CHAPITRE PREMIER
Ce chapitre renferme l'histoire de Gélon 9 de Hiéron , et de Trasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre dans la tyrannie de Syracuse. Je parlerai aussi de quelques personnages célèbres qui ont illustré la grande Grèce , et qui se sont fait à eux-mêmes une grande réputation parmi les hommes illustres.
ARTICLE I
Description de là Sicile.
La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire ; et c'est pour ce*a qu'elle est appelée Trinacria et Triquetra. Elle a au nord, l'Italie, au midi, l'Afrique ; à l'orient , la mer Ionienne ou de Grèce ; et au couchant , l'île de Sardaigne. La Sicile est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement, qu'on appelle le phare de Messine , parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique n'est, à ce qu'on prétend, que de vingt ou vingt-cinq lieues. Il y avait dans la Sicile un grand nombre de villes et de places fortes , dont les principales étaient Agrigente, Panorme 9 Sélinonte , Lilybée, Messine et Syracuse. Comme cette dernière était la plus grande de toute l'île, et qu'elle jouera un grand rôle dans l'histoire, il est, je crois , nécessaire de donner ici une description et un plan de cette ville.
Syracuse est située sur la côte orientale de Sicile. La vaste étendue qu'elle avait alors , sa situation avantageuse , la commodité de son double port , ses fortifications construites ayec grand soin , la multitude et la richesse de ses citoyens , la rendirent une des plus grandes , des plus belles et des plus puissantes villes grecques. On dit que l'air y était si pur et si net, qu'il n'y avait point de jour dans l'année, quelque nébuleux qu'il fût, que le soleil n'y parût.
iq6 histoire
An. M.35cp EUe fut fondée parArchias le Corinthien ,
Av.J.C 700 *•
un an après que le fuient Naxe et Mégare sur la même côte. Elle était composée d'abord de trois parties, qui sont l'Acradine, Tyque et l'île. Cetle île était jointe au continent par un pont. C'est dans cette partie de Syracuse qu'on bâtit dans la suite le palais des rois et la citadelle. On y en ajouta une quatrième appelée Néapolis , c'est-à-dire, ville neuve, et enfin, une cinquième , qu'on nomma épi' pôle , à cause qu'elle dominait sur la ville. Ce ne fut que sous Denys l'ancien , qu'Epipole fut environnée de murs et enfermée dans la ville , dont elle fit une cinquième partie , mais qui était peu habitée. Syracuse avait deux ports tout près l'un de l'autre , et qui n'étaient séparés que par l'île. Ils étaient environnés l'un et l'autre des édifices de la ville. Le grand port avait de circuit un peu plus de cinq mille pas , ou de deux lieues , et n'avait d'entrée que cinq cents pas de large. Au-dessus de l'Acradine, était un troisième port , nommé le port de Trogiie.
ARTICLE II
Histoire de Géton , de Hier on et de Thrasybuie 9 tyrans de Syracuse.
Gélon était originaire d'une ville de Sicile,
Origine de ° . .
Gélon située sur la cote méridionale . entre Agrï- ^53^67' gente et Camarine , appelée Gèle , d'où peutêtre il tira son nom. Il s'était fort distingué dans les guerres qu'Hypocrate , tyran de Gèle, eut à soutenir contre ses voisins, qu'il subjugua presque tous. Après la mort d'Hypocrate, Gélon , sous prétexte de défendre les intérêts
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et les droits des enfàns du tyran , prit les armes contre ses propres citoyens , et les ayant vaincus dans un combat , il s'empara de l'autorité pour lui-même, Quelque temps après , il se rendit maître de Syracuse , par le moyen de quelques bandits qu'il y avait fait rentrer , et qui engagèrent la populace à lui en ouvrir les portes. Pour lors , il abandonna Gèle à son frère fliéron , s'appliqua à étendre les limites de l'empire de Syracuse, et se rendit très-puissant en très-peu de temps.
Il offrit aux ambassadeurs de la Grèce , qui venaient implorer son secours contre le roi de Perse , deux cents vaisseaux et trente mille hommes de troupes , pourvu qu'on le déclarât généralissime de leur armée ; ce qu'on n'eut garde de lui accorder. Il agit au reste en rusé politique ; et quand il sut que Xerxès avait passé l'Hellespont , il envoya un homme affidé avec de grands présens, et lui donna ordre d'observer quel serait le succès du premier combat , et en cas qu'il fût favorable à Xerxès ? de lui faire des soumissions de sa part ; sinon , de rapporter son argent.
