VUES GÉNÉRALES SUR LA GÉOGRAPHIE
§ I. Bornes de la géographie, — Séparation de la géographie et de la statistique.
« La confusion extrême que l'on voit régner , tant dans les définitions fondamentales que dans les attributions et la circonscription des diverses branches de la géographie , me parait provenir , chez quelques auteurs , de l'isolement plus ou moins complet dans lequel ils ont envisagé la géographie, et du point de vue sous lequel ils ont examiné quelques connaissances qui l'avoisinent ; chez d'autres ce sont des études spéciales qui les ont fait par trop abonder dans certaines parties de cette science , en même temps qu'ils en négligeaient de plus importantes; beaucoup encore ayant mal saisi l'ensemble de la géographie et de ses divisions principales , ont gardé le silence sur plusieurs de ses divisions, les ont faussement désignées, les ont confondues ou placées entre elles dans des rapports inexacts ; enfin quelques écrivains ont compris dans la géographie une foule de choses qui en sont tout-à-fait distinctes. C'est ainsi que, pour ne point s'être attachés à classer d'abord cette science dans l'ordre qu'elle doit occuper dans le tableau des connaissances humaines , pour ne point s'être occupés à définir et à tracer les limites de celles qui en approchent le plus près, la plupart des auteurs allemands enveloppent la géographie dans la statistique , tandis que presque tous les Français comprennent dans celle-ci les nombreux rameaux de la première ; c'est ainsi que V économie , V arithmétique politiques ont été confondues avec la statistique ; la cosmographie dans la géographie et même dans la topographie; la géologie dans la géographie physique ; c'est ainsi qu'on a placé, tantôt dans la géographie, tantôt dans
la statistique, l5 hydrographie et la géognosie, la chorographie et la topographie, et que resserrant souvent cette dernière dans la sphère étymologique de sa dénomination , on en a fait par fois la description universelle d'un pays étendu.»
Ainsi s'exprimait, en 1819, M. le baron de Férussac , dans son mémoire sur la nécessité de fixer et d'adopter un corps de doctrine pour la géographie et la statistique. Nous pourrions apporter les résultats de notre propre expérience à l'appui des justes plaintes de ce savant. Mais nous nous contenterons d'ajouter quelques réflexions relatives à la statistique, parce que c'est à cette dernière science que des mains peu exercées ont, de nos jours, fait le plus d'emprunts mal calculés.
La géographie étant la description de la terre en général et de ses divisions politiques en particulier, on voit que cette science , pour être traitée complètement doit recourir à plusieurs autres. Mais ce serait en faire une véritable encyclopédie , et la rendre inaccessible au plus grand nombre de lecteurs , que de vouloir y comprendre la cosmogord > Vurano graphie, Y astronomie, a géologie, Y histoire naturelle dans su différentes branches, X&physique, la météorologie, Y anthropologie, la statistique, l'économie politique , le dessin et la cartographie, V histoire ancienne , celle du moyen âge et Y histoire moderne, Y archéologie , Y ethnographie et une foule d'autres sciences qu'il serait fastidieux d'énumérer, et avec lesquelles la géographie à des points de contact plus ou moins nombreux. Les principaux faits de quelques-unes de ces scien-
A LA GEOGRAPHIE
ces seulement doivent y être indiqués , mais aucun ne doit y être décrit et traité en détail, la connaissance en étant présupposée. La surface, la population absolue et la population relative , les revenus et la dette , les forces de terre et de mer étant les principaux élémens de la force et des ressources d'un état , entrent également dans la sphère de la géographie et dans celle de la statistique, mais avec cette différence que le géographe se contente des résultats généraux, et que le statisticien descend dans les détails de chacun de ces élémens. Ainsi, par exemple, le premier se contente de savoir que la surface de la France est de 154, ooo milles carrés ; que sa population absolue en 1826 était de 32,000,000 d'habitans ; que sa population relative était de 208 habitans par mille carré ; que son revenu à la même époque était de 987,600,000 francs; que sa dette montait à 3,900,000,000 francs; que son armée élait de 279,957 hommes, etc. Le second au contraire veut savoir quelle portion des 154,000 milles carrés est destinée à la culture des céréales ou aux pâturages, quelle autre est occupée par des vignobles , des potagers, des jardins et des vergers , par des cultures particulières, ou bien par des bois, par des terres incultes, par des routes, rivières, montagnes et rochers,- combien de ces milles carrés sont envahis par des/>ropriétés bâties, par des étangs, par des marais, par des mines et carrières, etc. Le statisticien ne se borne pas à savoir «lue la France a 32,000,000 d'habitans ; mais il veut connaître comment cette population est partagée sous le rapport ethnographique et religieux, pour juger par là de la force ou de la faiblesse de l'état, selon le plus ou le moins d'homogénéité entre les élémens dont la population se compose ; car en général, un état composé d'habitans parlant tous la même langue et professant tous la même religion offrirait plus d'élémens d'union et par conséquent plus de force et de durée, que celui qui serait formé par l'agglomération de plusieurs nations parlant des idiomes différenset professant des religions diverses. Le statisticien veut en outre savoir combien, sur ces 32,000,000 d'habitans, il y en a du sexe masculin et du sexe féminin, combien de célibataires, de gens mariés
et de veufs, et comment les uns et les autres se divisent sous le rapport de l'âge; combien sont propriétaires , adonnés au commerce, aux manufactures, ou à la navigation,- combien appartiennent à Vétat ecclésiastique ou à Vétat mi litaire; combien sont employés dans les différentes administrations du royaume; combien se livrent aux arts libéraux,- quel est le nombre des écoliers, des pauvres, des prisonniers , des criminels; combien il y a d'enfans illégitimes; dans quel rapport les naissances sont aux décès , les naissances aux mariages, et une foule d'autres choses qui sont du domaine exclusif de la statistique. Si le géographe se contente de connaître la somme générale de la recette et de la dette, le statisticien entre dans tous les détails du budget, et veut savoir combien de millions sur les 987,600,000 ont été le produit de la contribution foncière, de la contribution personnelle et mobilière, etc. ; combien proviennent de Y enregistrement et des domaines ; combien des droits à Y importation et de ceux sur les sels,- combien des droits sur les boissons, sur les tabacs, et enfin quelle a été la recette des postes et celle de la loterie, etc. Il demandera de plus quelle est la quote part de chaque département. En décomposant la dette en ses différentes parties, il veut savoir à combien monte la dette fondée, et à combien la dette flottante; il distingue dans la première les rentes à 3 pour cent de celles à 4 à 4 1/2 et à 6 pour cent; il sépare dans la seconde, les intérêts aux receveurs généraux de ceux des bons royaux, des escomptes à la banque , des intérêts aux commu nés , etc. -, il veut connaître la somme destinée chaque année à V amortissement de la dette fondée, le ?nontant de la dette viagère et celui des cautionnemens. Il ne lui suffit pas de savoir que l'armée est de 279,957 nommes ; mais il veut connaître la force des difjférentes armes qui la composent, le pied de paix, le pied de guerre et le nombre effectif sous les drapeaux, et en outre les déparlemens qui fournissent particulièrement les recrues de certaines armes , afin d'en conclure la différence que présente la taille commune de l'homme dans les différentes régions du royaume
INTRODUCTION
§ II. Reproches que Von fait à la stalistigue. — Moyens de les éviter.
Si les géographes de profession, si même les hommes qui ne s'occupent de la .science géographique que par occasion ou nécessité, s'étaient tenus dans des bornes raisonnables et n'avaient admis dans leurs traités que des données statistiques puisées à de bonnes sources, en les signalant au lecteur et en indiquant Tannée à laquelle ces données se rapportent, ils n'auraient pas attiré à la géographie et surtout à la statistique des reproches en apparence mérités. Le peu d'accord qu'on remarque entre certaines évaluations ne doit pas être attribué à l'imperfection des deux sciences, mais au peu de soin et d'attention de quelques écrivains, à l'ignorance, à la présomption ou à la mauvaise foi d'un grand nombre d'autres.
