‹ Abregé de l'art poetique françoisChapitre 10 sur 10 · DES VERS COMMUNS · texte numérisé non relu

DES VERS COMMUNS

ES vers communs sont de dix à lonzc syllabes, les masculins de dix, les fœminins d'onze, et ont sur la quatriesme syllabe leur repos ou re- Iprise d'haleine, ainsi que les vers alexandrins sur la fin des six premières syllabes. Or comme les alexandrins sont propres pour les sujets héroïques, ceux-cy sont proprement naiz pour les amours, bien que les vers alexandrins reçoivent quelquefois un suject amoureux, et mesmement en Elégies et Eclogues, où ils ont assez bonne grâce, quand ils sont bien composez. Exemple des vers communs masculins:

" Heureux le roy qui craint d'offenser Dieu." Exemple du fœminin:

"Pour ne dormir j'allume la bougie." TE LLE manière de carmes ont esté fort usitez entre les vieux poètes françois; je te conseille de t'y amuser quelque peu de temps avant de

passer aux alexandrins. Sur toute chose je te veux bien advertir, s'il est possible (car tous-* jours on ne fait pas ce qu'on propose), que les quatre premières syllabes du vers commun ou les six premières des alexandrins soient façonnées d'un sens aucunement parfait, sans l'emprunter du mot suivant. Exemple du sens parfait:

"Jeune beauté maistresse de ma vie." Exemple du vers qui a le sens imparfait: "L'homme qui a esté dessus la mer."

î AUTRES VERS EN GENERAL.

i ES vers alexandrins et les communs ^ sont seuls entre tous qui reçoivent césure sur la sixiesme et quatriesme syllabe. Car les autres marchent d'un pas licencieux, et se contentent seulement d'un certain nombre que tu pourras faire à plaisir, selon ta volonté, tantost de sept à huict syllabes, tantost de six à sept, tantost de cinq à six, tantost de quatre à trois, les masculins estans quelquesfois les plus longs, quelques fois les fceminins selon que la caprice te prendra. Tels vers sont merveilleusement propres pour la musique, la lyre et autres instrumens; et pource quand tu les appelleras Lyriques, tu ne leur feras point de tort,

tantost les allongeant, tantost les accourcis*-

sant, et après un grand vers un petit, ou deux

petits, au chois de ton aureille, gardant tous*-

jours le plus que tu pourras une bonne ca'-

dence de vers (comme je t'ay dit auparavant)

pour la musique et autres instrumens. Tu

en pourras tirer les exemples en mille

lieux de nos poètes françois. Je te veux

aussi bien advenir de hautement

prononcer tes vers quand tu les

feras, ou plustost les chanter

quelque voix que puisses a-*

voir, car cela est bien une

des principales parties,

que tu dois le plus

curieusement

observer.

Des PERSONNES des VERBES FRAN- ÇOIS ET DE L'ORTHOGRAPHIE.

U n'abuseras des personnes des verbes, mais les feras servir selon leur naturel, n'usurpant les unes Ipour les autres, comme plusieurs jde nostre temps. Exemple en la première personne, " j'alloy," et non "j'allois, il alloit": si ce n'est aux verbes anomaux, desquels nous avons grand quantité en nostre langue, comme en toutes autres, et cela nous donne à cognoistre que le peuple ignorant a fait les langages, et non les sçavants; car les doctes n'eussent jamais tant créé de monstres en leur langue, qui se doit si saincte*ment honorer. Ils n'eussent jamais dit "sum, es, est," mais plustot, "sum, sis, sit"; et n'eussent dit "bonus, melior, optimus," ains "bonus, bonior, bonissimus; mais ayant trouvé desja

J:#Les édit. posth. portent: "Orthographe."

les mots faits par le peuple, ils ont esté contraints d'en user pour donner à entendre plus facilement au vulgaire leurs conceptions, par un langage desja receu. Tu pourras, avecques licence, user de la seconde personne pour la première, pourveu que la personne se finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, à fin d'éviter un mau^ vais son qui te pourroit offenser, comme "j'allois à Tours," pour dire "j'alloy à Tours; je parlois à Madame," pour "je parloy à Madame," et mille autres semblables, qui te viendront à la plume en composant» Tu pourras aussi adjouster, par licence, une "s" à la première personne, pourveu que la ryme du premier vers le demande ainsi. Exemple:

" Puisque le roy fait de si bonnes loix, Pour ton profit, ô France, je voudrois Qu'on les gardast. . ."