Xerxès ne se proposant rien moins que ,)<;faitedes d'exterminer entièrement les Grecs, avait en- carthaginois
. . . , par Gélon.
gagé les Carthaginois a porter la guerre con- An. m. 3525. tre ceux qui habitaient dans la Sicile. Ils yATiiS.'iiî! passèrent avec une armée de plus de trois p< x €t l6-"« cent mille hommes. Amilcar , le plus habile capitaine qui fût alors à Carthage, fut chargéde cette expédition. Il alla débarquera Panorme , et commença la campagne par mettre le siège devant Himère. Gélon accourut aussitôt au secours de cette ville , avec une
armée de cinquante mille hommes de pied , et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et l'espérance aux assiégés , qui depuis ce temps-là se défendirent très -vigoureusement. Les Carthaginois furent battus et entièrement défaits par Gélon , qui en fit un carnage horrible. Ce combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles , où trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang , à Xerxès le passage dans la Grèce.
11 accorde Gélon , après une victoire si complète et
Carthaginois* Sl glorieuse , loin d'en devenir plus fier et plus orgueilleux , se montra encore plus doux 9 plus affable et plus humain que jamais , même à l'égard des ennemis. Il leur accorda la paix , exigeant d'eux seulement qu'ils payassent pour les frais de la guerre deux mille talens ; ce qui revient à six millions de notre piut. in monnaie. Il est à remarquer qu'entre les con-
Apophu p. Citions de paix que Gélon imposa aux vaincus, une des principales fut, qu'ils cesseraient d'immoler leurs enfans au dieu Saturne. Ce qui marque en même temps et la cruauté des Carthaginois et l'humanité de Gélon.
11 est élu ^u retour de cette campagne i il convo-
roi de Syia- r .
cuse d'un qua rassemblée des Syracusams , qui eurent tërneT"" ordre d'y venir armés. Pour lui , il s'y rendit sans armes ; exposa à l'assemblée quelle avait été sa conduite , à quoi il avait employé les sommes qu'on lui avait confiées , et quel usage il avait fait de son autorité ; ajoutant que si l'on avait quelque plainte à former contre lui 9 sa personne et sa vie étaient en-
commun con sen
ANCIENNE. LTV. III. IQ9
tre leurs mains. Tout le peuple , touché d'un discours si peu attendu , et encore plus de la confiance avec laquelle il s'abandonnait à lui , répondit par une acclamation générale de joie , de louange et de reconnaissance ; et sur-le-champ, d'un commun accord, lui déféra l'autorité souveraine avec le titre de roi.
Pour conserver à jamais la mémoire de Plut, in l'action mémorable de Gélon , les Syracusains J^n^i! lui érigèrent une statue , où il était repré- c- 37sente avec un simple habit de citoyen , sans ceinture et sans armes. Cette statue eut dans la suite un sort bien singulier. Timoléon , plus de cent ans après, ayant rétabli la liberté à Syracuse , fit vendre à l'encan toutes les statues des princes et des tyrans qui l'avaient gouvernée jusque là ; mais auparavant , il leur fit faire leur procès en forme. Elles furent toutes condamnées d'un commun suffrage, excepté celle de Gélon, dont les Syracusains respectaient encore la vertu comme s'il eût été vivant.
Les Syracusains n'eurent pas lieu de se repentir d'avoir confié une entière autorité à Gélon ; car , par un changement jusque là inouï, et dont Tacite (1) n'a connu depuis d'exemple que dans Vespasien , il fut le premier que la puissance souveraine ait rendu meilleur. Depuis la défaite des Carthaginois en Sicile, toutes les villes y jouissaient d'un profond repos , et Syracuse surtout goûtait avec joie toutes les douceurs de la paix . sous le sage gouvernement de Gélon. Une de ses
(i) Soins omnium antè se principum iu melius mutatus est. Hist. L t cap% 5o.
principales attentions , fut de mettre en hon~ neur le labourage et la culture des terres. ïl animait le travail par sa présence , et se faisait un plaisir de paraître quelquefois à la tête des laboureurs , comme dans d'autres occasions on l'avait vu marcher à la tête des troupes ; et ? dans l'une et dans l'autre occasion , il était également grand roi. Il est peu de maximes en matière de politique , sur lesquelles les anciens aient plus insisté que sur celle qui regarde la culture des terres; ce qui est une preuve de leur grande sagesse, et de la profonde connaissance qu'ils avaient des solides appuis et des véritables ressources d'un Etat.
