SUITE ET FIN DE LA SECONDE GUERRE PUNIQUE
1. Constance de Rome. — 2. Défection de Capoue. — 3. Annibal abandonné de Carthage. — 4. Efforts d'Annibal pour se créer luimême des ressources. — 5. Siège de Syracuse (214-212). — 6. Première conquête de l'Espagne par les Romains (210-206). — 7. Prise de Capoue (211). — 8. Bataille du Métaure (207). — 9. Scipion passe en Afrique (204). — 10. Annibal quitte l'Italie (203). — 11. Bataille de Zama (202). — 12. Traité de paix (201). — 13. Retour de Scipion à Rome.
1 . Constance de Rome. — « Laisse-moi prendre les devants avec ma cavalerie, disait à Annibal, le soir de la bataille, un de ses officiers, et dans cinq jours tu souperas au Capitule. » Mais jamais armée de mercenaires n'a sacrifié à son ^hef, même le plus, aimé, un lendemain de victoire. Annibal d'ailleurs connaissait Rome. Il savait qu'elle ne serait pas abattue par cette défaite au point de devenir une proie facile. Il s'arrêta dans le sud de l'Italie pour décider la défection des peuples et des villes de cette région.
Rome, en effet, le premier moment de stupeur passé, retentit du bruit des préparatifs. Fabius prescrivit aux femmes de s'enfermer dans leurs demeures, pour ne point amollir les courages par leurs lamentations dans les temples; à tous les hommes valides, de s'armer; aux cavaliers,, d'aller éclairer les routes; aux sénateurs, de parcourir les rues et les places pour rétablir l'ordre, placer des gardes aux portes et empêcher que personne ne sortît. Pour en finir promptement avec la douleur, le deuil fut fixé à trente jours : on se croirait à Sparte. Lesexpiations religieuses ne furent pas oubliées, il y en
eut de cruelles. Deux vestales, convaincues d'avoir violé leurs vœux, furent mises à mort ; deux Gaulois et deux Grecs furent aussi enterrés vivants, selon que l'avaient prescrit les livres sibyllins.
Peu de jours après, on apprit qu'un Carthaginois, Garthalon, arrivait, avec les députés des prisonniers de Cannes, pour parler de paix et de rançon : un licteur courut lui interdire l'entrée du territoire romain. 10000 légionnaires environ étaient au pouvoir d'Annibal: le sénat refusa de les racheter; 3000 s'étaient sauvés: il ordonna qu'ils iraient servir en Sicile, sans solde ni honneurs militaires, jusqu'à ce qu'Annibal fût chassé d'Italie. Mais, par un admirable esprit de conciliation, oubliant ses griefs contre Varron, le consul populaire, il sortit en corps au-devant de lui avec tout le peuple, et Ip remercia de n'avoir point désespéré de la république.
2. Défection de Capone. — Cependant la fidélité des peuples du sud de l'Italie n'avait pas tenu devant tant de désastres : plusieurs passèrent à Annibal. Gapoue même, qui se croyait l'égale de Rome et qui gémissait de n'être qu'une ville sujette, se donna à lui après avoir étouffé dans les bains publics tous les citoyens romains qui se trouvèrent dans ses murs.
3. Annibal abandonné de Carthagre. -*— Mais ces nouveaux alliés donnaient aux Carthaginois peu de soldats et point d'argent : il avait donc , au milieu de son triomphe, grand besoin de secours, car Rome tenait sous les armes 200000 combattants. Il renvoya à Carthage un de ses frères, qui répandit au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or enlevés, disait-il, aux chevaliers romains morts sur le champ de bataille. A mesure que cette guerre devenait plus implacable, Hannon s'en effrayait davantage. De quelque côté que se tournât la victoire, il voyait un maître et Carthage perdant 'sa liberté, si Annibal triomphait, son indépendance,
s'il était vaincu. Aussi répondit-il : « Puisque Annibal a remporté une si grande victoire, il n'a pas besoin d'assis-
tance. » On ne lui envoya, en effet, que des secours insignifiants.
