D'après l'Iconographie romame de Viscoati
HIST. ROMAINE, cl. de 4". ]U j
98 CHAPITRE yiii.
néral. Le peuple et le sénat de Garthage confirmèrent l'élection.
2. Prise de Sagonte (!Sf 9). — Héritier des talents et de la haine d'Amilcar contre les Romains, avec plus d'audace encore et plus d'ambition, Annibal voulait se faire, aux dépens de Rome, un empire qu'il n'étaijt pas assez fort pour se faire aux dépens de Garthage. Une guerre avec Rome était d'ailleurs un moyen glorieux de mettre un terme à la lutte que soutenaient sa famille et son parti ; et, malgré les traités, malgré la plus saine partie du sénat, il la commença.
Dans le traité imposé par Rome à Asdrubal en 227, il avait été formellement stipulé que Sagonte, ville grécolatine, au sud de l'Èbre, resterait indépendante des Carthaginois. Contrairement à ce traité, et pour engager irrévocablement la guerre, Annibal vint l'assiéger avec 150 000 hommes, sans l'ordre de Carthage, et la prit, au bout de huit mois d'une résistance désespérée. Durant le siège, des députés romains s'étaient rendus enEspa* gne et en Afrique pour réclamer contre cette violation de la paix et n'avaient rien obtenu. Une seconde ambassade au sénat de Carthage demanda une solennelle réparation. Comme la discussion se prolongeait, un des députés, Fabius, relevant un pan de sa toge : «Je porte ici la paix ou la guerre, dit-il : choisissez. — Choisissez vous-même! s'écria-t-on de toutes parts. — Eh bien, la guerre ! » reprit Fabius ; et il laissa retomber sa toge, comme s'il secouait sur Garthage la mort et la destruction (219).
3. Plan d' Annibal. — Annibal conçut un plan hardi. Il ne voulut pas attendre en Espagne les légions romaines : ce fut en Italie, sous les murs mêmes de Rome, / qu'il se proposa de. porter la guerre, espérant trouver contre elle les haines que Regulus avait trouvées en Afrique contre Carthage. Mais quelle route prendre? Les flottes de Carthage ne dominaient plus sur la Méditerranée : une défaite navale aurait, dès le premier jour, ruiné ses projets. Il résolut de s'ouvrir un chemin par
terre. Des émissaires envoyés dans les deux Gaules avec de Targent achetèrent la neutralité ou Talliance des peuples. Le libre passage fut assuré jusqu'au Rhône, et, au-delà des Alpes, les Gaulois de la Cisalpine promirent de se lever en masse dès qu'il paraîtrait.
4. Départ de Carthai^ëne (S18) et passa^ce des Pyrénées. — Après avoir envoyé en Afrique 15 000jEspagnols et appelé en Espagne 15 000 Africains, pour que les uns et les autres tinssent garnison dans les places des deux pays et servissent réciproquement d'otages, Annibal partit de Garthagène au printemps de Tannée 218 avec 100 000 hommes. Au moment de passer les Pyrénées, beaucoup d'Espagnols s'effrayèrent à la pensée d'aller combattre si loin de chez eux : 7000 désertèrent. C'était un dangereux exemple au début de la guerre. Annibal prit son parti vite et bien. Il offrit à ceux qui le voulurent de rester en Espagne : beaucoup acceptèrent. Il se débarrassa ainsi de gens qui augmentaient le chifire de son armée sans augmenter sa force. A son entrée dans la Gaule, il n'avait plus que 50 000 fantassins et 10 000 cavaliers, mais c'étaient tous hommes entreprenants, résolus à le suivre jusqu'au bout du monde.
5. AnDibal en Gauie (Sf8); passage dn Rh6ne. — Jusqu'au Rhône, tout alla' bien : intimidés ou séduits, les Gaulois, loin d'inquiéter la marche de l'armée, lui fournissaient des vivres. Mais la puissante tribu des Volks refusa de livrer le passage du fleuve. Il fallait donc employer la force. Les Barbares, rangés sur la rive gauche, insultaient à l'embarras d'Annibal, car il était difficile qu'une armée encombrée de bagages et qui traînait après soi trente-sept éléphants pût franchir ce fleuve rapide et profond en face d'un ennemi résolu. Annibal usa de ruse. Pendant qu'il tenait les Gaulois en échec par de feintes démonstrations, il fit remonter la rive droite à son infanterie espagnole, avec ordre de passer le fleuve 8 lieues plus haut. Ce détachement, commandé par Hannon, devait prendre les Barbares en flanc
..y.uzedbyGoDgle;;
et par derrière, tandis qu'il les attaquerait de front. Quand un signal de Hannon lui indiqua son approche, il fit commencer le passage. Les éléphants furent placés sur d'immenses radeaux, les troupes sur des barques, les chevaux suivirent à la nage, les Espagnols passèrent sur des outres et sur leurs boucliers. Les Gaulois accoururent aussitôt, mais derrière eux de grands cris se font entendre, un immense incendie s'allume : c'est Hannon qui vient de brûler leur camp et qui les attaque par derrière. Ils s'enfuient, et les Carthaginois opèrent sans difficulté leur descente.
