CHAPITRE X
Des principales classifications du genre humain.
Depuis k>ng-<emps les géographes et quelques naturalistes offrent dans leurs ouvrage* plusieurs classifications du genre humain que Ton ne doit pas négliger dans un traité de géographie. Les plus importantes et les plus généralement admises nous paraissent être les suivantes : la classification par races, basée sur les principales différences physiques qu'offrent Us peuples considérés sous ce point de vue; la classification fondée sur les différences offertes par l'état social, d'après laquelle on a distingué tout le genre humain en peuples sauvages , peuples barbares et peuples civilisés ; celle qui a pour base Ut nourriture , d'après laquelle on a voulu classer les nations en peuples anthropophages (mangeurs d'hommes), ichtyopftages (mangeurs de pais&ous), frugivores, carnivores, acridophages (mangeurs de sauterelles) , géophages (mangeurs de terre) , omnivores , etc. ; celle basée sur Ut situation topographique, eu distinguant les peuples en montagnards et habitons d<s pUùnes ; enfin celle appuyée sur la manière de vivre , en partageant la population du globe en peupUs nomades , pécheurs, chasseurs, agriculteurs, commerçons , manufacturiers, navigateurs , etc. Mais toutes ces prétendues cùtssifications principales sont ou inutile*, ou encore trop vague\et trop incomplètes pour pouvoir être admises dans \ui traité de géographie, du moins dans Tétat actuel des sciences sur lesquelles on a fondé ces classifications.
ljk classification basée sur Ui différences physiauest ou celle des variétés de l'espèce humaine , malgré les savans travaux dont elle a été le sujet , est encore on ne peut plus
imparfaite. On s'est trop hâté de classer tous les peuples connus d'après le peu d'observation*, la plupart imparfaites et très souvent erronées, qu'on avait pu recueillir sur leur» caractères physiques et moraux.. Il en est résulté des divisions trop générales, comme celle qu'a pruposce le savant M. Link , qui ne reconnaît dans le genre humain que trois races ou variétés éminemment distinctes: la blanche ou caucasique, la jaune ou mon gotique et la nègre ou éthiopique; et celle du célèbre Blumenbach , qui en compte cinq, en ajoutant aux trois précédentes la race malaise et la race américaine. D'autres savans ont proposé des clussiûcations basées sur un nombre de divisions principales encore plus nombreuses. Noua nommerons celles qu'ont proposées notre ami , /eu Dcsmoulius et M. Bory de Saint- Vincent : le premier porta à onze le nombre des espèces humaines , te second en compte quinze. Mais ces dernières classifications, malgré le grand nombre d'e«pèces qu'elles admettent , sont loin d'être complètes , puisque nous pourrions citer des peuples dont les caractères physiques offrent non-seulement des différences aussi grandes que celles choisies par ces deux savans naturalistes pour déterminer le type de chacune de leurs espèces humaines, mais qui, tout bien calculé, pourraient être regardées comme beaucoup plus importantes que quelques-unes de leurs divisions principales. Après avoir mûrement réfléchi sur cet important sujet, ainsi que sur les nombreux faits que nos longues études géographiques nous ont fourni l'occasion de remarquer , nous croyons pouvoir affirmer que les géographes n'ont pas encore assez recueilli de faits bien observés, pour que l'on puisse être en état de donner une classification générale du genre humain d'après ses variétés principales. Lorsque la surface de la terre sera entièrement connue, et que l'on connaîtra bien tous les caractères physiques des nombreux peuples qui l'habitent, alors seulement les Carier, les Humboldt, les Homes , les Link , les Rlumenbaeh, les Virey, les I-essoii et autres savans naturalistes pourront proposer des classifications, qui, bien loin d'offrir le vague ou les erreurs des classifications faites jusqu'à présent, rendront nn service émtnent à la science, en proposant sur des bases solides et d'après des caractères bien déterminés uue nouvelle classification du genre humain. En attendant nous n'avons adopté dans notre géographie aucune de ces classifications; nous nous sommes seulement Iwrné à indiquer les simples variétés de couleurs et quelques au ires traits remarquables du caractère physiquedes différens peuples que nous avions à décrire, lorsque ces indications nous parurent devoir intéresser le géographe et le naturaliste.