4. Efforts d'Annlbal pour ne eréer Int-mâine des ressources. — Réduit à ses seules forces, • il agita le monde autour de lui pour le soulever contre Rome. Il fomenta des troubles en Sardaigne et en Sicile, appela ses frères d'Espagne avec la puissante armée qu'ils y avaient formée, conclut une alliance avec le roi Philippe de Macédoine, et tenta d'enlever Naples. Mais rien ne lui réussit : Philippe fut contenu et rejeté des bords de l'Adriatique dans son royaume par des forces que le sénat envoya rapidement contre lui; lesScipions, en Espagne, fermèrent à Asdrubal et à Magon, par des victoires, la route de la Gaule. En Italie, les Romains, devenus plus , circonspects, revinrent au plan de Fabius ; ils réduisirent Annibal à faire une guerre de sièges, où il ne pouvait plus frapper de ces grands coups qui ébranlaient l'Italie et Rome. Devant Noie, Marcellus lui fit même éprouver un échec et lui tua 2000 hommes.
5. Siège de Syraense (^14-212). — En Sicile pourtant les menées d' Annibal parurent quelque temps réussir. Le sage Hiéron, le fidèle allié de Rome, était mort. Son successeur fut tué dans une émeute*: on proclama la république et l'on entra dans l'alliance de Garthage. Mais Marcellus, qu'on surnommait Tépée de Rome, comme Fabius en était le bouclier, accourut aussitôt assiéger Syracuse. Cette ville semblait inexpugnable, grâce à la force de ses murailles et à sa position avantageuse , et de plus elle avait Archimède. Ce grand géomètre couvrit les murs de machines nouvelles qui lançaient au loin d'énormes quartiers de roc. Si les vaisseaux romains approchaient du rempart, une main de fer les saisissait, les enlevait et les laissait retomber avec fracas au fond de la mer, où ils s'abîmaient; s'ils se tenaient au large, des miroirs ardents y portaient l'in^ cendie. Le proconsul désespéra d'emporter de vive force une place si bien défendue : il attendit avec une patience digne de Fabius qu'une trahison ou une surprise la lui
livrât. L'occasion ne se présenta qu'en 212. Durant une fête ^ui tenait le peuple tout occupé dans Tintérieur de la ville, les murs furent escaladés. Archimède, que Marcellus «.urait voulu épargner, fut tué par un soldat. L'illustre savant ne s'était pas même aperçu de la prise de la ville, tant il était absorbé dans l'étude de ses problèmes. Agrigente tomba comme était tombée Syracuse, et en 210 les Carthaginois quittèrent la Sicile pour la dernière fois.
6. Première eonqaète de TEspagne par les Romains (et 0-«0«).— Ce succès en Sicile fut d'abord compensé par un grand revers en Espagne. Deux Scipions, Gneus ef Cornélius, y luttaient depuis 218 contre toutes les forces des Carthaginois. En 212 ils succombèrent, et l'Espagne sembla perdue. Elle fut reconquise par Publius Scipion, fils de Cornélius. C'était un jeune homniej mais qui avait déjà attiré sur lui les regards du peuple par son maintien grave, sa piété et son courage. On le voyait passer de longues heures dans le temple de Jupiter, comme s'il était en relation avec les dieux, et on parlait de ses visions nocturnes, des inspirations qu'il recevait d'en haut. Au combat de laTrébiè, il avait sauvé la vie à *son père blessé en le couvrant de son bouclier et en le défendant seul contre les ennemis. Après Cannes, il avait contraint, le poignard sur la gorge, un Metellus et d'autres jeunes nobles à jurer qu'ils n'abandonneraient pas l'Italie. A vingt-deux ans, il se mit sur les rangs pour î'édilité. Les tribuns objectaient sa jeunesse : <c Je suis assez âgé, dit-il, si les Romains veulent m'élire. » A vingt-quatre ans, personne ne se présentant pour le commandement de l'Espagne, il le demanda, bien qu'il n'eût pas l'âge, et fut élu avec enthousiasme. Il*habituait déjà le peuple à le regarder comme au-dessus des lois.