Mon de ^e règne de Gélon fut court , et ne fit que Géion. le montrer à la Sicile, pour donner dans sa personne le modèle d'un bon et d'un véritable roi. Après avoir régné seulement sept ans , il mourut infiniment regretté de tous ses sujets. Chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami . son protecteur, son
son éloge père. En effet, ce prince ne se croyait roi que pour défendre l'Etat , que pour maintenir le bon ordre , que pour protéger l'innocence et la justice, que pour donner à tousses sujets, par sa vie simple, modeste, réglée , appliquée, le modèle de toutes les vertus civiles. Il ne prit pour lui de la royauté, que les peines et les soins, et il ne la regarda que comme un engagement et comme un moyen de rendre les hommes plus heureux. IJ se piquait surtout d'une sincérité, d'une droiture et d'une fidélité à garder sa parole , qui étaient à l'épreuve de tout : qualité essen-
ANCIENNE. LIV. Iïï. 201
tîelle dans un prince , seule capable de lui attirer la confiance de ses sujets et des étrangers , et qui doit être regardée comme la base de toute bonne politique, et de tout bon gouvernement. Ayant besoin d'argent, ii*j adressa au peuple pour en tirer une contribution. Mais , voyant que les Syracusains avaient peine à se résoudre à prendre sur eux cette dépense , il dit que ce qu'il leur demandait n'était qu'un emprunt, et qu'il s'engageait à le leur rendre aussitôt après la guerre. Les sommes lui furent fournies , et il les rendit exactement au temps marqué.Quelle ressource pour l'Etat qu'une telle équité ! Quel malheur, quel aveuglement d'y donner la plus légère atteinte !
Après la mort deGélon , le sceptre denieu- Hiéroo. ra encore dans sa famille près de douze ans. AnM- 3iiis Hiéron, l'aîné de ses frères , lui succéda. Il faut , pour concilier les auteurs au sujet de ce prince , dont les uns le donnent pour un bon roi, d'autres pour un tyran odieux, il faut, dis-je , distinguer le temps. Il y a beaucoup d'apparence que Hiéron , dans les commencemens de son règne, ébloui par l'éclat de la puissance souveraine , et corrompu par les flatteries des courtisans, prit à tâche d'abord de s'écarter de la route que son sage prédécesseur venait de lui marquer, et dont il s'était si bien trouvé. Ce jeune prince était #/«/**. i avare, violent, injuste, et ne songeait qu'à21*^'**' satisfaire ses passions , sans se mettre en peine de s'attirer l'estime et l'affection des peuples , qui, de leur côté , avaient une extrême haii**
pour un prince qu'ils regardaient plutôt comme un tyran ? que comme un roi.
Diodor. u Quelque temps après qu'il fut monté sur xi./», afî- \e trône a il conçut de violens soupçons contre son frère Polysèle. Théron, qui av«ût épousé la fille de ce dernier , prit le parti de son beau-père. Il y eut à ce sujet de grands et de longs différends entre le roi de Syracuse et celui d'Agrigente. A la fin ils s'accommodèrent par la sage entremise du poète Simonide. Hiéron épousa la sœur deThéron. Depuis ce temps-là, les deux rois vécurent en bonne intelligence.
Une santé d'abord assez infirme, et éprou-
jElian. I. 4. '
*. i5. vée par de fréquentes maladies, laissa à Hié-
ron le temps de faire des réflexions, et lui fit naître la pensée d'appeler auprès de lui des personnes savantes , capables de l'entretenir agréablement , et de lui donner d'utiles instructions. Les plus célèbres poêles de son temps se rendirent à sa cour; Simonide, Pindare , Bachylide, Epicharme ; et l'on prétend que la douceur et les charmes de leur conversation ne contribuèrent pas peu à adoucir l'humeur dure et sauvage de Hiéron.
Leurs entretiens roulaient assez souvent sur des matières de philosophie. Dans un dialogue entre ce prince et Simonide, le poète donne au prince d'admirables instructions sur les devoirs de la royauté. Il lui représente qu'un roi ne l'est pas pour lui, mais pour les autres ; que sa grandeur consiste, non à se bâtir de superbes palais , mais à construire des temples, à fortifier et à embellir ses villes; que sa gloire est, non qu'on le craigne,
mais qu'on craigne pour lui ; qu'un soin véritablement royal n'est pas d'entrer en lice avec le premier venu dans les jeux olympiques , mais de disputer avec les rois voisins, à qui réussira le mieux à répandre l'abondance dans ses Etats , et à rendre ses peuples heureux.
