CHAPITRE II
Des coutumes 9 des lois et de la religion des Egyptiens
L'Egypte a été regardée parmi les anciens comme l'école la plus renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts et des sciences. Son plus bel art consistait à former les hommes. La Grèce en était si persuadée , que ses plus grands personnages , un Homère, un Pythagore , un Platon , Lycurgue même et Solon f ces deux célèbres législateurs , et beaucoup d'autres , allèrent exprès en Egypte pour s'y perfectionner et pour y puiser, en tout genre d'érudition , les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu un glorieux témoignage , en louant Moïse d'avoir été instruit dans toute la sagesse des Egyptiens (1).
(1) Eruditus est Moyses omui sapientiâ jEgyptiorum. Act. 7. 22.
l6 HISTOIRE
Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes de l'Egypte, je m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gou* vernement; les prêtres et la religion ; les soldats et la guerre ; les sciences , les arts et les métiers.
àrticie i.
De ce qui regarde tes rois et te gouvernement*
Diod 1 1 ^e rovaiime était héréditaire ; mais selon 9. 63. «te Diodore , les rois ne se conduisaient pas en Egypte comme il est assez ordinaire dans les autres monarchies , où le prince ne reconnaît d'autre règle de ses actions que sa volonté et son plaisir. Les lois auxquelles les rois se croyaient plus obligés que les autres , étaient leur règle.
Nul esclave, nui étranger n'était admis auprès du prince pour le servir : cet importait emploi n'était confié qu'aux personnes les plus distinguées par leur naissance , et qu'à celles qui avaient reçu la plus excellente éducation. Les rois d'Egypte souffraient sans peine , non-seulement que la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées , mais encore que toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par la loi. 11 ne leur était pas permis de donner dans la dépense de la table , ni dans le luxe des meubles et des habits. Une noble simplicité régnait partout.
Dès le point du jour, lorsque l'esprit est le plus net , et que les pensées sont plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une
idée plus juste des affaires qu'ils avaient à décider Sitôt qu'ils étaient habillés , ils allaient sacrifier dans le temple : là, environnés de toute leur cour, ils assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix , et dans laquelle il demandait aux Dieux , pour le roi, la santé et toutes sortes de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec bonté et justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales; il parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre , mais il supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise ou par ignorance , chargeant d'imprécations les flatteurs et les ministres qui leur donnaient de mauvais conseils. Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, les conseils et les actions des grands hommes , afin qu'il gouvernât l'Etat par leurs maximes , et maintînt les lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets. Le principal devoir des rois , et leur fonction la plus essentielle, est de rendre la justice aux peuples ; et c'était à quoi les rois d'Egypte donnaient le plus d'attention : ils étaient persuadés que de ce soin dépendait non-seu lement le repos des particuliers , mais le bonheur de l'Etat, qui serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient sans protection, et si les puissans trouvaient dans leurs richesses et dans leur crédit, l'impunité de leurs crimes et de leurs violences» Trente juges , que le prince choisissait parmi ceux du pays qui avaient le plus
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de lumière et de probité , étaient chargés du ministère de la justice. Des revenus lion nêtes , assignés par le prince , les affranchissaient des embarras domestiques , et les mettaient en état de rendre la justice gratuitement, et à couvert des tentations de pré variquer. Le président du sénat portait un col-* lier d'or et de pierres précieuses , d'où pendait une figure sans yeux , qu'on appelait la Vérité. On voulait marquer par là que les ju ges devaient juger sans acception des. personnes, et rendre également la justice au riche et au pauvre , au petit et au grand.
Diod. i. 1. Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non. Les parjures étaient traités de même; et on condamnait impitoyablement les calomniateurs au même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable. Celui qui pouvait sauver un homme attaqué, et ne le faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin.
ttiïm II n'était pas permis d'être inutile à l'Etat ;
chaque particulier était obligé d'inscrire son nom et sa demeure sur un registre public , qui demeurait entre les mains du magistrat, d'y marquer sa profession , et de déclarer d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait. Ce fut le roi Amasis qui établit cette loi si efficace pour bannir les fainéans d'un Etat. Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise , les fraudes et la chicane, le roi Asychis avait fait une ordonnance fort sensée : il n'était permis d'emprunter qu'à condition d'en-
ANCIENNE. LIV. I. IQ
gager au créancier le corps de son père, que chaque Egyptien faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur dans sa maison. Or, c'était une impiété et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux ; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir 9 était privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts. Ainsi la crainte de l'infamie était vin juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier et la mauvaise foi du débiteur.