A peine arrivé en Espagne, il médita une entreprise qui attirât sur lui tous les regards. Carthagène, l'arsenal et le trésor des Carthaginois dans la péninsule, était défendue par une forte citadelle et par de hautes murailles, couverte par la mer et un étang ; aussi passait-elle pour
imprenable. Scipion Tattaqua en plein jour, au moment où Fennemi l'attendait le moins, et l'enleva dès le premier assaut. La ville renfermait tous les otages que les Carthaginois avaient exigés des Espagnols. Scipion les traita avec bonté, donnant à tous des présents, même aux enfants : aux garçons des épées, aux filles des bracelets, puis il les renvoya vers leurs proches. Une conduite 'si différente de celle des généraux de Car thage valut à Scipion la reconnaissance de ces peuples : ils passèrent en foule de son côté. Les Romains paraissaient aux Espagnols des libérateurs bien plus que les Carthaginois aux Italiens : ils ne Tétaient pas plus les uns que les autres* Ainsi secondé j Scipion battit Asdrubal, qu'il laissa pourtant échapper et qui passa les Pyrénées avec une armée qu'il refit en Gaule. Quant aux autres génér3.ux carthaginois, il les contraignit de reculer jusqu'à Gadès (Cadix) ; il leur enleva même cette ville. Les Carthaginois chassés d'Espagne, il songea à les aller chercher en Afrique, et, pour se ménager d'avance des alliés sur ce continent, il osa se rendre seul à la cour de Syphax, roi des Numides, qu'il essaya de gagner aux intérêts de Rome.
V. Prise de Capoue (Sf f ).—■ A ces succès en Espagne et en Sicile répondaient d'autres succès en Italie. Rome était bien décidée à tirer de Capoue'une éclatante Vengeance, à punir sans pitié la ville qui avait la première donné le signal de la défection. En 211 elle fut enveloppée par les légions. Annibal,qui venait de prendre Tarente, accourut pour la sauver, mais il prouva les retranchements si forts, les généraux si réservés, que, pour délivrer la ville, il conçut l'audacieuse pensée d'enlever Rome elle-même par surprise. Il laisse dans son camp les feux allumés, et, précédé de ses Numides, qui éclairent sa marche et arrêtent tous les courriers, il avance par lé Samnium. Les voies Appienne et Latine sont pltîs courtes, mais plus fréquentées , et il veut arriver avant qu'on sache qu'il est parti : ou Rome sans défense, succombera, ou Appius, rappelé de Câpoue au
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secours de la capitale, se fera battre en chemin; s'il ne preiid que la moitié de ses troupes, pour ne pas abandonner le siège, Annibal écrasera plus facilement le secours, ou le laissera passer pour courir au camp et remporter. Dans tous les cas, Gapoue sera délivrée. Tout était compté dans ce plan, excepté la constance romaine
Quand Annibal parut, le sénat ne rappela pas une cohorte; le peuple entier courut aux murailles, et deux légions nouvelles qu'on exerçait dans la ville sortirent audacieusement à la rencontre de l'ennemi. Le coup sur Rome était manqué : mais sans doute Appius arrivait? Annibal attendit cinq jours, en répandant autour de la ville une effroyable dévastation. Quand, suivant ses calculs, il crut Appius à moitié chemin de Rome, il précipita son retour sur Gapoue par la route la plus courte (la voie Latine), laissant les consuls et leurs recrues s'enorgueillir de le voir fuir devant eux. Mais les Romaine n'avaient pas lâché leur proie : Appius était resté dans ses lignes ! Au moins il se vengea sur ceux qui le suivaient : une nuit il surprit leur camp et en tua un grand nombre, puis il s'enfuit jusqu'à Rhegium, pour • ne pas entendre les cris de détresse de la ville qu'il n'avait pu sauver.