Plutarque rapporte de Hiéron une parole qui marque une disposition excellente dans un prince. Il disait que sa maison et ses oreilles seraient toujours ouvertes à quiconque voudrait lui dire la vérité, et qui la lui dirait avec franchise et sans ménagement. Dans le dialogue dont nous venons de parler, Hiéron déplore le malheur qu'ont les rois d'être privés du plus grand bien et de la plus grande douceur de la vie , c'est-à-dire, d'un véritable ami , dans le sein duquel on puisse déposer sûrement ses chagrins , ses inquiétudes , ses secrets ; qui partage avec nous nos joies et nos douleurs; en un mot, qui soit un autre nous-mêmes , et qui ne fasse avec nous qu'un cœur et qu'une ame. Je ne sais pas jusqu'à quel point il faut compter sur les louanges que les poètes donnent à Hiéron ; car les gens de cette profession ne se piquent pas toujours d'une grande sincérité, surtout dans celles qu'ils accordent aux princes. Mais, au moins , il est certain qu'il avait fait de la cour le rendez- vous des beaux esprits, et qu'il avait su les y attirer par ses manières honnêtes et engageantes, et encore plus par ses libéralités ; ce qui n'est pas un petit mérite pour un roi. Il souffrait même qu'ils en vinssent entre eux aux invectives. Pindare , Si- rfa^r" '
monide et Bachylide ne s'y épargnaient pas , la modestie n'étant pas la vertu des uns et des autres Diod.i.%i Hiéron ayant chassé deCatane et de N axe
p,3? les anciens habitans, y établit une nombreu-
se colonie composée de dix mille hommes , dont cinq mille étaient Syracusains , et les cinq autres mille, venus du Péloponèse ; ce qui engagea les habitans de ces deux villes à lui décerner , après sa mort , les honneurs qu'on rendait aux Héros ou Demi- Dieux , parce qu'ils le regardaient comme leur fondateur. Hiéron mourut après un règne de onze ans.
Vioaor. i . tr» Son frère Thrasybule lui succéda, et con-
tribua beaucoup , par sa mauvaise conduite, à le faire regretter. Plein d'orgueil, et d'une fierté brutale, il comptait pour rien les hommes , croyant qu'ils n'étaient faits que pour lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux. Il se livra entièrement aux conseils flatteurs de jeunes insensés qui l'environnaient. Il traitait tous ses sujets avec la dernière dureté , bannissant les uns, confisquant les biens des autres , en faisant mourir un grand nombre. Les Syracusains ne purent souffrir long-temps une si dure servitude. Ils appelèrent à leur secours les villes voisines, intéressées comme eux à secouer le joug de la tyrannie. Thrasybule fut assiégé dans Syracuse même ; et après une assez faible résistance , il demanda à capituler, quitta la ville, et se retira en exil chez les Locriens. Il n'avait été sur le trône qu'un an. Pour conserver la mémoite de l'heureux jour où ils avaient secoué le
joug de la servitude par l'exil de Thrasybuie, les Siciliens ordonnèrent dans une assemblée générale, que tous les ans, à pareil jour, on célébrerait une fête solennelle en action de grâces du rétablissement de la liberté ; que l'on érigerait une statue colossale à Jupiter- Libérateur, et qu'on immolerait aux Dieux quatre cent cinquante taureaux , qui serviraient aussi à traiter le peuple dans un festin commun. Syracuse, avec les autres An M- 3544
" - J .. , Av.J. G. 460.
villes de Sicile , rentra ainsi en liberté et s y maintint pendant soixante ans , jusqu'au temps de Denys le tyran , qui l'asservit de nouveau. Les événemens qui remplissent cet intervalle dans la Sicile, sont peu importans, à l'exception de la guerre que les Athéniens y portèrent, et dont je me réserve à parler lorsque je traiterai de la guerre du Péloponèse, qui est la place naturelle de ce grand événement.