Parmi le grand nombre de dénominations particulières que l'usage impose aux produits des mélanges des principales races humaines , le géographe ne doit pas ignorer les suivantes, qui sont employées dans presque tous les voyages et dans les descriptions des pays sans être presque jamais accompagnées de leur définition respective.
On appelle mulâtre le produit d'un blanc européen avec une négresse ; il tient également des deux races par la couleur, la conformation, les cheveux demi crépus. Les brésiliens désignent ce mélaugepar le mot de pardo. Le blanc avec un Indien produit les métis des Indes-Orientales; et avec les naturels de l'Amérique des mestices ou mest-indiens , dits communément mestizo, et au Brésil mamelncos; c'est un être généralement faible. Le nègre avec l'Américain donne naissance à des individus, le plus souvent très vigoureux, d'un bruu noir cuivreux qu'on nomme généralement zambi ou lahos , et que les Brésiliens désignent sous les noms de carihocos et de cafusos. Quelquefois ces individus sont nommés chino (chinois) au Mexique. Ou appelle encore zambo le descendant d'un nègre et d'une mulâtresse , ou d'un nègre et d'une china A Baoea on nomme tcko les desceodans d'un chinois et d'une malaise , et dans l'Inde , bouganèse , ceux d'un Indien avec une négresse. L'union d'un blanc avec une Hottentole donne un métis nommé bas ter. M. Virey observe que tous ces mélanges simples peuvent se perpétuer, soit entre eux, soit avec d'autres races et former des variétés permanentes. Le produit de la seconde génération , de la troisième et suivautes reçoivent aussi des dénominations particulières, et que nous ne pouvons ni devons indiquer dans cet ouvrage. Nous remarquerons seulement avec M. le docteur Garnotque les créoles sont des Européens d'origine nés en Amérique, et que les albinos de l'Afrique, les cagots des Pyrénées , le crétins du Valais , etc. , etc., ne sont pas des races, mais de simples variétés accidentelles qui peuxent être considérées rotnme le résultat d'affections maladives.
La classification basée sur les différences offertes par f état socinl, quoique encore
PRINCIPES GÉNÉRAUX
kérissée de difficultés, n'est pas pour cela impossible a tracer. Depuis long- temps on a sruti wn importance pour la géographie et pour les sciences historiques; niaisaueuo auteur n'a encore dressé un tableau des différentes nations de la terre rangées d'après les nuances principales de leur civilisation , appréciée sans préjugés et d'après l'état actuel de nu> connaissances ethnographiques.
La division banale admise par tous les géographes et par plusieurs naturalistes, division d'après laquelle tout le genre humain est partagé en fteuples civilisés , peuples barbans et pendis sauvages, est lr«s iuexacle, lorsqu'un examine avec impartialité le rang que Von y assigne à chaque peuple. Cela vient en grande partie de la manière différente d'envisager la civilisation, et de l'acception que l'on donne à ce mot, employé si souvent dans un sen» positif, malgré tout le vague qu'offre sa véritable lignification. Plusieurs savait* distingués out déjà réclamé contre l'iujustice d'une classification évidemment erronée; nuis aurun d'eux ne nous pu ait jusqu'à présent avoir rempli ce vide immense qu'offre la géographie politique. Les faits que nous avons eu occasiou de recueillir et de rapprocher entre eux dans nos recherches géographiques et ethnographiques, en parcourant nue foule d'outrages, nous out conduits au\ résultats suis aus : i que la civilisaùou prise dans le sens qu'on donne généralement à ce mot couduit à des jugemens erronés; a° que poulies éviter autant que possible , le mot civilisation doit embrasser religion , lois , coutumes , mœurs, gouvernement, genre de vie, organisation sociale, arts, sciences, littérature, langage; < ou tes choses susceptibles de variations, de deg.