Dira-t-on que la statistique donne des résultats contradictoires, parce que trois auteurs écrivant en 1827, évaluaient la population de la France, le premier à 30,750,000 âmes, d'après le recensement fait à la fin de 1821, en y comprenant l'armée et la flotte; le second à 30,465,291 pour la même année, en faisant abstraction de l'armée et de la flotte; le troisième à 31,845,428, d'après le recensement qui eut lieu au commencement de 1827? Osera-t-on soutenir que la statistique n'aboutit en définitive qu'à des groupes de chiffres illusoires et indignes de la confiance des esprits sérieux, parce qu'en dépit de tous les calculs et de tous les raisonnemens auxquels nous nous sommes livré, appuyés sur le recensement de l'année 1819, pour prouver que la population du Portugal continental s'élevait en 1822 à 3,173,000 âmes, deux savans estimables, mais étrangers à cette science, reproduisant les anciennes évaluations approximatives faites en 1798 et basées sur le nombre de feux, la portaient contre toute probabilité en 1827, l'un à 3,680,000, l'autre à 3,683,400 âmes? Est-ce à l'imperfection de la statistique qu'il faut s'en prendre si des littérateurs, si des savans recommandables, peu familiarisés avec les difficultés sans nombre qu'elle offre même à ses adeptes, commettent, lorsqu'ils se lancent dans une carrière si éloignée de leurs études spéciales, les mépri-
ses les plus ridicules? L'un, par exemple, attribue à la seule ville de Boston la totalité des importations et des exportations de toute la confédération Anglo-Américaine; l'autre, confondant le mouvement du port de Liverpool avec sa marine marchande, fait monter celte dernière à i,i8o,9i4tonneaux! nombre presque neuf fois plus grand que le tonnage de ce port, et qui dépasse la moitié de toute la marine marchande du Royaume-Uni. Celui-ci prétend prouver la supériorité morale des habitans du duché de Rade sur ceux du royaume de Wurtemberg, en fondant ses calculs sur des documens évidemment erronés, puisqu'ils lui donnent pour résultat définitif un seul accusé sur 1600 habitans dans le grand-duché de Bade, tandis que, selon ces mêmes documens le royaume de Wurtemberg n'en compterait pas moins d'un sur 169! celui-là voulant estimer la surface des principaux états du globe puise ses chiffres à des sources diverses et range dans une même colonne, en prétendus milles carrés allemands de 15 au degré, des évaluations dont les unes sont réellement exprimées dans cette mesure, mais dont plusieurs autres ont pour véritable unité le mille géographique de 60 au degré et même le mille anglais de 69 ; au degré : d'où il résulte que la Chine est représentée dans ce tableau comme ayant une surface supérieure à plus de la moitié de toute la partie terrestre du globe!
On doit avouer que si la statistique particulière a produit déjà un grand nombre d'ouvrages d'un mérite réel, il n'en est pas de même de la statistique générale, malgré les profondes connaissances et les travaux remarquables de quelques savans.
Les travaux que nous avons eus à faire en ce genre nous ont prouvé que la statistique générale est encore dans l'enfance, pour ne pas dire au berceau, et que l'auteur le plus consciencieux est justement celui qui remplit le moins de colonnes, tant sont grandes les lacunes qu'offre encore cette science, non-seulement pour les pays situés hors d'Europe, mais même pour presque toutes les contrées de cette partie du monde. Nos lecteurs peuvent s'en assurer facilement en parcourant les
A LA GEOGRAPHIE
observations que nous avons placées avant Jes tableaux statistiques de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie. Cette imperfection de la statistique générale est une conséquence naturelle du petit nombre de travaux spéciaux que l'on a publiés jusqu'à présent, et du peu de critique que l'on a mis, à quelques exceptions près, dans la rédaction de tous les résumés de la science. Il est temps que les personnes qui cultivent cette branche si importante et si ramifiée des connaissances humaines, s'imposent la loi d'une critique judicieuse. La méthode la plus simple serait de se vouer d'abord à des monographies, à des spécialités. On sait combien les sciences naturelles ont fait de progrès depuis que les naturalistes ont adopté celte marche. Pour se convaincre de ce que pourrait en attendre la science qui nous occupe, il suffit de jeter un coupd'œil sur les travaux des statisticiens spéciaux des divers états de l'Europe. La liste de ces écrivains utiles se trouve dans l'introduction des éditions précédentes.
Nous n'avons pas cru devoir la répéter dans celle-ci : des faits nouveaux à enregistrer nous rendent l'espace de plus en plus précieux.
Ces travaux préliminaires étant achevés, lorsque, chacun de leur côté, ces hommes laborieux se seront mis en rapport avec ceux qui étudient les spécialités du même genre, chez plusieurs nations étrangères; lorsque les uns et les autres se seront bien compris sur les observations, les dates, les mouvemens à recon-
naître; lorsque ceux qui se sont voués a l'étude de la superficie et de la population absolue des principaux états de la terre, auront apprécié l'étendue des plaines, les montagnes, les lacs, les rivières, les causes physiques ou morales qui retardent ou accélèrent les progrès de l'agriculture, et enfin toutes les anomalies qu'offre la population; lorsque ceux qui ne craignent pas d'aborder les finances, en auront examiné avec attention et persévérance les diverses parties, auront étendu leurs investigations aux divers systèmes monétaires et les auront soumis à une évaluation uniforme, etc., alors, des auteurs de résumés réuniront en un même faisceau les faits reconnus par les statisticiens spécialistes. Alors aussi cesseront les doutes; alors plus de chances pour des interprétations mensongères ou hasardées; alors nous ne verrons plus à la tribune, ou dans le conseil des rois, des hommes d'état se discréditer par les plus grossières erreurs; alors le négociant, mieux instruit, pourra combiner plus sûrement ses opérations; alors enfin les chefs des armées, plus éclairés sur les ressources des états, feront les préparatifs convenables pour assurer la subsistance de leurs troupes, et ne frapperont pas le pays conquis de contributions hors de toute proportion avec ses ressources. Grâces à cette marche la statistique s'assurera un rang distingué parmi les sciences positives et d'observation, et répandra des bienfaits réels dans toutes les classes de la société.
III. Difficultés d'un travail géographique. Moyen de les surmonter.
Le géographe ne doit emprunter les documens qu'il met en œuvre, qu'aux auteurs les plus dignes de foi, à ceux qui ont pu voir par leurs propres yeux les choses qu'ils ont décrites. Nous démontrerons plus loin que nous n'avons rien négligé sous ce rapport. Mais il ne suffit pas d'avoir recours aux meilleures sources, il faut savoir y puiser avec discernement.
Cet art dépend de connaissances positives et surtout d'une longue expérience.
Sans ces deux guides, on s'expose à donner comme actuel un ordre de choses qui, depuis long-temps n'existe plus; à reproduire d'anciennes conjectures , ad-
missibles, à la vérité, lorsque la science était moins avancée, mais qui doivent être remplacées par les faits positifs dont elle s'est enrichie depuis; à répéter enfin de vieilles erreurs, que le zèle éclairé ou les longues recherches de quelques savans ou bien les efforts courageux de quelques voyageurs sont parvenus à déraciner de nos jours. 11 faut posséder à fond l'histoire de la géographie, pour savoir choisir les meilleurs ouvrages à consulter dans la description de chaque pays, et l'art difficile de la critique, pour savoir apprécier le mérite différent des auteurs, par foi? si nombreux, qui ont décrit la
IINTRODUCTION
même contrée, ou qui en ont parcouru une partie, soit aux mêmes époques, soit à des époques plus ou moins éloignées les nues des autres. Il faut avoir le moyen de discerner le vrai du faux, de réduire à leur jusle valeur les ridicules prétentions des auteurs nationaux, les préjugés vulgaires reçus comme des vérités incontestables dans le pays, la prévention de certains voyageurs contre le peuple qu'ils visitent, ou la partialité qui leur fait admirer toutes choses. Il faut avoir le talent, si rare, de concilier le jugement quelquefois diamétralement opposé,que deux voyageurs ont prononcé sur une môme nation, sur un même pays, sur une même ville, tantôt à des époques différentes, tantôt presque dans la même année. Il faut connaître enfin les sciences accessoires de la géographie, pour n'admettre parmi la multitude de données si diverses dont son cadre se remplit, que des faits sanctionnés par des juges eompétens; car il ne suffit pas d'être sur les lieux pour apprécier l'exactitude de certains jugemens ou de certaines propositions, il faut encore posséder la science même à laquelle ils appartiennent.