Il resta toujours néanmoins dans l'esprit de plusieurs particuliers , je ne sais quel levain de tyrannie, qui troubla souvent la douceur de cette paix , et causa dans la Sicile divers mouvemens. Pour en prévenir l'effet, on établit à Syracuse le pétalisme, qui était à peu près la même chose que l'ostracisme à Athènes, et qu'on appelait ainsi du mot grec KtToCkov , qui signifie une feuille , parce qu'on donnait son suffrage sur une feuille d'olivier. Cette punition fut bientôt abolie , parce que la crainte d'y succomber avait porté les plus gens de bien à se retirer et à renoncer au gouvernement ; de soi le que les premières places n'étaient plus remplies que par ceux T. I. i9
fO
des citoyens qui avaient le moins de mérite Diod.p.6-. La conduite des Syracusains envers Deu'cétius, leur fait trop d'honneur pour n'en pas dire un mot. Ce Deucéiius, chef des peuples proprement appelés Siciliens, les ayant tous réunis en un seul corps, excepté ceux d'Hybla, devint fort puissant. Ce fut lui qui bâtit la ville de Paiica , près du temple des Dieux nommés Palici. Ce temple était fort célèbre par la sainteté et la religion des sermens qu'on y prêtait , dont on dit que le violement était toujours suivi d'une punition prompte et exemplaire. C'était un asile assuré pour tous ceux qu'une puissance supérieure accablait , et surtout pour les esclaves vexés injustement par leurs maîtres.
Deucétius, après plusieurs succès fort heureux, et après avoir remporté de grands avantages sur les Syracusains , ayant perdu une bataille, se vit abandonné de presque toutes ses troupes. ïl prit, dans cette conjoncture , une résolution que le désespoir seul pouvait lui inspirer II se retira de nuit à Syracuse , avança jusque dans la place publique ; et là, humble , suppliant , prosterné aux pieds des autels , il abandonna ses Etats et sa vie à la merci des Syracusains , ses ennemis déclarés. La singularité du spectacle attira un grand concours de peuple. Les magistrats convoquèrent l'assemblée , et mirent l'affaire en délibération. Les orateurs, chargés ordinairement de haranguer le peuple, l'animèrent extrêmement contre Deucéiius, comme contre un ennemi public, que la Providence ellemême semblait leur présenter, pour venger
MSCTETOE. LIV. III. 2O7
et punir par ^a mort tous les torts qu'il avait faits à la république. Ce discours fit horreur à tous les gens de bien qui se trouvaient dans l'assemblée. Les plus sages et les plus anciens des sénateurs représentèrent « qu'il ne » fallait pas considérer ici ce que méritait » Deucétius , mais ce qui convenait aux Sy- » racusains ; qu'ils ne devaient plus envisa- » ger en lui un ennemi , mais un suppliant » qui rendait sa personne sacrée et inviola- » ble ; qu'il y avait une déesse ( Némésis ) , » vengeresse des crimes, surtout de la cruau- » té et de l'impiété, laquelle, sans doute, ne » laisserait pas celui-ci impuni; qu'outre » qu'il y a de la bassesse et de l'inhumanité » d'insulter à l'infortune des malheureux, et » de vouloir écraser ceux qu'on trouve déjà » abattus sous les pieds, il était de la gran- » deur et du bon naturel des Syracusains de » faire paraître de la bonté et delà clémence » à l'égard de ceux mêmes qui en sont le » moins dignes. » Tout le peuple se rendit à cet avis , et d'un commun consentement 5 conserva la vie à Deucétius. La ville de Co rinthe , métropole et fondatrice de Syracuse, lui fut marquée pour le lieu de sa retraite, et les Syracusains s'engagèrent à lui fournir tout ce qui lui était nécessaire pour y vivre nonorablement. Qui ne comprend pas, en comparant ces deux avis, de quel côté est le beau et le grand ?
ARTICLE III
De quelques personnes illustres dans la grande Grèce
.?7^?oe' En traitant de ce qui regarde la grande
An. M. 348o ^ ,".
A/.j.c. 524. Grèce en Italie, je ne dois pas omettre Pythagore , qui en a fait l'honneur. ïl était de Samos. Après avoir parcouru beaucoup de pays , et s'être enrichi l'esprit d'un grand nombre de rares connaissances , il revint dans sa patrie, où il ne fit pas un long séjour, à cause du gouvernement tyrannique qu'il y trouva établi par Polycrate , qui avait néanmoins pour lui tous les égards possibles , et qui faisait de son mérite le cas qu'il devait. Mais l'élude de la philosophie ne peut guère s'accorder avec la servitude, même la plus douce et la plus honorable. Il passa donc en Italie , et y fit sa demeure ordinaire à Crotone, àMétaponte, à Héraclée, à Tarente.