Gapoue ouvrit ses portes. Le châtiment fut terrible : soixante-dix sénateurs périrent sous les verges et la hache, trois cents nobles furent condamnés aux fers ; tout le peuple fut vendu; la ville et son territoire furent déclarés propriété romaine. Quelques sénateurs auraient voulu effacer jusqu'au dernier vestige de cette cité qui avait rêvé la domination de l'Italie. Atella et Galatia eurent le même sort.
8. Bataille du Mélaure (207). — Dejpuis ce revers Annibal fut cerné dans le midi de l'Italie et, malgré des prodiges d'habileté, perdit chaque année du terrain. Il n'était jamais battu, et, toutes les fois qu'il rencontrait des légions, il comptait un succès de plus. Mai^ces victoires restaient stériles, parce que Rome remplaçait par des troupes plus nombreuses celles qui avaient été vain-
cues/tandis que lui, laissé par Garthage sans secours, il s'épuisait par ses triomphes mômes. En 208 le bouil*lant Marcellus, attiré dans une embuscade, y périt avec ses principaux officiers. En 207 ce fut Rome même qui faillit périr : elle se trouva du moins dansr le plus grand péril où cette guerre Feût encore placée.
Asdrubal, que Scipion avait laissé sortir d'Espagne, avait suivi la route tracée par son frère à travers la Gaule et franchi les Alpes. Il arrivait avec une armée de 60000 hommes. Annibal se porta à sa rencontre jusqu'à Ganusium, dans l'Apulie, et attendit dans un camp retranché qu'il lui envoyât des nouvelles certaines de sa marche. Si les deux généraux carthaginois se réunissaient, la lutte était finie. Le sénat plaça entre eux 100000 légionnaires qu'il partagea entre les consuls Livius et Néron. Asdrubal envoya bien à son frère des Numides porteurs de ses dépêches, mais ses messagers tombèrent dans les avant-postes de Néron. Celui-ci prit alors la résolution la plus hardie de cette guerre : il choisit 7000 hommes d'élite, traversa toute l'Italie centrale en six jours, et rejoignit Livius sur les bords du Métaure. Il entra de nuit dans le camp, mais, au réveil des troupes, les trompettes sonnèrent deux fois : Asdrubal reconnaît à ce signe que les deux consuls sont réunis, il croit son frère vaincu, tué peut-être, et toutes les forces de Rome rassemblées contre lui. Il fuit, ses guides l'égarent, puis l'abandonnent; les consuls l'atteignent , et il est obligé de recevoir la bataille dans un poste désavantageux. 56 000 hommes avec leur général restèrent sur le champ de bataille : c'étaient les représailles de Cannes (207).
La nuit même qui suivit le combat, Néron se mit en route, et le treizième jour après son départ il rentrait dans ses lignes. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp de son frère apprit à celui-ci la ruine de ses dernières espérances. « Je reconnais là, dit-il amèrement, la fortune de Garthage. » Alors il se renferma dans le Bruttium: il y tint cinq années encore.
n:sr. romaine, cl. de 4" 8
9. Sclpioit passe en Afrique (804). —Pour arvacher d'Italie ce formidable capitaine, il .fallait attaquer Car- • thage elle-même. Scipion demanda au sénat Tautorisation de passer en Afrique. Le vieux Fabius s'opposa vainement à ce qu'il appelait une témérité. Les Italiens étaient las de voir s'éterniser la guerre : ils donnèrent à Scipion une flotte et une armée. Le consul partit de Lilybée avec 30 000 hommes.