« Rien, dit l'auteur spirituel des souvenirs du golfe Persique, rien n'est plus remarquable que la fausseté des différentes descriptions que i'on a faites de ces rivages, sans cependant qu'on puisse accuser les auteurs de ces descriptions d'inexactitudes volontaires. Moore, dans sa belle exposition de Lalla Roohh, ne mentionne pas une seule pierre précieuse, ou une seule fleur, sans s'appuyer de l'autorité de quelque voyageur digne de foi, et il est probable que tout ce qu'il décrit existe en effet; mais, après l'avoir trouve on aurait bien de la peine à le reconnaître. Ce sont des bancs de perles et des îles de palmiers, des bosquets de vignes et de grenadiers; mais une triste différence existe entre la peinture et le modèle. Dans le récit, tout est brillant, frais, embaumé; dans la réalité, les bancs de perles sont des tas infects de coquillages d'huîtres; les bosquets de palmiers sont de hideuses et chétives plantations, dont le vert pale et fané se détache à peine de la couleur des rochers nus qui les entourent, et du sol brûlé qui les porte ; les grenadiers sont constamment couverts d'une poussière blanche; les zéphirs sont élouffans; le cristal des fontaines est une
eau saumâtre, et les flacons où brille le rubis liquéfié sont des bouteilles bouchées avec un chiffon et contenant du vin de Schiraz, qu'on prendrait pour du mauvais Porto, mêlé avec de la bierre. Rien ne ressemble moins à la mer verte des voyageurs et des poètes, parsemée d'îles enchantées, étincelante de l'éclat des perles et rafraîchie par des brises parfumées, ([Lie le véritable golfe Persique, avec ses rives sauvages et stériles, desséchées par une atmosphère qui semble menacer de destruction tout ce qui existe. »
Des voyageurs modernes ont réduit à leur juste valeur les pompeux éloges que, sur Paulorité des auteurs persans, on prodiguait à l'excellence du climat de Schiraz; et M. Réphalide a trouvé que la vallée de Noto en Sicile, qu'on représente comme un jardin, estau contraire très montueuse et remplie de vastes landes et de déserts rocailleux. Les récentes explorations, faites dans l'intérieur de l'Afrique, ont fait disparaître les immenses populations qu'on accordait aux villes deTombouctour de Haussa et de Bornou ; cependant Sidi- Hamet, natif de cette dernière ville, assurait à Ritchie qu'elle surpassait le Caire en grandeur! Le judicieux auteur de YEast India Gazelteer réduit à 50,000 le nombre moyen annuel des pèlerins qui de 1817 à 1822, ont visité la pagode de Djaggernâth, nombre 24 fois moindre que celui qui était donné par Carey. Quoique, selon les recherches de l'abbé Grégoire, il n'existe plus de Samaritains en Europe , et que leur nombre en Asie ne dépasse pas 200 individus, ces sectaires juifs croyaient et assuraient aux voyageurs, il y a quelques années, que leurs co-religionnaires de Gênes étaient au nombre de 127,960! D'après un ancien usage, les Birmans comptent dans tout l'empire 4600 ?nyos ou arrondissemens , nombre , dit M. Klaproth, qui très certainement est exagéré. Dans le Pégou, l'expression trentedeux paraît être d'un usage banal ; car chacune des provinces de cet état (HenzaVati, Martaban et Bassein) est donnée comme renfermant ce nombre de myos; cependant une investigation exacte a démontré qu'il n'y en avait que la moitié dans les provinces d'Henzavati et de Martaban , et que le quart dans celle de Bassein.
« La vanité nationale , dit M. de Humboldt, en parlant des Mexicains, se plaît à
A LA GEOGRAPHIE
agrandir les espaces, à reculer, sinon dans la réalité, du moins dans l'imagination, les limites du pays occupé par les Espagnols. Dans les mémoires qui m'ont été fournis sur la position des mines mexicaines, on évalue Péloignement d'Arispe au Rosario à 300 lieues marines, d'Arispe à Copala à 400, sans compter que toute l'intendance de Sonora n'en a pas 280 en longueur. Par la même cause , et surtout pour se concilier la faveur de la cour, les conquistadores, les moines missionnaires et les premiers colons, ont donné de grands noms à de petites choses. Nous avons décrit le royaume de Léon , dont toute la population n'égale pas le nombre des moines franciscains en Espagne. Quelques cabanes réunies prennent souvent le titre pompeux de villes. Une croix plantée dans les forêts de la Guyane, figure sur les cartes des missions, envoyées à Madrid et à Rome, comme un village habité par des Indiens. Ce n'est qu'après avoir vécu long-temps dans les colonies espagnoles, après avoir reconnu de près ces fictions de royaumes, de villes et de villages, que le voyageur se forme une échelle propre à réduire les objets à leur jusle valeur. »
Trois mois de séjour à Constantinople ou à St-Pétersbourg, huit jours au Caire ou à Odessa, ne donnent pas aux voyageurs qui publient leurs observations, le droit de juger des pays où se trouvent ces villes et encore moins celui de renverser les opinions émises par leurs prédécesseurs, qui y ont demeuré pendant longtemps, et qui en possèdent la littérature et en parlent la langue. Pourle géographe qui est à la hauteur de la science, les contradictions les plusgrandes surle même pays, sur la même ville, sont loin d'offrirdes problèmes insolubles. Il sait à quoi s'en tenir sur la citadelle de Traunick en Bosnie, qu'un militaire, M. Pertusier, dit être susceptible d'une longue défense, et que M. Desfossés trouve insignifiante. Il n'accepte point légèrement le jugement favorable porté sur Damieta par madame Minuloli, et sur Bombey par Heber, en opposition avec ceux du capitaine Light et de Forbes. Il sait concilier les étonnantes contradictions qu'on remarque parmi les voyageurs qui ont visité Tir, depuis Pococke jusqu'à M. Buckingham et à M. Connor.
Il n'est pas non plus embarrassé des contradictions qu'on trouve relativement aux obélisques dans Pococke, Shaw et Ri-
chardson, et il prononce facilement entre Ali-Bey, qui dit qu'Ak-Cheher, dans la Caramanie, est une petite ville, et Mac-Kinneirqui lui accorde 15,000 maisons, c'està-dire, au moins 60,oooàmes. Il n'hésite pas à rejeter comme inexacte l'assertion des journaux de Calcutta, qui publiaient, il y a quelques années , que la langue tibétaine était l'idiome parlé depuis l'Hymalaya jusqu'à la frontière de la Sibérie ; et il range parmi les erreurs reconnues l'assertion du Canton-Register, qui confondait naguère les Bourouts établis au nord de Kachghar, avec les tribus mongoles des BouriatsouBouretes qui, soumises à la Russie, occupent les rives du lac Baïkal , éloigné de plus de 1300 milles de Kachghar. Il sait que l'estimation de 11,000 pieds de profondeur que les nationaux, d'après une erreur de calcul de Pontoppidan donnent au trou qui se trouve en Norwège dans le district de Rake, près de Friederiks-Hall, devait être portée au moins, jusqu'à 39,860 pieds de Paris ; car M. Parrot a démontré que cette profondeur est nécessaire pour qu'on puisse compter un intervalle de 90 secondes, entre l'instant où l'on a jeté une pierre et le moment où le bruit qu'elle fait en touchant le fond de l'abîme vient frapper l'oreille de l'observateur. Il sait déjà que le capitaine Beechey a détruit le charmant roman composé par le capitaine Basile Hall sur les habitans de Lieou- K'hieou. Il ne peut plus ignorer que de célèbres orientalistes nous ont mis à même d'envisager les Chinois, les Japonais, les Indiens et les autres nations civilisées de l'Asie sous leur véritable point de vue. Il sait enfin réduire à leur juste valeur les fables débitées sur l'ignorance et les vices prétendus des Espagnols, des Portugais, des Italiens, des Hollandais et de tant d'autres nations.
L'hypothèse suivante, relative à la France, achèvera de faire sentir à quel point les relations des voyageurs les plus véridiques peuvent différer entre elles.