6.. Première' rencontre avee les Romains. — Toute l'armée était déjà sur la rive gauche, quand une troupe de 300 cavaliers romains, partis de Marseille, où se trouvait le consul Scipion avec les légions, rencontra 500 Numides qu'Annibal avait envoyés pour reconnaître le pays. Après une vive escarmouche, ceux-ci furent battus. 200 Numides restèrent sur la place : mais les Romains avaient perdu 140 hommes. Plus tard, on vit dans ce combat un présage de l'acharnement de cette guerre et du sang qu'elle devait coûter.
9. Passasse des Alpes. — Au lieu de marcher à l'armée consulaire, Annibal se dirigea vers les montagnes. Ce fut à la fin d'octobre que les Carthaginois entrèrent dans les Alpes. La neige cachait dédales pâturages et les sentiers, et la nature semblait frappée d'engourdissement. Un pâle soleil d'automne ne dissipait que lentement l'épais brouillard qui chaque malin enveloppait l'armée. De longues et froides nuits, troublées par le bruit des avalanches et des torrents roulant au fond des précipices, glaçaient les membres de ces hommes d'Afrique.
Cependant et Je froid et la neige, et les précipices et les chemins non frayés, ne furent pas les plus grands obstacles. En suivant l'Isère, Annibal arrivait par le v^ Tarentaise au petit Saint-Bernard, qui, élevé seulement de 2250 mètres au-dessus de la mer, est le plus facile passage qu'il y ait dans toute la chaîne des hautes Alpes. Plusieurs fois les montagnards essayèrent de l'ar-
rêter. Un jour il se trouva en face d'un défilé gardé par les Allobroges et que dominaient dans toute sa longueur des rochers à pic couronnés d'ennemis : il fallut s'arrêter et camper. Heureusement les guides gaulois l'avertirent que la nuit les Barbares se retiraient dans leur ville. Avant le jour, Annibal occupa le défilé et les hauteurs avec des troupes légères. Il n'y en eut pas moins un sanglant combat et, pendant quelques heures, une horrible confusion. Les hommes, les chevaux, les bêtes de somme, roulaient dans les précipices; nombre de Carthaginois périrent. Toutefois l'armée passa, prit la ville et y trouva des vivres et des chevaux, qui remplacèrent ceux qu'on avait perdus.
Plus loin, une autre peuplade vint au-devant d'Annibal, portant des rameaux en signe de paix et offrant des vivres, des otages et des guides. Il accepta, mais en prenant des mesures pour n'être point trompé. La cavalerie et les éléphants , dont la vue seule effrayait les Barbares, formèrent Tavant-garde ; l'infanterie resta derrière., les bagages au centre. Le deuxième jour l'armée entra dans une gorge étroite où les montagnards l'attendaient, cachés dans le creux des rochers. Pendant toute une nuit, Annibal fut coupé de son avant-garde : ce fut la dernière attaque.
Après neuf jours de marche, il atteignit le sommet de la montagne et s'y arrêta deux jours pour faire reposer ses troupes. De là il leur montrait les riches plaines du Pô et, dans le lointain , le lieu où était Rome, la proie qu'il leur .avait promise. La descente fut difficile : on rencontra dans un défilé un glacier recouvert par une neige nouvelle, et où les hommes et les chevaux restaient engagés. La gorge était d'ailleurs si étroite que les éléphants n'auraient pu passer : on perdit beaucoup de temps à leur creuser un chenjin dans le roc. Enfin, le quinzième jour depuis son départ des bords du Rhône, il arriva par le val d'Aoste dans le voisinage du terri- ' toire des Insubriens, ses alliés. Le passage lui avait coûté près de la moitié de ses troupes : il n'avait plus
que 20000 fantassins et 6000 cavaliers, mais il se trouvait en Italie, et ce qui lui restait de soldats étaient des hommes que rien ne pouvait plus effrayer.
8. Combat dn Tessin («18). — A la nouvelle de cette marche audacieuse , le consul Scipion , qui se dirigeait vers TEspagne, rebroussa chemin en toute hâte et accourut à la défense de la Cisalpine. Annibal le rencontra près du Tessin et lui livra un rude combat de cavalerie, où Scipion blessé aurait péri, si son fils, se jetant audevant de lui, ne Tavait couvert de son bouclier. Ce combat obligea les Romains à repasser le Pô. Alors l'autre consul, Sempronius, qui menaçait Carthage et l'Afrique, renonça aussi à son expédition et vint rejoindre Scipion sur les bords de la Trébie.
