‹ Abrege de geographieChapitre 51 sur 454 · CLASSIFICATIONS DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

CLASSIFICATIONS DU GENRE HUMAIN

laquelle tout le genre humain est partagé en peuples civilisés , peuples barbares et peuples sauvages, est très inexacte, lorsqu'on examine avec impartialité le rang qui est assigné à chaque peuple. Cela vient en grande partie de la manière différente d'envisager la civilisation , et de l'acception que l'on donne à ce mot , employé si souvent dans un sens positif, malgré tout le vague qu'offre sa véritable signification. Plusieurs savans distingués ont déjà réclamé contre l'injustice d'une classification si évidemment erronée; mais aucun d'eux ne nous parait jusqu'à présent avoir rempli ce vide immense qu'offre la géographie politique. Les faits que nous avons eu occasion de recuerHir et de rapprocher entre eux dans nos recherches géographiques et ethnographiques, en parcourant une foule d'ouvrages, nous ont amené aux résultats suivans : 1° que la civilisation prise dans le sens qu'on donne généralement à ce mot conduit à des jugemens erronés ; 2° que, pour les éviter autant que possible , le mot civilisation doit embrasser : religion, lois, coutumes, mœurs, gouvernement, genre de vie, organisation sociale , arts , sciences , littérature , langage ; toutes choses susceptibles de variations, dedegrés; et qui, suivant les combinaisons qu'elles produisent, doivent modifier à l'infini le caractère qu'on assigne à chaque peuple ; 3° qu'il y a bien des degrés de civilisation et même bien des sortes différentes de civilisation ; 4° qu'il est presque impossible , ou qu'il est au moins très difficile de déterminer d'une manière précise le point qui sépare la barbarie de la civilisation ; 5° que plusieurs peuples qu'on doit regarder comme européens, et qui ont l'avantage de participer aux lumières qui accompagnent le christianisme, sont inférieurs sous le rapport de la civilisation à plusieurs nations civilisées de l'Asie , que l'usage et d'imposantes autorités classent encore parmi les peuples barbares; 6° que de grandes masses, et quelquefois même des nations tout entières , placées depuis long temps à la tète de la civilisation , sont aussi , sous ce rapport , inférieures aux Chinois, aux Japonais, aux Birmans, aux Hindous , chez lesquels presque tout individu mâle sait lire, écrire, compter, connaît la législation de son pays, et reçoit une éducation qui le rend apte à la profession des arts et des métiers qui, dans cette partie de l'Asie , ont atteint une grande perfection ; 7° que les nations asiatiques que nous venons de nommer, ainsi que les Arabes sédentaires, les Persans, les Tibétains ,les Coréens et plusieurs autres nations, qui possèdent quelquesuns des traits caractéristiques des peuples regardés généralement comme policés, doivent être incontestablement classés parmi les peuples civilisés ; 8° que l'on doit classer parmi eux les Malais, les Bugis, les Bissajos, les Kalmouks.les Mongols et autres peuples, quoique la civilisation chez ces derniers soit caractérisée d'une manière moins remarquable; 9° qu'on pourrait regarder comme des peuples barbares, les peuples qui n'ont ni écriture ni littérature , ce qui leur est commun avec les peuples sauvages. Tels étaient les habita as des îles de la Société et de Sandwich avant d'avoir adopté le cliristianism'' , cl tels sont en-

core les Araucans, lcsCarolins, lesTengas, les Yitis,les Nouveaux-Zélandais,etc.,etc. ; 10° qu'on pourrait enfin regarder comme peuples sauvages les tribus chez lesquelles l'intelligence a acquis le moins de développement, dontlesindividus ne tiennent les uns aux autres que par des rapports très peu fréquens , et chez lesquelles les arts les plus nécessaires à la vie, ou n'existent pas du tout, ou se trouvent dans un état extrême d'imperfection. Tels sont les naturels de la Nouvelle- Hollande , ceux de la Tasmanie (ile de Van-Diémen) , delà Nouvelle-Calédonie, les sauvages abrutis delà Nouvelle-Californie, etc., etc., qui n'ont aucune idée de l'agriculture , et chez qui la pèche ou la chasse ne se font qu'avec les moyens les plus imparfaits. Chacune de ces trois grandes divisions du genre humain peut être subdivisée à l'infini, selon les nuances différentes de l'état social qu'elles représentent.

Ce que nous venons de dire suffit pour donner une idée des difficultés qui accompagnent cette seconde manière de classer les habitans de la terre, et pour indiquera combien de faux jugemens on s'expose en admettant la classification donnée par les géographes et par certains naturalistes. Nos observations pourront en outre guider le lecteur lorsqu'il voudra assigner à chaque peuple la place qu'il mérite d'occuper dans l'échelle de la civilisation.