Supposons qu'un Siamois , ignorant la langue française et, par conséquent, obligé de s'en remettre à un interprète, séjourne quelque temps en France , vers le milieu du xviii6 siècle; puis qu'à son retour dans sa patrie , il publie une description de cet état. Qu'un autre, au bout d'un certain nombre d'années, et lorsque la révolution de 89 a déjà renversé le gouvernement et modifié l'étendue de la
vin
INTRODUCTION
France, vienne visiter le ci-devant royaume, et, à l'instar de son prédécesseur, publie aussi une relation en revenant à Siam. Cette relation sera presque entièrement opposée à la première : le chef de l'état sera, selon ce nouveau voyageur, non plus un roi, mais un premier consul nommé Bonaparte. Un troisième, venu plus tard, dira que la France est un empire, dont le souverain, nommé Napoléon, étend sa domination gigantesque du Nord au
§ IV. Exclusion de
La géographie est une science de faits et non de spéculation : le géographe doit donc se borner à décrire les traits principaux qu'offre la terre. Qu'il n'essaie pas de remonter jusqu'aux causes et d'expliquer la configuration des côtes, l'étendue des mers, la distribution des lacs et des iles, ou la direction des principales chaînes de montagnes: ce sont là, sans doute , des spéculations scientifiques de la plus haute importance , mais elles sortent du domaine de la géographie pour s'encadrer spécialement dans celui de la géologie. Que l'on ne s'y trompe point : la géographie et la géologie ont beau se toucher, ce sont deux sciences entièrement distinctes, et c'est à tort que quelques savans naturalistes se sont essayés de nos jours , à faire de celle-ci une des parties intégrantes de la première. Fidèle à ce principe, nous avons exclu de cet abrégé tout système, toute hypothèse, malgré les belles pages dont nous eussions pu l'enrichir en nous aidant de plusieurs productions remarquables qui ont été publiées depuis quelques années. Notre manière de voir sur ce point est partagée par un naturaliste distingué : M. Lesson cite un exemple si piquant de l'abus des systèmes que nous croyons faire une chose agréable au lecteur en le reproduisant :
« Les premiers Européens philosophes et naturalistes qui explorèrent les rivages de la Nouvelle-Hollande, dit M. Lesson, furent frappés des singularités sans nombre que les productions naturelles leur offraient à chaque pas : tout leur parut bizarre et paradoxal, sol, aspect, aussi bien que végétaux et animaux. Ce caractère d'élrangete qu'affectait la nature sur les terres australes, parut éminemment curieux; on voulut s'en rendre compte, et bientôt on tomba dans des ex-
Sud, depuis la mer Baltique jusqu'à l'extrémité de l'Italie sur la mer Méditerranée , et de l'Est à l'Ouest, depuis un empire , nommé Turquie, jusqu'à un Océan , dit Atlantique. Enfin un quatrième, venu après tous les autres, et se prétendant mieux instruit et plus véridique que ses deux prédécesseurs immédiats , affirmera que le premier narrateur a seul raison contre les deux autres, puisqu'il a vérifié son exactitude.
C esprit de système.
trêmes qui vicièrent l'opinion. Il est de fait, que bien peu d'auteurs ont, sur la Nouvelle-Hollande, des idées fixes et arrêtées , et ceux qui les possèdent ne les doivent qu'aux relations des dernières expéditions et surtout aux écrits des Anglais établis à la Nouvelle-Galles. On ne connaissait que la lisière du pays, on voulut juger de l'intérieur. Des marins n'ont visité que les dunes littorales, où ils ne trouvèrent point d'eau douce : aussitôt les géographes sédentaires en prirent acte, et bientôt on accrédita l'opinion que la Nouvelle-Hollande n'avait point de rivières, suivant les uns; que son intérieur était nu, pelé et stérile; que les habitans bu vaient de l'eau salée. D'autres prétendirent que tout l'intérieur est occupé par de vastes marécages ; quelques-uns supposèrent que ce sont des déserts sablonneux, et qu'on devrait en tenter la découverte en y transportant des tentes, des chameaux; un grave auteur a proposé d'en faire la découverte avec des ballons! Enfin, on trouva des arbres pétrifiés sur une partie peu étendue ; vite on en conclut qu'il semblait qu'on eût porté sur ces lointains rivages la tête de Méduse, pour pétrifier les êtres qui y vivent. De ces versions, laquelle croire? car elles sont toutes aussi fondées les unes que les autres, et l'on peut admettre , au centre de la Nouvelle- Hollande, sans compromettre sa conscience, aussi bien des volcans que des marais ou des fleuves majestueux et navigables. »
Nous verrons , dans la description de cette partie de l'Océanie, comment tous ces systèmes se sont écroulés devant les explorations récentes, et tout ce que cetle prétendue terre de désolation promet à l'activité européenne.
A LA GEOGRAPHIE
§ V. Méthode, dit
La géographie étant une science positive, les objets qu'elle embrasse doivent être ciassés , non d'une manière pittoresque propre à flatter l'imagination, mais d'une manière logique, qui éclaire l'intelligence et aide la mémoire. La méthode pittoresque, employée avec le plus rare talent par un illustre géographe, est tolérable, peut-être, dans un traité étendu sur la science, mais elle doit être rejetée d'un ouvrage élémentaire.
L'ordre dans lequel les faits se présentent aux regards de l'observateur n'admet en réalité aucune classification : les plus rapprochés par l'analogie se trouvent disséminés de loin en loin sur la route du voyageur ; les plus opposés , ceux qui s'éclairent le moins l'un par l'autre, s'offrent, au contraire, en même temps ; partout de brusques transitions, des distractions qui égarent le jugement et troublent les souvenirs. Certes , dans la nature même, ce désordre a son charme et, peutêtre, son côté instructif; mais dans une narration , une partie de l'intérêt doit se perdre déjà : Segniùs irritant animos demissaper aùrem... Que sera-ce donc «l'un traité élémentaire avec sa sécheresse inévitable? La méthode pittoresque y paraîtra ce qu'elle est en effet, l'absence de toute méthode. Là, pour que l'attention se fixe à quelque chose, il faudra tracer de larges divisions ; puis dans chacune d'elles grouper les faits analogues, et encore suivre une certaine loi, toujours la même, pour passer d'un groupe à un autre. On ne craindra pas de multiplier les titres et les indications , d'établir dans chaque chapitre un même ordre de paragraphes; car de celte symétrie résultera la clarté; de cette uniformité naîtront des rapprochemens utiles. Telle est cette méthode logique, grâce à laquelle l'exposition de la science devient plus suivie, plus succincte, plus claire et plus substantielle.
Quant aux divisions que demande remploi de cette méthode , nous croyons qu'elles ne doivent être déterminées par aucune idée exclusive.
Bien que la géographie physique serve de base à toutes les autres parties de la science , il nous parait contraire à une bonne méthode, d'y assujétir, dans la par-
isions, proportions.
tie descriptive, la géographie politique, au point de morceler celle-ci. En effet, le lecteur ne pourrait se former qu'une idée confuse d'un état dont on aurait réglé la description , soit sur les grandes divisions physiques , soit sur les grandes divisions ethnographiques de la terre. Par la manière dont nous avons traité la géographie générale de chacune des cinq parties du monde, par la réunion que nous avons faite de certains états en un groupe compacte, et enfin par l'enchaînement que nous avons établi dans la description du cours des fleuves , nous croyons avoir concilié la classification naturelle et la classification politique.
Mais quelle que soit l'uniformité que prescrit la méthode logique , plusieurs causes obligent le géographe de dévier de ce principe. En effet, les cinq parties du monde offrent trop de différences dans la distribution des diverses contrées qu'elles embrassent, et dans leurs divisions politiques, il y a trop de disproportion dans l'étendue et le degré de certitude des connaissances que nous possédons sur chacune d'elles, pour qu'il soit possible d'assujétir leur description à un seul et même plan. Si d'un côté nous connaissons bien l'Europe, et s'il nous reste peu de chose à découvrir en Amérique, de l'autre côté, de vastes espaces en Asie , tout l'intérieur de l'Australie (Nouvelle-Hollande), la plus grande partie des contrées centrales de l'Afrique, ainsi que la surface presque entière de Bornéo , de la Papouasie et des autres grandes îles de l'Océanie, ou nous sont complètement inconnues ou ne sont encore explorés que d'une manière très imparfaite. Qui oserait, par exemple, remplir les cadres de la géographie de l'intérieur de l'Afrique, des vastes solitudes de l'Amérique, des grandes contrées qu'aucun pied européen n'a encore foulées dans l'Arabie, dans le Turkestan , dans l'Inde transgangétique, et dans ces îles magnifiques qui forment les grandes terres du Monde-Maritime? En attendant que des voyageurs intrépides ou quelque expédition scientifique, ou même quelque événement politique, soulèvent le voile qui couvre la géographie de ces régions , il vaut encore mieux laisser une lacune dans l'article
INTRODUCTION
qui les concerne que de la combler par de pures hypothèses. Si le nombre limité des états de l'Europe et de l'Amérique, si les grandes divisions géographiques et politiques de l'Asie nous permettent de décrire ces contrées avec quelque détail, les centaines de petits états qu'offrent l'Oeéanie et l'Afrique ne peuvent qu'être indiqués dans le cadre étroit d'un abrégé. Après bien des essais longs et fastidieux , nous nous sommes arrêté pour chaque article aux proportions qui nous ont paru les plus convenables.