Les vieillards étaient fort respectés en Egyp- Hérod im te : les jeunes gens étaient obligés de se lever ^ 20. devant eux, et de leur céder partout la place d'honneur: ce qui est parfaitement conforme, et à la nature, et à ce que nous enseigne l'Ecriture Sainte (1). La principale vertu des Egyptiens était la reconnaissance ; ce qui montre qu'ils étaient sociables, bienfaisans , bons et fidèles amis. C'était surtout à l'égard de leurs rois qu'ils se piquaient de reconnaissance : ils les honoraient pendant leur vie comme des images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même qui avait placé les rois sur le trône > et que c'était de Dieu seul qu'ils tenaient leur autorité.
(i) Coram cano capite consurge Levit. 19.?. 3*.
Cm. 47-
Article ii.
Des Prêtres et de ia Religion des Egyptiens.
Les prêtres en Egypte tenaient le premier rang. Ils jouissaient de grands privilèges et d'amples revenus : leurs terres étaient exemptes de toute imposition. On voit ici des traces de ce qui est dit dans la Genèse, que du temps de Joseph les terres des prêtres ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au prince , comme celles de tous les autres Egyptiens. Le prince , pour l'ordinaire ? leur donnait beaucoup de part dans sa confiance et dans le gouvernement , parce que de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés , qui avaient le plus de lumières, et qui étaient les plus dévoués à la personne du roi et au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la religion, des sciences et des livres sacrés; et c'est ce qui leur attirait un si grand respect de la part des habitans du pays et des étrangers , qui s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de plus sacré dans les mystères , et de plus profond dans les sciences.
On immolait différens animaux selon les difïérens pays ; mais c'était une cérémonie commune et généralement observée dans tous les sacrifices , d'imposer les mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécation», et de prier les Dieux de détournei sur elle tous les malheurs dont les Egyptiens pouvaient être menacés. L'immortalité de l'ame faisait
un point capital de la religion des Egyptiens, mais ils croyaient la métempsycose , c'est-àdire, la transmigration des âmes d'un corps dans un autre. C'est de l'Egypte que Pythagore avait emprunté ce dogme.
Jamais nation ne fut plus superstitieuse et cui* de plus prodigue du nom auguste de la Divinité ^[^tés*** que celle des Egyptiens. Elle l'attribuait aux animaux les plus immondes et aux légumes des jardins. C'est ce que lui reproche si ingénieusement le poète satirique (1).
Entre ce grand nombre de Dieux, il y en avait deux qui étaient généralement honorés dans l'Egypte, Osiris et Isis, qu'on a prétendus être le Soleil et la Lune : en effet , c'est par le culte de ces astres qu'a commencé l'idolâtrie. Outre ces Dieux, l'Egypte honorait un grand nombre de bêtes : le bœuf, le chien, le loup, le crocodile, l'ibis, le chat et autres ; mais ces dieux n'étaient pas généralement reconnus de toute l'Egypte ; et pendant qu'un peuple élevait une espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins l'avaient en abomination , ce qui était une source de guerres continuelles d'une ville contre une autre.
Chaque peuple avait un grand zèle pour ub. i. de ses Dieux. Parmi nous , dit Cicéron , il n'est n ^'l^I. pas rare de voir des temples dépouillés et des ^"/'n 8 statues enlevées ; mais chez les Egyptiens il Hérod. i. % 3st inouï qu'aucun ait jamais maltraité un c*
(i) Illic caeruleos , hic piseem iluminis, illic Oppida tota canem venerantur , nemo Dianam. Porrum et cœpe nefas violaro , ac frangere moi su. O sanctas gentes , <j.uibus haee nascuntur iu koriib NunuaaL... Juvenal, Hat. i5.
Diod. i. i. crocodile , un ibis , un chat ; et ils auraient p* 74 75- souffert les derniers tourmens plutôt que de commettre un tel sacrilège. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux.