Tu ne rejetteras point les vieux verbes Picard, comme "voudroye" pour "voudroy, aimeroye, diroye, feroye"; car plus nous aurons de mots en nostre langue, plus elle sera parfaicte, et donnera moins de peine à celuy qui voudra pour passe-temps s'y employer. Tu diras,

selon la contrainte de ton vers, "or, ore, ores, adoncq, adoneque, adoneques, avecq', avecques," et mille autres que sans crainte tu trancheras et allongeras ainsi qu'il te plaira, gardant tousjours une certaine mesure consultée par ton aureille, laquelle est certain juge de la structure des vers, comme l'œil de la peinture des tableaux. Tu éviteras toute orthographie superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères; au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras en attendant meilleure reformation; tu escriras "écrire" et, non "escripre; cieux," et non "cieulx." Tu pardonneras encores à nos "z." jusques à tant qu'elles soient remises aux lieux où elles doivent servir, comme en "roze,choze,espouze," et mille autres. Quant au "k" il est très-utile en nostre langue, comme en ces mots: "kar, kalité, kantité, kaquet, kabaret," et non le "c," qui tantost occupe la force d'un "k," tantost d'une "s," selon qu'il a pieu à nos prédécesseurs ignoransdeles escrire, comme "France," pour "Franse"; et si on te dit qu'on prononceroit "Franze,"tu respondras que la lettre "s" ne se prononce jamais par un "z." Autant en

est-il de nostre "g," qui souventesfois occupe si misérablement l'"i" consone, comme en "langage/' pour "langaje." Autant en est-il de nostre "q," et du "c," lesquels il faudroit totalement oster, d'autant que le "k," qui est le k des Grecs, peut en nostre langue servir sans violence en lieu du "q" et du "c." Il faudroit encores inventer des lettres doubles à l'imitation des Espagnols, de "ill," et de "gn," pour bien prononcer "orgueilleux, monseigneur," et reformer, ou la plus grand part, notre "a, b, c," lequel je n'ay entrepris pour le présent, t'ouvrant par si peu d'escriture la cognoissance de la vérité de l'orthographie et de la Poésie que tu pourras plus amplement pratiquer de toy-mesme, comme bien nay, si tu comprens ce petit Abbregé, lequel en faveur de toy a esté en trois heures commencé et achevé. Joinct aussi que ceux qui sont si grands maistres de préceptes, comme Quintilian, ne sont jamais volontiers parfaits en leur mestier. Je te veux encore advertir de n'ecorcher point le Latin, comme nos devanciers qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de vocables estrangers, veu qu'il y en avoit d'aussi

bons en nostre propre langage. Toutesfois tu ne le desdaigneras s'ils sont desja receus et usitez d'un chacun; tu composeras hardiment des mots à l'imitation des Grecs et Latins, pourveu qu'ils soient gracieux et plaisans à l'aureille, et n'auras soucy de ce que le vulgaire dira de toy, d'autant que les poètes, comme les plus hardis, ont les premiers forgé et composé les mots, lesquels pour estre beaux et significatifs ont passé par la bouche des orateurs et du vulgaire, puis finablement ont esté receus, louez et admirez d'un chacun. J'ay entendu par plusieurs de mes amis, que si ceux qui se mesloient de la Poésie les plus estimez en ce mestier du temps du feu roy François et Henry, eussent voulu sans envie permettre aux nouveaux une telle liberté, que nostre langue en abondance se feust en peu de temps égallée à celle des Romains et des Grecs. Tu tourneras les noms propres des anciens à la terminaison de ta langue, autant qu'il se peut faire, à l'imitation des Romains, qui ont approprié ce qu'ils ont peu des Grecs à leur langue latine, comme 'OSvo-crevç, "Ulysses, Ulysse," ou pour syncope "Ulys"; A^XXeuç, "Achilles, Achille"; H^a/cX^ç,