L'importance relative des pays , le morcellement de certains états et les souvenirs historiques que rappellent certaines contrées sont autant d'élémens qui doivent entrer dans la détermination du plan à suivre pour leur description. Un abrégé de géographie,, destiné à l'instruction de la jeunesse française et aux hommes du monde de la même nation , doit nécessairement contenir, sur ce qui concerne la France, des détails que le cadre de l'ouvrage ne permet pas de donner pour les autres états. Le grand nombre d'iles qui composent la partie principale de la monarchie Danoise oblige le géographe à en-
trer en décrivant cet état dans des particularités qu'il peut négliger sans inconvénient pour d'autres états moins morcelés dans leur territoire. Comment pourraiton , dans la description de l'empire Ottoman et de la Grèce, dans celles de la Perse et de l'Italie, passer entièrement sous silence des lieux aujourd'hui peu remarquables, mais qui, renfermant des monumens superbes ou d'importantes ruines, nous rappellent la puissance des Pharaons, la splendeur de Palmyre et d'Héliopolis, la gloire des beaux temps de la Grèce , la toute-puissance de la ville des Césars et les richesses des successeurs de Cyrus?
Le géographe pourra-t-il s'abstenir de mentionner ces lieux, aujourd'hui presque méconnaissables , qui furent jadis le théâtre des scènes augustes de la religion de Moïse et de la vie terrestre du Christ? Nous avons donc cru que nous pouvions augmenter les dimensions de certains chapitres de notre ouvrage, dans le but de rendre cet abrégé plus complet, et d'interrompre de temps à autre, par quelque morceau d'une- haute importance archéologique, l'aride monotonie des descriptions géographiques.
§ VI. Abus des dénominations nouvelles.
Plusieurs géographes ont trouvé nécessaire, surtout dans ces dernières années, d'imposer une foule de noms nouveaux soit à des pays déjà connus qu'ils groupaient d'une manière inusitée , soit à des contrées récemment découvertes et déjà baptisées par les premiers explorateurs, soit même à des lieux déjà désignés par certaines dénominations géographiques admises dans la science , quoique à la vérité elles ne fussent pas encore devenues très populaires. Dès le début de notre carrière scientifique, nous avons élé frappé de cet esprit d'innovation qui menace de faire de la géographie une science aussi confuse que le sont devenues de nos jours quelques parties de l'histoire naturelle , sans cesse bouleversée par l'anarchie des classifications et des nomenclatures. Nous partons d'un principe certain : à nos yeux les noms nouveaux sont nécessaires , alors seulement qu'il s'agit d'exprimer des choses réellement nouvelles ou de désigner certains groupes de pays, de montagnes ou d'iles qu'il est absolument indispensable de considérer à
part. En conséquence, nous en avons été aussi sobre que possible, quoique les travaux auxquels nous nous étions livré et la manière toui-à-fait nouvelle avec laquelle nous traitions la science, eussent pu nous servir d'excuse pour en proposer un grand nombre.
Bien loin de persuader au public que nous avions table rase devant nous et qu'il n'existait rien de bien exact dans tout ce qu'avaient fait nos devanciers, nous avons respecté toutes les classifications et les dénominations qui n'étaient pas en contradiction avec l'état actuel de la science; et lorsque nous nous sommes trouvé dans la nécessité absolue de proposer un nom nouveau, nous avons tâché de le composer par la simple union des noms déjà connus des montagnes ou des terres principales appartenant aux nouveaux systèmes orographiques et aux nouveaux archipels que nous voulions former. De cette manière , nous avons donné à notre nomenclature beaucoup de simplicité , et nous avons évité l'inconvénient de faire disparaître des termes consacrés
A LA GEOGRAPHIE
par l'usage, pour les remplacer par des désignations insolites. D'ailleurs, presque toujours, nous avons eu soin de prévenir le lecteur de notre innovation, afin qu'il ne prit point, comme il arrive souvent dans la lecture de plusieurs géographies, nos propositions pour des théorèmes déjà démontrés et généralement reçus. Mais nous laisserons parler sur ce sujet important notre ami M. Jules de Blosseville, aux idées duquel de profondes études et l'expérience acquise pendant ses longues navigations donnent tant d'autorité. Le fragment suivant renferme la solution donnée par lui à une des questions que nous lui avions adressées lorsque nous nous occupions de la rédaction des principes généraux de cet abrégé.
«Il en était autrefois de la géographie, comme il en sera toujours de l'histoire: les contemporains n'étaient point placés à une hauteur convenable pour porter un jugement définitif et impartial sur des découvertes brillantes et isolées, qu'ils envisageaient d'après des systèmes étroits , suivant l'importance du moment. Aux grands voyageurs seuls il appartenait de donner des noms aux terres qu'ils avaient vues les premiers, et ces noms obtenaient le respect, comme les dispositions d'une volonté sacré.
« Aujourd'hui tout est différent ; la carrière est presque fermée, les élémens sont réunis, et la science qui ne connaît pas de prescription, est chargée d'en coordonner l'ensemble, en groupant les terres d'après leurs rapports naturels, et en observant la clarté et l'unité des noms. La nomenclature générale ne peut être arrêtée que par les peuples cosmopolites de l'Europe, appelés par leur position et leurs connaissances universelles à dominer toutes les questions. Une autre autorité dicte ses lois à la nomenclature de détail : c'est la colonisation, puissance inévitable , dont le siège est aussi en Europe, et dontmalheureusement les arrêts sont à-la-fois les moins réfléchis et les plus durables.
«La science, toujours positive, demande des comparaisons exactes et s'accorde souvent fort mal avec le sentiment ; elle voudrait quelque chose de plus qu'une épithète pour distinguer des pays entre lesquels leur nature et leur situation ne permet aucun rapprochement. Pour prévenir la confusion, elle aurait évité dans les Etats- Unis, la répétition continuelle du nom
chéri de Washington, et de ceux de toutes les villes de l'Europe; elle aurait voulu rejeter également les Windsor et les Liverpool de la Nouvelle-Galles. Enfin, si on l'eût écoutée, un voyageur n'eût pas eu l'avantage, sans sortir de la terre de Van- Diemen, de visiter les villes de Jéricho et de Brigthon , l'Abyssinie , les rives de la Tamise et du Nil; il n'y eût pas joui en même temps de la précieuse prérogative de passer et repasser le Styx avec des bateliers plus sociables que Caron.
« Outre les noms descriptifs que tous les peuples ont employés à l'envi, les Français et les Anglais ont autrefois imposé généralement à leurs découvertes ceux des hommes et des lieux de leurs pays , en y joignant les saints du calendrier, sans consulter beaucoup les naturels. Les Espagnols ont suivi un autre principe : il est très rare qu'ils aient consacré les noms de leurs découvreurs, et presque toujours ils se sont appliqués à conserver ceux des indigènes, mais en les plaçant toutefois sous l'invocation de la Sainte-Trinité ou sous la protection des apôtres et des martyrs.
« Tout bien considéré, le meilleur nom géographique, quelle que soit son origine, doit être clair, harmonieux, bref et original. Une double signification et uneétymologie savante sont en général inutiles. S'il peut indiquer, comme ceux des Phéniciens et des Malais, le caractère saillant du lieu qu'il désigne, il offre quelquefois un avantage particulier; mais il est toujours à craindre que les mêmes motifs le fassent répéter souvent dans des localités différentes et qu'il ne finisse quelquefois aussi par perdre sa justesse. Les noms des découvreurs ai des hommes distingués sont souvent très bons, mais ils doivent être donnés avec impartialité, discernement et comme par récompense. Beaucoup de personnes donnent la préférence aux dénominations usitées par les habitans même du pays, et nous sommes de leur opinion, pourvu que ces dénominations ne soient pas barbares, parce que, à tous leurs avantages qu'on sent généralement, se réunit toujours celui de l'originalité auquel nous attachons le plus grand prix. Il ne faut pas, au reste, espérer un succès facile dans cette recherche , pour laquelle il ne suffit pas seulement de pouvoir bien s'entendre, car un pays porte autant de noms qu'il nourrit de peuplades, et les noms variés du même fleuve indiquent souvent le nom-
INTRODUCTION
bre des diverses nations dont il traverse le territoire. Les erreurs dans lesquelles on est exposé à tomber n'ont pas d'ailleurs tous les inconvéniens que l'on pourrait croire. Dans une foule d'occasions, les premiers navigateurs n'ont pas mieux réussi que s'ils avaient mêlé des lettres au hasard ; mais les noms de Canada, de Catoche, tfYucatan, de Pérou et cent autres n'en sont pas moins fort bons et même bien préférables à ceux de Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Ecosse, Nouvelle-Galles du Sud, etc., etc. Quel motif eût décidé en faveur d'une des dénominations de l'Amazone ou du Mississipi ; quel nom eussions-nous préféré parmi tous ceux de l'Australie?