9. Bataille de la Trébie (SlS). — Fier d'un léger succès remporté dans une escarmouche, il voulut , malgré son collègue, livrer bataille, pour ne pas laisser aux consuls de l'année suivante l'honneur de délivrer l'Italie. Un matin les Numides vinrent insulter son camp avant l'heure où les soldats prenaient leur repas: cjbuxci quittèrent tout pour courir à ces maraudeurs et se laissèrent attirer au-delà des eaux glacées de la Trébie, jusque dans une plaine où Annibal avait caché deux mille hommes dans un pli de terrain. Affaiblis par la faim, par le froid , par la fatigue , par la neige que le vent leur fouettait au visage, les Romains étaient à demi vaincus, quand ils vinrent heurter l'infanterie carthaginoise bien repue, bien reposée, les membres assouplis par l'huile, et qu' Annibal avait tenue jusqu'au dernier moment sous la tente ou devant de grands leux. Près de 30 000 Romains périrent ; 1 000 seulement purent, avec Sempronius, gagner Plaisance en passant au travers des Gaulois d' Annibal. Comme au Tessin, ce général dut sa victoire à sa cavalerie, près de trois fois plus nombreuse que celle de l'ennemi.
La défaite du Tessin avait rejeté les Romains au-delà du Pô, celle de la Trébie les rejeta au-delà de l'Apennin : sauf Plaisance etModène, la Cisalpine était perdue.
10. Annllial en Étrnrie (Si 7). — Cette seconde vie-: toire décida les Gaulois cisalpins à rompre sans retour avec Rome. Ils accoururent en foule auprès d'Annibal, et, au printemps de Tannée suivante, à la tête de 90 000 hommes, il franchit l'Apennin et pénétra en Étru^ rie. Mais il avait eu à traverser d'immenses marais où, pendant quatre jours et trois nuits, l'armée avait marché dans l'eau ou dans la vase. Grand nombre de soldats périrent. Annibal lui-même, monté sur son dernier éléphant, perdit un œil par les veilles, les fatigues et l'humidité des nuits.
fi. Bataille de Trasimène (Sf v). — Une armée ron^aine l'attendait sous les murs d'Arretium, commandée par un plébéien, Flaminius, auquel le peuple venait de donner le consulat, malgré les grands : aussi, pour faire annuler son élection, les augures déclaraient-ils qu'on ne voyait que présages sinistres. Flaminius ne tint nul compte de cette opposition religieuse et partit de Ja ville secrètement, sans avoir même accompli sur le mont Albain le sacrifice ordinaire.
Pour justifier ce mépris des lois et des dieux, il fallait une victoire. Le consul la chercha avec une imprudence présomptueuse et se laissa attirer par le rusé Carthaginois dans un vallon resserré entre le lac Trasimène et des collines qu'Annibal avait garnies de ses soldats. Quand les légions furent entrées, au milieu d'un épais brouillard, dans ce piège sans issue, les Numides, placés en embuscade, se jetèrent sur les derrières de l'armée, qui se trouva, comme à la Trébie, enveloppée de toutes parts. La bataille ne dura que trois heures, mais avec un tel acharnement, que les combattants ne s'aperçurent pas d'un tremblement de terre qui renversait en ce moment des montagnes. Flaminius fut tué avec 15 000 des siens, autant furent faits prisonniers, 10000 s'échappèrent. Annibal n'avait perdu que 1500 hommes, presque tous Gaulois. Le lendemain 4000 cavaliers envoyés par l'autre consul tombèrent encore^au milieu de l'armée victorieuse (217).
f!S.rablii8 le Temporisenr (Sf?). — A Rome, après la Trébie,on avait dissimulé Tétendue du désastre; après Trasimène, on n'osa rien cacher. Le préteur Pomponius assembla le peuple et ne dit que ces mots : « Vous avez été vaincus dans un grand combat. » Rome ne s'abandonna point. On eut recours à Tautorité dictatoriale, et Fabius Maximus fut nommé prodictateur : c'était le chef de la noblesse. Pour plaire au peuple, les comices lui adjoignirent, comme maître de la cavalerie, un plébéien, Minucius. Ruiner le plat pays, suivre Tennemi par les hauteurs, lui couper les vivres, le harceler sans cesse et le détruire en détail, mais refuser partout le combat, tel fut le plan de Fabius. Il était plus facile et plus sûr d'user Annibal que de le vaincre. Excepté les Gaulois, aucun peuple italien no prenait encore parti pour Carthage : tous craignaient cette armée barbare, ramas de vingt nations. C'était une croyance populaire que les soldats d' Annibal se nourrissaient de chair humaine.