Hèrod.iz. De tous ces animaux, le bœuf Apis, nom- ° Diol /. i, rué par les Grecs Epaphus , était le plus cé- P' ^PUn i. 8, lèbre. On m* avait bâti des temples magni- *• 46. fiques, et on lui rendait des honneurs extra-
ordinaires pendant sa vie , et de plus grands encore après sa mort. L'Egypte entrait alors dans un deuil général. Ou célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse , la dépense de son convoi , outre les frais ordinaires , monta à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur , et on le cherchait dans toute l'Egypte. On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient de tout autre : sur le front une tache blanche en forme de croissant ; sur le dos , la figure d'un aigle; sur la langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, on le conduisait à Memphis, au milieu des transports de joie, pour y prendre possession de sa nouvelle qualité de Dieu, et il y était installé avec beaucoup de cérémonie. On voit aisément que le veau d'or, érigé près de la montagne de Sinaï par les Israélites , était un fruit de leur séjour dans l'Egypte , une imitation du Dieu Apis , aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël , par le roi Jéroboam , qui
lui - même avait fait un assez long séjour en
Egypte.
On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le plus de sagesse et de lumière , s'abandonner si follement aux superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet , rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands frais (i ), punir de mort ceux qui leur étaient la vie, les embaumer, et leur destiner des tombeaux publics ; aller jusqu'à reconnaître pour Dieux des poireaux , des ognons ; invoquer de pareilles Divinités dans ses besoins , en attendre du secours et de la protection , ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables, et qui sont néanmoins attestés par toute l'antiquité. On entre , dit Lucien, dans un temple magnifique , deim*g où brillent de toutes parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un Dieu, et n'y trouvent qu'une cygogne, un singe, un chat: belle image, ajoute-t-il , de beaucoup de palais, dont les maîtres ne font pas le plus bel ornement.
Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus insensée ; et , d'un autre côté , pour faire voir ce que peut la force toute-puissante de sa grâce , il a con-
(i) Diodore assure que, de son temps même, ces dépenses n'allaieut pas à moins de cent mille écus. Lib. /, pag. 36.
Lnci&n.
24 tHSTOIRF.
verti les affreux déserts d'Egypte en un para dis terrestre , en les peuplant , dans le temps marqué par sa providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires , qui , par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme .
cérémonies Le respect que tous les peuples ont eu tes! funerai1 dans tous les temps pour les corps morts, et le soin religieux qu'ils ont toujours pris des tombeaux , semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps n'y étaient mis qu'en dépôt. Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parens et tous les amis prenaient des habits lugubres , et s'abstenaient du bain , du vin et de tous mets exquis. Le deuil durait quarante ou soixante jours , apparemment selon la qualité des per sonnes. On embaumait les corps , après les avoir vidés par le moyen d'une ouverture qu'on faisait au côté , avec une pierre d'Ethiopie. La qualité des personnes en réglait la dépense. Quand le corps avait été embaumé, on le rendait aux parens , qui l'enfermaient dans une espèce de niche , puis le plaçaient debout et droit contre la muraille : c'est ce qu'on appelle momies : il en vient encore tous les jours d'Egypte , et plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets.
Avant d'être admis dans l'asile sacré des tombeaux, il fallait subir un jugement solennel. Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur public était écouté. S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait la
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mémoire , et il était privé de la sépulture ; mais si le jugement que l'on prononçait se trouvait favorable au mort , on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance : toute l'Egypte était censée noble. On louait dans le mort sa bonne éducation, sa piété envers les Dieux , sa justice à l'égard des hommes , sa douceur, sa modestie , sa tempérance . et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien.
En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles , il n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les différentes manières dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns , comme nous l'avons dit des Egyptiens , après les avoir embaumés , les exposaient en vue , et en conservaient le spectacle ; d'autres les brûlaient sur un bûcher, et cette coutume était en usage chez les Romains ; d'autres enfin les déposaient dans la terre.
La première manière paraît injurieuse à l'humanité en général , puisqu'elle expose et rend visible sa difformité. La coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare , en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus religieuse. Elle rend à la terre ce qui en a été tiré , et nous prépare à croire que ce corps est une semence jetée en terre, qui en sortira une seconde fois vivante et animée.
Tom. 1. 2
ARTICLE Ilic
Des soldats et de ta guerre , des sciences et des arts.
La profession militaire était en grand hon neur chez les Egyptiens. Après les famille sacerdotales , celles qu'on estimait les plus il lustres étaient , comme parmi nous , les fa milles destinées aux armes : on les récompen sait libéralement. Les soldats avaient douz*. arures exemptes de tout tribut et de toute imposition. L'arure répond à peu près à un demi-arpent. Outre ce privilège, on fournissait par jour , à chacun d'eux, cinq livres de pain , deux livres de viande et une pinte de vin : c'était de quoi nourrir une partie de leui famille.