Tout le pays se ressentit bientôt de la présence de ce grave philosophe (1). Le goût de l'étude et l'amour de la sagesse s'y répandirent presque généralement en fort peu de temps. On accourait de toutes les villes voisines pour voir Pythagore, pour l'entendre , et pour profiter de ses salutaires avis. Son école devint la plus célèbre qui eût encore été. Il n'avait pas moins de quatre ou cinq cents disciples. Avant de les admettre dans
(1) Pytbagoras cùm in Italiam venisset, exornaviteam Grseciam , quae magna dicta est, et privatim et publiée, praestantissimis et institutiset artibus. Cicer. Tiui. Quœst, L S.n 10,
ce rang, il les éprouvait dans une espèce de noviciat qui durait cinq ans , et , pendant tout ce temps-là , il les condamnait à un rigoureux silence , parce qu'il voulait qu'ils fussent instruits avant que de parler. Ses disciples avaient un si grand respect pour tout ce qui sortait de sa bouche , qu'il suffisait qu'il eût parlé pour se faire croire; et pour assurer qu'une chose était vraie , ils avaient coutume de s'exprimer ainsi : Le maître l'a dit. C'était porter trop loin la dé» férence et la docilité , que de renoncer ainsi à tout examen , et de faire à l'opinion d'un homme le sacrifice absolu de sa raison et de ses lumières : sacrifice qui n'est dû qu'à la seule autorité divine ? infiniment supérieure à notre raison , et qui a droit , par conséquent, de lui imposer la loi, et de lui parler en souveraine.
On ne sait rien de certain sur le lieu ni sur le temps de la mort de Pythagore; mais on sait que, long temps après sa nmort, cette partie de l'Italie, qu'il avait cultivée et instruite par ses leçons , était regardée comme la pépinière et le séjour des savans en tout genre, et elle se maintint, pendant plusieurs siècles, dans cette glorieuse possession. Il sortit de l'école de Pythagore un grand nombre d'illustres disciples. Il fallait qu'à Piome on eût une grande idée du mérite et de la vertu de Pythagore , puisque l'oracle de Delphes , ayan ordonné aux Romains , pendant la guerre des Samnites, d'ériger deux statues dans l'endroit le plus célèbre de la ville, l'une au plus sage , l'autre au plus courageux des Grecs ,
ils les érigèrent , dans le lieu des comices à Pythagore et à Thémistocle.
Crotone. Crotone fut fondée par Myscellus , chef des Thurium. Achéens, la troisième année de la XVIIe olym-
a" f c 2q5' pia(^e- Ce Myscellus étant allé à Delphes pour strab. i. è. consulter l'oracle d'Apollon sur le lieu où il
p" l 9" bâtirait sa ville , y trouva Archias le corinthien, qu'un semblable dessein y avait amené. Le Dieu les écouta favorablement ; et après leur avoir marqué les lieux les plus convenables à leurs nouveaux établissemens , entre différens avantages qu'il leur proposa, il leur donna le choix des richesses ou de la santé , pour leurs nouvelles colonies. Les richesses touchèrent Archias , Myscellus demanda la santé. Apollon fut fidèle à tous les deux. Syracuse, fondée par Archias, devint , en peu de temps, la ville la plus opulente de la Grèce. Myscellus fonda Crotone, si fameuse par la longue vie, et par la force naturelle de ses habitans, qu'elle était passée en proverbe, pour signifier un lieu pur et sain. Elle se signala par un grand nombre de victoires dans les jeux de la Grèce. Dans une même olympiade , sept Crotoniates furent couronnés aux jeux olympiques, et remportèrent tous le prix du stade.
, , r Svbaris était située à dix lieues de Croto-
Strab. I. 6. •>
v. 2«3. ne , et avait été de même fondée par les i?kM. sll. Achéens avant l'autre. Cetle ville , dans la suite , devint fort puissante. Elle avait sous sa dépendance quatre peuples voisins , et vingt-cinq villes ; de sorte qu'elle seule pouvait mettre sur pied trois cent mille hommes. Cette richesse et cette opulence furent bien-
tôt suivies d'un luxe et d'un dérèglement de mœurs qu'on a peine à croire. Les citoyens n étaient occupés que de festins , de «eux, de spectacles , de parties de plaisirs et de débauches. Il y avait des récompenses publiques et des marques de distinction pour ceux qui donnaient les plus magnifiques repas , et même polir les cuisiniers qui réussissaient le mieux dans l'art important de faire de nouvelles découvertes pour la bonne chère, et d'inventer de nouveaux rafïinemens pour satisfaire le goût. La délicatesse et la mollesse étaient portées si loin, qu'on écartait sévèrement de la ville tous les ouvriers qui faisaient trop de bruit en travaillant, et qu'on n'y souffrait point de coqs, de peur que leur chant aigu et perçant ne troublât la douceur du sommeil.