"Hercules, Hercule/' ou "Hercul"; Meve\éuçf "Menelaus, Menelas"; NiKokéw "Nicolaus, Nicolas." Les autres sont demeurez en leur première terminaison, comme "Agamemnon, Hector, Paris/' et plusieurs autres que tu pourras par-cy, par-là trouver en la lecture des autheurs. Tu ne desdaigneras les vieux mots françois, d'autant que je les estime tousjours en vigueur, quoy qu'on die, jusques à ce qu'ils ayent fait renaistre en leur place, comme une vieille souche, un rejetton; et lors tu te serviras du rejetton et non de la souche, laquelle fait aller toute sa substance à son petit enfant, pour le faire croistre et finablement l'establir en son lieu. De tous vocables quels qu'ils soient, en usage ou hors d'usage, s'il reste encores quelque partie d'eux, soit en nos verbe, adverbe, ou participe, tu le pourras par bonne et certaine analogie faire croistre et multiplier, d'autant que nostre langue est encores pauvre, et qu'il faut mettre peine, quoy que murmure le peuple avec toute modestie, de l'enrichir et cultiver. Exemple des vieux mots: puisque le nom de "verve" nous reste, tu pourras faire sur le nom le verbe "verver," et l'adverbe "verve-

ment"; sur le nom d'"essoine, essoiner, essoinement," et mille autres tels; et quand il n'y auroit que l'adverbe, tu pourras faire le verbe et le participe librement et hardiment; au pis aller tu le cotteras en la marge de ton livre, pour donner à entendre sa signification; et sur les vocables receus en usage comme "pays, eau, feu," tu feras "payser, ever, fover, evement, fovement"; et mille autres tels vocables qui ne voyent encores la lumière, faute d'un hardy et bienheureux entrepreneur.

OR si je cognois que cest Abbregé te soit agréable, et utile à la postérité, je te feray un plus long discours de nostre Poésie, comme elle se doit enrichir, de ses parties plus nécessaires, du jugement qu'on en doit faire, si elle se peut régler aux pieds des vers latins et grecs ou non, comme il faut composer des verbes fréquentatifs, inchoatifs, des noms comparatifs, superlatifs et autres tels ornemens de nostre langage pauvre et manque de soy; et ne se faut soucier, comme je l'ay dit tant de fois, de l'opinion que pourroit avoir le peuple de tes escrits, tenant pour règle toute asseurée qu'il vaut mieux servir à la vérité qu'à l'opinion du

peuple, qui ne veut sçavoir sinon ce qu'il void

devant ses yeux, et croyant à crédit, pense que

nos devanciers estoient plus sages que nous,

et qu'il les faut totalement suivre, sans rien in-

venter de nouveau, en cecy faisant grand tort

à la bonne nature laquelle ils pensent pour le

jourd'huy estre brehaigne et infertile en

bons esprits, et que dès le commence^

ment elle a respandu toutes ses ver--

tus sur les premiers hommes, sans

avoir rien retenu en espargne,

pour donner comme mère

très-liberale à ses enfans,

qui dévoient naistre a--

près au monde par

le cours de tant

de siècles

à venir.

Les ornements et les lettres ornées ont été

dessinés par Lucien Pissarro et gravés

par Esther Pissarro, et le livre fut

achevé d'imprimer en Jan--

vier MCMIIL sur leurs

presses, The Brook,

Hammersmith,

London,

Il a été tiré de cet ouvrage 226 exemplaires dont 200 pour la vente.

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