Les Romains comptaient sur les rois de Numidie, Syphax et Massinissa. Mais le premier venait d'être gagné parCarthage, qui lui avait donné en mariage la belle Sophonisbe, fille d' Asdrubal et la fiancée de Massinissa. Celui-ci, resté fidèle à l'alliance de Rome, avait été dépouillé de la couronne de ses pères et forcé de fuir daas le camp romain. Scipion l'y reçut avec honneur, car ce fugitif était le meilleur cavalier de l'Afrique. La première campagne ne fut marquée par aucun acte éclatant. L'année suivante Scipion surprit deux camps ennemis formés de huttes de jonc et de paille : 58 000 hommes périrent dans les flammes. Une nouvelle défaite réduisit Syphax à se rendre. Massinissa voulait prejidre Sophonisbe pour épouse, mais Scipion, se souvenant qu'elle avait détaché Syphax du parti de Rome, exigea que la Carthaginoise lui fût livrée ; Massinissa lui envoya comme présent nuptial une coupe de poison.
f O. Annibal quitte l'italio (SOS). — Ces importants succès rendaient à Scipion l'appui de tous les Numides , et Garthage, menacée, se décida à rappeler Annibal. Il fit à l'Italie de sanglants adieux : tous les soldats italiens qui refusèrent de le suivre furent égorgés. En abordant sur la côte d'Afrique, le premier objet qu'il aperçut fut un tombeau : il y vit un présage funeste.
If . Bataille de Zama [SOIS]. — Les deux armées se trouvèrent en présence à Zama. Avant de livrer cette bataille solennelle, Annibal crut devoir demander la paix. Scipion refusa. La paix sans une défaite d' Annibal aurait été sans gloire et sans durée. Tout ce qu'enseignaient l'art de la guerre et une vieille expérience fut de
SECONDE GUERRE PtJNIQUE. 115
part et d'autre appliqué (19 octobre 202). Du côté d'Annibal, plus de ces ruses auxquelles s'étaient laisséprendre tant de consuls, mais d'admirables dispositions : sur ses ailes, les plus mauvaises troupes, pour occuper les Numides et les entraîner à leur poursuite loin du champ de bataille; en avant-garde, une ligne formidable de quatrevingts éléphants; derrière, ses mercenaires gaulois et ligures, pour émousser les épées romaines et rompre l'ordonnance des légions ; au corps de bataille, les Carthaginois et les Africains, pour tomber sur les Romains troublés et fatigués par un premier combat; enfin, à un stade en arrière, ses vieilles bandes d'Italie, ses soldats les plus dévoués, tenus en réserve pour achever la victoire ou le suivre dans sa retraite et l'accompagner à Garthage, afin qu'il n'y rentrât pas désarmé. Mais Scipion avait ménagé entre ses manipules des inter-
valles où les éléphants Solpion rAfricam-.
s engagèrent, criblés de
traits par les vélites. Les mercenaires, rompus et rejetés sur la seconde ligné, y portèrent le désordre, tandis que Scipio'n arrêtait ses soldats, rétablissait les rangs, et les lançait à ce second combat avec l'ordre qu'ils auraient eu au sortir d'un camp. Durant ce choc terrible, Lselius et Massinissa, au lieu de se laisser em-
1. D'après V Iconographie romaine de Visconti. On voit sur ce buste, au front, une double blessure en croix.
porter à la poursuite des cavaliers ennemis, avaient ramené leurs Numides sur l'arrière -garde : Annibal était à son tour enveloppé. Il s'enfuit de ce champ de bataille où il laissait 20 000 de ses soldats.
18. Traité de paix (*^0f ). — Annibal rentra dans Garthage trente-cinq ans après en être sorti, mais il y rentrait vaincu, et lui-même conseilla la paix.
Scipion ne demanda pas qu'on lui livrât son grand adversaire; il fixa les conditions suivantes {: Garthage renoncera à tout ce qu'elle possède hors de l'Afrique, elle ne fera aucune guerre sans la permission du peuple romain, payera en cinquante ans une contribution de 10 000 talents (environ 54 millions de francs), livrera enfin tous ses éléphants et toutes ses galères, excepté dix.