À tous ces maux se joignirent la dissen- 4n M 34 . sion et la discorde. Cinq cents des plus ri- av. j.c. 53o ches de la ville en ayant été chassés par la fac- p . 76. 85. tion d'un nommé Télys, se réfugièrent à Crotone. Télys les fît redemander; et, sur le refus des Crotoniates , les Sybarites se mirent en campagne avec trois cent mille hommes. Les Crotoniates n'en avaient que cent mille , et à leur tête le fameux athlète lïïilon, qui était couvert d'une peau de lion et d'une massue, comme un autre Hercule. Les Sybarites furent vaincus et taillés en pièces, de sorte que Sybaris demeura déserte. Les Crotoniates en chassèrent encore depuis les Thessaliens qui étaient venus s'y établir , et qui , réduits à l'extrém^é, implorèrent le secours de Sparte et d'Athènes. Les Athéniens, touchés de com-
212 HISTOIKE
passion pour le pitoyable état où ils étaient
réduits , envoyèrent aux Sybarites une flotte
de dix vaisseaux, sous la conduite de Lam-
pon et de Xénocrate.
An. m. 356o ^s bâtirent une ville près de l'ancienne
av. j c.444. Sybaris , qu'ils appelèrent Thurium. Deux
Haiic. m vit. savans illustres, l'un orateur, l'autre histo-
Cjstralï'i. 14! r*en ? se joignirent à cette colonie* Le pre-
o 656. niier était Lysias, âgé pour lors seulement de
quinze ans. Il demeura à Thurium jusqu'au
malheur arrivé aux Athéniens dans la Sicile,
et passa pour lors à Athènes. Le second était
Hérodote. Quoiqu'il fût natif d'Halicarnasse,
ville de Carie , il fut pourtant censé être de
Thurium , parce qu'il s'y établit avec cette
colonie.
La division se mit bientôt dans la ville , à l'occasion des nouveaux habitans que les autres voulaient priver de toutes les charges et de tous les privilèges; mais, comme ils étaient en plus grand nombre, ils chassèrent les anciens Sybarites.
eimrondas Alors, ils ne songèrent plus qu'à affermir législateur, leur gouvernement par de sages lois; et, pour cet effet, ils choisirent entre eux Charondas^ disciple de Pythagore , qu'ils chargèrent du soin de les dresser. Les voici en abrégé :
i.° Il exclu! des dignités publiques quiconque passerait à de secondes noces, après avoir eu des enfans du premier lit , persuadé que s'étant montré mauvais père , il serait mauvais magistrat.
2.0 Il condamna les calomniateurs à être conduits par la ville , couronnés de bruyère, comme les plus méchans de tous les hommes
ANCIENNE. MV. III. 2l3
5.° Il condamna à une amende considérable , ceux qui se lieraient d'amitié avec les médians.
4 ° Il voulut que tous les en fans des citoyens fussent instruits dans les belles-lettres, regardant l'ignorance comme la source de tous les maux et de tous les vices.
5.e II ordonna que les orphelins seraient élevés dans la maison de leurs parens du côté maternel , de qui il n'y avait rien à craindre pour leur vie9 et que l'administration de leurs biens serait confiée aux parens du côté paternel , qui avaient intérêt de les conserver , pouvant devenir les héritiers de leurs pupilles.
6.° Au lieu de punir de mort les déserteurs et les lâches, il se contenta de les condamner à paraître, pendant trois jours, dans la ville, revêtus d'un habit de femme.
7.0 Enfin , pour empêcher que ses lois ne fussent abrogées avec trop de facilité et de témérité , il voulut que ceux qui proposeraient d'y faire quelque changement, parussent dans rassemblée publique avec une corde au cou, et que si le changement proposé ne passait point, ils fussent étranglés sur-lechamp. Dans la suite du temps , on ne proposa que trois fois de tels changemens, qui furent acceptés.
Charondas ne survécut pas long-temps à ses lois Revenant un jour de poursuivre des voleurs, i'I entra tout armé dans l'assemblée^ ce qu'il avait défendu par une loi expresse. Un particulier lui reprochant qu'il violait luimême ses lois : Non, dit-il , je ne les viola
2l£ HTSTOTRE
point ; niais je tes scetierai de mon srmq; et sur-le-champ il se tua de son épée. zaïeucus , Dans le même temps il y eut chez les Lo-
autre legisla- . .
teur. criens vin autre législateur célèbre , nommé
pD'od'8l's17' Zaieucus, disciple de Pythagore, aussi-bien que Charondas. Il voulait que ses citoyens fussent persuadés qu'il y avait des Dieux , et les honorassent non simplement par des sacrifices et par de magnifiques présens , mais par une sage conduite, et par des mœurs pures et chastes, qui sont plus agréables aux Dieux que tous les sacrifices. Après cet ordre, il passe aux devoirs mutuels que les hommes ont les uns à l'égard des autres , et leur prescrit d'en user avec leurs ennemis , comme devant bientôt les avoir pour amis.