Quant aux autres classifications qui ont pour base la nourriture , la position topographique et les occupations , il nous semble qu'elles sont inutiles, ou pour le moins très vagues. La plupart de ces prétendues classifications principales du genre humain se rencontrent dans tous les grands états et même dans quelques-uns d'une médiocre étendue; les autres ne sont que des subdivisions de la grande classification qui « pour base les diverses nuances de l'état social. Ainsi nous trouvons sur les vastes territoires delà Colombie et de l'Inde anglaise , les peuples monta gnards et les habitans des plaines , les peuples nomades , les chasseurs , les agricoles, les frugivores , les ichlhyophages et les carnivores. Nous voyons le ci-devant petit royaume des Pays-Bas nous présenter dans les plaines de la Belgique tous les prodiges d'une agriculture poi lèclionnée, dans les villes maritimes tout le mouvement qu'on observe chez les peuples navigateurs, et dans les villes les plus industrieuses toute l'activité qui dislingue les peuples. considérés comme essentiellement manufacturiers. Ne voyons-nous pas l'empire d'Autriche, qu'on regarde comme un état purement agricole, produire dans plusieurs cantons de la Bohême , de la haute et basse Autriche, de la Moravie et du royaume Lombard-Vénitien , toutes les merveilles de l'industrie qui ont donné tant de célébrité aux cantons les plus manufacturiers de l'Angleterre et de la France, et nous offrir dans le port de Tru ste un commerce qui, par l'étendue de ses relations et la valeur de ses importations et exportations, rivalise avec les principaux ports des monarchies Anglaise et Française, et avec ceux de la confédération Anglo-Américaine? Ne trouvons-nous ras aussi dans la Suisse, malgré sa

PRINCIPES GENERAUX. CH. XII

petite étendue , des peuples pasteurs et presque nomades , dans les beaux montagnards qui habitent les hautes vallées de Berne, Lucerne, Schwitz, de l'Unterwald, d'Uri, de Glaris,d'Appenzell, de Vaud, des Grisons et du Valais -, des peuples entièrement agi'icoles , dans les plaines fertiles de Zurich , Soleure , Schaffouse et Baie ; et une population essentiellement adonnée au commerce , aux fabriques et aux manufactures , dans les villes et dans les bourgs des cantons de Zurich , deGlaris, de Saint-Gall, del'Appenzell-Extérieur, de Genève, de Neufchàtel et de Bàle? Enfin l'Angleterre, qu'on persiste toujours à regarder comme un pays uniquement manufacturier et commerçant, ne nous offre-telle pas, dans ses grandes exploitations agricoles, la partie du globe où l'agriculture est peut-être arrivée à un degré de perfection qu'elle n'a encore atteint nulle part, sans excepter même les pays qui passent pour être les plus essentiellement agricoles? Nous pourrions multiplier ces exemples presque à l'infini; mais nous pensons que ce que nous venons de dire suffit pour faire sentir toute l'inutilité et tout le vague de ces prétendues classifications générales, qui sont démenties par un nombre presque égal d'exceptions. Après avoir réfléchi long-temps sur ce sujet , nous croyons que, dans l'état actuel de la géograpbie, on devrait se borner aux quatre divisions suivantes du

genre humain. Elles nous paraissent être Jusqu'à un certain point, la base de toute géographie politique; aussi, les avons-nous données dans cet Abrégé, afin d'éviter les répétitions que sans ces classifications nous serions obligé de faire dans les descriptions générales et particulières des différentes parties du monde. Ces quatre divisions sont: la classification politique, la classification relative aux nuances principales de la civilisation, la classification ethnographique et la classification religieuse. La première embrasse tous les états du globe et indique la répartition de ses habitans entre les divers corps politiques auxquels ils appartiennent. C'est le sujet de la géographie politique proprement dite , et nous renvoyons , pour les généralités et pour les détails , aux tableaux que nous avons donnés à la fin de la description générale de chaque partie du monde et à la description spéciale de ses principaux états. La seconde offre la classification du genre humain en peuples civilisés , peuples barbares et peuples sauvages. Notre cadre ne nous permet pas d'ajouter à ce que nous avons déjà dit sur ce sujet. Les faits que nous aurons occasion de signaler dans le cours de cet ouvrage, justifieront pleinement l'opinion que nous avons émise à cet égard. Les deux autres classifications forment le sujet des deux chapitres suivans.

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