és; et suivant les combinaisons qu'elles produisent, elles doivent modifier à l'infini le carat 1ère qu'on assigne à chaque pt up e; 3° qu'il y a b:en des degrés de civilisation et même bien des sortes différentes de Civilisation ; 4° qu'il est presque impossible, ou qu'il est au moins très difficile de déterminer d'une manière précise le poiul qui sépare la barbarie de la civilisation ; 5° que plusieurs peuples qu'on doit regarder comme européens, et qui ontl'avautage de participer aux lumières qui accompagnent le christianisme , tout inférieurs sous le rapport de la ci \ ilualtou à plusieurs ualious civilisées de l'Asie, que l'usage et d'imposantes autorités classent encore parmi les peuples barbant; 6° que de grandes masses , et quelquefois même la majorité d'autres nations , placées depuis loug-tempsà la tête de la civilisation sont aussi, sous ce même rapport, inférieures aux Chinois, aux Japonais , aux birmans, aux Hindous, chez lesquels presque tout individu maie sait lire, écrire, compter, conuait la législation de sou pays, et reçoit uue éducaliou qui le rend apte à l'exercice d'uue foule d'arts «t métiers dans lesquels depuis loug-temps il a atteint uue si haute perfection, que les peuples les plus policés de l'Europe n'ont pu égaler de uos jours qu'avec tous le secours de tut, insti umeua perle* lionnes ; ?" que les nations asiatiques que nous veuons de nommer et bien d autres, tels que les Arabes sédentaires, les Persans, les Tihetaius, les Coréens et autres nations , possédant plus ou moins des traits que l'on attribue aux peuples regardés généralement comme policés, doiveul être incontestablement classés parmi les peuples civilisé, ; 8° que l'on doit aussi y classer les .Malais , les Bug», les Iiiasajos , les KalmouU, les Mongols cl autres peuples , quoique la civilisation chez ces derniers y soit caractérisée d une manière moins remarquable ; g° qu'où pourrait regarder comme des peuples barbares les peuples qui u'out ui écriture ni littérature, ce qui leur est commuu avec les peuples sauvages, parce qu'ils ont des institutions qui les rapprochent des peuples qui sont an premier rang de la civilisation. Tels étaient les habitaus des îles de la Société et de- Sandwich avant d'avoir adopté le christianisme , et tels sout eucore les Araucans, les Ca rolius, les Teugas, les Vitis, les Nouveau \-Zélaudais, etc. , etc.; io° qu'on pourrait enfin rtgarJer comme peuples sauvages les tribus chez lesquelles l'intelligence a acquis le moins de développement, dont les individus ne tiennent les uns aux autres que par le moindre rapport possible, et chez lesquelles les arts les plus nécessaires à la vie, ou n'existent pas du tout, ou se trouvent dan> un état extrême d'imperfection. Tels sout les naturels de la Nouvelle-Hollande, ceux de la Tasmauie (ile de Vau-Diémen) , de la Nouvelle-* alédouie, les sauvages abrutis de la Nouvelle-Californie, etc., etc., qui n'ont aucune idée de l'agriculture, et chez qui la pêche ou la chasse ue se fout qu'avec les ino>em les plus imparfaits. Chacune de ces trois grandes divisions du genre humain peut être subdivisée à I infini selon les uuuuces différentes de l'état social qu'elles représentent.
Le peu que «ou» venons de dire signale assez le» difficultés qui accompagnent celle seconde manière de classer les habitans de la terre; il démontre à combien de faux jugemens on s'expose eu admettant la classification donnée par les géographes et par certain* naturalistes , en même temps qu'il peut servir de guide au lecteur pour assigner à chaque peuple la place qu'il mérite d'occuper daus l'échelle de la civilisation.
