner la France.
Stupeur profonde ici. Le roi se trouvait entre deux peurs, peur de la guerre et peur du Parlement. Le 24 décembre, il exila Ghoiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.
Heureux Ghoiseul ! il tombe dans la gloire ! Il a l'air d'emporter les libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée.
Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la jeune Dauphine autrichienne dont Ghoiseul (on n'en doute) sera premier ministre. Avant de tomber il avait exigé que le mariage tant promis avec Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse eut lieu. Le grand Dauphin, fils de Louis XV, était mort en décembre 65, son fils Louis XYI devenait l'héritier du trône.
IHtiilsière de d' Aiguillon. — Terray. — fliort de
Louis xv (1774). — La révolution opérée par Maupeou, et Terray, deux têtes fortes, est louée et saluée de Volatire, Elle fut approuvée très haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par l'irréprochable Turgot. Cette révolution rend la justice gratuite. Elle supprime la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et ruineux aux olaideurs, et les faisait attendre des années.
A regarder les choses froidement^ on peut dire que la réforme avait été heureuse.
Elle brisait la chaîne qni nous rattachait à TAutriehe. D'Aiguillon^ tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français, à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.
Il avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous, puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la via mala des voleurs.
Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut d'en parler à TAulriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous en fit le honteux aveu.
Le roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des siens. La cour, d'après le roi, parut fort indignée. Il fallut faire semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable résultat Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de Londres !
C'est le point le plus bas où soit tombée la France. Le vrai mot qui dit tout : banqueroute^ épuisement. Terray, dans sa première année, avait été fort dur, l'instrument odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les mojens les plus cruels, il établissait la balance des dépenses et des receltes. 11 voulait l'ordre, etil était capable de le faire, mais
demandait réconomie'. Il n obtient rien, et il est entraîné. Il augmente l'impôt, crée des taxes nouvelles. Il double les