Ces conditions furent acceptées. Les Carthaginois remirent à Scipion cinq cents galères : il les fit brûler. Quand il fallut payer le preinier terme du tribut, les sénateurs de Garthage éclatèrent en gémissements ; seul, Annibal se prit à rire, et, comme un d'eux s'en étonnait : « Si l'on pouvait lire dans les âmes comme avec les yeux du corps, répondit le grand homme , vous verriez bien que ce rire est un signe de désespoir, non pas de joie; et cependant il est plus raisonnable que vos larmes. J'aurais compris ces pleurs le jour où Ton nous ôta nos armes, où l'on brûla nos vaisseaux, le jour où Garthage se trouva livrée, sans force et sans défense, aux haines des Africains : mais alors pas un de vous n'a gémi. Et maintenant qu'il vous faut prendre sur vos biens pour payer le tribut, vous pleurez ! Ah ! vous verrez trop tôt, je le crains bien, que ce qui arrache aujourd'hui tant de larmes est le moindre de nos malheurs. »
Scipion rendit à Massinissa son royaume de Numidie, mais, ne voulant pas le faire trop puissant, il restitua au fils de Syphax une partie des provinces qu'avait possédées son père. Celui-ci, conduit à Rome, suivit le char triomphal du vainqueur et mourut peu de temps après.
ta. Betow de Seipion A Home. — Ce triomphe fut le plus magnifique que Rome eût encore vu. Scipion apportait au trésor 123000 livres pesant d'argent, à Rome, la domination du monde. Eh effet, Garthage tombée et Annibal vaincu, il n'y avait plus de puissance capable d'arrêter les Romains : aussi le peuple, dans sa joie, offrit au vainqueur le consulat et la dictature à vie : il ne prit que le surnom d'Africain.
GUERRES CONTRE LA MACÉDOINE Et CONTRE ANTIOCHUS; BATAILLE DE CYNOCÉPHALES.
1. État de l'Italie et des régions de l'Occident après Ja seconde guerre punique. — 2. Déclaration de guerre à Philippe, roi de Macédoine (200). — 3. Victoire de Flamininus à Cynocéphales (197). — 4. Flamininus proclame la liberté des Grecs (196). — 5. Fierté du roi de Syrie, Antiochus. — 6. Annibal à Carthage, puis auprès d'Antiochus. — 7. Combat des Thermopyles (191). — 8. Les Romains en Asie; bataille de Magnésie (190). — 9. Défaite des Galates (189). — 10. Soumission des Etoliens (189). — 11. Ruine ou affaiblissement de tous les États en Grèce et en Asie.
t. État de l'Italie et des régions de l'Occident après la seconde gaerre panique. — Les plaies de la guerre se ferment vite chez les peuples victorieux. Dès Tan 206, après la bataille du Métaure, le sénat avait rappelé les laboureurs dans Içs campagnes et diminué l'effectif des armées, pour laisser plus de bras à Tagriculture. Des colonies envoyées dans la Campanie et le Bruttium, des distributions de terres aux vétérans de Scipion, dans la Lucanie et dans la Fouille, avaient repeuplé les solitudes faites par la guerre, et des terres données aux créanciers de TÉtat avaient éteint les dettes publiques.
Aucun danger ne semblait menacer l'avenir, car Rome était sortie plus forte de la terrible épreuve de la seconde guerre punique, et autour d'elle il n'y avait que faiblesse. La chute de Garthage lui avait livré tout l'Occident. En Afrique, elle n'a qu'à laisser agir la haine jalouse de Massinissa, et jamais Garthage ne se relèvera de Zama. En Espagne, les «légions auront bientôt à combattre leurs anciens alliés, mais cette guerre ne
GUERRES CONTRE LA MACÉDOmE ET LA SYRIE. 119
sera pendant trois quarts de isiècle qu'une rude école pour les soldats et un moyen de fortune pour les gé« néraux. Quant à la Gaule, Rome se souvient trop des tumultes gaulois pour risquer sa fortune dans ce chaos barbare et redoutable. De ce côté, elle se tiendra un siècle et demi sur une prudente défensive. La Germanie n'est pas encore découverte. Restent, il est vrai, les Cisalpins, danger sérieux, quoique les terreurs de Rome l'exagèrent, guerre laborieuse et ingrate, qui usera bien des consuls et bien des armées, mais où Ton ne trouvera point à gagner ces brillantes victoires et ces ambitieux surnoms dont les généraux romains sont maintenant si avides. Au sud comme à Touest et au nord de l'Italie, il n'y a donc pour longtemps rien de grand à accomplir : aussi le sénat en détourne-t-il ses regards, pour les porter sur l'Orient, où sont de vastes monarchies et d'immenses richesses mal défendues.