Qdant aux autres classifications qui ont pour base la nourriture, la position topographique et les oecufiations , il nous semble qu'elles sont inutiles , ou pour le moins très vagues. La plupart de ces prétenduesclaAsilicatious principales du genre humain se rencontrent dans tous les grands états et même dans plusieurs d'une médiocre étendue; les autres ue sont que des subdivisions de la grande classification qui a pour base les nuances daus l'état social. Ainsi nous trouvons sur les vastes territoires de la Colombie, et de l'Inde anglaise, les peuples montagnards et les habitons des plaines, les peuples nomades , les chasseurs , les agricoles, les frugivores, les icltiyophages et les carnivores. Nous voyons le petit royaume des Pays-Bas nous présenter dans les plaines de la Belgique tous les prodiges d'une agriculture perfectionnée , daus les villes maritimes tout le mouvement qu'on observe chez les peuples navigateurs, et dans les villes les plus industrieuses toute l'activité qui distingue les peuples considérés comme essentiellement manufacturiers. Ne voyonsnous pas l'empire d'Autriche, qu'on regarde comme un état purement agricole, reproduiredans plusieurs cantons de la Bohême, de la haute et basse Autriche, de la Moravie et du royaume Lombard-Vénitien , toutes les merveilles de l'industrie qui ont donné taut de célébrité aux cantons le» plus manufacturiers de l'Angleterre et de la Fiance, et nous offrir dans le port de Trieste un commerce qui , pour l'étendue de ses relations et pour La valeur de ses importations et exportations , rivalise avec les principaux ports des mouarcliies Anglaise et Française, et avec ceux de la confédération Anglo-Américaine, pa\s réputé* les plus commerçons du monde? Ne trouvons-nous pas aussi dans la Suisse, malgré sa petite étendue , des peuples pasteurs et presque nomades , dans les beaux moutagnards qui habitent les hautes vallées de Berne , Lucerue , Schwitz, de l'Unterwald , d'Un , de Glaris, d'Appenzell, de Vaud, des Grisons et du Valais; des peuples entièrement agricoles . daus les plaines fertiles de Zurich , Soleure, Schaffouse et Baie ; et une population essentiellement adonnée au commerce , au r fabriques et aux manufactures , daus les villes et dans les bourgs des cantons de Zurich . de Glaris, de Saiut-GaJI, de rAppenxell-Exléricur, de Genève, de Neulchâtel et de Baie? Kufin l' Angleterre, qu'on persiste toujours à regarder comme un pays uniquement manufacturier et commerçant, ne nousoffre-t-ellepas dans ses graudes exploitations agricoles la partie du globe où l'agriculture est peut-être arrivée à un point de perfection qu'elle n'a encore atteint nulle part, sans excepter même les pays qui passent pour être Jes plus essentiellement agricoles? Nous pourrions multiplier ces exemples presqu'à l'infini ; nous croyons que le peu que nous en avons donné suffit pour faire sentir toute l'inutilité et tout le vague de ces prétendues classifications générales qui sont démenties par un nombre presque égal d'exceptions. Après avoir refit chi long -temps sur ce sujet , nous croyons que dans l'état actuel de la géographie on devrait se borner aux quatre divisions suivantes du genre humain. Elles nous paraissent être, jusqu'à un certain point, la hase de toute géographie politique, et comme telles, nous voudrions les donner dans cet abrégé , afin de mettre ensemble des sujets qui doivent être réunis , et pour éviter les répétitions que sans et* classifications nous serions obligés de faire dans les descriptions générales et particulières des différentes parties du monde Os quatre divisions sont : lu classification politique, la classification relative aux nuances print ipales de la civilisation , la classification ethnographique et la classification religieuse.
La première of.re tous les états du globe, ou la répartition de ses habitans d'après les corps politiques ou le* états différent auxquels ils appartiennent. C'est le sujet de la géographie politique proprement dite, et nous renvoyons, pour les généralités et pour les détails, aux tableaux que nous avons donné à la fin de l'introduction à la géographie politique de chaque partie du monde et à la description spéciale de ses principaux états. La seconde offre la classification du genre humain en peuples civilisés , peuples barbares et peuples sauvages. Notre cadre ne nous permet de rien ajouter à ce que nous avons dit sur ce sujet. I-e jugement de nos lecteurs et les faits que nous aurons occasion de citer dans cet ouvrage, nous paraissent suflisaus pour classer toutes les principales nations
PRINCIPES GÉNÉRAUX
connues dans chacune de ces trois divisions. Le* deux autres classification» forment le su jet des deux chapitres suivait»