Quatre cent mille soldats que l'Egypte en-
/. 2, c. 164. tretenait continuellement, étaient ceux de ses
x68, citoyens qu'elle exerçait avec le plus de soin :
on les préparait aux fatigues de la guerre par une éducation mâle et robuste. La course à pied , la course à cheval 7 la course dans les chariots , étaient les exercices ordinaires qui Cant. 1. 8. formaient le corps dans la jeunesse. L'Ecriture
haï. 36. 9. vante en plusieurs endroits leur cavalerie.
n. , . On n'attachait qu'une note d'infamie à ceux
Diod. p. 76. }
qui prenaient la fuite dans le combat , ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait mieux retenir les soldats par un motif d'honneur que par la crainte du châtiment. Je ne veux pas dire que l'Egypte aimât la guerre ; elle chérissait beaucoup plus la justice et la paix , et n'avait des soldats que pour sa défense. Contente de son pavs où tout abon-
ANCIENNE. LTV. I. 27
dait 5 eîie ne songeait point à faire des conquêtes : elle ambitionnait de régner sur les esprits par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de ses connaissances. Cet empire de l'esprit lui parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérans, el nous en parlerons dans la suite.
Les Egyptiens avaient l'esprit inventif; mais Sciences. ils le tournaient aux choses utiles. C'est le premier de tous les peuples chez qui l'on voie des bibliothèques. Le titre qu'on donnait à cellesci , inspirait l'envie d'y entrer et d'en pénétrer les secrets : on les appelait te trésor des remèdes de l'ame{ i ) , qui pouvait s'y guérir de l'ignorance , la plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les autres. Comme l'Egypte était un pays uni, son ciel toujours pur et sans nuages , et son territoire fertile en simples, les habitans ont été des premiers à cultiver l'astronomie, la géométrie et la médecine.
Ce que nous avons dit des pyramides , du Arts. labyrinthe , de ce nombre infini d'obélisques, des temples, des palais dont on admire encore les restes dans toute l'Egypte , montre à quel point de perfection les Egyptiens avaient porté l'architecture, la peinture, la sculpture et tous les autres arts. Ils ne faisaient pas grand cas de la musique, qu'ils regardaient comme une occupation non-seulement inutile , mais dangereuse et propre à amollir les esprits.
Les laboureurs, lespasîeurs, les artisans , uboureur*. qui formaient les trois conditions du bas éta-
(1) Yvx*P ittT^eè'ov.
Dioé.i i.ge en Egypte, ne laissaient pas d'y être for! estimés, surtout les laboureurs et les pasteurs, à l'exception ne quelques contrées où les der niers n'étaient pas soufferts (1) Les Egyptiens ne croyaient pas pouvoir , sans crime , mépriser des citoyens dont les travaux , quels qu'ils fussent, contribuaient au bien public. Une autre raison supérieure à celle-ci leur inspirait ce sentiment. Le souvenir de leur commune origine établissait parmi eux une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Egypte était noble. En effet, la différence des conditions ne vient que de l'éloignement de la tige commune , qui fait oublier que le dernier des roturiers , si l'on veut remonter à la source , descend d'une famille aussi noble que les plus grands seigneurs.
Quoi qu'il en soit , en Egypte nulle profession n'était regardée comme basse et sordide* la loi assignait à chacun son emploi , qui se perpétuait de père en fils. Cette coutume contribuait beaucoup à la perfection des arts , parce qu'on fait mieux ce qu'on a toujours vu faire; d'ailleurs, elle éteignait toute ambition dès son origine , et faisait que chacun demeurait content dans son état , sans aspi rer, par des vues de vanité et d'intérêt, à un rang plus élevé ; enfin , elle était la source d'une infinité d'inventions singulières et utiles, que chacun imaginait dans son art poulie conduire à sa perfection.
J'ai dit que les laboureurs et les pasteurs étaient fort considérés en Egypte. Elle regardait
(i)Detestantur JSgyptii omnes pastores oviiim. Gen 46. v. 34.
avec raison ces deux professions comme deux sources inépuisables de richesses et d'avantages : l'une nous fournit , par les grains , les fruits , les légumes , une nourriture abondante et délicieuse , et l'autre couvre nos ta blés des viandes les plus exquises , et met en mouvement le commerce , par le moyen des cuirs et des étoffes. C'est un grand malheur que ces professions si estimables et si innocentes, soient tombées maintenant clans un mépris général , quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme relevées. C'est en effet le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers de justice et des finances , les gentilshommes , les ecclésiastiques ; et de quelque détour que l'on se serve pour convertir l'argent en denrées ou les denrées en argent 9 il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit.