S. Déclaralion de guerre & Philippe, roi de Macédoine («oo). — Le vainqueur de Zama était à peine descendu du Gapitole^ que le sénat vint annoncer une nouvelle guerre contre la Macédoine. Tout d'une voix, les centuries la repoussèrent. On avait assez de gloire et de combats, on voulait du repos. Mais le. consul rap-
ila l'alliance du roi avec Garthage, ses attaques contre es villes libres de Grèce et d'Asie : « Athènes, dit-il, sera une nouvelle Sagonte, et Philippe un autre Annibal. » Le peuple céda.
3. Victoire de Flamininas à Cynocépliales (tB*?). — La guerre fut d'abord mal conduite, et deux campagnes restèrent sans résultat. Les Romains, pressés d'en finir, élèvent alors au consulat Flamininus, malgré son jeune âge et bien qu'il n'eût encore exercé que la questure :• mais sa réputation avait devancé ses services. La discipline rétablie dans l'armée, il attaqua les Macédoniens campés dans une position presque inexpugnable, les battit et s'ouvrit l'entrée de la Thessalie. Au lieu de revenir, comme ses prédécesseurs, perdre l'hiver en Êpire, il prit ses quartiers dans la Grèce cen-
pel les
traie et, par son éloquence, gagna la ligue Achéenne ; par son adresse, les Béotiens. Ceux-ci hésitaient à se déclarer pour lui : Flamininus leur demande une conférence. Les magistrats sortent à sa rencontre avec les principaux Thébains. Il s'avance presque seul, parle à chaci^n des députés, les flatte, les distrait. Tout en causant, il arrive aux portes et les mène jusqu'à la place publique, entraînant après lui tout ce peuple avide de voir un consul et d'entendre un Romain qui parle si bien leur langue. Mais 2000 légionnaires suivaient à quelque distance : .tandis que Flamininus tient la foule sous le charme, ils s'emparent des portes et des murs. Thèbes était prise.
Au retour du printemps, il alla chercher le roi en Thessalie,àla tête de 26 000 hommes, dont 8000 étaient Grecs. Philippe n'avait pu réunir 25 000 soldats qu'en enrôlant jusqu'à des enfants de seize ans. La bataille se livra dans une plaine parsemée de collines nommées les Têtes de chien (Cynocéphales). L'action fut si vite engagée que Philippe n'eut ni le temps ni les moyens de ranger sa phalange. Sur ce terrain accidenté, elle perdait sa force avec son unité. En peu de temps elle fut rompue par le choc des éléphants que les Romains avaient amenés, par une attaque dirigée sur ses derrières, et par la pression inégale des légionnaires, qui tour à tour attaquaient et reculaient. 8000 Macédoniens restèrent sur le champ de bataille;
Philippe n'ayant plus d'année demanda à traiter. Flaminjinus lui accorda la paix, mais à de dures conditions. Il dut renoncer à toutes ses conquêtes hors de la Macédoine, réduire sa flotte à cinq vaisseaux, son armée à 500 hommes, enfin, donner en otage son jeune fils Démétrius.
4. Flamlnlnas proclame la liberté des Grecs (196). — Flamininus alors se rend à Corinthe. On célébrait les jeux isthmiques : la Grèce entière y était accourue. Tout à coup un héraut réclame le silence et lit un décret qui se terminait ainsi : « Tous les Grrecs d'Europe et d'Asie