« Les voyageurs modernes ont été plus heureux dans leurs efforts, parce qu'ils les ont dirigés avec plus de soin et de savoir; et nous avons pu connaître avec certitude dans POcéanie seule, beaucoup plus de noms indigènes que dans l'Amérique et l'Afrique réunies. Pour cette partie du monde , on les a religieusement conservés en général, et on a pu le faire, avec d'autant plus d'avantage , qu'ils sont précis , courts et sonores comme les langues qu'on y parle. S'il y avait quelque reproche à faire, ce serait plutôt d'avoir poussé le purisme un peu trop loin dans quelques cas, comme par exemple, en voulant retrancher les deux dernières syllabes du nom de Tongatabou, et la première voyelle de celui d'Otahiti, perfectionnement sujet à contestation et qui a l'inconvénient de ne plus faire distinguer la première lie de l'archipel dont elle fait partie, et de confondre, pour des oreilles peu savantes, la Reine du Grand-Océan avec l'Ile à' Haïti.
« Nous remarquerons particulièrement deux archipels : celui de Salomon, parce qu'il est le seul dont les îles portent encore des noms européens, et celui de Viti, parce qu'il offre l'exemple unique d'une appellation collective déterminée par ses propres habilans. A tous les autres archipels il a fallu donner des noms: ceux de la Société, de Sandwich, de Mendana, de Cook, des Mariannes, des Carolines et de Tonga, sont consacrés et fort convenables. Le dernier remplace bien avantageusement celui des Amis, donné trop précipitamment à l'hypocrisie et à la trahison. Un autre nom caractéristique a été laissé, aussi avec peu de justesse s à
un archipel, dont les peuples ne sont pas les navigateurs par excellence de POcéanie y et qui n'a aucun port pour recevoir un seul des navigateurs du reste du globe. Le nom du marin qui l'a découvert, Bougainville , serait bien mieux appliqué. La dénomination de deux autres archipels est encore insignifiante et en litige. Devant le nom du fameux Quiros, nous proposons de faire disparaître ceux tfEspiritu-Santo, de Grandes- Cyclades et de Nouvelles- Hébrides, appliqués aux terres que le capitaine espagnol a découvertes; et nous offrons celui de La Pérouse à cet archipel , qui vit le naufrage du voyageur français, et dont Plie principale conservera seule les noms de Santa-Cruz ou Andany. Ainsi, les noms des plus grands navigateurs qui représentèrent la France, l'Espagne et l'Angleterre, dans la Polynésie et l'Australie, seraient consacrés sur les cartes.
« Nous ne pouvons nous empêcher de dire ici que , par un esprit de perfectionnement et de justice, très louable en luimême, on a applaudi il y a quelques années à une innovation malheureuse. On a voulu satisfaire la mémoire de Tasman, sans penser aux droits que l'ancien gouverneur Van-Diemen avait acquis à la reconnaissance de la postérité, en ordonnant plusieurs des explorations hollandaises. Le nom de Terre de Van-Diemeti, d'autant plus répandu qu'il s'appliquait à un pays colonisé , offrait peu de prise à la critique; peut-être seulement aurait-on dù, par une légère modification , préférer celui de Dieménie, et ses habitans eussent toujours été des Dieméniens, comme dans les anciennes relations. Il existe, sur la côte nord-ouest de l'Australie , une seconde Terre de Diemen, à laquelle il eût mieux valu donner un autre nom, mais le changement n'était pas pressant. Un pays important, dont la dénomination actuelle est ridicule, et qui fut aussi découvert par Tasman, semblait avoir plus de droit à réclamer le nom de ce navigateur; nous eussions eu alors la Tasmanie du Nord et la Tasmanie du Sud, au lieu de deux lies de la Nouvelle-Zélande, dont les noms indigènes,. Jka-namauwi et Tavay - Pounammou sont trop barbares pour que nous les adoptions jamais. Si l'on ne veut pas revenir sur le nom de la Tasmanie, il y aurait encore une ressource, ce serait d'emprunter celui
A LA GEOGRAPHIE
xm
de Dieménie à la terre qui n'aurait pas dû perdre son premier patron.
« Il reste encore dans la division australe de l'Océanie un nom inconvenant et ridicule à faire disparaître: c'est celui de la Nouvelle- Guinée, auquel nous proposons de substituer celui de Papouasie, dont la racine Papouas indique le peuple
qui habite cette grande lie , de même que celui de Malaisie, siheureusement imaginée par M. Lesson pour remplacer V archipel d'Orient, V archipel d'Asie, rappelle l'habitation des nations malaisiennes dans la partie occidentale du Monde-Maritime.
§ VII. Orthographe des noms propres.
La nomenclature a plus d'importance que les sa vans et les littérateurs ne lui en accordent communément, et doit être regardée comme une des parties fondamentales de la géographie. Malheureusement la transcription des noms propres est livrée à l'anarchie, et nous croyons nécessaire d'entrer dans quelques explications à ce sujet, pour nous mettre à l'abri de toute critique. Mais d'abord nous emprunterons au savant Essai sur les noms d'hommes, de peuples et de lieux, de M. Salverte, le passage suivant, dans lequel ce philologue, avec sa sagacité ordinaire , fait sentir les difficultés et les inconvéniens qu'offre leur orthographe.
« Si de nos jours un homme de génie à qui l'on a injustement contesté l'exactitude historique, si Voltaire est tombé dans une erreur pareille, en défigurant l'orthographe de la plupart des noms russes, il cherchait du moins à représenter, par la manière dont il les écrivait, leur prononciation véritable. C'était se proposer un problème difficile. Parmi les peuples qui se servent des mêmes caractères , il n'en est pas qui ne donnent souvent une valeur différente aux mêmes voyelles, aux mêmes consonnes, aux mêmes diphthongues.
Conserver dans sa langue l'orthographe d'un nom étranger, c'est vouloir que mille fois il soit défiguré d'une manière ridicule par ceux qui le prononcent; en altérer l'orthographe, c'est le rendre méconnaissable pour les lecteurs habitués aie retrouver dans les écrits originaux du pays auquel il appartient, c'est exposer un copiste inaltentif à introduire, sous ces noms défigurés, des personnages imaginaires, dans les récits de l'histoire et dans les relations de voyages. Zee-Haen{\ecoq de mer) était le nom d'un des vaisseaux du navigateur Tasman, à qui l'un de nos plus savans géographes, M. Eyriès, a restitué la découverte de la terre de Van-Diemen du
Nord. Sous la plume d'hommes qui sans doute croyaient en exprimer la véritable prononciation , ce mot. devint Zeahaè'n et Zèachen,- et sans remarquer que sous cette forme il était tout-à-fait étranger à la langue hollandaise et à tous les idiomes teutons, on en a fait le nom d'un prétendu navigateur, à qui jusqu'à présent a été attribuée la découverte de Tasman.
« Conserver l'orthographe originale des noms et indiquer en même temps leur prononciation exacte, ce ne serait pas une tâche trop épineuse pour un observateur attentif. La même précaution, un peu plus pénible, peut-être, est plus nécessaire encore de la part d'un traducteur qui rapporte des noms étrangers tels que les a écrits, dans une autre langue, l'auteur de la relation qu'il veut faire passer dans la sienne. Comment, par exemple, si je ne suis prévenu, retrouverai-je dans le Mysore des écrivains anglais le véritable nom du royaume de Maïssour?»
La linguistique, la géographie et l'histoire considérées sous ce rapport, offrent une véritable anarchie. Chaque auteur suit une méthode différente et ajoute, aux inconvéniens de son propre système, les nuances qui résultent de l'imperfection plus ou moins grande de l'alphabet employé pour écrire sa langue maternelle.