Après avoir recommandé l'impartialité aux juges et aux magistrats , il les exhorte à éviter toute hauteur et toute dureté à l'égard des parties, assez à plaindre d'avoir à essuyer les peines et les fatigues qu'entraîne après elle la poursuite d'un procès.
Pour écarter le luxe de sa république , il défendit aux femmes de porter des étoffes riches et précieuses , des habits brodés , des pierreries , des pendans d'oreilles , des colliers , des bracelets , des anneaux d'or ? et d'autres ornemens de cette sorte , n'exceptant de cette loi que les femmes prostituées. Il fit un règlement pareil à l'égard des hommes, n'exceptant que ceux qui consentiraient à passer pour débauchés et pour infâmes. Il ne se trouva personne qui voulût s'exposer au mépris et à la risée publique ? et se déshonorer, pour toujours, lui et sa famille.
ANCIENNE. LIV. III. 2l5
Milon l'athlète avait aussi son mérite dans Miion Âon genre. On le surnommait le Crotoniate, atblete* du nom deCrotone sa patrie. Il ne manquait p&s de courage guerrier ; nous l'avons vu à la tête des armées, remporter de grandes victoires ; mais il était encore plus célèbre par sa force athlétique.
Pausanias dit que Milon fut sept fois vie- Lié. 2. p. torieux aux jeux pythiens; qu'il remporta six 36g 37°' victoires aux jeux olympiques, toutes à la lutte, et que s'étant présenté une septième fois à Olympie pour la lutte , il ne put y combattre faute d'antagoniste. Il se tenait si ferme sur un disque ( 1 ) , qu'on avait huilé pour ie rendre plus glissant , qu'il était impossible de l'y ébranler. Il ceignait sa tête d'une corde comme d'un diadème; après quoi, retenant fortement son haleine , les veines de sa tête s'enflaient jusqu'au point de rompre la corde.
Tout cela n'était dans Milon qu'une vaine strab. 1 e* et puérile ostentation de ses forces : le hasard^* 263# lui fournit une occasion d'en faire un usage bien plus louable. Un jour qu'il écoutait les leçons de Pyihagore (car il était un de ses disciples les plus assidus ) , la colonne qui soutenait le plafond de la salle où l'auditoire était assemblé , ayant été tout d'un coup ébranlée par je ne sais quel accident, il le soutint lui seul, donna le temps aux auditeurs de se retirer , et après avoir mis les autres en sûreté, il se sauva lui-même.
Ce qu'on raconte de sa voracité est pres-^^«« ^ *«■ que incroyable. Elle était à peine rassasiée7* de vingt mines ( ou livres ) de viande , d'au-
(1) Espèce de palet de forme plate et roude.
2l6 HISTOIRE
tant de pain et de trois congés de vin (1) en un jour. Athénée rapporte qu'une fois ayant parcouru toute la longueur du stade , portant sur ses épaules un taureau de quatre ans, il l'assomma d'un coup de poing , et le man-
SenJïrù 2?e&ea tout entier dans la journée. On dit que dans son extrême vieillesse, voyant les autres athlètes s'exercer à la lutte , et considérant ses bras autrefois si robustes « il s'écria en pleurant : Ah! maintenant ces bras sont morts.
Pausanias, Cependant il oublia, ou se dissimula à luip' 7°* même son affaiblissement ; et la confiance en ses forces, qu'il conserva jusqu'à la fin, lui devint fatale. Ayant trouvé en son chemin un vieux chêne entr'ouvert par quelques coins qu'on y avait enfoncés de force , il entreprit d'achever de le fendre avec ses mains ; mais comme l'effort qu'il fit pour cela eut dégagé les coins , ses mains se trouvèrent prises et serrées par le ressort des deux parties de l'arbre, qui se rejoignirent; de manière que ne pouvant se débarrasser, il fut dévoré par les jEiian. 1 2. loups. Un auteur remarque sensément, que * *4* cet athlète, si robuste et si fier des forces de
son corps , était le plus faible des hommes , par rapport à la passion de l'amour, et qu'il fut souverainement maîtrisé par une courtisane , qui lui faisait faire tout ce qu'elle voulait.
(i) Quinze pintes.