Fabius avait donc raison de temporiser : prolonger la guerre, c'était ruiner Tennemi. Mais les alliés, en proie aux ravages des deux armées, souffraient cruellement, et les Romains se sentaient humiliés devant leurs sujets de n'accepter jamais le combat. Un jour Fabius réussit à enfermer Annibal dans un défilé : le Carthaginois était pris. Au .milieu de la nuit, il fit chasser vers le haut de la montagne deux mille bœufs portant aux cornes des • sarments enflammés. La vue de ces feux courant par la montagne, les cris des animaux qui beuglaient de douleur, inquiétèrent les soldats romains chargés de la garde du défilé, et leur firent croire que l'ennemi fuyait du côté où ils voyaient ces feux. Ils quittèrent leur poste, Annibal s'en empara aussitôt : il était sauvé. Dans le camp romain, on cria à la trahison : le peuple donna au maître de la cavalerie les mêmes pouvoirs qu'au dictateur. Minucius se hâta de provoquer Annibal, se fit battre et eût perdu toute son armée, si Fabius ne fût accouru pour le dégager. Il répara du moins, son imprudence en reconnaissant hautement ses torts. Il déposa son commande-
ment et vint se replacer sous les ordres de Fabius, qu'il appela son sauveur et son père.
Quand le Temporiseur sortit dé charge au bout. de six mois, les affaires de la république semblaient se rétablir : en Espagne, où le sénat avait envoyé une armée, une foule de peuples passaient du côté des Romains; dans la Cisalpine, les Gaulois, satisfaits d« se retrouver libres, oubliaient Annibal. Carthageén faisait autant : elle n'envoyait qu« quelques vaisseaux pirater sur les côtes italiennes, d'où les chassaient bien vite les flottes romaines de la Sicile et d'Ostie. Partout, excepté en face d' Annibal, Rome prenait l'offensive et ne souffrait point qu'on doutât un instant, ni de sa puissance ni de sa fortune.
13. Bataille de Cannes (Sf O). — Les consuls de l'année 216 n'étaient malheureusement pas faits pour s'entendre : Paul Emile était l'élu dès patriciens, Varron appartenait au parti populaire. Le premier, élève de Fabius, voulait toujours différer; le second, toujours combattre. Comme le commandement alternait chaque jour entre les consuls, Varron conduisit l'armée si près de l'ennemi qu'une retraite fut impossible, et, le surlendemain, il fit dès le matin déployer devant sa tente le manteau de pourpre, signal du combat. Il avait 80 000 fantassins et 6000 cavaliers seulement, malgré le souvenir des trois batailles déjà perdues : sur une armée de 50000 hommes, Annibal en avait 10000. Ses forces n'étaient que la moitié de celles des consuls : il n'en avait pas moins amené ceux-ci sur le champ de bataille qu'il avait choisi , à Cannes, en Apulie, près de l'Aufidus, au milieu d'une plaine immense favorable à sa cavalerie et où le soleil, qui dardait ses rayons dans le visage des Romains, où le vent, qui portait la poussière contre leur ligne, devaient combattre pour lui.
Dans cette plaine unie, une embuscade semblait impossible : mais 500 Numides se présentèrent comme transfuges et durant l'action se jetèrent sur les derrières
de l'armée romaine. A Cannes, comme à Trasimène, comme à la Trébie, le plus petit nombre enveloppa le plus grand. Pour opposer plus de résistance à la cavalerie, Varron avait diminué Tétendue. de sa ligne et augmenté sa profondeur. Par cette disposition, beaucoup de soldats devenaient inutiles. Annibal, au contraire, donna à son armée un front égal à celui de Tennemi et la rangea en croissant, de manière que le centre, composé de Gaulois, dépassât la ligne de bataille. Derrière eux, les vétérans africains étaient formés en demicercle dont les extrémités allaient rejoindre les deux ailes. Les Romains attaquèrent les Gaulois avec furie. Mais ceux-ci, guidés par Annibal lui-même, reculèrent peu à peu jusque sur la seconde ligne , en arrière des ailes, qui, se repliant, enveloppèrent les légions. En même temps, les transfuges attaquaient par derrière, et Asdrubal, avec sa cavalerie réunie en masses profondes, exécutait sur Tinfanterie romaine des charges à fond qui y portaient le -désordre et le carnage. 70 000 Romains ou alliés restèrent sur le champ de bataille avec l'un des consuls, Paul Emile, ses deux questeurs, quatre-vingts sénateurs, des consulaires, et parmi eux Minucius, vingt et un tribuns légionnaires et une foule de chevaliers (2 août 216). Paul Emile, blessé, aurait pu échapper .au carnage. Un des siens lui offrit un cheval pour fuir : il refusa. Annibal n'avait perdu que 5500 hommes, dont 4000 Gaulois. Le sang de ce peuple payait toutes ses victoires.