De ce manque de plan uniforme et de la manière diverse d'exprimer tantôt des sons simples par la réunion de plusieurs lettres différentes, tantôt des sons composés au moyen d'une seule lettre, il résulte des mots entièrement méconnaissables et inintelligibles pour le peuple à la langue duquel ils appartiennent primitivement ; une multitude de lettres disparates accumulées sans raison et sans goût, leur donne, même à tous les yeux, l'aspect le plus bizarre.
Si l'on cherche les moyens de démêler ce chaos, la difficulté se présente compliquée de deux élémens divers : la trans-
INTRODUCTION
cription primitive ou le passage de la prononciation à l'écriture ; puis la transcription secondaire ou le passage d'une écriture à une autre.
Quant à la première difficulté, s'il s'agit des mots non encore transcrits ou que l'on voudrait réformer en se réglant sur la prononciation du pays auquel ils appartiennent, elle semble former, à elle seule, un obstacle insurmontable. Comment, en effet, plier sous le joug de l'orthographe française, d'après des règles uniformes de transcription, les innombrables noms barbares de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie et de l'Amérique, puisqu'on peut dire hardiment que, pour le trois quarts de ces mots, on ignore tout-à-fait comment ces peuples eux-mêmes les prononcent, les géographes ne les ayant reçus que par une tradition éloignée , dont il serait souvent impossible de retrouver le fil. C'est une vérité dont nous ont convaincu les longues recherches auxquelles il a fallu nous livrer, depuis près de trente ans, pour rédiger nos divers ouvrages de géographie et de statistique et surtout notre Atlas ethnographique du globe. Nous pourrions le démontrer au besoin , par une multitude d'exemples pris dans les ouvrages les plus célèbres et les plus généralement estimés.
L'exact, le savant Azara, dit lui-même, en parlant des noms des dix-neuf tribus des Machicuys, « qu'il les écrira le mieux qu'il pourra et tels que son oreille a pu en saisir les sons ». Et il ajoute, « qu'il ne doute pas que si on les diclaità vingt personnes différentes , toutes conviendraient qu'il est impossible de les écrire, et que si elles voulaient le faire , chacune l'exécuterait d'une manière différente. »
Cependant si cette première difficulté est insurmontable pour la transcription des mots de langues de tribus barbares , qui, en parlant, avalent souvent une grande partie des syllabes, ou les profèrent avec un son guttural, un sifflement, un glapissement ou un clappement de langue, elle ne se présente plus de même quant aux mots des idiomes qui sont fixés par l'écriture. Là se trouve le second obstacle, à savoir le passage d'une écriture à une autre. Les peuples de l'Europe ont en apparence le même alphabet, c'est-àdire qu'ils se servent des mêmes lettres; mais cette identité n'est pas réelle, car ils assignent à ces caractères des valeurs très
diverses. Pour parer à cet inconvénient, on a laissé de côté la prononciation, à moins qu'on ne la figurât entre parenthèses, à côté du terme original, et les géographes sont généralement convenus de reproduire les mots des différentes langues de l'Europe, qui s'écrivent en caractères romains ou gothiques de la même manière qu'on les écrit dans le pays. Les dénominations russes font seules exception à cette règle, parce que les Russes se servent d'un alphabet différent de ceux des autres peuples de l'Europe. L'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg a fixé un mode de transcription du russe en allemand et en français, qui est assez généralement adopté et que nous avons suivi dans notre ouvrage.
Il ne faut pas croire néanmoins que, même pour cette partie la plus simple de la question, toute cause d'erreur soit ainsi écartée, et qu'il suffise, pour se mettre à l'abri de toute contradiction, de consulter des ouvrages originaux, quand il s'agit des contrées de l'Europe ou des pays qui dépendent des Européens. Quelques exemples choisis parmi une foule d'autres que nous avons recueillis dans les auteurs les plus célèbres, feront voir au lecteur qu'il est presque impossible, même, dans ces cas si peu difficiles en apparence, d'éviter des méprises ou des sujets de discussion.
Le célèbre géographe et statisticien Hassel, dans la grande géographie publiée à Weimar, écrit plusieurs fois Schleiz, tandis que dans son dictionnaire géographique et statistique, il écrit Schleitz, orthographe qui est suivie par Stein, au tre géographe et statisticien célèbre. Hassel, Stein et d'autres géographes écrivent Kœln; M. le baron de Zedlitz, dans sa statistique de l'Europe en 1829, dans sa statistique de la monarchie Prussienne, et dans son Guide du Voyageur, écrit au contraire Cœln. MM. Reichard et Stieler, dans leur Atlas, écrivent Kanstalt; Stein, Cannstadt; et Hassel, Kannstadt.
Bien souvent le même auteur offre, pour le même mot, deux orthographes différentes dans le même ouvrage.
Ainsi, par exemple, M. Hagelstam écrit, dans la statistique qui accompagne sa belle carte de la monarchie Norwégiéno- Suédoise, JSedenœs et Rosendahl, et puis, on lit sur la carte, Nedenaes et Ro~ sendal.
Mais le cas où le géographe conscien-
À LA GEOGRAPHIE
cieux se trouve dans la perplexité la plus grande et quelquefois dans l'impossibilité absolue de confier sa décision à un autre guide que le hasard, c'est quand il s'agit de noms propres des langues orientales.
En effet ces langues ont ou une écriture syllabique ou des caractères tout-à-fait différens de notre alphabet européen, et que celui-ci ne représentera jamais qu'imparfaitement, abstraitement et diversement. Là, en effet, se reproduit encore l'obstacle que nous signalions tout-à l'heure : la valeur différente que les divers peuples de 'l'Europe donnent aux caractères de l'alphabet romain. Parmi ces peuples, les Anglais, les plus grands explorateurs du globe, sont précisément ceux qui, sous ce rapport, s'éloignent le plus de tous les autres par une prononciation sourde, bizarre et sujette à mille règles exceptionnelles. 11 résulte de tout cela que Ton ne peut connaître la valeur d'une transcription déjà faite, 'sans savoir à quelle nation de l'Europe elle est due originairement, admettant même que l'on connaisse la prononciation de ce peuple; il en résulte aussi que l'on ne peut soi-même tenter une transcription immédiate, de l'arabe en caractères romains avec la certitude d'être bien lu par tous les Européens à quelque nation qu'ils appartiennent : français, on ne transcrira que pour les Français; anglais, que pour les Anglais, et ainsi de suite; et chaque nouvel effort, pour éclairer cette confusion, ne servira qu'à l'accroître. En effet, si vous écrivez, par exemple, Chala, comme représentant un mot écrit en caractères asiatiques, ou figurant une prononciation locale, un Français prononcera Chala, un Anglais Tchelé, un Italien Cala, un Allemand Khala, un Portugais Tchala.
De même si un lieu s'appelait, en effet, Chala (prononciation locale ou transcription immédiate écrite à la française), l'Anglais, qui aura visité ce lieu, écrira ce nom Shaulan, l'Italien Sciala, l'Allemand Schala, le Portugais Xala. On voit donc qu'il y a sous ce rapport impossibilité de faire adopter un même système de transcription aux nations qui se servent de l'alphabet romain ou du gothique, qui n'est qu'une nuance calligraphique du premier.
En outre, aux résultats de la transcription immédiate, viennent se mêler ceux de la multiplicité des prononciations locales ou des dialectes provinciaux, sans qu'il soit possible, la plupart du temps,
de distinguer à laquelle de ces deux causes ces résultats sont dus. Appuyons ceci d'un exemple. La prononciation du bas peuple de la plupart des pays de l'Asie diffère de celle des classes supérieures, et les navigateurs ayant communément affaire aux classes inférieures de la société, adoptent par conséquent des prononciations qui diffèrent de celle de la langue écrite du pays. C'est ainsi que l'archipel situé entre Formose et le Japon, et qui s'appelle, en chinois, Lieou K'hieou, a été nommé par les Anglais Loutchou (orthographe anglaise Loochoo, parce qu'ils tenaient cette dénomination d'interprètes chinois, qui parlaient le dialecte des provinces méridionales, dans lequel K'hieou sonne presque comme tchiou ou Ichou; ainsi ces iles sont appelées en Europe, tantôt Lieou K'hieou, tantôt Loutchou, quoique ses habitans mêmes prononcent ce mot Doulchou.