L'intention des princes, pouf l'ordinaire, Mœimde et leur intérêt certainement , est qu'on mé- Isr^!ites nage et qu'on favorise les gens de la campagne ; mais les meilleures intentions des rois sont souvent frustrées par l'insatiable et impitoyable avidité des traitans, qui écorchent les brebis, au lieu que l'intention des princes est qu'on les tonde seulement.
Les seigneurs sont à proportion intéressés à donner leur estime et à accorder leur protection à leurs vassaux , dont les mains sont 1 -instrument des grandes richesses qu'ils posiit. Ce] ant, on a la douleur de voii que la plupart d'entre eux laissent manquer
ÔO HISTOIRE
de tout , et presque périr de faim , ces pau vres gens , dont les travaux fournissent abon damment à tous leurs plaisirs.
ARTICLE IV
Fécondité de f Egypte.
Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Egypte , et de l'abondance du blé qui y croissait.
«ii». 1 13. Papyrus. C'est une plante qui pousse quan- «• *«• tité de tiges triangulaires , hautes de six ou
sept cowdées , dont l'écorce, moyennant quelque préparation , servait à écrire. Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur des écorces d'arbres , d'où est venu le mot de Liber : après cela sur des tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un poinçon, qui avait un bout aigu pour écrire , et l'autre plat pour effacer ; ce quia donné lieu à cette expression d'Horace .
ôatyr. 10. Sœpèstylum vertas, iterùm guœ digna iegi sint scripturus.
Ce qui signifie que pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin , on introduisit l'usage du Papyrus dont nous parlons, et qui a donné son nom à notre papier. Dans les temps postérieurs , on se servit du parchemin et du vélin , pergamentum , ainsi appelé à cause des rois de Pergame, qui en avaient inventé l'usage. Tous les anciens manuscrits sont sur du parchemin ou du vélin. C'est une chose admirable de voir comment notre papier , qui est si blanc et si fin , se fait de vieux haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues.
C'est l'habileté de l'ouvrier qui donne cette blancheur et cette délicatesse à des choses qui en paraissent si peu susceptibles.
Linum. Le lin est une plante dont l'écorce Pim.i. est pleine de filets qui servent à faire de la*' *' toile déliée. On avait en Egypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le travailler. On en faisait un grand commerce , et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers. Les prêtres n'étaient vêtus que de lin, et jamais de laine , et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes considérables.
Byssus. C'était une autre espèce de lin extrêmement fin et délié , qui était souvent teint en pourpre. II était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en vêtissaient. Il servait surtout à la parure et à l'ornement des dames. Il paraît , par l'Ecriture Sainte, que c'était de l'Egypte que les Juifs tiraient les toiles composées de cette espèce de lin (i ). La grande et l'incomparable richesse de l'Egypte était le blé , qui la mettait en état, même dans les temps de famine, de nourrir les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans les temps postérieurs, elle fut toujours la ressource et le grenier le plus assuré de Rome et de Constantinople ; et toute vaincue qu'elle était , elle se vantait de nourrir ses vainqueurs, d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou mauvaise destinée.
En général , les légumes et les fruits étaient excellensen Egypte, et auraient pu , comme
(i) Byssus varia de -fëgypto texta est tibi. Ezech. 27.
Pline le remarque (1) , suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; les ouvriers ne vivaient presque pas d'autre chose, comme on le voit dans ceux qui travaillaient aux pyramides.
Outre ces richesses champêtres , le Nil , par la pêche et par la nourriture des troupeaux fournissait la table des Egyptiens de poissons exquis de toute espèce ? et de viandes trèssucculentes : c'est ce qui fît regretter si fort l'Egypte aux Israélites quand ils se trouvèrent dans le désert. Qui nous donnera de la chair 11 à manger , disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux ? Nous nous souvenons des pois- Exod. 16. 3. sons que nous mangions en Egypte presque pour rien. Les concombres , tes melons 9tes poireaux, les o gnons et fait nous reviennent dans l'esprit.... Nous étions assis près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que nous voûtions
Nu m 4.5.