Ajoutons enfin à cela les causes d'erreurs qui proviennent des variantes introduites par un même écrivain et dans un même ouvrage, variantes dont nous ne citerons qu'un exemple fourni par M. Crawfurd. Ce voyageur écrit dans le texte de son excellente histoire de l'Archipel Indien, Gelolo, Beuroe, Xula et Amboyna, et sur la carte qui accompagne l'ouvrage, Gilolo, Booro, Zulaet Amboina.
Faut-il signaler dans ces contradictions et dans une foule d'aulres semblables des fautes typographiques; mais alors où est la faute, où est la leçon véritable? nouveau sujet de tâtonnement et d'incertitude !
Au milieu de ce chaos, sans cesse obscurci par tant de causes diverses, comment le géographe portera-t-il la lumière qui doit éclairer ses travaux? Certes, si la chose était possible, nous répondrions qu'il faut faire table rase, considérer comme non avenues toutes les orthographes proposées jusqu'ici, adopter un système de transcription uniforme, système dont on donnerait d'abord la clef à ses lecteurs, et recourir aux sources originales, aux livres écrits dans les langues asiatiques ou autres pour y trouver les noms indigènes de la contrée où se parlent ces langues et pour en donner à-la-fois la transcription littérale et la prononciation figurée.
Malheureusement, cette tâche ne peut être accomplie par un seul homme, et aucune des parties qu'elle embrasse n'a été
INTRODUCTION
suffisamment préparée, soit par les efforts des individus, soit par ceux des sociétés savantes. Les plus célèbres orientalistes ne sont point encore parvenus à s'entendre sur le système à suivre dans la transcription des noms propres qui appartiennent aux langues asiatiques. Aucune des méthodes proposées n'a encore été généralement reçue. Tant que Ton n'aura pas résolu d'une manière satisfaisante le problème proposé par Volney, qui, plus qu'aucun autre savant, a senti et signalé l'imperfection de cette partie de la philologie, de l'histoire et de la géographie, toute peine que se donnerait un auteur pour atteindre la perfection dans la transcription des noms et des mots étrangers, ne peut qu'être à-peu-près perdue. C'est à une réunion des orientalistes les plus savans et des géographes les plus distingués, versés en outre dans les principales langues connues, à tracer enfin le plan de ce travail, facilité, peut-être, mais à-la-fois rendu plus urgent par les progrès journaliers de la linguistique , de la géographie et de l'histoire.
Nous aurions voulu suivre provisoirement la méthode que M. Klaproth a proposée dans son Asia polyglotta, parce que selon nos lumières personnelles, elle nous parait résoudre presque complètement le problème en question; mais trois motifs nous y ont fait renoncer. D'abord, il aurait fallu nous livrer à un travail immense, et pour lequel nous n'avions ni le loisir, ni les connaissances nécessaires.
En second lieu, nous avons pensé qu'il vaudrait mieux attendre que cette méthode fût approuvée par les savans, qui plus que nous avaient le droit d'en faire sentir les avantages et de la sanctionner surtout en l'employant eux-mêmes dans leurs écrits.
Enfin notre ouvrage étant destiné à toute sorte de lecteurs, nous n'y pouvions admettre des caractères et des signes généraux inconnus, sans nous exposer à en voir borner la lecture à certaines classes
de savans, auxquelles nous n'avons pas la prétention de nous adresser.
Dans l'impossibilité d'une réforme générale, nous avons pris le parti qui nous paraissait offrir le moins d'inconvéniens : nous avons suivi, autant que notre mémoire nous le permettait, l'orthographe généralement reçue à l'égard des noms les plus connus; quant aux autres, nous les avons écrits scrupuleusement tels que nous les trouvions dans les différens auteurs que nous avions à consulter, ou dans les notes et les renseignemens que nous obtenions de l'obligeance des personnes qui voulaient bien nous aider dans la rédaction de notre ouvrage. Seulement nous avons, autant que Pespace nous le permettait, ajouté, entre parenthèses, les synonymes les plus éloignés de notre propre manière d'écrire. C'est tout ce que nous pouvions faire; c'est aussi tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger d'un homme qui avait à traiter un sujet aussi vaste que l'est celui de cet abrégé. Nous ajouterons aussi que M. Klaproth, ayant revu toutes les épreuves de l'Asie, M. Jules de Blosseville toutes celles de l'Océanie, et M. Eyriès toutes celles de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie, nous espérons que notre ouvrage, même sous le rapport de l'orthographe, offrira une garantie qu'on cherche en vain dans les traités de géographie et les dictionnaires les plus estimés. Quant aux différences que l'on rencontrera quelquefois pour le même mot dans notre abrégé, elles ne résultent, ni d'une erreur typographique, ni d'une négligence de notre part; c'est tout simplement la conséquence de la manière différente d'orthographier les noms des langues étrangères adoptée par quelquesunes des personnes qui ont bien voulu nous fournir des documens. On sent bien que nous ne pouvions pas leur imposer le devoir de se conformer à une orthographe, qu'ils regardaient comme erronée ou comme moins exacte que la leur.
§ VIII. Histoire et géographie anciennes.
L'état présent d'une contrée dépend du passé et prend sa source encore dans le passé; il est donc indispensable, pour bien connaître la géographie d'un état quelconque, d'avoir au moins le tableau abrégé des changemens qu'il a éprouvés dans son territoire, soit par des acquisi-
tions, soit par des pertes, depuis son origine jusqn'à- nos jours. Ce travail", nous l'avons fait depuis long-temps pour tous les états jusqu'à l'année 1812. Nos occupations ne nous ayant pas permis de le continuer jusqu'à l'époque actuelle, et ne voulant d'ailleurs offrir au public que
A LA GEOGRAPHIE
le résumé d'ouvrages historiques spéciaux et non d'ouvrages généraux contre lesquels il faut toujours se tenir en garde , nous avons renoncé pour le moment à ce travail qui exige de longues et difficiles recherches.
Ce que nous venons de dire de l'histoire s'applique également à la géographie ancienne chargée d'éclairer la masse des faits et d'en faciliter l'intelligence dans les périodes qui ont précédé l'invasion des barbares et l'origine des états delà moderne Europe. Réduite à cette topographie aride et nue, qui est le fondet la forme de tous nos abrégés ou traités de géographie classique, elle ne nous a paru que médiocrement utile et point du tout attrayante. Mais si l'on prétend le rédiger d'une manière rationnelle et philosophique, un pareil ouvrage ne peut être improvisé; il demande de longues années d'études et de méditation. Ecoutons, sur ce point, notre savant ami M. La Renaudière, qui depuis long-temps fait de cette branche des connaissances humaines l'objet de ses recherches et de ses travaux. « Pour traiter convenablement la description des parties du globe terrestre connues des Grecs et des Romains, il serait bon d'envisager cette géographie morte d'une toute autre manière qu'on ne le fait dans les écoles. Il serait philosophique de la présenter par grandes périodes, de l'offrir sous le point de vue combiné de la chronologie et de l'ethnographie, de classer le sol suivant la marche de la civilisation et le mouvement de l'état social. Tout s'enchaînerait dans cette méthode naturelle, où les hommes et les
choses ne sortiraient pas de leurs relations réciproques. Alors les grands empires de l'Asie et le colosse romain seraient les deux termes extrêmes de cette géographie progressive, vaste dépôt qui, recevant successivement les souvenirs de l'industrie, du commerce, des arts et de l'organisation politique et religieuse de chaque époque, se présenterait comme le bilan matériel et moral de l'Ancien-Monde. La sécheresse topographique disparaîtrait sous les couleurs animées des produits de la terre et de ses divers accidens. Rien de ce que les anciens nous ont appris de la nature vivante ne serait mis en oubli. Ce serait là sans doute un travail tout scientifique : il n'est pas besoin d'ajouter qu'il se trouve hors du cadre du simple abrégé. »
Il nous a donc été impossible d'entreprendre cette tâche dans ce moment, et, ce qui pourrait nous empêcher d'y songer par la suite, c'est que nous n'ignorons pas que l'habile écrivain dont nous venons d'emprunter les paroles, et qui a si bien exposé les difficultés d'un semblable ouvrage , essaie depuis long - temps d'en triompher, et prépare un tableau géographique général et raisonné du monde connu des Grecs et des Romains. Ce que nous en connaissons déjà par un aperçu imprimé, nous fait désirer vivement la publication de cette grande description, dont plusieurs parties, notamment toute la géographie mathématique et physique des anciens , défigurée par les systèmes de M. Gosselin, est présentée par M. La Renaudière sous son véritable jour.